- Je vous préviens, nous n'achetons rien. Informa la quarantenaire en ouvrant la porte à Hermione. Vous êtes ?

- Je euh …

La jeune femme n'avait pas réfléchi jusque là. A vrai dire, elle n'avait pas réfléchi du tout. Elle avait pris son billet et s'était retrouvée devant la porte soudainement, comme si son esprit s'était complètement éteint dans l'intervalle. Face à elle, la femme commençait à s'agacer.

- Je ne voudrais pas vous presser mademoiselle, mais j'ai un rôti dans le four et je n'aime pas le laisser sans surveillance.

Combattant les larmes qui montaient irrémédiablement dans ses yeux, la Gryffondor inventa une excuse.

- Je viens d'emménager euh, juste à côté. Mais il y a eu un dégât des eaux, l'ancien locataire a … tout laissé ouvert.

Le visage de son interlocutrice se radoucit aussitôt.

- Franck ! Les Boulder ont déménagé !

- Enfin !

Un homme de grande taille aux cheveux bruns et aux dents de devant prononcées vint s'infiltrer dans l'encadrement de porte.

- Et vous êtes ?

-Joannie, Joannis Stemburn, bredouilla Hermione. La nouvelle voisine.

- Ah c'est un plaisir de vous rencontrer, si vous saviez comme les précédents locataire d'à côté étaient fatigants, Franck Granger, enchanté, entrez donc Joannie, je suis sûr qu'il y a assez de rôti pour tout le monde.

Le sourire accueillant de son père, l'air plein de compassion de sa mère … Elle avait du mal à respirer. Elle avait espérait qu'ils pourraient la reconnaître, que l'amour parental serait capable de battre son sort, mais elle n'était pas la meilleure sorcière de sa génération pour rien. Elle n'était à leurs yeux que Joannie, la pauvre gamine trempée à cause du dégât des eaux (ou de la pluie diluvienne) qui les libérait des abominables Boulder.

- Non je … Je voulais juste vous avertir …

- Nous avertir ? S'enquit sa mère, visiblement inquiète et prête à partir lui server une serviette propre à l'instant.

- Au cas où … S'il y avait de l'eau sur le pallier, que vous ne glissiez pas.

- Oh ma chère, c'est très gentil de votre part ! Vous êtes sûre que … ?

- Certaine, merci beaucoup madame Granger, monsieur Granger, vous m'avez l'air très sympathiques.

- Je vous retourne le compliment miss Stemburn, espérons que nous saurons cohabiter.

- Espérons le.

Elle réussit à esquisser un sourire tremblant, ses lèvres fermement serrées pour ne pas laisser sortir le gémissement de désespoir qu'elle retenait. Pas la moindre lueur de souvenir. Pas le moindre temps d'arrêt, pas la moindre pause.

- Incroyable Marguerite ! S'exclama Franck en pointant du doigt la jeune femme qui ouvrit grand les yeux, pleine d'espoir. Elle a mes dents ! Enfin pardon mademoiselle, je vous garantis, ce sont de véritables porte-bonheur, mais ce n'est pas souvent que je les croise !

Submergée par les larmes, Hermione ne put que hocher la tête avant de s'enfuir sous le regard inquiet de ses parents … Ou plutôt de ces inconnus qui ne pouvaient pas la reconnaître quels que soient les indices qu'ils avaient devant les yeux. Bientôt seule sous le flot de pluie qui se déversait du ciel, elle se laissa aller à pleurer comme elle ne l'avait pas fait depuis longtemps. Personne ne se serait aventuré à sortir sous une averse londonienne, et la violence du bruit des gouttes frappant le pavé aurait de toute manière étouffé sa voie alors qu'elle pleurait comme un nouveau né arraché de sa mère. Elle se sentait seule, si seule, plus seule qu'elle ne s'était jamais sentie. Sa poitrine s'ouvrait en deux, vide et brûlante, sa respiration entrecoupée de sanglots terribles. Bientôt elle ne put plus tenir debout et s'agenouilla sur le pavé sale du trottoir, certaine qu'elle ne pouvait avoir aussi mal sans mourir.

Pourtant, la pluie lava son chagrin comme elle lavait les rues autour d'elle. Quelques minutes plus tard il n'y avait plus rien, plus de larmes à verser, plus de cri à pousser. Elle se sentait vide, essorée, aplatie et transparente. Elle n'aurait osé comparer cette sensation d'absence profonde au désespoir brutal qu'elle avait ressenti un peu plus tôt, mais elle avait au moins à présent la force de se relever, laborieusement. Ses pas dans les flaques produisaient un bruissement traînant alors qu'elle se dirigeait vers un motel premier prix qui lui accorda une chambre en la regardant de travers. Réfugiée dans les draps qui sentaient la poussière et la lessive parfumée à l'eucalyptus, elle attendit que les larmes reviennent, mais celles-ci semblaient l'avoir abandonnée.

Elle repoussa les draps et attrapa son sac sans fond dans lequel elle farfouilla quelques instants pour finir par tomber sur le tome qu'elle cherchait. "St Mangouste : Inventaire robuste des expériences menées par le personnel soignant". Elle n'eut aucune difficulté à retrouver la page à laquelle elle pensait. L'intitulé : "De la mémoire de l'être aimé : les infirmiers se spécialisent en "temps de qualité" pour soigner les patients atteints de troubles à la suite de sortilèges d'Oubliettes" était barbare mais résumait suffisamment bien la problématique abordée ; des infirmiers de St Mangouste avaient proposé aux familles des patients de passer du temps avec eux, de nouer des amitiés fortes, puis de sacrifier ces souvenirs. Via un sort expliqué dans les pages, la puissance émotionnelle et mémorielle de ces souvenirs acquis pouvait suffire à "réactiver" les souvenirs oubliés des patients. L'article évitait l'écueil de tomber dans le patos, mais Hermione ne se voilait pas la face sur l'abnégation que cela demandait de la part du personnel soignant. Accepter de devenir suffisamment proche de quelqu'un, puis tout abandonner sans possibilité de retour en arrière, cela ne devait pas être facile pour les familles non plus. Non, cela semblait être une expérience monstrueuse sur bien des aspects, et c'est pour cela que l'ancienne Miss-Je-Sais-Tout avait commis le sacrilège de voler ce volume à la bibliothèque de Poudlard. Après l'avoir lu, elle n'en avait pas dormi pendant plusieurs nuits, de peur que son partenaire de recherche tombe dessus et n'ait une idée stupide. Une idée de son genre. Alors elle s'était infiltrée en pleine nuit à travers les rayonnages, éclairée de sa baguette, pour subtiliser la cause de ses insomnies. Aujourd'hui elle dévisageait la photo animée du couple serrant dans ses bras l'enfant qui se souvenait de nouveau d'eux. Inclusion cruelle, on voyait clairement à l'arrière plan, une infirmière au visage interrogateur, observant les parents comme s'ils lui étaient de parfaits inconnus et qu'elle ne comprenait pas ce qu'elle même faisait là.

Hermione poussa un soupir consterné et referma le livre. Elle n'était pas prête à demander une chose pareille à qui que ce soit, et de toute manière, il s'agissait d'un traitement purement expérimental, qu'il ne viendrait jamais à l'idée de qui que ce soit d'autoriser sur des moldus. Non, il s'agissait là d'une piste morte, comme tant d'autres avant elle. Un rappel que si des solutions existaient, elles ne serait pas pour eux. Avait elle cherché à se tirer des larmes en fixant si longtemps cette photo qui lui faisait froid dans le dos ? Si c'était le cas, elle n'y était pas parvenue. De retour sous la couette elle attendait désespérément que le sommeil vienne la prendre, ce qu'il finit par faire, une bonne heure plus tard, profitant de ses yeux brûlants de sel et de l'éprouvante fatigue musculaire qu'elle ressentait, comme si elle avait passé la journée à courir sans discontinuer.


Severus entrouvrit la porte, la carte magnétique dans la main. Ce tenancier n'était pas vraiment à cheval sur la sécurité de sa clientèle visiblement, ce qui l'avait bien arrangé. Il discerna dans les ombres la boule de drap enroulée qu'elle faisait toujours lorsqu'elle dormait. De quelques pas qu'il essaya de faire léger il s'approcha de sa forme tremblante et geignant.

- Pa … pa …

Des larmes roulaient sur ses joues alors qu'elle dormait. Cette simple vision lui brisa le coeur. Il retint l'envie qu'il avait d'essuyer l'eau sur sa joue, de peur de la réveiller et se contenta de murmurer, presque inintelligible.

- Ne t'en fais pas, Hermione. J'ai une solution.

La porte refermée derrière lui, il prit une grande inspiration dans le hall de l'hôtel. Il ne se le serait jamais avoué à lui même, mais il avait peur. Non. Il était terrifié. La preuve en était ses mains qui tremblaient légèrement, cachées bien au fond des poches de sa redingote, serrant un article de la gazette. Il lança un dernier regard à la porte impersonnelle.

- Tu as le droit au bonheur. Tu le mérites.

Il parlait entre ses dents mais le réceptionniste releva la tête.

- Vous disiez ?

- Je ne vous parlais pas.

- Hmph.


Lorsqu'elle se réveilla, Hermione se sentait étonnamment bien. Elle mit plusieurs secondes à comprendre pourquoi. L'odeur. Naphtaline, chanvre et sauge. Severus. En quelques secondes elle fut debout à fouiller toute la chambre, mais pas la moindre trace de la chauve-souris des cachots. Lorsqu'elle déboula à la réception, c'était un jeune homme en train de mâcher un chewing-gum distraitement qui la regarda avec des yeux de merlans frit.

- Kech vous voulez ?

- Est-ce qu'il y a un homme qui est venu ? Grand, taciturne, les cheveux noirs, habillé bizarrement ?

- Kech chen sais moi, c'est l'patron qu'était là hier soir !

- Et vôtre patron, il est où ?

- Bah chez lui ! Il avait répondu sur ce ton que l'on n'utilise que pour répondre aux questions les plus absurdes qu'on ait jamais entendu, ce qui tapait sur les nerfs déjà tendus de la Gryffondor.

- Ecoute moi bien petit malin ; je dois savoir si cet homme est venu hier soir, est-ce que vous pouvez vérifier, oui ou non ?

Son changement de ton avait visiblement fait son petit effet car le gamin leva les yeux au ciel avant de hocher la tête et de fouiller dans un tiroir poussiéreux pour en sortir une vidéocassette datée de la journée d'hier.

- On les garde deux s'maines. Pour la police, s'y'a un meurtre.

La perspective d'un assassinat dans son hôtel semblait positivement l'enchanter, un peu de changement à son train-train quotidien qu'il espérait.

- Bon, ressemblait à quoi vot' type déjà ?

- Vêtements noirs, cheveux noirs à la hauteur des épaules, un peu plus d'un mètre quatre-vingt.

- Ah, bah le vla. L'est pas resté longtemps.

- Montrez moi ça.

Hermione retourna brutalement l'écran cathodique pour assister à la courte scène. Le potionniste faisant visiblement montre de toute son aura pour convaincre le patron de lui remettre la carte magnétique et rester quelques minutes dans sa chambre avant de repartir, l'air déterminé.

- Vous savez où il est parti ?

- Attendez, j'vérifie les notes du patron …

Hermione le fixa quelques secondes alors qu'il restait immobile, soutenant son regard.

- Ben non ché pas ! Nan mais soyez pas quiche mam'zelle, sans vouloir vous offenser. L'est parti et pis voilà. C'était même pas un client, on allait pas lui d'mander où qu'il allait à 4h du mat', on a d'aut' passes temps, et des moins dangereux que de d'mander aux types chelous ou qu'ils se barrent en plein milieu de la nuit !

Quelques secondes plus tard, elle avait claqué la porte brutalement et courrait dans la rue sans vraiment de direction, ou plutôt sans réfléchir à la direction qu'elle prenait. Elle avait un mauvais pressentiment, un de ceux qui fourmillent dans vos entrailles, qui vous dévorent le coeur et vous obsèdent cruellement. Et si ? Et si c'était ça ? Et s'il … Non, il n'oserait jamais ! Mais si … Mais si par la barbe de Merlin s'il s'apprêtait à …

La porte de la petite maison sur Mount Street était entrebâillée. Non ! Non non non non non non !

Elle s'ouvrit sans le moindre bruit, laissant entendre le bruit d'une conversation animée dont les trois voix ne lui laissèrent pas un seul moment de doute. Non tout mais pas ça. Faites que je me trompe, faites qu'il n'est pas lu ce livre, faites qu'il n'est pas vu cette solution, je vous en prie, quel que soit le Dieu qui m'entende, faite qu'il n'y ait pas eu une copie de cette putain de saleté de merdique de formule ! Pitié. Pitié …

Le salon était dans un état de désordre exceptionnel. Tous les meubles avaient été repoussés dans les coins de la pièce. Sur la petite table, la photo, animée, de Hermione et de ses parents. Au centre de la pièce, Severus qui serrait simultanément les mains de ses deux parents, une lumière bleue coulant de lui vers eux.

- NON !

Leurs regards se tournèrent vers elle. Le début de quelque chose pointaient dans leurs yeux.

- Il nous as tout expliqué. Il avait la photo. Est-ce que c'est vrai ? Tu es notre … Notre fille ? Marguerite avait un ton offusqué, presque trahi.

- Peu importe ! Il ne peut pas ! Il n'as pas le droit ! Severus ! Regarde moi espèce de connard !

Les yeux du potionniste étaient froids et déterminés quand il les planta dans ceux de la jeune professeure.

- J'ai tous les droits Hermione. Je fais ce que je veux. Je dois t'aider à …

- Tu prends encore des putains de décision pour moi ! C'est ma vie !

- Mes souvenirs !

- NOTRE AMOUR CONNARD ! NOTRE AVENIR ! MES PARENTS ! L'HOMME QUE J'AIME ! TU N'AS PAS LE DROIT DE ME L'ENLEVER !

- Hermione, réfléchis un peu je t'en prie. C'est pourtant évident. Notre avenir, quelques mois encore peut être, cela ne vaut pas eux, tes parents !

- Ce n'est pas à toi de décider ça ! De décider combien de temps ça aurait duré ou qu'est-ce qui vaut quoi ! Putain tu n'as pas changé un poil Severus ! Tu continue à penser mieux savoir que tout le monde !

Les lèvres du maître des cachots tremblèrent.

- Non, je n'ai pas changé. Tu comprends Hermione ? Moi je ne peux pas changer, je suis trop loin pour ça.

- Putain d'excuse minable ! Lâche ! Egoïste ! Bien sûr que tu peux changer ! Y'a pas de point de non-retour, c'est des conneries de crétin qui osent pas se regarder en face ça ! Tu peux changer ! Et même si tu ne changes pas Severus, je t'aime merde ! Je t'aime, alors ne m'oublie pas …

Elle s'interrompit dans un sanglot terrible, tentant tant bien que mal de séparer les mains de ses parents de celles de Severus, mais la magie les collait si fermement qu'elle ne pouvait rien y faire. Il sourit à travers ses propres larmes et posa son front contre le sien. Le couple avait les yeux embués, assistant à un drame qu'ils ne pouvaient pas comprendre.

- Hermione, moi aussi, moi aussi je t'aime, c'est bien pour ça qu'il n'y avait pas d'autre solution. La force des souvenirs que tu as effacé, il n'y avait pas d'autre moyen de les restaurer qu'avec des souvenirs de force équivalente. Lorsque tout sera fini, tes parents t'aimeront comme au premier jour et je ne souffrirais pas une seule seconde.

- Et moi ? Et moi alors je ne vais pas souffrir peut être ? Que tu me regardes comme une étrangère, une inconnue ? Je t'en supplie Severus, je t'en supplie, ne fais pas ça. Ne fais pas de moi ta bonne action pour te donner bonne conscience, ne fais pas de moi ton sacrifice, je t'en supplie, Severus !

- C'est bientôt fini Hermione, c'est bientôt fini. Montre donc ton courage de Gryffondor, tu passeras cette épreuve comme les autres, et j'aurais rendu quelque chose aux victimes de cette guerre.

- Je ne peux pas, sanglota t-elle.

- Bien sûr que si tu peux, rétorqua t-il sèchement. Vous ne me décevrez pas Miss Granger. Vous affronterez l'adversité, puisque c'est la seule chose que vous pouvez faire en tant que Gryffondor, à défaut d'être suffisamment malins pour l'éviter. Séchez ces larmes et faites honneur à votre maison et à votre école miss Granger, je ne tolérerais rien de moins !

Se mordant les lèvres jusqu'à ressentir le petit goût métallique dans sa bouche, elle affronta le regard noir de l'homme qu'elle aimait au delà de tout.

- Je les retrouverais Severus. S'il faut y sacrifier chaque seconde de ma vie, je le ferais. Je ne les laisserais pas disparaître à jamais, je ne te laisserais pas faire comme s'ils n'avaient jamais existés. Tes souvenir, Severus, je te le jure, je te les rendrais.

Le sourire triste de son amant se dissipa peu à peu alors qu'une autre voix la força à se retourner.

- Her … mione ? Franck la regardait, les yeux écarquillés, semblant ne pas croire à l'apparition qu'il avait devant les yeux. Ma fille ? C'est bien toi ? Que s'est il passé ? Hermione que s'est il passé ?

La lueur bleue s'estompait et en l'espace de quelques instants, Hermione se retrouva entourée des bras de son père et de sa mère qui pleuraient à chaudes larmes à leur tour.

- Ma petite fille chérie, ma puce, ma petite sorcière adorée ! sanglotaient ils alors qu'elle se laissait aller dans leur chaleur et leur odeur si familière, elle même en proie à tant de larmes qu'elle ne savait plus où donner de la tête.

- Papa, maman, vous m'avez tant manqué, vous n'imaginez même pas !

- Oh si ma puce, bien sûr que si. Chaque jour qui se levait, le soleil semblait briller moins fort, le coeur nous manquait à tout, mais impossible de comprendre pourquoi. La vie était si douloureuse, si vide, mais nous ne savions pas ce qu'il se passait. Comme tu nous as manqué, chaque seconde de chaque minute de chaque jour, Mimi, comme tu nous as manqués …

Elle enfouit son visage dans la chemise à carreau de son père, espérant s'y oublier pour toujours, des cris inarticulés s'échappant de sa gorge.

- Qui êtes vous ?

La question claqua, froide, dure. Le grand homme à l'air renfrogné les regardait sans comprendre.

- Je vous prie de m'informer de ce que je peux bien faire ici. Vous pourrez remettre vos jérémiades à plus tard.

Marguerite s'arracha du câlin familial, l'air de savoir quoi faire.

- Vous avez lancé un sort Severus, un sort qui vous as fait perdre votre mémoire à court terme. Vous vous êtes laissé une note, tenez.

Elle lui tendit un parchemin gribouillé de son écriture qu'il parcourut rapidement, renifla, puis fourra dans sa poche.

- Très bien, alors j'y vais. Satanée Minerva, toujours les missions les plus bizarres.

- Severus ! La voix de la jeune femme était brisée

Il se retourna et la jaugea de haut en bas, comme s'il la voyait pour la première fois.

- Et vous êtes ? Ma note ne parle pas de vous.

- Hermione, je suis Hermione !

- Ah Hermione, je vous remets.

Son coeur se gonfla.

- Vous êtes l'héroïne de guerre c'est ça ? La petite copine des deux crétins que j'avais en cours. Et bien, vous leur ressemblez drôlement, à ne pas supporter qu'on ne vous reconnaisse pas. Sur ce, j'ai à faire, bonne journée.

Alors qu'il s'éloignait, elle senti les mains de ses parents sur ses épaules, contre sa taille, qui la soutenait, la retenait alors qu'elle tentait désespérément de courir après lui, de l'appeler. Elle se sentit attirée dans leur embrassade tendre ("viens là ma chérie", "professeure à Poudlard n'est ce pas?"), leurs chuchotements rassurants ("c'est mieux qu'il ne sache pas", "il sera en paix comme ça", "il nous as expliqué qu'il n'était pas fait pour toi"), leur amour sans limite ("tout ira bien ma chérie", "nous sommes tellement heureux de te retrouver", "tu es incroyable, tu es si forte"). Elle l'avait perdu, elle l'avait bel et bien perdu. Il avait choisi de sacrifier l'intégralité de ses souvenirs d'elle pour réveiller les souvenirs disparus de ses parents. Il savait parfaitement que seul un profond amour pouvait réveiller des souvenirs aussi puissants. Il savait parfaitement ce qu'il faisait. Il avait décidé qu'elle serait plus heureuse en les retrouvant eux qu'en le gardant lui. Il avait sans douté jugé qu'il ne méritait pas le bonheur si c'était au dépends de ces retrouvailles. Comme d'habitude, il avait tout pesé lui même, pris les décisions qui s'imposait et fait ce qu'il fallait faire sans même daigner l'en informer. Quitte à la blesser cruellement, il n'avait pas voulu s'expliquer, pas voulu lui demander son avis, non, il avait préféré s'épargner tout ça. Elle était tellement en colère qu'elle aurait pu lui arracher les yeux, si elle n'avait pas été aussi triste en même temps.


Six ans. Elle serra contre son coeur la photo prise ce jour là. Son père, sa mère, la célébrant comme si elle était une divinité, un fantôme revenue parmi eux, et ils n'en étaient pas loin. Elle était bénie par ailleurs, car ils étaient tous deux toujours en parfaite santé et ne tenaient pas en place à l'idée du voyage en Italie qu'elle leur avait organisé pour l'anniversaire. L'anniversaire de ce jour. C'était devenu une tradition. La première année c'étaient eux qui avaient débarqué dans son appartement, refusant de partir tant que la journée ne serait pas passée. Elle avait pesté, râlé, boudé, prétextant des cours à préparer, des copies à corriger, des courses à faire, mais ils ne l'avaient pas lâchés. Au fond elle leur en avait été si reconnaissante. Quand ils l'avaient appelé l'année d'après, elle avait accepté de bonne grâce. L'année suivante, ils lui avaient offert un week end au spa en famille. L'année d'après un tour à Disneyland … Ils ne l'avaient pas laissé seule une seule fois. Et il n'avait plus jamais parlé de lui.

Elle avait eu des aventures, des coups d'un soir, des relations d'un mois ou deux. Mais passé l'amusement des premiers instants, elle ne pouvait pas se faire à tel ou tel problème. Une chaussette par terre devenait une montagne de griefs, elle était sans doute la pire des compagnes et elle le savait. De toute façon elle n'avait pas le temps, pas le temps pour tout ça. Elle avait ses élèves, ses parents, et ses expériences.

Combien de nuits blanches ? Combien de vacances passées au dessus d'un chaudron ? Combien de mois à St Mangouste ? Combien ? Combien ? Elle ne les comptait plus. Combien d'essais ? Combien d'échecs ? Si le professeur Snape et elle avaient pu devenir des collègues, cela n'avait jamais dépassé le stade de la froideur polie, et elle avait elle même mis les freins pour que cela n'arrive pas. Elle ne voulait pas tout recommencer. Elle ne voulait pas être avec l'homme qui l'avait oublié. Il devait se souvenir. Il devait se rappeler. Même si c'était le chemin le plus difficile, c'était celui qu'elle avait choisi.

Aujourd'hui était un jour tout particulier. La conclusion d'une nouvelle expérience. Sous ses yeux, un liquide mordoré ondulait paisiblement. Une recette qu'elle n'avait accepté de reprendre que récemment tant elle lui rappelait ses échecs et ne semblait pas être adaptée. Mais après tout, peut-être ? Peut-être que la bête qui avait vécus en eux, peut-être qu'elle se souviendrait. Qu'elle pourrait lui rappeler. Peut-être. Alors elle avait parachevé sa formule. Son Philtre de décision.

Quelques heures plus tard elle était assise à côté de lui, ce qui lui avait valu un haussement de sourcil à la fois surpris et agacé. Elle profita de sa distraction alors qu'il parlait à Pomfresh à sa droite pour laisse tomber l'intégralité de la potion. Il se retourna à cet instant précis, la main de la jeune femme toujours en suspension au dessus de son verre.

- Vous tentez de m'empoisonner professeure Granger ?

- Assurément pas, lui répondit elle avec aplomb. Je cherche à vous dérider.

- Me dérider ? Je ne vous entends jamais parler, et voilà que vous vous décidez à accomplir l'impossible.

Elle sourit innocemment.

- Vous êtes le dernier à qui je n'ai pas pu faire goûter mon vin de citrouille, c'est inacceptable.

- Encore ça ? Je dois me corriger ; je ne vous entend jamais parler, sauf quand je vous entends tancer les collègues pour essayer ce truc infect ! Bon si c'est la seule solution pour que vous ne me parliez plus jamais, ce qui était un état de fait dont je m'accommodais parfaitement, je vais boire votre mixture.

Il renifla son verre avec un air dégoûté et l'avala cul sec.

- Voilà qui devrait vous …

Il s'arrêta dans sa phrase. Hermione de son côté avait repris son repas sans plus d'espoir. Si elle s'était accroché à toutes ses réactions à chacune de ses expériences, elle en serait morte de chagrin.

- Vous … par Merlin vous avez recommencé Hermione ! Vous êtes la pire élève à laquelle j'ai eu le déshonneur d'enseigner !

FIN