Les cygnes ne pleurent pas. Dieu avait réservé les larmes aux hommes, et surtout aux femmes qui souffraient de ce que les hommes leur faisaient. Pour être un cygne, pour n'être qu'un cygne, Odette aurait tout donné pour être capable de pleurer et de laisser s'envoler un peu de la douleur qu'elle ressentait. Mais elle ne pouvait pas. Les cygnes ne pleuraient pas et Siegfried l'avait trahie en proclamant son amour pour Odile. Le regard qu'il lui lançait à l'instant… c'était exactement le regard qu'il avait adressé à Odette la veille quand il lui avait juré qu'il n'avait jamais aimé personne d'autre qu'elle et qu'il ne pourrait jamais aimer quelqu'un d'autre après l'avoir connue.

Odette l'avait cru. Et à présent, elle ne pouvait que regarder celui qu'elle avait pensé être son prince prendre la main du cygne noir et la porter à ses lèvres avec révérence, tout en murmurant des serments qu'il avait juré lui réserver. Alors elle ne pouvait peut être pas pleurer, mais elle poussa un cri déchirant si puissant qu'il traversa même l'infranchissable fenêtre qui l'avait empêché de rejoindre Siegfried et de l'avertir de la manigance de Rothbart et d'Odile.

Le prince jeta-t-il un regard vers les hautes fenêtres à ce moment-là et réalisa-t-il son erreur? Odette ne prit pas la peine d'attendre et de trouver là un maigre réconfort. Elle battit des ailes et s'arracha à la vision de sa défaite pour voler à toute vitesse en direction du lac. Il avait été sa prison pendant des années. À présent elle savait que ce serait pour l'éternité.

La souffrance rendait son vol erratique. Odette sentait la malédiction se resserrer autour d'elle et rendre permanente sa transformation. Le vent l'aveuglait presque, tout comme le chagrin. Plus d'une fois, elle se cogna contre un arbre et tomba dans la boue. Elle se relevait maladroitement, s'envolait à nouveau et retombait un peu plus loin. Jamais un vol ne l'avait exténué à ce point. La tempête n'avait pas lieu qu'autour d'elle, mais aussi à l'intérieur d'elle-même. Quand elle tomba pour la troisième fois, Odette laissa retomber son long cou de cygne dans la boue et réfléchit sérieusement à ne pas se relever. Après tout, à quoi bon? Tout était perdu. Ne valait-il pas mieux mourir ici?

Un cri de fierté résonna dans ses entrailles. Non. Odette ne mourait pas dans la boue. Elle retournerait au lac, ne fut-ce que pour prévenir ses compagnes d'infortune de leur sort final. Avec rage, Odette s'arracha à la boue et s'envola à nouveau. À présent, la peine se le disputait à la colère dans sa tête. Siegried lui avait juré un éternel amour un jour, et le lendemain avait fait de même pour une autre. Qui était le plus bête entre eux deux? Elle de l'avoir cru, ou lui d'être tombé dans le piège tendu par le sourire d'Odile? S'était-il seulement laissé pris au piège, ou y était-il volontairement tombé? Odette trouvait un peu facile qu'il les ait confondues.

Odile ne ressemblait même pas tant que ça à Odette. Le visage, bien sûr. Les cheveux, évidemment. Rothbart était un enchanteur plus que compétent, il pouvait poser un masque magique sur n'importe qui. Mais Odile avait une façon de bouger gracieuse, mais moins savamment étudiée qu'Odette. Rien d'étonnant à cela. Cela faisait dix ans qu'elle était condamnée à être cygne le jour et humaine la nuit. Si Siegfried était tombé sous le charme de sa grâce, c'est qu'elle s'entraînait tous les soirs à marcher et danser comme une humaine afin de ne jamais oublier qui elle était et qui elle était censée être. Un cygne, après tout, était une créature pataude sur terre et certains jours il aurait été trop facile d'oublier qu'elle avait jamais été autre chose. Quel que soient les soins qu'elle prenne, le cygne transparaissait en elle. Odette bougeait sans arrêt le cou et les épaules quand elle parlait, tout comme ses compagnes. Elle se trouvait d'ailleurs vaguement ridicule avec ses postures de cygne, et l'avait mentionné à Siegried en rougissant la première fois qu'elle avait trébuché sur ses pieds alors qu'ils marchaient main dans la main au bord du lac. Le prince avait embrassé le coin de sa bouche et juré qu'il trouvait son expression charmante. Visiblement pas assez pour remarquer la différence avec les mouvements d'Odile.

Leurs expressions aussi étaient différentes. Odette avait du mal à cacher ses émotions, puisqu'elle n'en avait pas besoin le jour et qu'elle partageait toute sa vie et ses secrets avec ses compagnes d'infortune. Odile avait conservé le même sourire affecté pendant toute leur danse, puis quand Siegfried avait fait sa déclaration. Odette aurait ri, pleuré, dansé, de joie autant que de soulagement à l'idée que la malédiction puisse être enfin levée. Odile avait à peine prononcé un mot pendant sa danse avec le prince. Odette passait tellement de temps sous la forme d'un cygne qu'elle ne pouvait s'empêcher de parler dès qu'elle avait une bouche capable de formuler toutes les pensées qu'elle avait accumulée pendant la journée. Ses compagnes étaient comme elle. Dès la nuit tombée, elles parlaient des fruits dont le goût était si différent goûté par une bouche humaine et une gueule de cygne, des visages de leurs parents qu'elles ne voulaient pas oublier ou de ce drôle de poisson qui tournait toujours en rond au fond du lac, juste pour le plaisir d'entendre leur voix et se rappeler comment l'utiliser.

Si Siegfried trouvait qu'elle parlait trop, s'il voulait qu'elle sourit plus, ou moins, qu'elle rit moins fort, ou tout autre chose, il aurait du le lui dire. Odette aurait changé pour lui. Ce n'était pas comme si le changement était étranger à sa nature. Qu'aimait-il alors chez elle, si ce n'étaient pas ses bavardages, son rire, sa voix ou son drôle d'avis sur le monde qu'elle avait si peu connu? Odette était consciente que c'était son visage et son corps, sa beauté de femme-cygne qui avait retenu la main de Siegried au dernier instant. Mais elle avait cru que c'était qui elle était à l'intérieur, pas à l'extérieur, qui avait ramené le prince auprès d'elle chaque soir.

Siegried n'était même pas si beau, lui, songea-t-elle avec colère. Par les hautes fenêtres de la salle de bal, Odette en avait vu des plus beaux, des plus fins, des plus gracieux. Elle l'avait aimé pour…

Oh, grands dieux. Elle ne savait pas pourquoi elle était tombée amoureuse de lui. La révélation la surprit tant qu'elle faillit tomber au sol une quatrième fois, les ailes coupées. Mais c'était vrai. Elle l'avait aimé parce qu'il était différent, qu'il était sa première compagnie humaine depuis des années, parce qu'il la faisait rire, parce qu'il pouvait parler d'endroits trop loin pour s'y rendre à vol de cygne, parce qu'il lui disait qu'elle l'aimait. Peut être que ce n'était pas de l'amour finalement, malgré tout ce qu'elle avait cru ou voulu croire. Odette avait voulu que ce soit de l'amour, elle y avait cru, mais au final, c'était surtout dans l'espoir désespéré que Siegfried soit la porte de sortie pour échapper à l'enchantement imposé par Rothbart. Non, aimer dans l'espoir d'échapper à une prison, ce n'était pas un amour plus sincère que celui que Siegried lui avait voué.

Pour son plus grand malheur, Odette y avait cru hélas, trop vite et trop fort. L'amertume étreignit son cœur, ainsi que la honte. Elle avait misé tous ses espoirs sur Siegfried, et elle avait perdu. La faute était entièrement sienne, ou les torts étaient partagés entre eux, mais les fait étaient là, et Odette n'avait pas condamnée qu'elle dans le feu de ses premiers émois, mais aussi toutes ses compagnes fidèles qui n'avaient jamais perdu espoir et avaient tout fait pour qu'elle ne le perde pas non plus. Elles avaient rit, dansé et chanté pour elle quand Odette leur avait révélé qu'elle était, non, qu'elle se croyait amoureuse. Et maintenant, elles étaient toutes condamnées à passer le reste de l'éternité sous la forme de cygnes. Par sa faute.

L'envie de pleurer l'envahit à nouveau, et elle battit des ailes avec une rage renouvelée pour atteindre leur lac, se jeter à leur pied et demander pardon. Tout du long, elle laissa les branches les plus hautes flageller sa tête, son cou et ses ailes, comme elle le méritait tout en s'agonisant elle-même de reproches.

Mais quand elle atterrit au milieu du lac, ses compagnes, qui connaissaient déjà leur sort, ne la rejetèrent pas à coup de bec. Non, elles l'entourèrent de leurs plumes et de leur chaleur, utilisant tout ce qui leur restait d'humanité pour la réconforter et lui pardonner. Odette sentit une larme couler sur ses plumes, tandis qu'elle maudissait une dernière fois Rothbardt, car elle avait toujours reçu un amour sincère, autant qu'elle l'avait donné en retour, mais que l'enchanteur avait refusé de laisser la réalité de ce dernier briser le sortilège. Comme si l'amour fugace d'un prince et d'une princesse pouvait valoir celui né d'années entières à vivre et souffrir côte à côte.

Tant pis, songea Odette d'un esprit de plus en plus engourdi, sans entendre la voix de Siegfried qui l'appelait depuis la rive. Mieux valait vivre cygne et entourée d'amour que d'en connaître un trop faux pour durer plus que quelques nuits. Odette le cygne ferma les yeux et s'endormit parmi ses sœurs.