Pour une fois, l'exploration du donjon n'avait pourtant pas trop mal commencé. Les Fiers de Hache avaient obtenu par hasard la clé de la petite porte de derrière du donjon sur un séide venu se cuiter à la taverne voisine, et la graisse de canard du sandwich de l'Ogre avait servi à en huiler les gongs pour éviter de se faire entendre par tous les gobelins à six salles à la ronde. Mieux encore, le Maître du Donjon utilisait des Ogres en guise de videurs, et l'un d'eux, probablement un peu myope, avait confondu l'Ogre du groupe avec son cousin qui venait de se faire embaucher. Il avait donc pris dix minutes pour expliquer à l'Ogre comment éviter les pièges du rez-de-chaussée et où trouver les cuisines. L'Ogre n'avait retenu que la dernière information, mais la Magicienne était assez proche de lui pour pouvoir tout traduire au fur et à mesure.

Pour remercier l'Ogre d'avoir été accidentellement si utile, ils avaient même fait un détour vers la cuisine pour en piller les réserves et étaient arrivés juste au moment où le cuisinier se tenait sur le pas de la porte, dos tourné pour dire au revoir au livreur de saucisses. D'un coup de pied aux fesses, le Barbare l'avait viré de la cuisine avant de refermer la porte et de la barricader. À part l'Elfe, qui était végétarienne, et le Ranger, qui avait peur de se fatiguer avec un tel poids, ils s'étaient tous enroulés des guirlandes de saucisse autour du coup et du sac, en cas de petit creux, et s'étaient remis en route à la recherche d'un escalier menant vers le premier étage.

Ils étaient les premiers surpris de cette bonne chance inhabituelle et auraient peut être du s'inquiéter de ce que l'avenir leur réservait après ça. Mais comme le mot «futé» allait rarement de pair avec l'appellation «Fiers de Haches», ils ressortirent de la cuisine en file indienne, tout fiers d'avoir fait la razzia sur le sauciflard.

Le Ranger sortit le premier. Détail qui avait son importance, il pesait à peine plus lourd que quand il était entré dans la cuisine, même si un saucisson au sanglier entier reposait à présent au fond de son estomac. L'Elfe sortit après lui, pressée d'échapper à toutes ces odeurs de viande qu'elle trouvait abominables. Le Nain était juste sur ses talons, principalement parce qu'il l'avait entendue se plaindre et qu'il trouvait très drôle de la forcer à subir cette odeur de venaison. Comme à l'aller, l'Elfe ne pesait pas plus lourd qu'un essaim de papillons particulièrement écervelés. Le Nain, par contre, avait presque doublé de poids. Des saucissons sortaient jusque de sous sa barbe. Au passage, il rafla encore tout un lot de boudins blancs et noirs qu'il glissa dans son sac.

Autre détail important, une grande plaque de pierre occupait toute la largeur du couloir à quelques pieds de la porte de la cuisine. Quand le Nain posa un pied dessus, la pierre bascula, juste sous ses pieds et sous l'Elfe. Un instinct qu'il était loin de posséder d'habitude le poussa à se laisser tomber en arrière pour essayer de agripper à une partie du plancher qui ne serait pas amovible, mais l'Elfe, elle, était au centre de la dalle. Quand celle-ci bascula sous ses pieds, elle poussa un cri d'effroi, et chercha la chose la plus proche à laquelle s'accrocher pour ne pas tomber dans le piège, et referma ses mains sur le collier de saucisses qui faisaient trois fois le tour du coup du Nain.

-Lâche-moi, pauvre conne!, glapit le Nain en battant des mains pour tâcher de se redresser.

-Je peux pas, j'ai pas pieds!

-Et ben crève, on prendra un bon vrai Nain pour te remplacer!

Il essaya d'arracher les doigts de l'Elfe de la bonne saucisse à laquelle celle-ci s'accrochait avec l'énergie du désespoir, mais, déséquilibré, il bascula finalement en avant avec l'Elfe. Impuissants, et surtout pas assez réactifs, les autres ne purent que les regarder tomber dans l'obscurité.

On ne sut jamais si l'Ogre qui avait parlé à leur Ogre avait oublié de décrire ce piège dans sa longue liste des dangers du rez-de-chaussée ou si la Magicienne avait confondu «Zoug-zoug» et Zog-zoug» au moment de traduire. Bien sûr, son avis à elle était bien tranché. La dispute occupa en tout cas le groupe pendant plusieurs semaines, causant au passage un effondrement de mine, un incendie dans un champ de potiron, et trois bagarres d'auberges qui encouragèrent la création d'une religion prônant l'extermination des aventuriers de tout poil.

Et le Nain et l'Elfe, de leur côté? Ils chutèrent sur une bonne dizaine de mètres dans un boyau étroit, jusqu'à tomber sur un sol de pierre. Heureusement pour eux, le Nain atterrit sur le dos, et surtout sur un gigot entier qu'il avait accroché à son dos. Le gigot craqua, mais pas sa colonne vertébrale. Avant qu'il ait pu prononcer une prière de remerciements à Adathi, déesse de la justice et des merguez, l'Elfe lui atterrit en plein sur l'estomac, alors qu'il était en pleine digestion de saucissons et de maroilles. Le Nain la repoussa en retenant un haut le cœur.

-Casse-toi, bouffeuse de carottes!

-Va donc, euh… toi! Tu sens tellement mauvais que je vais devoir prendre un bain!

-C'est pas croyable. T'es tellement conne que même tes insultes sont nazes!

Ils se foudroyèrent du regard tout en se relevant, puis prirent le temps de vérifier qu'ils n'avaient rien de cassé. Avant qu'ils aient pu se déclarer rassurés, ils entendirent un sifflement au-dessus de leur tête et levèrent les yeux juste à temps pour voir la gerbe de flamme qui leur arrivait dessus, venue d'en haut. Seul un réflexe de dernière seconde leur permis de sauter sur le côté d'éviter le pire. Au lieu de les carboniser, la gerbe de flammes qui explosa à leurs pieds, se contenta de brûler les bottes de l'Elfe et le bout de la barbe du Nain.

-Tout va bien là dessous?

Ils constatèrent que le bâton avec lequel la Magicienne illuminait à présent le boyau était très, très, mais alors vraiment très loin au-dessus de leurs têtes.

-Vous auriez pu demander avant d'envoyer la boule de feu, cria le Nain. Et non, ça va pas! L'elfe est toujours en vie!

-Et ça sent pas bon, comme quelque chose qui est mort et qui a pourri. Et ça sent le Nain, aussi.

-Ben tu vois, celle-là elle était presque bonne, reconnut le Nain a contrecœur. Mais t'es toujours aussi conne.

L'elfe lui fit une grimace, puis se hissa sur la pointe des pieds, parce qu'elle pensait que c'était le moyen de mieux se faire entendre d'en haut.

-S'il vous plaît, envoyez une corde, le Nain il fait rien que m'embêter!

Il y eu un moment de silence en haut. Ne leur parvint qu'un bruit de conversation gêné, puis la tête du Ranger apparut au sommet du puits.

-Alors… On a pas de corde.

-Comment ça, pas de corde?

La tête de la Magicienne réapparut à la place de celle du Ranger.

-J'ai déjà mes grimoires à porter, le Barbare a utilisé la sienne au dernier donjon et oublié d'en racheter, l'Ogre a utilisé la sienne à l'avant dernier donjon et préféré acheter un sandwich au poulet plutôt que d'en racheter, et le Ranger n'aime pas les cordes.

-Quoi?

-Ça me fait des cloques quand je les utilise et je m'emmêle dedans avec les pieds, marmonna le Ranger.

-Enfin c'est pas possible! Vous êtes vraiment que des incapables!

-Oui, de vrais stupides même pas beaux!

Le Nain faillit s'étouffer. Même quand elle essayait, l'Elfe avait la capacité à insulter d'une amibe anémique.

-Zog Zoug.

-L'Ogre dit qu'il a un grappin.

-Zog Zog.

-L'Ogre dit qu'il peut vous le lancer.

-Ça va pas non, pour que vous nous pétiez le crâne avec? Pourquoi pas une enclume tant que vous y êtes?

La tête du Barbare apparut à son tour.

-Une enclume, on en a vu pas loin d'ici, dans la forge du donjon. On peut aller en chercher une si vous voulez.

-Non, je déconnais. Mais de toute façon on en ferais quoi de votre grappin, sans corde?

-Zoug.

-L'Ogre dit que quand vous l'avez reçu, vous nous le renvoyez avec une corde au bout.

Le Nain n'avait pas de corde. Il n'aimait pas comment elle tapait contre sa jambe quand il marchait. À contrecœur, parce qu'il détestait lui devoir quelque chose, il se tourna vers l'Elfe.

-Tu as une corde?

-Oui!

-Ben sort la!

-Une seconde! C'est pas facile à dénouer.

Elle s'empara de son arc et commença à ôter la corde qui servait à tirer.

-Pas la corde de ton arc, idiote! Une corde, une vraie.

-Oh, les grosses, là? J'en ai pas. Elles sont trop grosses pour bien tirer à l'arc.

-Tu te fous de moi?

-On vous l'envoie ce grappin ou quoi?, s'énerva le Barbare.

-Non! On va sortir d'ici autrement.

L'Elfe tomba à genoux et se mit à pleurer.

-C'est horrible, je vais mourir dans le noir avec un Nain!

-Et ben pour moi c'est pire, je vais mourir dans le noir avec une Elfe. Mais qu'est-ce que je dis? Je vais pas mourir. Cherche un moyen de sortir au lieu de pleurer comme une idiote!

-Vous voulez que je vous envoie de la lumière?, demanda la Magicienne.

-NON!, répondirent en cœur l'Elfe et le Nain, avant de se foudroyer à nouveau du regard, par principe.

Mettez une Elfe et un Nain au fond d'un puits de pierre, dans un donjon. Normalement, de tous les membres d'un groupe d'aventurier, ce sont ceux qui devraient avoir le plus de chance de s'en sortir. Les Elfes, après tout, sont agiles, et les Nains doués pour le travail de la pierre. Cependant, cette Elfe là avait deux pieds gauches. Quand elle essaya d'escalader le mur en utilisant les interstices entre les pierres, elle retomba trois fois sur le sol avant d'abandonner parce qu'elle avait failli se casser un ongle. Le Nain, lui, était devenu aventurier parce qu'il n'était pas capable de se mettre d'accord avec ses frères sur le travail de la mine, notamment sur le fait qu'il fallait descendre dans une mine pour apprendre le métier. S'il y avait un mécanisme invisible pour faire apparaître un escalier dans la paroi, des prises pour escalader plus facilement ou une rune de téléportation naine inscrite sur le sol, il ne les aurait pas vu.

En fait, les trois étaient présentes.

Les Elfes, en plus d'être agiles, étaient aussi nyctalopes. Il fallu dix bonnes minutes à l'Elfe pour s'en rappeler et coller son nez à la paroi pour chercher un passage menant vers la sortie, et encore cinq minutes pour le découvrir.

-Là! On pourrait avancer dans ce tunnel et retrouver les autres en haut!

C'était pour elle un rare éclair d'intelligence, et même le Nain était obligé de se ranger de son côté, même s'il aurait préféré recevoir un coup de couteau dans les côtes. Au-dessus d'eux, le reste des Fiers de Hache discutait fermement, et réfléchissait présentement au nombre d'enclumes, de grappins et de saucissons à faire tomber dans le puits pour le combler et permettre à leurs camarades de remonter à la surface. La discussion se prolongeait surtout parce que le Barbare et l'Ogre répugnaient à l'idée de sacrifier leur goûter.

-Laissez-tomber, leur cria le Nain qui aimait les saucisses, mais pas se faire assommer avec. On a trouvé un tunnel, et les Nains sont doués avec les tunnels.

-J'ai une idée!, cria la Magicienne en retour, parce qu'elle aimait bien être celle qui avait les idées lumineuses. Vous pourriez suivre ce tunnel et chercher un passage vers la surface, et nous chercher un moyen de descendre!

-C'est ce que j'ai dit!

-Quoi?

Le Nain leva les yeux au ciel et baissa la tête avant d'avoir un torticolis. Ce n'était pas d'en-haut que viendrait la délivrance, ni aucune forme d'aide. À regrets, il se tourna vers l'Elfe.

-On y va.

-Oh. On attends pas les autres?

-T'as vraiment envie qu'ils te tombent sur la tête?

L'Elfe se plaqua les mains sur la tête avec horreur.

-Ah non, ça abîmerait ma coiffure!

-Alors on y va. Et comme t'es nyctalope, tu va passer devant. Les autres sont aussi utiles qu'une pelle cassée au fond d'une mine inondée, comme on dit chez moi.

-C'est marrant ça. Chez moi, on dit aussi utile qu'un élastique cassé pour tresser la queue d'un poney. C'est pas si différent!

L'idée d'avoir un point commun, ne fut-ce que le type d'expression utilisé, les tétanisa d'horreur assez longtemps pour qu'ils en oublient de s'insulter et de se reprocher l'un l'autre d'être la cause de leur chute au fond de ce trou, et même pour se mettre en route de concert. L'Elfe se mit devant, toute fière qu'on reconnaisse enfin l'utilité d'avoir une nyctalope dans le groupe. Le Nain la suivit, ravi d'avoir quelqu'un pour tomber dans les pièges à sa place.

Ils n'avaient pas fait trois mètres que l'Elfe se pencha en avant avec un cri de joie suraigu parce qu'elle avait cru voir de la mousse et que c'était agréable de voir de la verdure dans un donjon. Le carreau d'arbalète qui se serait planté dans sa tête si elle n'était pas penchée se fracassa contre le mur en face. Un peu plus loin, l'Elfe toujours, qui commençait à en avoir assez d'être dans le noir même si elle était nyctalope, se mit à chanter le Chant des Zolis Zoiseaux, un grand classique elfe. Exaspéré, le Nain lui lança sa hache à la figure, avant de lui demander de se taire, ce qui n'était pas très gentil. Mais comme il était en train de manger un saucisson en même temps et qu'il visait mal, le coup décapita proprement un Gobelin affecté au nettoyage des oubliettes qui allait lancer l'alarme.

À eux deux, ils faisaient une bonne équipe finalement, mais de manière tout à fait accidentelle. Du moins jusqu'ils arrivent à se perdre.

-Mais c'est pas vrai, comment on peut être aussi conne? On est déjà passé par ici, je reconnais cette statue de gobelin cul nul!

-Mais alors, toi aussi t'es nyctalope?

-Ça va pas non?

-Mais si, tu es nyctalope puisque tu vois dans le noir.

-Je vois pas le rapport entre le fait de voir dans le noir et le fait de montrer ses seins à tout le monde comme une salope en roucoulant des chansons d'Elfe.

-Mais tu vois dans le noir et tu es un Nain, tu devrais savoir te repérer dans un souterrain. Vous vivez dans des mines et vous bouffez des cailloux!

-Raciste! Bouffeuse de pissenlits!

-Tu peux pas me traiter avec des vilains mots et dire que c'est toi le raciste! En plus c'est bon les pissenlits, tu devrais en manger tu aurais meilleur haleine!

Le Nain détestait quand l'Elfe faisait preuve de bon sens, et ça faisait deux fois de suite de suite dans la même conversation. Il avait l'impression de marcher sur la tête, d'autant plus que l'Elfe avait presque un petit sourire satisfait qu'à son avis aucun Elfe ne devrait jamais arborer. Il avait envie de taper sur quelque chose, principalement sur l'Elfe, mais il ne voulait pas non plus se retrouver tout seul dans ces souterrains. D'ailleurs, ce n'était pas sa faute s'il n'avait pas regardé où ils allaient. C'était le travail des Elfes ça, pas de futurs grands guerriers nains comme lui!

Tout ce que l'Elfe pensait c'était «et toc». Elle avait déjà oublié le sujet de la conversation qu'elle venait de rencontrer. Elle fit trois pas en avant presque en dansant de joie, avant de se rappeler qu'ils étaient toujours aussi perdus et elle s'écroula à terre.

-C'est horrible, sanglota-t-elle. Je veux pas mourir dans le noir là où il y a zéro oiseau et même pas de petites fleurs qui sentent bon. Je veux pas finir comme Papi Lovéasse qui s'est fait manger la jambe par un Nain au bord du lac de Zhlouf.

-Ouais, ben moi je veux pas devenir comme Mémé Portenclume qui s'est fait bouffer le bras par un Elfe dans la forêt de Schlipak.

Saisis d'un doute, et d'un rare brin de bon sens, l'Elfe et le Nain se dévisagèrent l'un l'autre. Le lac de Zhlouf était à littéralement trois pas de la forêt de Schlipak.

-Et… On peut savoir pourquoi ton grand-père s'est fait manger la jambe?

-Ben parce qu'on a besoin des deux bras pour tirer à l'arc. Pourquoi ta mémé s'est fait manger le bras?

-Parce qu'on a besoin des deux jambes pour bien manier la hache, plus que de deux bras.

Ils n'étaient pas plus avancés après cet échange et se regardèrent de biais d'un air suspicieux. Une question leur mordait les lèvres, mais elle n'était pas évidente à poser, et il fallait dire que ce n'était pas souvent qu'on se retrouvait dans ce genre de situation, surtout au fond d'un donjon. Le Nain était généralement trop égocentrique pour se sentir gêné par quoi que ce soit, et l'Elfe trop distraite pour ça, mais là, ils se sentaient gênés l'un comme l'autre.

-Est-ce que ton grand-père a bouffé ma Mémé?, demanda finalement le Nain sur un ton accusateur.

L'Elfe éclata en sanglot.

-Je sais pas! Papi allait à la foire de Grask pour voir s'il y avait des framboises, parce qu'il était triste qu'il n'y en ait pas dans la forêt parce que c'était l'hiver.

-Mamie voulait une nouvelle hache, pour taper sur mon grand-père.

-Il n'est jamais arrivé jusque là. Un vilain magicien qui n'était pas content avec le prix de la bière a lancé un sort de blizzard qui a coincé mon pauvre Papi dans une ferme abandonnée jusqu'à ce qu'un horrible Nain vienne réclamer la place.

-C'était une Naine idiote! La barbe ne boucle pas pareil!

Ils se regardèrent avec horreur en comprenant que leurs ancêtres avaient mangé un bout de l'ancêtre de l'autre parce que le cannibalisme leur semblait moins pire que l'auto-cannibalisme. Papi Lovéasse, d'après l'histoire familiale du Nain, avait un peu goût un goût sucré de fleurs des champs, mais aussi de racines sautées. Mamie Portenclume avait la dureté d'une vieille botte de cuir, mais n'était pas mauvaise avec quelques herbes. D'une manière un peu tordue, ça faisait presque d'eux des parents. Pire, les deux avaient continué d'échanger des lettres jusqu'à la mort de Mamie Portenclume, et Papi Lovéasse cuisinait parfois les légumes «à la naine» – à savoir trop cuit, trop bouillis ou trop secs, au choix – en souvenir du bon vieux temps.

-Personne ne doit jamais l'apprendre, décréta le Nain.

L'Elfe hocha la tête en signe d'approbation véhémente. Ils n'avaient jamais été autant d'accord depuis… Et bien, depuis qu'ils se connaissaient.

Ils reprirent leur chemin dans le noir en se regardant tellement de biais qu'ils finirent par trébucher l'un sur l'autre, puis contre le mur, où leurs coudes heurtèrent de concert le levier d'un piège. Deux murs tombèrent, leur ôtant toute possibilité d'avancer ou de reculer. L'Elfe se remit à pleurer. Le Nain n'était pas loin d'en faire autant. Il venait de réaliser qu'il avait fait tomber une bonne partie de ses saucisses quelque part dans le noir.

-C'est horrible, on va mourir ici.

-Pas sûr, il y a les autres branquignoles qui vont venir nous chercher.

-Et s'ils nous trouvent jamais?

-Ah ça, c'est sûr, il y a un risque.

Les pleurs de l'Elfe redoublèrent. Le Nain était toujours content de la faire pleurer, mais dans un espace aussi réduit, les cris perçants lui déchiraient les oreilles.

-Allez, faut pas réagir comme ça, fit-il en sentant se poser sur lui le regard horrifié de son ancêtre Gurdil, qui n'était jamais le dernier pour taper sur les Elfes.

Les sacrifices qu'il fallait faire pour conserver ses oreilles en état de fonctionnement…. Il était en train de devenir la honte de ses ancêtres, même de Mamie Portenclume qui trouvait que l'Elfe n'avait pas un mauvais goût. Par contre, s'il était prêt à rassurer l'Elfe pour qu'elle arrête de lui casser les oreilles, le Nain se raserait la barbe avant de lui tapoter sur l'épaule de manière réconfortante.

-On va sortir de là, ajouta-t-il pour se rassurer lui-même. Tout ce qu'il faut faire, s'est s'occuper. Tu fais quoi pour t'occuper, à part m'emmerder?

-Je tresse les poneys.

-Y en a pas dans ce donjon. Autre chose?

-Je danse dans les bois avec mes amis les animaux en chantant des chansons aux salades.

-Y en a pas non plus.

L'Elfe loucha en essayant de se concentrer très fort sur la question.

-Sinon… Je fais du macramé.

Le Nain éclata de rire.

-C'est très bien le macramé, protesta l'Elfe.

-C'est un truc de Nain, surtout! C'est même Mamie Portenclume qui l'a inventé.

-Même pas vrai, ça a été inventé par la Reine Elfe Framboisine et mon Papi a appris auprès d'elle. Ta Mamie elle raconte rien que des mensonges.

Le Nain lui lança un regard horrifié. Mamie Portenclume racontait beaucoup de mensonges, ça tout le monde le savait, mais l'idée qu'elle ait raconté à tout le monde qu'elle avait inventé quelque chose qui venait des Elfes? C'était quasiment un sacrilège. Cette fois, c'est lui qui eu envie de pleurer, et bien sûr, l'Elfe le remarqua et s'approcha de lui avec de grands yeux mouillants.

-Tu veux un câlin?

-C'est horrible. Si ça s'apprend, ma famille sera la risée de toutes les mines à mille lieues à la ronde.

-C'est si grave que ça?

-Tu comprends pas! Tout le monde admire ma famille pour ses macramés! On en fait tous à la mine, j'ai appris auprès de ma mamie, on a tous appris de ma mamie. J'ai un porte-hache fabriqué par mon père. Je le garde au fond de mon sac pour pas qu'on me l'abîme au combat, mais je peux plus le montrer à personne maintenant, c'est trop la honte!

Il serra les poings et lâcha la plus belle bordée de jurons qu'il avait jamais prononcé sans l'aide d'un chiantos. Pour une fois, l'Elfe fit preuve d'un peu de bon sens en se laissant calmer, puis elle s'assit à côté de lui.

-Je peux le voir? Le macramé de ton papa?

Le Nain lui jeta un regard noir qui manquait quand même d'un peu de force par rapport à d'habitude, puis sortit de son sac un porte-hache en macramé fait de motifs géométriques nains, en maugréant quand même. L'Elfe poussa un petit cri suraigu et applaudit de toutes ses forces.

-C'est joli! Ça brille tout comme du métal!

-C'est du métal, idiote! On fait ça avec des fils de mithril ou d'acier.

-Et toi aussi tu en fais?

Cette fois, les protestations du Nain ne furent que pour la forme, et il sortit fièrement son dernier ouvrage, tout fait en acier, sur lequel il ne travaillait pas souvent parce qu'il fallait une forge pour bien travailler l'acier ou le mithril, et l'Elfe poussa de nouveaux cris d'admiration.

-Ta Mamie, c'est quelqu'un de très bien, approuva-t-elle avec une rare sagesse. Elle a prit un art elfe et elle en fait un art nain. Tout le monde ne sait pas faire ça.

Le Nain se rengorgea un petit peu.

-Tu veux dire qu'on vous a volé un truc et qu'on est devenu meilleurs que vous?

-J'ai pas dit ça!

-C'est exactement ce que tu as dit. Oh l'autre, les Nains sont meilleurs que les Elfes à un truc d'Elfe!

-Pas du tout! Moi aussi j'en fait des très bien d'abord. Regarde.

L'Elfe vida son sac sur le sol et sortit pêle-mêle un sac en macramé, des bracelets en macramés, et un travail en cours représentant des salades et des papillons, peut être destiné à être accroché à un mur. Le Nain avait envie de vomir rien qu'à voir les motifs qu'elle utilisait, mais d'un pratiquant à l'autre, il était obligé de reconnaître que ce n'était pas du mauvais travail.

Une fois son appréciation réticente formulée, l'Elfe et le Nain se regardèrent à nouveau de travers. Ils étaient toujours coincés, ils venaient de se découvrir plus de points communs qu'ils n'avaient jamais voulu partager, et, encore une fois, ils étaient coincés avec cette révélation avec comme unique chance de s'échapper l'espoir que les Fiers de Hache se rappellent d'eux et accomplissent un double exploit: les trouver et ouvrir le piège où ils étaient captifs. Même l'Elfe était vaguement consciente que c'était beaucoup espérer.

Ils en étaient là de leurs réflexions quand quelqu'un se racla la gorge derrière eux. L'Elfe sursauta et sauta sur les épaules du Nain qui balança son macramé en acier à la tête du nouveau-venu, l'assommant net.

-Bien fait, vilain!, cria l'Elfe.

-Ouvre la bouche, ordonna le Nain en sortant quelque chose de sa poche.

L'Elfe obéit et manqua de s'étrangler sur le bonbon rond que le Nain jeta violemment dans sa bouche.

-Beurk, qu'est-ce que c'est? Ça pue encore plus fort que tes chaussettes et c'est aussi mauvais qu'un derrière de putois!

-C'est un chiantos, pour emmerder le monde du soir au matin. J'en avais marre de t'entendre rater toutes tes insultes. D'habitude, on en file pas aux grandes personnes, parce que le chiantos c'est culturel, mais si ton grand-père a bouffé la jambe de ma grand-mère et lui a appris a faire du macramé, t'as peut être encore un peu d'elle en toi.

-C'est pas comme ça que ça marche. Si je mange de la salade, je deviens pas de la salade.

-On peut se le demander, vu comme ta tête est vide comme l'intérieur d'une salade.

-Une salade n'est pas creuse, et toi ton cerveau il a la consistance du shampoing loréliane!

-Ben voilà, ça c'est une insulte. Y a peut être encore quelque chose à sauver là dedans. Mais d'abord, c'est qui ce plouc et qu'est-ce qu'il fout ici?

En réponse à sa question, l'humain au sol se redressa avec deux dents en moins et la marque d'un macramé en acier forgé incrustée sur son front et sa joue.

-Si je puis me permettre, je suis votre Maître du Donjon. Normalement, je devrais vous tuer, ou au moins vous faire frapper à mort par mes Gobelins, mais… Je passais vérifier mes pièges, voyez-vous, car on n'est jamais trop prudent, et je vous ai entendu de derrière la porte de pierre. Or, il se trouve que j'ai une passion pour le macramé et que je n'ai jamais vu de macramé en métal, sauf à l'instant quand votre ouvrage a failli me tuer sur place. Oserais-je vous demander une démonstration, et peut être de m'offrir un de ces fameux macramés de Groinsale? Je pourrais même me montrer indulgent avec cette histoire volée et de cuisinier que vous m'avez mis à la porte sous une pluie torrentielle.

-Et si on refuse, euh… pauvre type?, demanda l'Elfe en dégainant son arc.

Le chiantos faisait peut être sur elle un peu plus d'effet que prévu. Elle ressentait l'étrange besoin de taper dans l'entrejambe de quelqu'un, mais sans savoir pourquoi.

-Disons que les vingt Gobelins derrière moi vous achèverons et que les quatre Ogres sauteront sur vos restes pour en faire de la bouillie? À moins que vous préféreriez que je referme la trappe et que je vous laisse seuls?

Comme preuve de ses dires, il illumina magiquement le couloir derrière lui, dévoilant la petite trentaine de gardes portant tous des armes plus grandes qu'eux et l'air prêts à en découdre. Le Nain déglutit. Même après une tonne de chiantos dans l'estomac, il était capable de reconnaître une mort certaine quand elle le regardait de cinquante yeux chafoins et de deux yeux intelligent. Il força prudemment l'Elfe à baisser son arc.

-Attend, on peut discuter peut être? Alors, dans ma famille, on commence souvent par un nœud tête de pioche…

-C'est marrant ça, ricana l'Elfe, vu que t'as toi même une tête de pioche.

Le Nain commençait à regretter très fort de lui avoir donné un chiantos, mais se força à l'ignorer et à sourire au Maître du Donjon. Il tenait plus à la vie qu'à donner une vrai leçon d'insultes à l'Elfe, dont elle aurait pourtant eu grand besoin.

Satisfait de leur attitude, le Maître du Donjon s'assit pour prendre sa leçon. Il en fut si content, et il fut si bien diverti par les insultes que s'envoyèrent le Nain et l'Elfe tout du long que quand le reste des Fiers de Hache arriva là par hasard en fin de journée, il n'ordonna pas à sa troupe de tous les abattre. Il laissa au contraire l'Elfe et le Nain ranger leurs macramés sous les regards étonnés et goguenards du reste du groupe, qui promettaient de ne jamais laisser passer une occasion de leur rappeler ce moment, et fit même preuve de fair-play en laissant le groupe recommencer le donjon depuis le début. Malheureusement, ils avaient tout oublié de l'emplacement des pièges et du chemin à prendre pour rejoindre le premier étage. D'après les rumeurs, ils y seraient encore.