Journal de la revieweuse:
Lilinnea: Mdr, et je n'ai pas encore fini avec mes délires autour de la main XD
Quand le titre de la fic ne prend sens qu'à la fin du truc...
CHAPITRE 14 – DANS UNE AUTRE VIE
Pas question pour Gayle de ne se baser que sur ce test, aussi réussi était-il. Il pressa Silesta de questions, notamment sur son état de santé. Était-elle fatiguée après avoir usé de sa fonction de catalyseur aussi longtemps ? En souffrait-elle ? Quand la jeune femme lui répondit qu'elle se sentait très bien, le magicien en fut heureux mais un doute demeurait :
« Cela ne fait que vingt-quatre heures. Il faut étendre la durée pour s'assurer des effets sur le long terme.
_ Alors il faut faire encore des modifications, contra Silesta. Je ne pourrai pas être en contact permanent avec le collier pour l'alimenter. »
Quand elle le regarda, Gayle devina tout de suite ce qu'elle allait lui dire. Cette phrase, elle l'avait déjà prononcée à son attention.
« Vous connaissez la formule. »
Le mage-orfèvre fut une nouvelle fois contacté et il lui fut demandé de créer non pas un, mais deux nouveaux bijoux. Une paire d'anneaux en or ornés d'une pierre de soleil arriva un peu plus tard à la tour et après avoir vu Gayle enchanter le premier, Silesta se sentit très étrange quand elle se retrouva à regarder les deux bijoux dans sa paume.
« C'est vraiment à moi de le faire ? demanda-t-elle d'une voix sourde.
_ Oui. Car vous serez le vase communicant entre eux. Vous vous en sentez capable ? »
Elle ne répondit pas tout de suite, égarée dans une brume de sensations contraires. Elle oscillait entre douleur et espoir. Entre peur et joie. Entre hésitation et impatience. Elle prit une profonde inspiration pendant qu'elle enfilait un anneau à chacun de ses annulaires et hocha la tête avec conviction.
« Je ne connais peut-être pas la somatique exacte de ce sort, mais sa sensation est à jamais gravée en moi. J'y arriverai. »
Silesta ferma les mains en poings puis fit le vide. Elle plongea dans la brume. Des voix se répercutaient dans l'écho autour d'elle. Un rire dément, celui d'Iwen. Un ricanement hautain, celui de Raphaël. Une prière déchirante, celle de Gayle. Des sensations lui revinrent après. Un couteau de boucher qui raclait sa peau. Des épingles qui la clouaient contre une toile comme un papillon dans le cadre d'un collectionneur. Un pinceau à la pointe douce et délicate. Fermant son esprit aux ondes contraires qui s'entrechoquaient, Silesta se referma sur elle-même jusqu'à le voir. Le point de jonction qui liait ces ondes. Ce croisement fugace et fragile.
« Quod exeatis sumo. »
Les anneaux chauffèrent autour de ses doigts. Soudain, l'ensorceleuse vacilla un peu sur ses appuis. C'était comme si un liquide chaud venait de remonter le réseau de veines de ses bras et les deux flux venaient d'entrer en collision en elle.
Elle rouvrit les yeux et se défit des bagues pour les observer. La gravure qui venait de s'incruster dans le pourtour doré de métal brillait encore un peu.
Gayle demeurait silencieux, à la fois admiratif de ce qu'avait accompli son élève et habité par quelque chose de plus lourd en lui.
« Le moment de vérité, annonça-t-il. Permettez ? »
Il alla récupérer les anneaux et en glissa un autour d'un doigt de Manuella. Silesta pouffa.
« Que quelqu'un aille vite quérir Morena Dekarios. Son fils vient de passer la bague au doigt de quelqu'un. »
Elle cessa de rire quand l'homme l'approcha ensuite pour lui prendre la main, les yeux dans les siens. Ses doigts s'écartèrent d'eux-mêmes pour permettre au deuxième anneau de longer ses phalanges sans résistance. Les deux mages s'observèrent en silence, aussi conscients l'un que l'autre de la portée de ce geste qui sembla s'étirer à l'infini.
« Je préfère mes compagnes plus... vivantes », répliqua Gayle avec son flegme de velours.
Il relâcha la main de Silesta et lui sourit doucement pour la rassurer sur ses intentions. Elle papillonna un peu des paupières pour retrouver ses esprits.
« Com... Combien de temps devons-nous accorder à ce test ?
_ Je suis assez confiant pour affirmer que votre essence de catalyseur est un point d'ancrage suffisamment stable pour endurer l'alimentation du sort sans vous nuire. »
Autrement dit, il ne serait pas utile d'attendre plusieurs jours encore pour déjà être certain que tout fonctionnerait parfaitement. Gayle ne cherchait même pas à retenir davantage Silesta qui devait avoir grand hâte de partir pour la Porte de Baldur. Elle eut soudain l'impression d'être au bord d'un précipice. Elle avait le vertige.
« V-Vous êtes sûr ? La consommation continue est-elle vraiment sans risque ? essaya-t-elle avec appréhension.
_ Le cycle du soleil est régulier et s'interrompt la nuit, ce qui vous permet de vous reposer aussi. Une autre ancre solide, à mon sens. »
Le magicien étira un léger sourire en voyant son amie regarder furtivement autour d'elle comme si elle cherchait un autre point d'objection à soulever. Idiote. Pourquoi hésiter ? Elle savait déjà très bien que ce moment arriverait un jour ou l'autre. Mais...
« Laissons peut-être deux ou trois jours à Manuella ? suggéra Gayle avec tranquillité. Histoire de voir si elle et vous avez bien les choses en main ? »
Silesta ressentit un tel soulagement qu'elle passa outre ce nouveau jeu de mots et approuva avec enthousiasme. Le précipice se fit moins vertigineux.
Trois jours plus tard, Manuella avait définitivement pris ses quartiers sur le bureau situé dans la bibliothèque dont le toit de verre assurait une source continue de lumière sur elle. Les faits étaient éloquents : Gayle et Silesta avaient réussi. Mieux encore, l'ensorceleuse ne souffrait aucunement d'être devenue la source d'alimentation permanente de l'anneau en plus d'être protégée des effets indésirables de sa magie en évitant l'accumulation. Le succès était total.
Silesta était une vraie pile tant elle était excitée. Ils avaient réussi. Ils avaient trouvé un moyen de libérer Astarion de la lumière du jour. Astarion qui était toujours en vie et qui se terrait quelque part dans la ville basse de la Porte de Baldur. Astarion qui... ne voulait peut-être pas la revoir.
L'ignoble son que produisit le dérapage de l'archet sur son erhu tira brutalement Silesta de ses pensées en plus de lui arracher un gémissement d'inconfort. Le concret du salon autour d'elle se reforma aussi vite que Gayle qui avait sursauté de sa lecture, installé dans un fauteuil voisin.
L'homme détailla ce qui se peignait sur ce visage un peu perdu et il n'eut pas besoin de le faire longtemps pour comprendre. Son amie était prise en étau entre de multiples états d'esprit qui ne se conjuguaient pas avec harmonie, bien au contraire. Gérer sa joie et son impatience à l'angoisse de ce qu'allaient donner ces futures retrouvailles était un paradoxe étrange qui la travaillait bien assez pour la perturber.
« Tout se passera bien, la rassura Gayle. Astarion vous aime et il reviendra vers vous. Voilà bien une vertu que je lui accorde. »
Silesta se pinça les lèvres.
« Comment pouvez-vous en être si certain ? Il n'a fait que me surveiller de loin sans chercher à me contacter, répliqua-t-elle, la gorge nouée.
_ Il faut beaucoup d'amour pour pouvoir laisser partir quelqu'un. »
La jeune femme entendit avec clarté la suite qu'il ne dit pas : « J'en sais quelque chose. ». Son cœur résonna étrangement dans sa poitrine. Comme un battement qui n'avait pas osé se déployer avec franchise. Quand Gayle la dévisagea, il réalisa qu'il avait trop parlé.
« Pardonnez-moi. Je ne voulais pas me montrer indélicat.
_ Gayle... »
L'homme se leva et alla poser une main amicale sur l'épaule de son élève.
« Vous devriez aller dormir pour être en forme demain. Vous avez de la route », l'encouragea-t-il avec un sourire.
Elle lui répondit d'un signe de tête affirmatif mais il ne partit par tout de suite. Ses yeux piquetés de l'or du feu de cheminée s'étaient arrêtés dans ceux de pluie. Des paroles sans mots dansaient dans le brun de ses iris ; une question, sembla-t-il à Silesta. Cette même question que le jour où elle avait été prise de son hoquet magique. Elle attendit, cherchant à déceler ce que Gayle n'osait lui demander alors que sa main sur son épaule se resserrait un peu.
L'homme finit par secouer la tête comme si de rien n'était.
« Bonne dernière nuit, Silesta. »
Et il sortit sans un bruit, laissant dans son sillon des points de suspension inachevés.
Le lendemain matin, le décor blanc que constituait Eauprofonde était une belle métaphore du nouveau départ qui s'annonçait dans la vie de Silesta. L'hiver était arrivé depuis plus d'un mois maintenant et la neige avait tôt fait de profiter du vent du nord et du temps maussade pour s'inviter dans la Cité des Splendeurs. Aujourd'hui était un matin de soleil pâle dans une toile azure presque vierge du moindre nuage et l'air froid et sec était assez épais pour laisser encore du répit à la fine couche de neige jonchant les toitures et les rues de la ville.
La saison n'était pas des plus clémentes pour voyager mais une solution avait été trouvée pour éviter à Silesta de s'aventurer seule sur les routes. Grâce à sa correspondance régulière avec le Pas Nocturne, la jeune femme savait que sa compagnie approchait d'Eauprofonde et ces anciens compagnons saltimbanques avaient proposé de servir de caravane pour le trajet vers la Porte de Baldur.
Cette pensée rassérénait Gayle. La transition serait plus douce pour son amie et sa famille hétéroclite constituerait un bouclier assez puissant pour l'empêcher de trop angoisser sur ses retrouvailles avec Astarion. Le reste ne dépendrait plus de son ressort.
Le magicien était sur le perron extérieur de la tour, à respirer l'air froid de la matinée et à se distraire du spectacle d'enfants qui jouaient dans la neige un peu plus loin. Son cœur était à la fois lourd et serein. Après plus de quatre ans à partager son quotidien, il appréhendait de se retrouver à nouveau seul, surtout après avoir côtoyé une telle présence. Mais en même temps, il était en paix. Il avait rempli sa mission et c'était une ensorceleuse accomplie qui le quitterait, avec ses points forts et ses points faibles, certes, mais avec assez de maîtrise pour ne plus jamais craindre ce qu'elle était. Silesta était prête pour entamer sa nouvelle vie et il était heureux d'y avoir contribué.
Un froissement d'étoffe effleurant les marches derrière lui le tira de sa contemplation rêveuse. Drapée de sa longue cape émeraude moirée, Silesta terminait de clipser le fermoir de bronze qui serrait son col et réajusta la bandoulière de son sac tout en répondant au signe de tête que lui adressa Gayle. Elle tiqua quand elle remarqua la condensation qui se formait à son nez et à sa bouche.
« Oh, il fait frisquet. »
Le magicien confirma et s'approcha d'elle.
« Le secret, c'est de garder les extrémités du corps au chaud. »
Il joignit le geste à la parole en passant les mains de part et d'autre des épaules de Silesta pour se saisir de son capuchon et le rabattit sur ses cheveux. La jeune femme lâcha un faible rire.
« Jusqu'au bout du bout vous me dorloterez. »
Gayle l'imita. Oui, il en faisait peut-être un peu trop mais il n'y pouvait rien.
« Avez-vous pensé à tout ?
_ Au moins à l'essentiel », répondit Silesta en tapotant la poche dans laquelle se trouvait le pochon aux anneaux.
Il sourit. En effet, le reste n'était que secondaire.
« Où avez-vous rendez-vous?
_ Je dois retrouver le Pas Nocturne à l'arche sud, là où nous nous sommes séparés la dernière fois.
_ Plus de quatre ans, déjà, murmura Gayle sans vraiment réaliser.
_ Oui, déjà...confirma son élève avant de marquer un court silence. Et Eauprofonde tient encore debout.
_ Ça, c'est parce que vous n'avez pas assez persévéré dans la magie d'invocation. Mais je suis persuadé qu'un jour, vous reviendrez me voir accompagnée de Courgette, sous quelque forme que ce soit. »
Ils pouffèrent ensemble.
L'instant se teinta de plus de profondeur quand leurs regards se firent plus solennels, perdus l'un dans l'autre. Une myriade de sensations diverses s'empara des deux mages qui revoyaient des bribes de cette cohabitation aussi plaisante que déroutante. À la succession de bons moments passés ensemble s'accompagna la pensée de la séparation et de s'éloigner de cet être si spécial à son cœur.
Gayle prit peur quand il fut envahi par une mélancolie qui comportait beaucoup trop d'échos intimes à son goût. Il ne voulait pas gâcher ce moment. Il chercha quoi dire dans l'espoir de détendre l'atmosphère mais le regard pénétrant de Silesta sur lui l'empêcha vite de s'égarer. Elle-même faisait de son possible pour ne pas ruiner ce moment. Le gris de son ciel se chargeait de pluie salée à la pensée de devoir bientôt partir.
« Silesta... »
L'homme eut à reculer d'un pas quand elle lui rentra tout à coup dedans pour l'enserrer en retenant un sanglot. Elle ne fut pas en mesure de prononcer le moindre mot tant ceux qui lui venaient étaient dérisoires. Aucun « merci » ne serait assez grand pour englober tout ce qu'il contiendrait. Elle devait tant de choses à son mentor alors qu'elle n'avait eu que le sentiment de lui prendre encore et encore.
Après un temps d'hésitation, le magicien abdiqua et lui rendit son étreinte.
« Vous aussi, vous me manquerez beaucoup », chuchota-t-il.
Il entendait les larmes qu'elle s'interdisait pour rester forte ; elles étaient autant de coups de couteau qui remuaient la plaie en lui.
Ils restèrent ainsi un moment, jusqu'à ce que Silesta trouve la résilience de se séparer de Gayle qui tint à la rassurer avec un sourire bienveillant.
« Ce ne sont pas des adieux, promit-il. Je le sais. »
La jeune femme approuva d'un hochement de tête tout en essuyant ses yeux avec le plus de dignité possible. Bien sûr qu'elle comptait bien le revoir.
« Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec Astarion. Parce que, oui, je suis convaincu que tout se passera bien, ajouta Gayle avant de tiquer. Oh, j'y pense, j'ai oublié de vous donner ceci. »
Il tâtonna sa robe de mage pour retrouver dans quelle poche il avait rangé le petit parchemin cacheté d'un sceau jaune auréolin qu'il tendit à son amie. Silesta accepta l'objet d'un air incrédule et le glissa dans sa besace.
« Qu'est-ce que c'est ? questionna-t-elle.
_ Une formule concentrée de lumière radiante que j'ai trouvée dans un ouvrage dédié à Lathandre. Un sort qui aurait été utilisé pour la protection d'une ancienne relique. »
Silence pendant lequel Silesta fit les gros yeux face à ce sourire en coin gentiment narquois que lui retournait son mentor. Mais après tout, que serait une rivalité entre Gayle et Astarion sans une basse démonstration d'ego de jeunes coqs ? Elle finit par abandonner avec un sourire de bonne perdante qu'elle tenta de conserver par crainte de se laisser à nouveau gagner par la tristesse.
« Vous devriez y aller, lui conseilla le magicien avec douceur. N'allez pas faire attendre les vôtres. »
La jeune femme acquiesça lentement. Son corps se faisait raide et ses mouvements peinaient à se déployer. Elle contourna Gayle d'un pas lent et sa vue fut éblouie par la soudaine blancheur extrême qui poudrait l'environnement autour d'elle, à moins qu'il ne s'agisse de nouvelles larmes en formation.
Elle le regarda, entre sourire et douleur.
« Au revoir, Gayle. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
_ Au revoir, mon amie. Et merci à vous aussi. »
Ils se retinrent l'un l'autre par l'intermédiaire de leurs pupilles pendant encore quelques instants puis Silesta se détourna pour s'éloigner de la tour sous les craquements de la neige. Les yeux de Gayle posés sur elle lui électrisaient toute la colonne vertébrale.
Une dizaine de pas après, la voix de Gayle la héla, claire et vibrante.
« Silesta. »
Elle cessa de marcher et se retourna. Resté loin derrière sur le pas de sa porte, Gayle dardait sur elle un regard qu'elle reconnut une nouvelle fois. Celui qui repensait encore à cette question qu'il n'avait osé formuler mais qui à l'évidence le hantait, surtout au seuil de cette séparation. Son cœur se serra. L'homme prit le temps d'analyser ce que ces yeux gris lui répondaient jusqu'à entrevoir cette lueur brillante qui l'invitait à parler. Cet éclat qui s'était posé si souvent sur lui, il ne l'oublierait jamais.
Son sourire était la rencontre de la résignation, l'espoir et la paix.
« Dans une autre vie, m'auriez-vous aimé ? »
Silesta le dévisagea longuement sans rien dire puis laissa la faible brise emporter vers lui les mots qui fuirent de ses lèvres.
« Pas nécessairement dans une autre vie. »
FIN
Et voiloo! OK, on est très loin de l'aboutissement de DSeDP mais cette fic, j'avais besoin de la faire. Je voulais faire un truc avec Gayle et me soulager de ma frustration. Maintenant, c'est fait, je suis contente et je pense que je vais pouvoir tourner ma page BG3 (sauf s'il devait me reprendre une envie fulgurante mais ça me paraît compliqué). La boucle est bouclée avec la fic principale !
Merci d'être passé(e)s, merci à Lilinnea encore pour sa fidélité (sérieux, j'ai l'impression que j'écris que pour toi entre le dernier tiers de DSeDP, cette fic et (Re)programme-moi... XD Mais ça fait énormément plaisir et si tu dois être ma seule lectrice, qu'il en soit ainsi !)
Au plaisir !
