Titre : Une simple histoire d'amour
Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers de Saint Seiya, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles).
Cette histoire s'intercale entre plusieurs autres de mes récits, qui ne sont pas indispensables à sa compréhension mais la faciliteront sans doute (ou alors c'est que c'est mal fait :-) ).
- Et donc ?
- Il a ouvert les yeux. Je lui tenais la main, il a ouvert les yeux et a tourné la tête vers moi. Puis il m'a serré la main. J'en pleurais de joie. J'étais épuisée. Moralement et physiquement.
- Et qu'est-ce qu'il a dit ?
Saori, rougit, gardant le silence et les yeux baissés.
- Rien. Pas tout de suite.
- Hein ?
- Il s'est juste redressé avec difficulté, il a enlevé son appareil respiratoire sans vouloir attendre le personnel médical. Il a craché un peu. Il a demandé à pouvoir boire et se rincer la bouche.
- Ah. Oui, évidemment.
- Et puis... il m'a... embrass...
Shaina et June n'entendirent pas la dernière syllabe mais n'en eurent pas besoin. Saori triturait nerveusement le ruban qui ornait sa robe, rouge jusqu'aux oreilles. Les deux femmes chevaliers s'adressèrent un regard entendu. Il était temps...
- Et après ?
- ... Ç'a... on est restés comme ça... longtemps... Je crois qu'un médecin est rentré et est ressorti... j'avais le cœur qui battait très fort. J'avais du mal à entendre. Il avait ses main... sur mes hanches... et il m'agrippait.
- Et après ?
- ... On a continué. Des baisers. Pleins de petits baisers. Sur ma bouche.
Saori se couvrit le visage des deux mains pour cacher son émotion. Ou son sourire niais. Probablement les deux, pensèrent June et Shaina qui savouraient le récit en se goinfrant de petits en-cas que Tatsumi leur avaient laissés.
- Juste sur la bouche ?
Shaina réprima un petit rire en entendant la question de June.
- Non.
Dans un souffle, ou plutôt un gloussement, Saori se pencha en avant, le visage totalement dissimulé. Un en-cas atterrit sur les genoux de June, qui le rattrapa prestement, mais haussa un sourcil étonné. D'humeur enjouée, elle voulait voir jusqu'où elle pourrait aller pour soutirer des informations croustillantes à celle qui était la déesse qu'elle servait.
- Oh là là. Et il s'est arrêté là ?
Un couinement lui parvint des genoux de Saori, qui secoua énergiquement la tête pour indiquer que non.
Shaina cessa de bouger, un en-cas à mi-chemin de la bouche. June semblait aux anges.
- Vous êtes restés... habillés ?
Une serviette brodée lui atterrit sur le visage, lancé par une déesse honteuse.
- June ! Non ! Il s'est évanoui et j'ai paniqué. J'ai appuyé sur la sonnette et ils sont venus voir. Ils lui ont fait passer des examens et quand ils sont revenus ils m'ont dit que son activité cérébrale avait repris tout-à-fait normalement. Il était juste endormi. Il souriait.
- Tu m'étonnes.
Réprimant un sourire, June jeta un coup d'œil à Shaina que Saori n'avait pas entendu marmonner.
- Hem. Et donc, quand est-ce qu'ils pensent pouvoir le laisser sortir ?
- Dans deux jours, le temps de s'assurer que tout va bien. Ils ont dit qu'il était miraculé. J'ai eu tellement peur pour lui.
- Mmm. Je pense toutefois qu'il va falloir le surveiller un certain temps.
- Comment ça ?
- Allons, ô Athéna, il est affaibli, il ne peut rester seul sans surveillance.
- Shaina a raison, qui sait si son état est réellement stable ?
Saori blêmit à cette idée.
- Je peux vous proposer de le surveiller, mais vous l'avez côtoyé plus que nous, vous serez sans doute plus à même de remarquer le moindre changement, non ?
- Oui. Peut-être. Je vais demander à Tatsumi de lui faire installer une chambre au-dessus.
- Non non, je pense que vous sous-estimez son niveau de faiblesse. C'est grand ici, il ne va pas faire des kilomètres pour aller manger ou aux toilettes. Il lui faut un espace plus réduit. Avec moins de monde. Et de l'air pur.
- Vous croyez ?
- Bien sûr, les médecins sont parfois trop confiants. Vous n'aviez pas un petit chalet, en montagne ? Un lieu un peu retiré, avec de la nature tout autour.
- Mais, je ne peux pas le laisser seul là-bas !
- Accompagnez-le ! Vous-même vous n'êtes pas très fraîche après tous ces jours à le veiller et le soigner. Je suis sûr que Tatsumi saura gérer vos affaires comme il le fait déjà, non ? Vous n'avez pas confiance en lui ?
- Si, bien entendu.
- Bon, par contre, il vous faudra vous préparer à des moments peut-être un peu difficiles.
- Je peux faire venir un hélicoptère de n'importe où en très peu de temps !
- Non... je veux dire, j'imagine que Tatsumi va envisager de recruter une infirmière pour passer voir de temps en temps, mais peut-être qu'en son absence vous aurez à... mettons...
- Il faudra peut-être l'accompagner à la salle de bain. Voire l'aider à prendre sa douche. S'il est faible.
- ... Oh. Je... s'il le faut, j'imagine que... si je n'ai pas le choix...
- Seiya mérite bien ça, après toutes ces fois où il a risqué sa vie.
Shaina jeta un coup d'œil à June. Attention à ne pas en faire trop quand-même.
- Oui... je sais bien que je lui dois tout.
- Eh bien, peut-être que le temps est venu de lui renvoyer l'ascenseur. Et, si vous êtes trop inquiète pour y aller, Shaina et moi pouvons vous proposer de jouer un peu les remplaçantes, nous pourrions être vos porte-paroles si jamais vous devez vous faire représenter. Vous n'aurez qu'à nous préciser ce que nous devons dire ou non et nous vous épargnerions des événements un peu trop assommants. Dîners mondains, réceptions ce genre de choses.
- Oui... j'imagine que ça pourrait être une solution.
- Ne vous inquiétez pas. Prenez tout le temps qu'il faudra.
À distance respectueuse et aussi inexpressif que d'habitude, Tatsumi venait d'arriver mais ne put réprimer une rare moue admirative en voyant les jeunes femmes manipuler Saori pour l'envoyer prendre l'air et, surtout, profiter d'un séjour grand luxe tous frais payés. Il se dit aussi qu'il avait sans doute bien fait de rester à l'écart de la gente féminine. Et qu'elles avaient eu de la chance de ne pas avoir été en face de feu Mitsumasa Kido. Ceci dit, il est vrai que Mademoiselle était exténuée. Elle avait passé tout son temps auprès de Seiya à tenter de le ramener, avait négligé de manger, avait peu dormi, s'était énormément inquiétée. Le tout en continuant ses activités professionnelles. Cela forçait certes le respect, mais elle avait aussi besoin de se ménager. Tatsumi n'allait donc pas entraver les manigances des deux intéressées et de toute façon la Fondation possédait un petit chalet isolé en montagne mais pas non plus complètement coupé du monde, où elle pourrait se requinquer. Il y avait un bâtiment annexe où il pouvait envoyer une des employées des cuisines et le chauffeur avec qui elle fricotait. Ils auraient de toute évidence un grand intérêt à profiter de la situation et de la discrétion. Quant à ce qui pourrait éventuellement se passer entre Mademoiselle et Seiya... cela ne le regardait pas, tout simplement.
Le trajet fut vite organisé et la voiture les déposa à leur lieu de convalescence où il s'installèrent sans façon. Seiya avait repris des forces et était capable de marcher mais il s'épuisait vite et ses mains tremblaient. Le chauffeur venait l'aider à se lever et à se rendre à la salle de bain le matin et le soir et ils mangeaient parfois à quatre, mais dans l'ensemble Saori et Seiya passaient leurs journées seuls. Les premiers jours Seiya dormit beaucoup, faisant de longues siestes dans le salon dont les baies vitrées lui permettaient de voir la forêt. Elle devait reconnaître que, maintenant qu'il était revenu, ses nerfs étaient retombés et le premier soir elle avait flanché, pleurant seule sur le sol de sa chambre. Elle était épuisée et avait fait en sorte de ne recevoir aucune communication. Chaque jour, un masseur venait faire faire des exercices à Seiya, qui s'y pliait de bonne grâce et se remettait lentement en forme. Il arriva plusieurs fois à Saori de s'endormir elle-même sans s'en rendre compte. Leurs journées étaient essentiellement faites de lecture, du moins dans les premiers temps. Progressivement, Seiya reprit du tonus et put commencer à marcher un peu dehors, mais ses mains tremblaient toujours.
On était arrivé à la fin de l'automne et la forêt finissait de perdre ses belles couleurs. Seiya s'impatientait parfois, mais il se rendait bien compte qu'il ne se remettrait pas plus vite pour autant. Il avait été déçu d'apprendre que Seika avait mis au monde deux enfants en son absence, mais il avait pu lui parler au téléphone et la féliciter. Elle-même s'était beaucoup inquiétée quand elle fut mise au courant après-coup mais n'était pas non plus en état de venir le voir tant l'accouchement avait été éprouvant. Ils convinrent d'attendre quelques mois, le temps de se remettre tous les deux. Après beaucoup d'hésitations, Seiya prit sur lui et téléphona à sa mère. Il eut la surprise de tomber sur sa demi-sœur et discuta pour la première fois directement avec elle avant d'avoir leur mère. Ce fut la première fois qu'il la contactait de lui-même et il sembla plus détendu. L'après-midi qui suivit, alors qu'assis dans un canapé ils regardaient tomber les premiers flocons, il posa à Saori des questions sur ses origines qui la mirent mal à l'aise.
- Tu sais, les dieux... c'est très compliqué. L'absence de contraintes et la puissance divine fait que les liens ne sont pas aussi forts que ceux des mortels. Quand il y en a. Je dirais même que ça se rapprocherait plus du règne animal ou, en tous cas, de la loi du plus fort. Un jour on appartient à un groupe, le suivant ton statut est remis en cause. Quelqu'un cherche toujours à gravir les échelons.
- Ah... je vois...
- Non, je ne pense pas que tu te rendes compte. Ce sont des forces de la nature totalement imbues d'elles-mêmes. Rien n'est gratuit, rien n'est important non plus puisqu'on a un temps infini devant soi. Donc on complote, on calcule, sur des siècles, des millénaires, en sachant qu'on ne risque rien et en se convainquant que de toute façon on aura ce qu'on veut un jour ou l'autre, fusse dans des millions d'années. Il n'y a guère que les divinités mineures qui semblent être plus proches des humains. Relativement parlant.
- Le fait de savoir qu'elles peuvent perdre gros doit leur rabaisser leur caquet.
- Il y a de ça. Mais aussi, elles n'ont très souvent jamais été vénérées à large échelle. Ce sont des divinités qui échappent à l'attention des mortels comme de l'Olympe, donc qui ont dû apprendre à se contenter de ce qu'elles ont. Mais les émotions humaines leurs sont généralement totalement étrangères.
Ils parlèrent encore un moment puis ils s'assoupirent dans un total silence, la tête de Saori glissant sur l'épaule de Seiya. Un frisson la parcourut malgré le plaid confortable qui la recouvrait et elle se lova instinctivement contre la source de chaleur la plus proche, sentant indistinctement la main de Seiya prendre la sienne. L'employée de Saori qui vint leur proposer le menu du soir les trouva trop touchants pour oser les réveiller et préféra revenir plus tard. Lorsqu'elle se réveilla, il dormait encore mais tenait toujours sa main qu'il gardait collée contre son menton. Le voir de si près la troubla beaucoup. Seiya se réveilla quelques minutes plus tard, quelques timides baisers sur le front l'ayant sorti de sa torpeur, pour plonger ses yeux dans ceux de Saori.
- Pardon, je t'ai réveillé !
- Non non. Je me suis juste... j'ai cru que quelque-chose me chatouillait.
Elle ne répondit rien, se contentant de dissimuler son sourire sous son plaid et il comprit qu'il n'avait pas à blâmer une quelconque araignée.
- Heu... mmm... je voulais m'excuser.
- Pour quoi ?
- Pour... ce que j'ai fait. Quand je me suis réveillé.
Le plaid remonta encore un peu mais les yeux de Saori brillaient.
- Non. Ça... ne m'a pas dérangée. Pas du tout.
- Oh. Hem. Je pensais que... ça n'était pas... vis-à-vis de... je...
- J'y ai beaucoup... réfléchi. Et... je crois... je crois que je ne t'en voudrais pas du tout... si tu recommençais.
- Je... ne sais pas... s'y j'oserai. Je suis juste... un chevalier à votre serv...
Un doigt se posa sur sa bouche pour l'interrompre. Les yeux de Saori brillaient toujours mais se rapprochèrent bien vite et il ne put - ou ne voulut - esquiver l'attaque.
- Tu sais... je préfèrerais aussi que tu arrêtes de me vouvoyer. Ça met de la distance.
Cet après-midi là, un grand nombre de chatouillements traversa leurs visages. En dehors des tremblements, Seiya reprit des forces, ses exercices lui permettant de se remuscler. Le cosmos était là, mais une longue période d'immobilité avait affaibli son corps. Il commença à marcher de lui-même et, malgré quelques réprimandes, se risqua à faire des exercices physiques. Ceux-ci tournèrent vite court, mais il persévéra. Le masseur reconnut que sa volonté d'acier et ses efforts commençaient à porter leurs fruits. Un matin elle se rendit compte, paniquée, qu'il était sorti marcher seul dans la neige au petit matin. L'hiver commençait à s'installer vraiment en montagne. Elle avait suivi ses traces et l'avait trouvé, en sueur mais souriant, non loin du chalet. Le lendemain, le chauffeur les informa qu'il allait devoir ramener leur employée à cause d'un souci familial mais qu'il reviendrait juste après. En fin d'après-midi, pourtant, les chutes de neige se firent de plus en plus intense et Seiya plaisanta en disant que Hyoga devait être énervé par quelque-chose. Le téléphone sonna et le chauffeur, contrit, informa Saori que les autorités avaient fermé les routes temps que le mauvais temps durerait. Ils étaient donc livrés à eux-mêmes.
Lorsqu'elle se leva le lendemain matin, elle ne trouva pas Seiya, mais il ne semblait pas sorti pour autant. Le chalet était silencieux et elle attendit mais, ne le voyant pas paraître, commença à le chercher et le trouva allongé par terre à côté d'un vélo d'appartement qui se trouvait près du garage. Elle accourut vers lui et le vit ouvrir les yeux.
- Oh, pardon, je faisais juste un peu d'exercice, la tête m'a tourné un peu.
- Ce n'est pas raisonnable !
- Oui... je sais. Désolé.
Seiya se releva de lui-même, même s'il chancela un peu, avant de décréter qu'il lui fallait une bonne douche.
- Mais depuis quand étais-tu là-dessus ?
- ... Cinq heures du matin.
- Seiya !
- Je n'arrivais pas à dormir. À force de me retourner, j'en ai eu assez et j'ai décidé de faire du vélo.
Saori lui asséna une petite claque sur la poitrine, qui fit un bruit mouillé tant il était trempé de sueur.
- Tu vas attraper froid, maintenant, va prendre une douche !
- Ah... oui, j'ai beaucoup plus transpiré que ce je pensais. Il va me falloir du temps pour récupérer toute ma forme.
Elle le vit repartir puis partit préparer son petit-déjeuner et écouter les informations. Alors qu'elle regardait la météo qui parlait de la terrible tempête de neige qui s'abattait sur eux, elle se rendit compte qu'il tardait un peu trop mais ne voulut pas s'en inquiéter. Au bout d'un moment, elle alla quand-même frapper à la porte de sa chambre et l'appela mais ne reçut pas de réponse. Elle entendait un bruit d'eau qui coule qui ne la rassurait pas vraiment et prit sur elle d'entrouvrir la porte.
- S... Seiya ?
Se dirigeant vers la salle de bain avec une inquiétude certaine, elle frappa et appela de nouveau. Toujours sans réponse elle ouvrit et le découvrit assis sur son tabouret, la tête posée contre le mur à côté de lui alors que l'eau continuait de couler par le pommeau. Se précipitant elle ferma le robinet et... entendit un léger ronflement. Il s'était juste endormi, sa serviette passée autour des reins. Rassurée, elle pouffa. Ce qui le fit sursauter.
- Quoi ? ... Saori ?
- Hem... pardon. J'ai cru que tu t'étais de nouveau évanoui.
- Oh. Non. Je me détendais juste et... je crois que j'ai plongé sans m'en rendre compte. Je rêvais, je crois, mais je ne me souviens plus de quoi.
Ce fut le tour de Saori de rester muette, le regard vissé à ce qui semblait dépasser de sous la serviette. Seiya s'en rendit compte et se mit debout en l'agrippant fermement.
- Aha, pardon, pardon. Je suis désolé de v... de t'inquiéter. Tu peux retourner dans le salon.
Mais, alors que la neige tombait dru et que les routes étaient fermées, cette perspective ne semblait pas motiver Saori, captivée par les gouttes d'eau qui descendaient le long du torse de Seiya. Elle en intercepta une, les yeux dans le vague. Dans le silence Seiya n'entendait que leur respiration et le son des gouttes d'eau qui tombaient au sol au fur et à mesure qu'autre chose remontait. Puis Saori sursauta et sembla reprendre ses esprits. Elle pivota et sortit de la salle de bain, laissant Seiya pousser un soupir mi-soulagé mi-déçu. Il entendit la porte de sa chambre se fermer et, dans un luxe de précaution, être verrouillée. Puis Saori revint et ferma cette fois la porte de la salle de bain en s'appuyant contre elle.
- Est-ce que... ça te dérange si... ?
L'absence de réponse négative dans un environnement chaud et moite sembla lui convenir. Et Seiya la vit se défaire de ses vêtements avant qu'elle ne lui enlève sa serviette, les joues rouges mais plus motivée que jamais.
De son côté, Tatsumi mobilisait toutes ses capacités et son entière volonté pour rester de marbre. Un gala auquel June et Shaina avaient l'air particulièrement décidées à se rendre avait lieu dans la soirée et, après plusieurs jours à choisir leurs tenues, aidées par le personnel féminin du manoir absolument ravi de cette distraction, se penchaient désormais sur le choix de leur rouge à lèvre. De vives discussions avaient lieu quant au choix à faire et elles n'avaient rien trouvé de mieux que de le convoquer, lui, pour les tester en embrassant son crâne dégarni. Pour la plus grande joie du personnel des deux sexes qui ne réprimait ses fous-rires qu'avec la plus grande des difficultés. Stoïque, Tatsumi endurait son chemin de croix et se maudit pour avoir jadis pensé que Mademoiselle pouvait parfois être frivole. S'il avait su. Il ne lui restait plus qu'à subir son supplice en espérant que son employeuse vienne vite. Et il critiquerait sans doute moins les quelques majordomes des autres grandes maisons qu'il pouvait connaître où vivaient des jeunes filles.
- Ça va ?
- Je suis désolé.
- Ce n'est pas grave. Dans les magazines que j'ai lu ils disaient que ça arrivait souvent comme ça la première fois.
- Oui... Shun s'est senti obligé de me dire ça avant qu'on parte.
- Oh ! Lui et June sont vraiment... étonnants.
- Ça n'a pas l'air de leur poser problème, en tous cas.
- Elle m'a dit qu'ils le faisaient presque tous les jours.
Seiya ouvrit de grands yeux étonnés et se demanda s'il en serait même capable.
- Je... tu n'es pas trop... déçue ?
- Non.
Saori se lovait contre Seiya et lui caressait le torse.
- J'ai... j'ai bien aimé... voir.
- Oh ! Ah bon ? Je pensais que... ça... enfin que tu trouverais ça... un peu dégoûtant.
- ... Non. J'ai... j'ai beaucoup aimé ça. Et puis... j'aime bien... la forme.
Seiya ne dit rien mais se sentit profondément soulagé.
- Et... et toi ?
- Moi... quoi ?
- Est-ce que... comment dire... ça... ça ne te dégoûte pas ? En bas ? ... Je n'aime pas... comment je suis, en bas.
Il fut encore plus surpris. Les femmes avaient donc ce genre d'inquiétudes ? Il était persuadé que seuls les hommes se posaient des questions et se sentit stupide.
- Non ! Pas du tout. Je trouve... je la trouve très très jolie. Elle a l'air très douce.
Saori tourna la tête, honteuse mais contente.
- Et... comment dire...
Elle resta un moment silencieuse, cherchant ses mots.
- Est-ce que... l'odeur ne t'a pas dérangée ? C'est la première fois que j'étais aussi... que... enfin...
- Non ! Pas du tout ! Ça sentait très bon !
Elle regardait toujours intensément le mur mais ses pieds qui se tortillaient nerveusement jusque-là cessèrent de bouger.
- Est-ce que je pourrais...
Comme il ne finissait pas sa phrase, elle finit par le regarder.
- Quoi, Seiya ?
- Est-ce que je pourrais... la... goûter ? J'ai envie de t'embrasser... partout.
Les joues brûlantes, elle constata que sa vigueur était revenue. Elle comprenait bien ce qu'il lui demandait mais n'avais jamais envisagé... ça. D'un signe de tête, elle acquiesça. Dans les minutes qui suivirent toutes ses préoccupations s'envolèrent alors qu'elle se renversait sur son oreiller et contemplait d'un regard fiévreux et contenté les flocons de neige qui tombaient lentement dehors. Pour la première fois de sa vie, elle s'abandonna complètement avec une totale indifférence pour le reste de l'univers, pour les convenances, pour l'économie, pour son passé, pour les dangers à venir. Avec un sourire béat, elle laissa Seiya faire et, assez rapidement, toutes ses tensions et soucis accumulés depuis... bien, bien longtemps... s'évanouirent dans un grand tremblement de terre. Elle dut prier Seiya d'arrêter car sa sensibilité était trop grande mais ce fut avec le sourire.
Assez fier de lui, mais s'efforçant de ne pas en avoir l'air même si un peu beaucoup quand-même, il s'allongea à ses côtés, la laissant reprendre sa respiration tout en la couvrant de baisers. Elle ne put s'empêcher de rire bêtement, sans raison. L'espace d'un instant elle se demanda s'il leur était vraiment nécessaire de sortir de cette chambre un jour, de très nombreuses pensées et idées affluant désormais dans sa tête. Que de choses qu'elle voudrait essayer. Elle avait initialement trouvé les vidéos que June lui avait laissées très vulgaires - mais les avait quand-même regardées avec un grand intérêt -, mais à ce moment précis, elle n'avait aucune place pour d'autres pensées. Regardant amoureusement son bel étalon ailé, elle s'aperçut qu'il était de nouveau en pleine possession de ses moyens et l'embrassa à son tour, essayant ce truc qu'elle avait vu... avec la langue. Elle avait paradoxalement trouvé ça presque encore plus émoustillant que le reste. Elle n'en fut pas déçue. Seiya non plus et, bien qu'un peu effaré de son audace, ne protesta pas. Elle se mit à genou, notant au passage qu'elle s'occuperait elle-même de la literie avant que les employés ne reviennent, caressant la joue de Seiya, les yeux brillants.
- Merci. Oh, tu ne sais pas à quel point je te remercie, Seiya.
L'expression gênée mais ravie qu'il afficha était éloquente. Et, se souvenant des moqueries graveleuses de June, se mit à manier le xiphos. C'était chaud et doux et ça lui plaisait énormément de le regarder. C'était certes beaucoup moins gros que ce qu'elle avait pu voir dans les vidéos, mais peu lui importait. Elle était fascinée mais son regard se portait de plus en plus sur Seiya dont la respiration se faisait de plus en plus saccadée. Elle avait l'impression que son propre visage était en train de cuire tant elle était rouge. Elle apprécia les gémissements de Seiya quand elle utilisa sa bouche et s'étonna elle-même de sa propre audace. Tout ce qu'elle faisait lui plaisait et la faisait brûler d'un feu intense et profond. Un petit cri de Seiya lui fit relever la tête et elle le vit se tendre. Elle n'aurait jamais pensé aimer à ce point l'instant qui suivit, regardant intensément, sentant ses mains serrées sur l'objet palpitant de son désir qui les recouvrit à son tour du fruit du plaisir qu'elle lui donnait. Seiya reprit vite ses esprits et lui prodigua à son tour des caresses qui la firent crier avant qu'elle ne s'effondre sur son torse. Il savait cependant qu'il aurait besoin de tissu ou de mouchoirs et attrapa ceux qu'il avait posés sur sa table de nuit et en tendit à Saori.
- Ça va ? Tu... heu... tu n'en as pas eu dans l'œil ?
- ... Non. Merci.
- Désolé. C'est... un peu sale chez les garçons.
- Non. J'aime bien. Ça m'a plu.
- Ah... ah bon ?
- Je... je voulais voir ça de mes propres yeux. Je voulais te voir de mes yeux. J'aime bien.
Elle tourna la tête pour le regarder et se lécha les doigts, plus par curiosité qu'autre chose mais fut beaucoup moins enthousiaste. Ce ne serait certainement pas son dessert préféré. Après un passage à la salle de bain ils s'étendirent de nouveau, rassasiés pour le moment. Et ne sachant pas vraiment quoi se dire. Seiya eut l'impression que de la gêne s'installait de nouveau.
- Est-c... est-ce que tu regrettes ?
- Quoi ? Non ! Pas du tout ! Vraiment pas.
- Ah. Tant mieux.
- Et toi ?
- Non. Je... j'en avais envie. Depuis très longtemps.
- Moi aussi. J'avais... honte d'y penser. Et puis j'ai cru...
- Quoi ?
- J'ai cru plein de choses. Que je n'y avais pas droit. Que ce n'était pas pour moi. Que tu ne voudrais pas de moi. J'ai cru...
- Quoi ?
- J'ai cru que tu avais entamé une relation avec... ton amie de l'orphelinat. J'ai commencé à me dire que peut-être c'est ce qui te conviendrait le plus.
Seiya eut quelques sueurs froides et préféra ne pas approfondir le sujet.
- Est-ce que ça veut dire que... comment...
- Quoi, Seiya ?
- ... On est... je veux dire... ensemble ?
- Tu ne veux pas ?
- Si ! Bien sûr que si ! Mais... je ne suis qu'un moins-que-rien. J'ai... je suis juste au chômage. Je ne sais rien faire. Je n'ai pas d'argent. Rien. Juste mes t-shirts. Toi... tu es une déesse. Littéralement. Je ne suis pas sûr d'être digne de toi.
Elle le regarda, interdite. Pendant une fraction de seconde elle faillit éclater de rire mais se retint, sachant que ça pouvait le blesser.
- Non. Tu t'es battu pour moi. Tu as été blessé pour moi. Tu as failli mourir pour moi. Non. Tu es mort pour moi. Tu m'as toujours donné sans que je te donne quoi que ce soit en retour. C'est moi la parasite dans cette histoire.
- C'est faux. Toi tu as été mon phare. Ma lumière. Ce qui m'a empêché de ne devenir... qu'une crotte sans ambition ni avenir. Tu as tout donné pour l'humanité. Je ne pourrais jamais te rendre le quart de ce que tu mériterais.
Ils s'enlacèrent et se serrèrent l'un contre l'autre, encore ébahis par ce qu'ils venaient de vivre. La bouche de Seiya le brûlait et il n'y tenait plus.
- Je... je t'aime. J'ai mis... beaucoup trop de temps pour te le dire. Mais je t'aime. Pardon.
- Je t'aime aussi.
Elle tenta de contenir larmes et émotions, sans grande efficacité, et s'agrippa à lui, sur un petit nuage. Seiya, néanmoins, n'était pas complètement serein.
- Est-ce que je peux te poser une question.
- Bien sûr.
- Est-ce que...
Il eut du mal à parler, sans trop savoir pourquoi, et déglutit avec difficulté.
- Est-ce que ton... est-ce que ça ne va pas contrarier ton père ?
Le visage de Saori se crispa.
- Après ce qu'il m'a fait, j'espère ne plus jamais avoir de nouvelles de lui, ni avoir à le croiser. Il a quitté ma vie il y a si longtemps. Il peut bien aller discuter avec mon arrière-grand-père Ouranos.
- Sans doute, oui. Tu n'avais jamais eut conscience de... ce piège ?
- Non ! Et si je l'avais su... oh ç'aurait bardé ! Je ne veux plus en parler.
- Hem... du coup... est-ce que...
- ... Quoi ?
- Je... tu as déjà...
- Oui ?
- Tu as déjà eu... des amoureux ? Avant moi ? Pardon... c'est peut-être un peu trop orgueilleux de demander.
- Non. Je... j'ai déjà... regardé avec intérêt des chevaliers ou des apprentis. Mais comme je ne venais ici-bas que pour me battre. Eh bien... je n'ai jamais eu le temps d'y penser. Et puis tu sais, les femmes par le passé, même les déesses... on n'avait vraiment aucune liberté. Quant aux divinités, que ce soit sur l'Olympe ou ailleurs... Et puis...
Elle se tut, affichant une moue boudeuse.
- Mon père était une vraie brute possessive. Je ne suis pas sûre qu'il l'aurait toléré. J'ai déjà été étonnée qu'il ne réagisse pas quand Alexandre a osé me faire des avances. Mais lui était un "héros" à l'ancienne, peut-être plus acceptable pour lui. Enfin... bref.
- Alexandre... le conquérant ?
- Oui. Un alcoolique qui s'emportait facilement. Il a toujours lorgné sur mon domaine. Pas que sur mon domaine, d'ailleurs.
Seiya eut le tournis en prenant conscience que Saori, étant une déesse, avait forcément côtoyé les plus grands noms de l'histoire.
- Mais... c'est quoi ton souvenir le plus ancien ?
Saori se tendit légèrement, sentant que la conversation s'engageait sur une pente plus glissante que ce qui avait précédé.
- Tu veux dire parmi toutes mes incarnations sur Terre ?
- Non. D'une manière générale. Tu as des souvenirs d'enfance ? Avec qui tu jouais, petite fille ?
Ah... Un autre moment auquel elle n'avait jamais pensé, une autre conversation qu'elle n'avait jamais envisagée d'avoir. Elle répondit avec une extrême prudence.
- Tu sais... c'était il y a longtemps. La mythologie, tout ça...
- Oui mais, avant d'être la déesse que tu es... On dit que tu es née armée de la tête de Zeus et tout ça mais... c'est vraiment des histoires ? Ça s'est vraiment passé comme ça ? Les histoires d'Atlantide et compagnie ? D'où viennent les dieux en f...
Elle venait de lui couper la parole en posant ses deux mains sur la bouche, inquiète. Lui la regardait interloqué.
- Seiya... je vais essayer de t'expliquer quelque-chose. Imagine un long, très long ruban de papier. Sur lequel on écrit un long texte. Le ruban est vraiment très long.
- Oui ?
- Imagine maintenant que, mettons, tu n'es pas content de passages de l'histoire qu'on a écrite sous tes yeux. Si tu déchire le ruban, tu perds toute l'histoire. Et personne ne veut ça.
- Oui ?
- Alors, imaginons que, pour... comment dire... masquer ces passages qui ne conviennent plus, tu replies le ruban sur lui-même. Comme pour faire un Z. D'accord ?
- Je vois l'idée.
- Maintenant, c'est un très long ruban. Et le ruban a été replié plusieurs fois sur lui-même parce que certains passages ont été réécrits plusieurs fois, de diverses manières, ont été gommés pour être remplacés par d'autres versions. Et parfois on a pu rédiger une nouvelle fois le passage d'origine parce que... heu... quand le récit est écrit à plusieurs mains et que... heu... il y a des divergences dans le scénario... comment dire... c'est le dernier à écrire qui impose sa vision du récit. D'accord ?
Il hocha la tête sans bien comprendre la nervosité de Saori ni où elle venait en venir.
- Par conséquent, la personne qui lirait le ruban n'en verrait que la surface, elle ne pourrait pas remarquer toutes les versions antérieures masquées par des plis et replis.
- Sans doute...
- On pourrait imaginer une héroïne qui a vécu des aventures palpitantes mais dont on ne saura jamais rien parce qu'elles n'ont eu lieu que dans un repli. Mais cette héroïne en aurait quelques souvenirs, qui se contrediraient forcément avec la version du ruban qu'on peut lire. Elle aurait vécu des choses, qui n'auraient pas de réalité du point de vue d'un observateur extérieur ?
- Comme... des réalités parallèles ?
Ce fut le tour de Saori de paraître surprise car elle savait que Seiya n'était pas un grand lecteur.
- Heu... mmm... oui et non. Une réalité parallèle ce serait comme une branche qui se sépare pour pousser dans son coin.
- Mais les aventures qui se déroulent dans les versions cachées, peut-être que du point de vue de ceux qui les ont vécues, elles ressembleraient à des réalités parallèles ? Pour eux elles n'auraient pas de fin, ils n'auraient pas conscience que le ruban a été replié, peut-être parce que de leur point de vue ça n'arriverait que dans très longtemps ? Par exemple à la fin des temps ?
Seiya avait l'air de se prendre au jeu, même si ce n'en était pas un. Saori réfléchit néanmoins à ce qu'il venait de dire et répondit avec prudence.
- Peut-être. Je n'avais jamais vu les choses comme ça. Peut-être qu'en fait les réalités parallèles pourraient n'être qu'une succession de moments d'une même histoire arbitrairement séparés les uns des autres par la personne qui écrit le récit.
Cette perspective la laissa pensive et la força à envisager toute son action sous un jour différent. Elle plissa les yeux. S'était-on joué d'elle ? De l'Olympe ? N'avaient-ils pas pris assez de distance pour réfléchir à leurs actions ?
- Du coup, tu te souviens aussi de ta mère ?
Saori sursauta, toute à sa réflexion, elle avait négligé la situation puis le réduisit de nouveau au silence avant de poser ses mains sur ses tempes et de plaquer son front contre le sien. Seiya remarqua vite son regard impérieux sans comprendre ce qu'elle voulait. Puis il perçut son cosmos, qu'elle lui transmettait doucement et discrètement par la main qui reposait sous sa tête. Il ne lutta pas et Saori l'embrassa de nouveau sans le quitter du regard puis s'efforça d'atteindre les nerfs optiques de Seiya. Elle vit ses yeux pivoter soudainement pour regarder autour d'eux et s'emplir de panique avant de se plonger dans les siens. Il lui faudrait être plus discrète encore que ce que la télépathie permettait. Aussi s'adressa-t-elle à lui via son cosmos.
- Seiya ? M'entends-tu ?
- Oui. Qu'est-ce qui se passe ?
- Que vois-tu ?
- Des silhouettes.
Au moment même où le cosmos de Saori avait atteint ses nerfs optiques, il avait vu qu'ils étaient entourés de créatures fantomatiques à l'aspect insaisissable. Au moins deux étaient penchées au-dessus d'eux et semblaient les regarder avec une attention soutenue.
- Ne les regarde pas.
- Qui sont-ils ?
- Ce sont... un peu comme des daimon.
- Des dieux inférieurs ?
- Pas vraiment. Les daimon sont des puissances mineures qui se sont individualisées d'une manière ou d'une autre, pour se donner une consistance. Une existence. Ça... ce sont des créatures à mi-chemin des hommes et des dieux. Certains sont d'anciens daimon qui n'ont plus de raison d'être, d'autres des divinités privées de leur puissance il y a très longtemps. Certains encore ne sont que des amas de... d'existence potentielle. Qui n'attendent qu'une chose, qu'on leur en donne les moyens. Ils sont partout. Tout le temps. Mais certains peuvent être plus conscients que d'autres et me surveillent afin que je ne risque pas de mettre en danger le tissu de l'univers. La causalité. Le ruban.
Seiya comprit enfin plus ou moins ce qu'elle avait tenté de lui expliquer.
- Tu veux dire que tu as été... ça ?
Le regard de Saori se remplit d'appréhension.
- Oui. Tous les cas sont différents mais très souvent, l'âme humaine comme les dieux ont commencé de la même manière. En n'étant qu'une parcelle du cosmos, de l'univers. Le reste... c'est de l'habillage. Et il ne vaut mieux pas examiner les coutures de trop près.
Elle cessa d'embrasser Seiya, à regret, et s'allongea sur le dos. Seiya fut soulagé de ne plus voir les créatures. Ce fut à son tour de se tourner vers elle et de l'enlacer.
- Moi je crois que je t'aimerai toujours, de toute façon.
Elle rosit, rassurée de ne pas l'avoir répugné par cette révélation.
- Et donc, c'est quoi ton souvenir le plus ancien ?
- Seiya, je...
- Par exemple, tu te souviens de la première fois où tu es arrivée en Grèce ? Ou à Athènes ? Tu as déjà vécu dans d'autres pays ?
- ... Oh ! Eh bien... c'est un peu nébuleux. Ça fait très longtemps.
- C'est un peu comme si c'était dans un des replis du ruban ?
Seiya souriait de toutes ses dents. Il avait compris comment jouer le jeu.
- Oui ! Tout-à-fait !
- Tu as connu Homère ?
- ... Je ne suis pas sûre. Je crois... je crois que je me souviens d'un temps où les gens ne parlaient pas encore grec. Avant d'être Athéna j'ai porté d'autres noms je crois, mais je les ai oubliés. Je revois des chasseurs qui me remerciaient pour une bonne chasse alors que les glaces recouvraient tout. Je me souviens des gens qui sont venus en Grèce et qui avaient appris à planter des graines. Ils ont remplacé les chasseurs. Il s'est mis à faire plus chaud, en Grèce, c'était bon pour l'agriculture qu'ils commençaient à pratiquer. Tout ceci a duré très longtemps. Les humains étaient si fragiles et peu nombreux. Et puis il y a eu de nouveaux arrivants. Je crois que c'est eux qui ont vraiment commencé à fonder la ville dont je porte le nom.
- Quoi ? Ce n'est pas toi qui lui a donné le tien ?
- Pfff. Non. Je ne me rappelles plus vraiment d'eux. Il n'y avait rien de très remarquable. Ils étaient un peu bagarreurs mais pas plus que ça non plus. Ils ont continué à utiliser l'autel que leurs prédécesseurs avaient bâti pour mon culte. Je crois que c'est à ce moment-là qu'on a commencé à m'appeler Pallas. La vierge. Parce que je n'étais pas mariée. À l'époque ça devait les faire rire je pense, j'imagine que c'était pour dire que leur déesse était si puissante qu'elle n'avait pas besoin de mari. Et Athenai... - pour les ancêtres des Crêtois c'était Atana - c'était...
Saori resta pensive, concentrée, cherchant dans sa mémoire pourtant très longue.
- Je ne me souviens pas. Ce n'était pas du grec. Qu'est-ce que c'était... ? At-wanax... quelque-chose ? Je pense que ça voulait dire le roi du lieu. Ou peut-être le seigneur d'ici ? En parlant du village qui a donné l'Acropole. Ou je confonds avec autre chose qui n'a rien à voir ? C'était il y a si longtemps, il y a eu tellement d'événements dans ma vie. Je me souviens des bergers, des oliviers qui poussaient au pied de mes montagnes, des marchands et des pirates. La Terre était presque vide, à l'époque.
Seiya écoutait attentivement, ne voulant pas l'interrompre.
- Enfin... non, je ne crois pas avoir de souvenirs de petite fille. Il n'y a pas eu de guerres saintes tout de suite, pendant longtemps les dieux festoyaient et les humains survivaient en espérant leur clémence. Mais en devenant plus nombreux ils sont devenus plus arrogants, plus destructeurs, plus exigeants. Beaucoup plus proches des dieux, en fait. Et puis ils ont fini par acquérir aussi la capacité d'exterminer toute vie sur Terre.
Ce fut au tour de Seiya de l'embrasser. Un léger frisson la parcourut et il rabattit les draps sur eux. Ils se blottirent encore plus l'un contre l'autre et elle savourait ce moment qui, elle l'espérait, ne finirait jamais. Dehors les chutes de neige ne se calmèrent pas pendant deux jours, qui leur laissèrent bien du temps pour consommer leur relation à loisir. En tant que déesse, elle expliqua à Seiya qu'il lui était possible de contrôler son processus de procréation et avait donc... fort peu de raison de s'inquiéter de conséquences involontaires.
Pendant qu'ils s'endormaient, repus de leur séjour, plusieurs collègues de Tatsumi et connaissances de Saori se plurent à raconter la soirée où deux énergumènes sorties d'on-ne-sait où s'étaient amusées à faire danser l'austère secrétaire-majordome au cours d'une réception. Le spectacle avait apparemment été l'événement mondain de la soirée, les regards ulcérés et haineux qu'il avait lancés à quiconque était resté le regarder ayant été une grande source de distraction pour la bonne société réunie. Il se murmura que des photographies circulaient sous le manteau, montrant sa Raideur Tatsumi Ier tentant de valser avec une inconnue. Lorsque les lignes téléphoniques, coupées par les intempéries, furent réparées, un nombre certain d'appels brefs mais au ton implorant arrivèrent au chalet pour s'enquérir d'une possible date de retour. Ils ne furent pas immédiatement suivis d'effets et on le pria parfois de bien vouloir patienter, son employeuse n'étant pas toujours disponible pour prendre l'appel.
