Des pas lourds résonnent sur le paquet, seul bruit perturbant le silence de la triste demeure, le silence des pierres, le silence des tombeaux. Il n'y a pas de serviteurs dans les cuisines, pas d'enfant qui joue ou qui pleure, personne pour jouer de la harpe ou de l'épinette dans les salons richement décorés. Il n'y a que lui, la Barbe-Bleue qui terrifie le monde à des lieues à la ronde.

Pour dire la vérité, il n'y a pas que lui à occuper la maison, mais elles ne comptent pas car elles font encore moins de bruit que lui, c'est à dire pas du tout. Elle auraient du mal d'ailleurs, puisqu'elles sont mortes. Elles, ce sont les épouses de la Barbe-Bleue, aujourd'hui aussi froides que les pierres de la vieille demeure, après avoir été aussi joyeuses et bavardes que des étourneaux.

C'est triste, une maison vide, même quand elles sert d'écrin à d'innombrables richesses. Les tableaux, les livres, les ors des plafonds, tout cela est bien beau et brille de mille feux à la lumière du jour, mais il n'y a que la Barbe-Bleue pour les contempler, et le maître des lieux connaît trop bien ses trésors pour y prendre du plaisir, même s'il s'agit d'un héritage accumulé par ses ancêtres au cours des siècles. Quelques uns viennent des dots de ses premières épouses, datant d'un temps où les plus nobles familles étaient disposées à chercher une alliance avec la sienne, mais ils ne représentent qu'une goutte d'eau à côté de cet héritage.

Il n'y a pas de miroir aux murs et la Barbe-Bleue évite de contempler son reflet dans les fenêtres et les reflets métalliques des hanaps exposés sur les meubles. Le maître des lieux n'aime pas tout ce qui peut lui rappeler le poil bleu qui le défigure. Pire, il pourrait découvrir les vérités cachées au fond de ses yeux.

L'ennui guette le noble seigneur, tandis qu'il travers encore et encore les salons et les sales de réception. Il n'y a aucun plaisir à vivre en reclus, mis au ban de la bonne société par des idiots trop vite offusqués ou terrifiés par qui ne leur ressemble pas. Les plaisirs du monde, danse, chant, bal, opéra, tous lui sont refusés et sa demeure ne lui apporte de la joie que quand un joli minois l'illumine avec plus de clarté encore que le soleil.

Peut être est-il temps qu'il rende visite à ses épouses. Il les a quelque peu négligées ces derniers temps, les pauvres oiselles. Elles doivent se languir de lui.

La clé du cabinet où elles résident n'est pas sur lui, par précaution. Quand c'est le cas, il ne peut s'empêcher d'aller les contempler une fois, deux fois, dix fois par jour et il doit reconnaître qu'il y a quelque chose de malsain à voir un homme trop empressé à passer du temps avec ses épouses. Quand il ne confie pas la clé à la dernière en date avant de la récupérer maculée de sang séché, la clé repose sur l'oreiller voisin du sien dans la chambre conjugale, inutilisée pour l'instant.

Le parfum de fleur d'oranger de Louise-Marie imbibe encore l'oreiller et la clé, tout comme une odeur de terreur. Rien d'étonnant, puisque c'est avec cet oreiller qu'il l'a étouffée. Peut être devrait-il le changer, mais la douce odeur commence déjà à se dissiper. Voilà qui est fort dommage. De tous les parfums utilisés par ses épouses, c'était vraiment son préféré.

Quelques minutes de plus et Barbe-Bleue se trouve devant la cabinet. La clé tourne dans la serrure. Barbe-Bleue s'arrête un instant, la main sur la porte, pour savourer ce moment d'anticipation, puis pénètre dans la pièce. Celle-ci ne sent pas le renfermé, mais une odeur douceâtre y surnage, celle de cinq parfums de femme s'étant mélangés avec le temps.

Il prend le temps de les saluer chacune à leur tour et de leur donner des nouvelles du monde dont elles se sont retirées, rectifie un faux pli dans la robe de sa deuxième épouse, et fronce les sourcils en constant que la robe de la troisième n'est plus au goût du jour. Angélique aurait préféré mourir pendue que d'être surprise dans une robe non réalisée selon les derniers goûts de la cour. Et bien, pendue elle le fut, mais son époux peut quand même lui procurer une robe correspondant à ses attentes, une bleue, qui lui ira bien plus que les jaune criards dont elle aimait s'affubler à son grand mécontentement. Barbe-Bleue caresse sa joue d'une pâleur opaline puis recule pour les admirer toutes.

Elles sont belles, ainsi épinglées sur les murs comme des fleurs ou des papillons, ou mieux encore, des oiseaux empaillés, leurs robes formant autant d'ailes multicolores autour de leurs visages blancs. Volonté de Dieu ou bien du Diable, voire de quelques fée aux dessein aussi flous que la morale, toutes ont le même teint éclatant qu'au premier jour de mariage. Nulle putréfaction de la chair, nulle odeur de pourriture flottant dans l'air, étrange magie lui permettant d'avoir la joie de les conserver avec lui pour l'éternité. Est-ce un rappel du châtiment qui l'attend, ou une absolution de ce que le monde extérieur verrait comme un crime? Au final, cela n'a aucune espèce d'importance, tant qu'il peut profiter de la compagnie de cette charmante bande d'oiselles écervelées épinglées à leurs murs comme la plus ravissante des collections. On accusera peut être un jour Barbe-Bleue de ses actes, mais pas d'avoir mauvais goût dans le choix de ses épouses, aussi charmantes qu'il est laid.

Quel dommage seulement qu'elles aient toutes du finir ainsi, dans ce cabinet à l'écart du reste de la demeure où elles n'ont à présent d'autre choix que de partager la compagnie des unes des autres, quand la seule chose certaine est que Diane et Angélique se seraient détesté au premier regard si la vie les habitait encore, qu'Adélaïde les aurait montées les unes contre les autres, qu'Andrée s'en serait plainte continuellement, que Louise-Marie aurait préféré toutes les ignorer et que Huguette seule aurait tenté d'établir entre elles une harmonie impossible à atteindre. Il semble à Barbe-Bleue les entendre pépier l'une contre l'autre quand il tends l'oreille.

Chère Huguette, chère Diane, chères toutes. Barbe-Bleue ne les aime tant que maintenant qu'elles sont parties, à jamais épinglées sur ces murs froids dans le plus bel éclat de leur jeunesse. Peut être que quelques tentures égayeraient leur quotidien. Il sera cependant compliqué de trouver la teinte et le motif qui leur plaise à toutes. Du rouge, peut être, en harmonie avec le sol imbibé de leur sang à toutes. Elles ne méritent pas moins, ses charmantes oiselles, malgré les légitimes griefs qu'il a contre elles. Barbe-Bleue se recule, leur envoie un dernier baiser, et sort à reculons de la pièce pour s'imprégner une dernière fois de leur beauté.

La clé ne saigne pas dans la cellule, jamais pour lui, mais il ne s'en éloigne pas moins de là le cœur lourd et les épaules basses.

Car griefs il y a, et ils sont lourds. Elles lui ont fait bien du mal ses colombes. Les femmes. Pauvres fragiles créatures, si enclines à succomber à la tentation, si enclines à fauter. Il ne peut s'empêcher de les aimer, mais c'est toujours plus facile une fois qu'elles sont épinglées au mur, et c'est de leur faute si c'est là qu'elles terminent. Même hors du cabinet, il les voit défiler derrière ses yeux fermés, comme ces images défilant dans une lanterne magique.

Diane, d'abord, la première coupable, la première à payer. Elle a crié et tempêté contre ce mariage, clamant qu'elle n'épouserait pas un homme à la barbe bleue, mais elle s'est promptement ravisée en voyant les richesses procurées par ce mariage. Par amour pour elle, Barbe-Bleue est même allé à la cour pour l'y présenter, sans envisager qu'elle en reviendrait avec un furieux appétit du monde et des hommes qui n'étaient pas Barbe-Bleue. Il faut bien alors qu'elle soit punie. Seulement, il méjuge de la force de son poignet en rossant son épouse. Il est vrai que jusqu'ici le devoir ne l'a amené à rosser que du personnel domestique, à l'échine autrement plus solide. Au moins maintenant, ils sont heureux.

Dans sa tête, il la voit encore tomber, les bras et le dos bleuis par les coups reçus, et se voit lui lever l'épée pour l'égorger et faire taire ses cris, dans le cabinet où elle réside à présent. Mais ce jour-là, une fois les larmes taries, il se dit que ce n'est pas grave. Il y a d'autres femmes, d'autres amours à vivre. La prochaine sera plus sage et plus aimante. Elle n'aura rien à craindre de lui.

Et l'une après l'autre, elles tombent. Huguette vint après, aussi douce et silencieuse que Diane est d'humeur tempétueuse, mais Barbe-Bleue est à présent prévenu contre la perfidie des cœurs féminins, et il voit bien qu'elle se détourne quand il l'embrasse et pleure quand elle se croit seule. C'est cette maudite barbe bleue, encore, qui l'aveugle et la prévient contre lui, comme ce fut le cas avec Diane. Elle doit apprendre des erreur de sa première épouse, aussi l'emmène-t-il dans son cabinet pour lui raconter une histoire édifiante. Mais Huguette pleure, Huguette geint, et son sang macule le parquet, sans que Barbe-Bleue l'ait voulu. Au moins maintenant, ils sont heureux.

Et l'une après l'autre, elles tombent. Voici venir Angélique, offerte par son père, Angélique au visage d'ange. Certes, Angélique n'a pas le port altier de Diane, ni le doux sourire d'Huguette, mais elle fait la moue et minaude comme personne, aussi Barbe-Bleue est conquis. Du moins, il l'est jusqu'à ce qu'il réalise le jeu de dupe dans lequel on lui a fait jouer le mauvais rôle, car Angélique s'arrondit trop vite pour qu'il en soit responsable, aussi au cours d'une promenade dans le bois, il lui passe la corde au cou jusqu'à ce qu'elle avoue. La corde hélas est trop serrée, aussi Barbe-Bleue est obligé de la ramener auprès d'Huguette et de Diane. S'il l'égorge avant que le sang ne se fige dans ses veines, c'est bien par souci d'harmonie avec ses sœurs déjà épinglées au mur. Au moins maintenant, ils sont heureux.

Et l'une après l'autre, elles tombent, car vient le tour d'Andrée, si prompte à se plaindre de tout et de parler de n'importe quoi. C'est ça que d'épouser une femme n'étant pas née dans la plus haute noblesse. Elle n'a pas l'érudition d'Angélique ni la voix de soprano d'Huguette, mais elle divertit Barbe-Bleue, un temps. Et quand elle l'ennui trop avec ses demandes de tout voir de sa demeure, Barbe-Bleue lui en confie avec joie les clés. Il est juste derrière Andrée quand elle pénètre le cabinet. Sa dague interrompt son cri avant qu'il ne devienne trop strident pour ses oreilles fatiguées par les incessantes récriminations. Au moins maintenant, ils sont heureux.

Et l'une après l'autre, elles tombent. Barbe-Bleue découvre que s'il n'a pas d'appétit pour la vie de cour et guère plus pour sa vie de luxe, il a un appétit pour les femmes et ne sait pas vivre seul. Ses serviteurs ont depuis longtemps fuit ou il a fallu les faire taire, mais un jour, en rentrant du marché, Barbe-Bleue voit Adélaïde. Son père n'est qu'un marchand, mais il rêve de nobles relations et Adélaïde, outre un joli minois, a pour elle un talent pour les voix qui promet au moins d'amusantes soirée à lire les dernières pièces de théâtre parisiennes au coin du feu. Hélas, après lui avoir souri en gardant les yeux baissés pendant qu'il la courtise, elle change du tout au tout après le mariage. Adélaïde lle se refuse à lui, s'enferme dans sa chambre et refuse même de le divertir. En signe de sa confiance, il lui confie ses clés, mais elle ne comprends pas le message qu'il cherche à lui faire passer. Au moins maintenant, ils sont heureux.

Et l'une après l'autre, elles tombent. Louise-Marie est belle, et sort à peine du couvent. Innocente, prête à être modelée, ses parents trop pauvres pour la refuser, et noble au moins, contrairement à Adélaïde. Cette fois, il sait que c'est celle qui lui faut. Il n'y a pas de mot pour expliquer son agacement quand il découvre que si le couvent protège des influences néfastes de ce monde de pêchés, les filles qui en sortent ne sont que des idiotes incapables de tenir une conversation. Une fois étouffée et transportée parmi ses sœurs, il peut l'imaginer lui apportant la plus intelligente des conversations. Au moins maintenant, ils sont heureux.

Et l'une après l'autre, elles tombent. De plus en plus vite, au fur et à mesure que la patience de Barbe-Bleue envers ses femmes et les femmes en général s'amenuise. La mort a rapproché Barbe-Bleue de Diane après plus d'un an de mariage, mais ses deuxièmes noces avec Louise-Marie, celles scellées par le couteau, sont survenues moins de six jours après les vraies.

À nouveau, Barbe-Bleue sillonne les pièces de sa demeure de son pas lourd et lent. Il est heureux avec ses épouses à jamais immobiles, fidèles et obéissantes, mais la demeure n'en reste pas moins vide et froide sans leurs rires et leurs larmes. La voix d'Andrée l'exaspérait peut être quand elle se plaignait, mais sa façon de chanter des ritournelles impertinente lui manque, tout comme le doux sourire plein de foi et de bonté de Louise-Marie ou les réparties bien tournées de Diane. Sur l'épinette, il peut voir encore la trace laissée par les doigts d'Huguette. Quand il ferme les yeux, il peut presque entendre les notes de musique s'envoler dans l'air, mais ce n'est pas la même chose. Et ce mouchoir brodé près de la fenêtre, c'est celui d'Angélique. Le voir lui tire un sourire, en lui rappelant les premiers jours de leur mariage, avant que l'amertume ne s'installe. Louise-Marie n'a pas habité ces pièces assez longtemps pour y poser sa marque, mais un peigne sur sa table de chevet la lui rappelle chaque matin.

Elles sont toujours là, il peut toujours les toucher et s'imprégner de leur parfum, mais ce n'est pas pareil que de les avoir bien vivantes à ses côtés. Chacune lui manque, pour différentes raisons. Il est difficile de ne pas les comparer, mais si chacune d'entre elle reste pour toujours enfermée dans son cœur, c'est pour une bonne raison. Quel dommage qu'elles soient toujours incapables de bien se tenir. Un homme n'est pas fait pour rester seul.

Il y a bien cette voisine, récemment installée, avec ses deux filles qui viennent d'atteindre l'âge du mariage. Ses fils sont soldats et lui coûtent cher, et pour être dame de qualité, elle n'a ni le nom, ni les moyens de refuser une offre émanant de la Barbe-Bleue. Il pourrait recruter de nouveaux cuisiniers, palefreniers et garçons d'écuries, dans un village lointain où sa réputation n'est pas encore faite, et entreprendre de séduire les filles en passant par leur mère. Peu de femmes résistent à l'argent qu'il est en capacité de dépenser. Les deux filles, Anne et Nicole, sont jolies et bien éduquées, lui semble-t-il. L'une d'elle ferait sans doute l'affaire, au moins jusqu'à ce que sa curiosité prenne le dessus, ou qu'elle révère les tares irrémédiablement liées à son sexe.

Des pas lourds résonnent sur le paquet, seul bruit perturbant le silence de la triste demeure, le silence des pierres, le silence des tombeaux. Il n'y a pas de serviteurs dans les cuisines, pas d'enfant qui joue ou qui pleure, personne pour jouer de la harpe ou de l'épinette dans les salons richement décorés. Il n'y a que lui, la Barbe-Bleue qui terrifie le monde à des lieues à la ronde. Mais demain, demain, des domestiques viendront dépoussiérer la demeure et la rendre agréable au cœur d'une jeune mariée. Demain, une nouvelle épouse illuminera la vielle demeure.

Pour un temps seulement, pour un temps toujours. Et puis, enfin, ils seront heureux.