DUPLICI FUNDO

Ce sac à sortilège d'extension ainsi que tout son contenu sontétaient la propriété d'Hermione Jean Granger.

Je m'appelle Rose Weasley. Encore un Weasley! C'est exactement ce qu'a dit le Choixpeau Magique lors de mon admission à Poudlard. Une Weasley de plus dans la tribu étendue. Pensez donc: j'ai un frère, Hugo et pas moins de dix cousines et cousins. Vous connaissez mieux mes parents.

Ron, mon père, vendeur de farces et attrapes qui travaille avec mon oncle George, ayant vécu de nombreuses péripéties avec Harry Potter, mon oncle par alliance.

Hermione, ma mère, membre du trio le plus célèbre de l'histoire de la magie, cerveau de la bande et accessoirement, Ministre de la magie. Mes parents sont illustres. La preuve? Ils ont leurs cartes de chocogrenouille.

Être un enfant de célébrités, ce n'est pas simple. Je l'ai appris à ma naissance, le premier avril 2006. Cette date est lourde à assumer, car mon oncle George et son défunt frère Fred sont nés un premier avril.

Leur scolarité fut assez mouvementée, mais ils étaient adorés de tous les élèves et d'un grand nombre de professeurs. Ils incarnaient la joie, la folie, la démesure. Les champions incontestables des bêtises. Tout le contraire de ce que je suis.

Bref, j'ai une sacrée famille et trouver ma place dans cet univers n'a pas été une mission commode.

Je vous parle des Weasley mais pas des Granger. Ma mère est sorcière née-moldue, de parents dentistes. C'est-à-dire que ses géniteurs n'ont aucun pouvoir magique, sauf, d'après mon père, celui de causer d'abominables souffrances aux Moldus, en contrepartie de factures astronomiques.

Ma mère les aime mais n'a pas gardé de liens étroits avec eux. La guerre avec Voldemort a dû exiger des sorts dommageables pour les protéger. En dépit des contre-sorts, mes grands-parents n'ont plus jamais été les mêmes. Je les ai rencontrés à quelques reprises mais ma mère a fait en sorte que ces entrevues soient brèves et espacées. Je ne sais pas pourquoi elle agit ainsi et cela me navre.

Je partage une passion pour les Moldus avec Papy Arthur. Pas pour les mêmes raisons…

Laissez donc ma plume à papote vous conter comment tout est arrivé.

Tout débuta un soir tranquille, après une belle journée ensoleillée mais fraîche. Le 1er septembre 2017, Rose Granger-Weasley rejoignit le collège Poudlard au nord de l'Écosse.

Après un captivant voyage à bord du Poudlard Express, une prise en charge par le gigantesque Hagrid, Gardien des Clés et des Lieux, la découverte du château époustouflant, la traversée féerique du lac noir, l'aînée de la fratrie Weasley avait accédé à la grande salle.

En dépit de la magie de l'endroit, malgré un entourage familial conséquent –une bonne portion de ses cousins et cousines était déjà présente dans l'école –, y compris Albus Potter qui faisait sa rentrée, elle était dévorée par la terreur. Elle redoutait tout: la cérémonie de la répartition, les professeurs, les cours, les notes, les autres enfants, les fantômes terrifiants, les créatures fantastiques.

Ses parents attendaient qu'elle brille au sein de la maison où elle serait affectée. Son père ne concevait pas qu'elle puisse manquer l'intégration chez Gryffondor. Sa mère n'était pas aussi sectaire que lui sur ce sujet.

La répartition, exécutée dans l'ordre alphabétique, n'en finissait pas. Le Choixpeau Magique vieillissait-il? Il passait de plus en plus de temps à analyser chaque élève.

Tandis que Rose faisait de son mieux pour masquer son inquiétude, un murmure envahit la salle. La fillette fut tirée de sa torpeur et prêta une oreille attentive au brouhaha. Elle en identifia la source. Tous les regards étaient tournés vers la table des Serpentards.

Elle reconnut un visage parmi les plus jeunes: Albus, son cousin. Un Potter à Serpentard! Il avait l'air catastrophé.

Il était assis à côté d'un garçon aux cheveux presque blancs et aux yeux bleus délavés. Scorpius Malefoy!

Elle le détesta aussitôt. Son père lui avait seriné qu'il faudrait fuir les Malefoy, ne jamais leur faire confiance, s'en méfier comme de la Dragoncelle et son cousin siégeait à côté de ce gars! Un fils de Mangemort!

—Granger-Weasley Rose!

La voix de la directrice Minerva McGonagall venait de résonner entre les murs de pierre. La petite rousse avança comme un robot créé par les Moldus, par automatisme, les forces sapées. Elle s'assit sur le trône miniature et le plus haut personnage de Poudlard posa le Choixpeau qui s'exclama:

—Encore une Weasley! Avec toi… ce sera… hum… voyons… oui… Gryffondor!

Elle poussa un soupir de soulagement et rejoignit la table où elle fut accueillie par les siens. Puis, la directrice lança le banquet auquel la fillette participa avec peu d'appétit. Ensuite, suivant en colonne leur préfète, elle grimpa jusqu'à la tour Gryffondor et s'installa dans un dortoir. Elle eut du mal à mémoriser les identités des filles logeant avec elle. Elle se mit en pyjama, se brossa les dents et se rendit dans la salle commune avec deux rouleaux vierges, de l'encre et une plume.

Elle rédigea quelques lignes à l'attention de ses parents. Elle les informa de son affectation, les prévint pour Albus, les pria de ménager Harry, affirma qu'elle était logée avec confort et qu'elle avait hâte de débuter ses apprentissages. Elle mentait un peu, pour les rassurer. Elle roula la lettre et la cacheta. Une corvée en moins.

Elle étala une autre page vierge et commença à la missive sur un autre ton.

«Cher Papy Arthur,

Je suis bien arrivée à Poudlard. Le château est vraiment magnifique et pour l'instant, les gens sont gentils. Le Choixpeau Magique m'a envoyée chez Gryffondor. Tout le monde l'a entendu. Par contre, dans ma tête, cela ne s'est pas passé si vite et si facilement.

En fait, il a hésité à m'envoyer chez… Serpentard! D'ailleurs, Albus Potter s'y est retrouvé avec le fils Malefoy. Mais j'ai failli y aller aussi, car le Choixpeau a vu en moi des qualités idéales pour cette maison. Je ne sais pas comment il a fait.

Il a su que je ne sais pas qui je suis, que je n'existe pas derrière Papa et Maman. Il a dit: je sens un grand besoin de reconnaissance et aussi de l'hésitation. Il m'a perçue comme une fille têtue et prête à croire aux bienfaits du secret. Il m'a aussi jugée comme déterminée. J'ai vraiment cru qu'il allait m'affecter chez Serpentard. Ça n'en finissait plus. J'avais trop la trouille!

Ce Choixpeau est bizarre. Comment je peux être déterminée et hésitante en même temps? C'est pas logique, hein?

Papy, j'ai pas dit tout ça à Papa et Maman. J'ai honte, tu comprends? Je me demande ce que je fais là. Je préférerais être avec toi et apprendre à réparer ta vieille voiture volante ou à faire marcher tes fichues ampoules électriques! C'est tellement plus drôle!

Bon, il faut que j'aille dormir. Je t'envoie Alfred, mon corbeau. J'espère qu'il ne va pas encore se perdre! Comme disent les Moldus, il a la GRS qui déraille.

Gros bisous à Mamie Molly.

Rose»

Par sécurité, l'élève choisit de ne lui confier qu'une seule missive, son compagnon acquis à la Ménagerie Magique étant débutant dans la fonction postale. Ses grands-parents furent les premiers destinataires. Il n'était pas si tard, le Terrier était bien moins éloigné que son domicile sur le Chemin de Traverse, le corvidé aurait le temps de revenir se nourrir et d'accomplir le plus long périple après.

En effet, aux alentours de 23h00, l'oiseau revint pour sa nouvelle livraison.

Une fois la mission remplie, Rose se mit au lit. Les mots du Choixpeau tournèrent en boucle dans son esprit, résonnant à l'infini, l'empêchant de trouver le sommeil sans délai.

La première semaine de cours s'était écoulée à Poudlard. Le samedi venu, Rose s'apprêtait à prendre sa plume, dans la salle commune de Gryffondor lorsque James Potter, son cousin, posa un rouleau sur la table.

—C'est pour toi. Alfred s'est planté de destinataire. C'est de la part de Papy Arthur.

—Merci. Eh! Mais comment sais-tu?!

—J'ai reconnu l'écriture.

—Tu ne l'as pas lue, au moins?

—Un peu, si!

Rose se redressa et se mit à hurler:

—Tu as pas le droit! Tu entends? Pas le droit!

—Je plaisante, cousine.

—Tu n'as pas intérêt à lire mon courrier sinon, je te jette un sort!

—Ah ouais? Je serais curieux de voir ça!

Rose dégaina sa baguette et tenta un «Incarcerem». Au lieu de liens solides, son auxiliaire de bois produisit des filaments aussi minces que les fils de soie d'une araignée. La scène n'échappa pas à la préfète de Gryffondor qui s'interposa entre les deux adversaires.

—Ça suffit, vous deux! Potter, tu te calmes tout de suite. Tu n'as pas des devoirs?

—Un tas.

—Tu ferais bien de t'y mettre et d'arrêter de regarder les Billywigs voler.

James ricana et tourna les talons. La préfète, Wilma Dubois, se tourna vers la benjamine et lui demanda:

—Tu l'avais déjà fait?

—Quoi?

—Le sort Incarcerem.

—Non. J'en ai entendu parler. Sûrement dans la famille parce qu'il nous tape sur les nerfs à chaque rencontre.

—Intéressant.

Elle s'éloigna avec une amorce de sourire que Rose ne sut comment interpréter. Elle se jeta sur le rouleau de parchemin livré et fit sauter le cachet avec fébrilité. Elle entama sa lecture:

«Ma Rose chérie,

Je te félicite pour ton admission chez Gryffondor. J'ai bien compris ton inquiétude et tes questions légitimes à propos du Choixpeau.

Malgré son âge avancé, bien qu'il ait connu la guerre à plusieurs reprises –dont la bataille de Poudlard –, je ne crois pas qu'il ait perdu la raison. Il est très malin et capable de lire dans l'esprit. Dans le cœur, aussi. Il peut deviner ce que vous allez devenir, comment vous allez évoluer.

Peut-être qu'il te voit aujourd'hui hésitante, craintive, inquiète, incertaine mais que dans l'avenir, lorsque la lumière aura éclairé ton chemin, tu sauras qui tu es, qui tu veux devenir et que rien ne pourra t'en détourner.

Parfois, il écoute le souhait d'un élève et parfois, il demeure sur ses positions.

Harry Potter, ton oncle, a avoué avoir été pressenti pour Serpentard. Ta mère a fait l'objet d'une longue hésitation entre Gryffondor et Serdaigle, comme votre directrice Minerva McGonagall.

Votre professeur de botanique, Neville Londubat, est un magnifique exemple. Combien de fois Ron nous a raconté qu'il était timide, peureux, maladroit, qu'il ratait tous ses sorts et qu'il voulait aller chez Poufsouffle!

Le Choixpeau l'a quand même placé chez Gryffondor, capable de prévoir que Neville serait un jour le jeune homme prêt à succéder à Harry à sa mort, osant se confronter à Tu-sais-qui et tuer Nagini, le serpent du mage noir. Neville, l'un des plus courageux membres de l'Armée de Dumbledore, un résistant dans l'âme. C'était un véritable Gryffondor.

Alors, ne t'inquiète pas, le Choixpeau sait ce qu'il fait. Apprends bien, fais-toi des amis surtout, car l'amitié est vitale chez Gryffondor.

Ton Papy qui t'aime.

Arthur.

Post-scriptum n1: Mamie Molly te félicite aussi.

Post-scriptum n2: les ampoules marcheront à Noël!»

Rose soupira. Les mots de son grand-père lui faisaient chaud au cœur. Elle relut la lettre trois fois, avant d'entamer une réponse.

«Cher Papy Arthur,

J'ai bien compris ce que tu m'as expliqué pour le Choixpeau, sa façon de faire avec nous. J'espère qu'il a bien fait car pour l'instant, je n'ai vu personne avec qui devenir amie chez Gryffondor ou dans les autres maisons. Bien sûr, les enfants se bousculent pour être sympa avec moi. Une Granger-Weasley, forcément! Mais ils ne voient que la fille de célébrités.

Moi, je préférerais traîner avec Albus, comme avant, mais il s'est entiché de ce Scorpius Malefoy, un fils de Mangemort. Je n'aime pas ça.

Les cours se sont bien passés. Les potions, la métamorphose, la botanique, les soins aux créatures magiques, le vol sur balai, tout s'est bien déroulé, j'ai tout compris. Mais mon préféré, c'est l'étude des Moldus. Le professeur Dennis Crivey est passionnant. Il les connaît bien parce qu'il est né-moldu comme son frère Colin, qui est mort pendant la bataille de Poudlard, tu t'en souviens sûrement. Il est génial. Il nous a montré des photographies que son frère avait faites. Des photographies inanimées moldues.

Certains se sont moqués parce que cela ne bougeait pas, mais il a répondu que les Moldus avaient fait mieux avec le cinéma. Il avait un carnet avec des dessins, il a fait défiler tous les dessins en feuilletant le carnet, ça s'est animé. Ensuite, il a expliqué que c'est comme ça que les dessins animés ont été inventés par les Moldus.

Voilà comment il faut faire: on met chaque dessin devant un œil magique, il envoie une photo sur une pellicule. Après, on trempe la pellicule dans des produits, un peu comme des potions. Enfin, avec une grosse lumière et un moteur, on fait avancer toutes les images de la pellicule. C'est un film et c'est projeté sur un «écran». C'est comme une sorte de mur blanc.

Papy, le cinéma, c'est en couleurs, ça parle, ça peut durer deux ou trois heures, avec des gens qui jouent l'histoire avec d'autres noms et d'autres caractères! Il y en a qui font plusieurs rôles et c'est leur métier. On les appelle des acteurs.

Il paraît même qu'il y a des cinémas où on peut s'asseoir sur des sièges qui bougent en même temps que les images.

Papy, tu m'emmèneras au cinéma? Dis… ce sera mon Noël et mon anniversaire. Je ne veux rien d'autre!

S'il te plaît!

Gros bisous de votre Rose chérie.»

Elle avait usé du ton et des formules adéquates pour atteindre son but. Il ne restait plus qu'à espérer une réponse positive.

Tout au long de l'année, le petit corbeau s'était musclé les ailes, ne cessant de faire des allers et retours entre Poudlard et le Terrier.

Lors des vacances de Noël, Arthur avait accepté d'aller voir un vieux film diffusé dans un cinéma de quartier. Ils étaient les seuls spectateurs dans la petite salle pour visionner «Lawrence d'Arabie», d'après une histoire vraie.

En dépit de coupures électriques inexpliquées par le projectionniste –la présence de deux sorciers concentrant beaucoup de magie y était pour quelque chose –, le grand-père et sa petite fille avaient passé un après-midi fabuleux.

Dès lors, Rose se demanda comment elle pourrait reproduire du cinéma moldu dans le monde sorcier, déplorant les lacunes artistiques de leur communauté.

En parallèle, elle remplissait le contrat moral passé avec ses parents. Quelles que soient les matières, elle collectionnait les «Optimal», y compris dans les matières réputées soporifiques par son père comme l'Histoire de la Magie, débitée depuis des siècles par le professeur Binns, le fantôme.

De toute la grande famille Weasley, elle obtenait les plus brillants résultats et était citée en exemple auprès de ses cousins et cousines.

Ses professeurs ne tarissaient pas d'éloges. Rose ne s'en tenait pas qu'aux études: les animaux de tous poils appréciaient ses bons soins, Hagrid la prenait en affection et madame Bibine était certaine de la voir intégrer l'équipe de Quidditch de sa maison à court terme. Ses capacités à glaner des points pour Gryffondor, à l'instar d'Hermione vingt-cinq années auparavant, justifiaient la victoire de la maison aux couleurs rouge et or.

Autrefois, Harry Potter avait créé un club d'apprentissage dans le dos de Dolorès Ombrage, la harpie supportrice de Vous-Savez-Qui, pour contourner les désirs ministériels de nivellement par le bas. Désormais, des clubs de duel existaient au sein de chaque maison et donnaient lieu à des tournois amicaux à l'issue desquels le taux de remplissage de l'infirmerie grimpait de manière drastique.

L'accès au club, pour d'évidentes raisons sécuritaires, n'était pas autorisé aux élèves des trois premières années. Mais Wilma Dubois, la préfète, fille d'Olivier, le célèbre gardien de but de Quidditch, n'était pas du genre à respecter le règlement à la lettre et avait créé, en parallèle, le «jardin d'enfants magique», une structure où les aînés aidaient les plus jeunes à faire leurs devoirs et à répéter leurs sortilèges.

En vérité, il s'agissait d'une classe préparatoire, par niveau, à l'entrée dans le club de duel. Elle avait invité Rose, certaine qu'elle y ferait des étincelles avec sa baguette. C'était le cas. Tout ce que la fillette entreprenait, réussissait.

Lorsque l'année scolaire toucha à sa fin, Rose fut nommée major de la promotion 2017, toutes maisons confondues. Ses succès avaient permis à Gryffondor d'emporter la coupe des maisons. Pourtant, au fond d'elle, tout lui paraissait fade, factice, éloigné de sa nature indéterminée. Peut-être à cause de l'éloignement persistant d'Albus Potter qu'elle avait toujours considéré comme son meilleur ami? Albus préférait la compagnie de Scorpius à Poudlard et se montrait de plus en plus distant, lors des rares réunions familiales du clan Weasley.

Rose se voyait comme un coffre vide mais doté d'un double fond, inaccessible, au contenu mystérieux.

Les félicitations pour ses résultats lui étaient passées au-dessus de la tête. Les récompenses n'avaient pas eu le goût escompté. Personne ne se doutait de quoi que ce soit sauf Papy Arthur qui s'arrangeait toujours pour l'enlever aux conversations et l'emmener dans son atelier, sa caverne à trésors moldus, pour bricoler, ensorceler des objets hétéroclites mais surtout lui prêter une oreille attentive.

Chaque fois qu'elle mentionnait un sujet ou un nom lié à Poudlard, il tentait d'en savoir plus, de gratter la surface et de déterminer s'il pourrait semer une graine d'intérêt où l'amitié germerait et s'épanouirait. Mais il échouait et ressentait le désarroi de sa petite-fille.

La seconde année de scolarité à Poudlard se déroula à l'identique de la première: les meilleurs résultats, la satisfaction des exigences parentales, la participation à la classe préparatoire du club de duel, l'éloignement d'Albus Severus, quelques esquisses de camaraderie sans affect, un enfermement mental accru, perçu par ses camarades comme de l'indifférence, voire du mépris. Seule la séance de cinéma annuel et les débats passionnés sur les Moldus égayaient son quotidien.

La fois où ils avaient remis les pieds au cinéma de quartier, le projectionniste leur avait passé «Love Actually», une œuvre avec tout le gratin d'acteurs que comptait le Royaume-Uni.

Arthur Weasley avait adoré l'histoire et n'avait pas caché sa surprise en découvrant que certains acteurs du long-métrage ressemblaient à des sorciers qu'il avait connus. C'était le cas de Bill Nighty, Alan Rickman ou Emma Thompson qui figuraient au générique, lui rappelant Rufus Scrimgeour, Severus Rogue et la devineresse Sybille Trelawney.

La fillette avait été enchantée par le scénario, l'humour, les émotions et le nombre fou de destins croisés. Elle avait éprouvé une affection particulière pour Colin Firth. Le projectionniste lui avait avoué que nombre d'Anglaises avaient le béguin pour l'acteur populaire. Il lui avait conseillé une liste qualitative, parmi sa généreuse filmographie.

Rose avait été heureuse quelques heures. C'était avant le drame: le premier échec.

Depuis son entrée à Poudlard, la fille d'Hermione et Ron suivait les cours de Défense Contre Les Forces Du Mal prodigué par le professeur Finch-Fletchley. Justin était un contemporain de ses parents, issu de la maison Poufsouffle, ancien de l'Armée de Dumbledore et combattant à la bataille de Poudlard.

S'il n'était pas devenu Auror, il avait été confronté à l'horreur des combats alors qu'il n'était pas encore diplômé, titulaire de ses ASPIC. En compagnie de Harry Potter, il avait été à bonne école, question sortilèges d'attaque et de défense. Il fréquentait son ex-mentor de temps à autre. C'était un travailleur acharné, curieux, insatiable, d'une loyauté et d'une gentillesse exemplaires.

Il s'entendait à merveille avec tous les professeurs et les élèves mais son ami principal était Dennis Crivey, le professeur d'étude des Moldus. Les deux avaient souffert d'être des né-moldus, issus de parents sans pouvoir, persécutés lors du règne du mage noir.

Comme la totalité des enseignants, Justin était fier de ses élèves et tout particulièrement de Rose Granger-Weasley. Elle promettait d'être une sorcière exceptionnelle, avec un horizon ouvert sur de nombreuses carrières.

Un matin, tout l'effectif de troisième année se trouvait dans la salle d'entraînement. Les élèves lorgnaient sur une armoire étrange, dotée d'un miroir au tain passé, d'où s'échappaient des coups sourds, violents. Justin se souvint de son apprentissage avec feu Remus Lupin et demanda aux élèves, après les avoir salués, de former une colonne dans l'alignement de l'armoire.

D'emblée, Rose la détesta. Pas le meuble proprement dit mais sa glace au tain élimé. Elle lui rappelait le miroir du Risèd, présenté comme un objet magique, en apparence innocent mais en réalité dangereux. Justin les avait avertis que certaines personnes étaient devenues folles sous son emprise addictive, qu'elles avaient oublié toute leur existence en restant des jours entiers à contempler ce qu'elles prenaient pour leur avenir et qui n'était rien d'autre que le reflet de leurs désirs les plus profonds.

La démonstration avait suscité de la joie, de l'amusement, de la surprise, des rires. Rose n'avait rien vu dans le Risèd. Nul désir, nulle envie, nul reflet! Ses camarades l'avaient vue dans le miroir mais pas elle. Le miroir de l'armoire à Épouvantard suscitait le même genre de sensation.

Suivant une pulsion, elle se rangea avec les élèves de Serpentard, agglutinés au fond de la salle, peu désireux de révéler leurs peurs secrètes, leurs points de faiblesse. Albus fut surpris par le comportement de sa cousine.

Avant d'ouvrir la porte, Justin leur expliqua en détails ce qu'était cette créature magique, sa capacité terrifiante, le sort simple à mettre en œuvre et la pensée amusante à concrétiser en guise de parade. Toute la difficulté consistait à tourner la situation en ridicule. Puis, il ouvrit la porte.

Un à un, les enfants virent le monstre prendre la forme de leur plus grande frayeur, apparence ridiculisée avec un Riddikulus et l'image moqueuse associée.

Après un défilé de serpents, de Détraqueurs, d'araignées, de dragons et d'autres créatures issues du bestiaire de Norbert Dragonneau, Rose tenta d'imaginer ce que pouvait être sa plus grande peur et comment la ridiculiser. Elle n'imaginait pas de plus grande crainte que de perdre sa famille, surtout son Papy Arthur adoré et ses parents, bien sûr. Elle craignait cette perte bien plus que la vision de n'importe quelle bête, aussi effroyable soit-elle. À partir de cette supposition, comment ridiculiser la scène? En les ressuscitant? En faisant d'eux des Inferi, des zombies? Pas très drôle.

Par chance, Ian Fredericks, un garçon de sa maison, fut affligé de cette frayeur. L'Épouvantard prit la forme du cadavre d'une femme que Rose supposa être sa mère. Elle gisait dans une mare de sang.

Terrifié, il eut la force de lever sa baguette et de s'exclamer:

—Riddikulus!

Le sang se changea en vin rouge, le breuvage fila vers une barrique, le corps se releva, un gros verre à la main et réclama, totalement ivre, à être resservi pour finir de se saouler.

Les rires de l'assistance achevèrent de convaincre l'Épouvantard qu'il avait été confondu. Ce fut bientôt le tour de son cousin, Albus. Le monstre sans visage se mua en Saule Cogneur. Il commença à frapper de toutes ses forces à travers la classe, tentant de pulvériser le cadet des Potter.

Après avoir échappé aux tentatives d'écrasement, Albus reçut un coup à l'épaule. Décontenancé, il tira sa baguette et hurla:

—Riddikulus!

L'arbre vindicatif s'emmêla les branches, finit par s'assommer lui-même, força pour se dépêtrer et explosa en copeaux de bois torsadés.

Rose avança. Les morceaux de l'Épouvantard rampèrent pour se reformer, se rassembler et s'élever. Contre toute attente, elle ne vit aucun parent proche. La chose acheva sa transformation et devint le miroir du Risèd.

La pièce plongea dans l'obscurité et seul un faisceau lumineux, comme une poursuite de théâtre, éclaira la scène. La fillette faisait face au miroir et il était vide. Il ne renvoyait pas son reflet. Elle fut incapable d'esquisser le moindre mouvement.

—Ta baguette, Rose. La formule… proposa le professeur.

Elle mit un genou à terre.

—Rose? Rose, murmura Fredericks. Ben réagis!

Au lieu de lancer le sort, la fillette mit un second genou à terre. Des larmes coulèrent le long de ses joues.

Le professeur s'interposa entre elle et l'Épouvantard. Un terrifiant Basilic apparut, il lui lança le sortilège adéquat et l'ignoble serpent se mordit la queue, jusqu'à ce que sa bouche ait tout englouti, y compris la tête elle-même. La porte de l'armoire s'ouvrit et il contraignit la créature à regagner sa cachette prison.

Rose était en état de choc. Justin ordonna à Frederics de la confier aux bons soins de madame Pomfresh. Le soir venu, après avoir été gavée de sucreries chocolatées et de potion apaisante, la victime avait été autorisée à regagner la tour Gryffondor. Juste en chemin, elle avait croisé le professeur Crivey. Dennis avait eu l'information par Justin. Il avait voulu la rassurer.

—Rose?

—Professeur.

—Tu vas mieux?

—Oui.

—Tu veux en parler?

—Je n'y tiens pas.

—À ta convenance. Ne t'en fais pas. Sache juste que Harry Potter n'a pas réussi, la première fois. L'Épouvantard n'est pas si facile à déjouer.

—D'accord, Professeur. Maintenant que je sais à quoi il ressemble, je peux me préparer.

—Tout à fait! Excellente réaction, vraiment! Passe un bon week-end. N'oublie pas le devoir sur les automobiles…

—Merci. J'y pense. Bon week-end à vous également.

Ne pas s'en faire. Trouver une parade au vide. Plus facile à dire qu'à faire! Elle rejoignit la bibliothèque, s'installa à une table, prit un parchemin vierge et s'apprêta à écrire lorsqu'elle sentit le poids d'un regard. Un préfet l'observait avec insistance. Le préfet James Potter.

En voyant l'insigne sur sa cape, l'esprit de Rose l'associa au mot «escroquerie». Quel Billywig avait piqué la directrice de Poudlard, au moment de nommer un préfet Gryffondor responsable et impartial? Un gros Billywig!

—Alors, cousine, on raconte ses malheurs à Papy Arthur?

—C'est pas tes oignons!

—On tombe dans les pommes devant un miroir? Pas assez lustré pour être digne de ta beauté, pour refléter ton intelligence?

—Fiche-moi la paix!

—Je suis ton préfet, je dois m'assurer que tu ne risques rien. Alors? C'est quoi cette histoire de miroir?

—Ce n'est certainement pas à toi que je me confierai!

—Pas à mon frère non plus. Depuis sa romance avec Scorpius, tu n'existes plus.

Elle leva les yeux au ciel, soupira avec insistance et lui asséna:

—Tu sais que ta mère m'a appris son maléfice favori «Chauve-Furie» et qu'elle affirme que je le réussis à la perfection?

—Tu menaces ton préfet? Je vais devoir en rendre compte au préfet en chef. Dubois n'est plus là pour sauver ton petit derrière!

—Fais ce qu'il te plaît, James, du moment que tu le fais loin de moi. Tu n'as pas entraînement de Quidditch?

—Non.

—Dommage! Ça t'éviterait de recevoir des Cognards de ta propre équipe!

Et c'était vrai. James était si imbu de sa personne, si casse-pied que ses batteurs se trompaient parfois de cible. Qui plus est, depuis qu'il était capitaine, il avait pris la grosse tête et s'obstinait à exclure Rose à l'issue des sélections, quels que soient ses exploits.

Même si le Quidditch lui apportait quelques satisfactions à la poursuite, elle préférait les acrobaties aériennes en solo, sur son vieux Nimbus 2000. L'importun, faute d'arguments, finit par lâcher l'affaire. Elle put enfin s'adonner à l'une de ses activités favorites, lui procurant un peu de paix intérieure.

«Cher Papy Arthur,

J'espère que tes blessures guérissent vite. Je crois que tu n'aurais pas dû tester la voiture volante tout seul, à Halloween. Tu n'as réussi qu'à faire peur aux poules quand tu as «atterri» un peu fort sur le poulailler et à terroriser Mamie Molly qui n'arrivait pas à te désincarcérer de la tôle tordue.

Moi, ça va. Enfin, non, pas tout à fait. Je t'avais raconté la mésaventure du miroir du Risèd et tu m'avais conseillé de ne plus jamais poser les yeux dessus. J'ai bien obéi à ton conseil mais cela a recommencé. Pas comme j'avais imaginé. C'est l'Épouvantard, en cours de Défense Contre les Forces du Mal. Il s'est transformé en Risèd et je n'ai pas su quoi faire.

Pire, j'ai pleuré devant tout le monde et j'ai fini par tomber dans les pommes. Je ne sais pas comment m'y prendre pour le ridiculiser. Je croyais que j'aurais peur de voir mourir des gens que j'aime mais non pas du tout, c'est ce stupide miroir que j'ai vu, celui qui montre que je ne désire rien, que je suis vide, transparente. Je suis désemparée. Il faut réussir à vaincre l'Épouvantard pour avoir un Optimal.

Papa et Maman vont être très déçus.

Je vous embrasse.

Rose»

Quelques heures plus tard, la jeune fille rousse aux yeux bleus avait reçu une réponse:

«Ma Rose chérie,

Je vais mieux, je prends du Poussos deux fois par jour. Mamie Molly m'a confisqué mes clefs à mimolette pour m'empêcher de réparer la voiture volante. Je suis désolé, elle ne sera pas prête pour ton exposé en étude des Moldus.

Concernant la vilaine créature, je vais t'apprendre quelque chose.

Tu le sais déjà mais Harry, qui a détruit Celui-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom, a dû s'y reprendre à plusieurs reprises pour vaincre un Épouvantard qui se transformait en Détraqueur. Eh bien, ta grand-mère Mamie Molly, elle n'a jamais réussi à battre l'Épouvantard! Jamais!

Une fois, il y en avait un caché dans notre ancien quartier général et c'est un des membres de l'Ordre du Phénix, Maugrey Folœil l'Auror, qui a dû s'en occuper. Oui, notre Molly qui a réduit en mille morceaux la sorcière la plus méchante et la plus dangereuse, Bellatrix Lestrange.

Il semble que les plus grands sorciers, les plus doués, connaissent des difficultés avec cette fichue bestiole. Pour ridiculiser ce miroir, essaie de faire apparaître une image qui déclenche leurs rires. Tu m'as dit que les autres te voyaient un peu comme une grosse tête dans ta classe alors fais-la apparaître et gonfler jusqu'à éclater. Ou alors, fais-toi apparaître déguisée en reine d'Égypte, comme Cléopâtre, puisqu'ils te prennent pour la reine de la classe.

Il faut juste déclencher des rires et si tu pratiques l'autodérision, l'image fausse qu'ils ont de toi se dégonflera d'un coup, comme un ballon d'autruche moldu. Crois-moi.

Gros bisous.

Papy Arthur.

Post-scriptum: je vais enchanter une vieille ferrure de porte pour recréer une clé moldue à pipelette.»

Rose, rassérénée, s'était jurée de vaincre l'Épouvantard avant la fin de l'année.

Même si les BUSE parachevaient le premier cycle, chaque niveau scolaire était conclu par des épreuves finales, portant sur toutes les connaissances apprises au cours de l'année. Les résultats, mélangés au contrôle continu, conditionnaient le passage en classe supérieure. Le professeur Finch-Fletchley avait rassemblé une collection de créatures à identifier et à neutraliser, en plus des sortilèges d'attaque et de défense à accomplir. Rose avait reconnu l'armoire avec le miroir vieillot et usé. Justin ne pouvait pas passer outre.

Lorsque son tour fut venu, la créature se déforma pour devenir le Risèd. Rose s'était entraînée, préparée durant des heures mais face à la chose, elle sentit ses jambes flageoler, se dérober. Elle posa un genou à terre, puis le second. Elle leva sa baguette et déclama un timide:

—Riddikulus!

Bien que son esprit fut vidé de toute pensée, il dériva sur le film visionné avec Papy Arthur, au Noël dernier. Le cinéma de quartier avait projeté un long métrage sorti deux années plus tôt. Il s'agissait de «Wonder Woman».

Elle avait adoré le scénario, la kyrielle de personnages, les effets spéciaux et par-dessus tout, l'actrice, l'héroïne. Elle l'avait trouvée crédible, touchante et efficace. Papy Arthur avait juste noté que le méchant ressemblait au regretté Rémus Lupin.

À l'instant où elle allait perdre le combat, Rose s'imagina dans la peau de Diana Prince, vêtue du costume pour le moins osé de Wonder Woman. Elle apparut aux yeux des témoins en super-héroïne et déclencha une vague de rires incontrôlables. L'Épouvantard, en Wonder Woman rousse, fut effrayé par l'hystérie collective et partit se cacher dans l'armoire. Rose n'avait pas su maîtriser son impulsion et c'était cette folie qui avait fait basculer la situation. La peur l'avait motivée.

Elle obtint un «Optimal» et fut, une fois de plus, major de la promotion.

La quatrième année fila plus vite que les autres, comme si l'inverse d'un retourneur de temps avait été inventé et expérimenté. La cinquième année se profila et l'angoisse de Rose grimpa d'un cran. La raison? L'entretien pour sa carrière. Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle allait faire de sa vie. Au début de l'année, elle écrivit à son grand-père:

«Cher Papy Arthur,

Pour Noël, tu sais que mon cadeau préféré, c'est de voir un film avec toi. J'adore notre rituel.

Cependant, cette année, ma requête sera différente. Il faudrait que je parle de mon avenir, avec toi.

Après les vacances de Pâques, il y aura un entretien avec le directeur de ma maison, le professeur Londubat. Il paraît qu'on reçoit des brochures sur tous les métiers qu'on peut exercer après avoir obtenu des BUSE et les choix qu'on doit faire pour les ASPIC.

Je ne sais pas ce que je vais faire, Papy. Cela me terrorise. Je ne sais juste que travailler et avoir des bonnes notes à mes contrôles. Je ne peux pas devenir une joueuse aux Harpies de Holyhead, comme tata Ginny, car James m'empêche d'être sélectionnée, juste pour m'ennuyer.

Heureusement, il débarrasse le plancher à la fin de l'année. Je ne vais pas le regretter. Je préférerais être amie avec Albus, mais il m'a oubliée, depuis très longtemps.

Tu le sais, j'aime les Moldus, comme toi. J'aimerais faire quelque chose pour eux, un peu comme l'héroïne de notre film l'année dernière, «Sweet November», qui se met en quatre pour des inconnus alors qu'elle est mourante. Je ne me vois pas travailler au Ministère des relations avec les Moldus ou chez les Oubliators, pour effacer la mémoire. Avec Maman comme super cheffe, quelle horreur! Je ne pourrai pas faire un pas sans qu'elle vérifie tout.

En même temps, je ne me vois pas non plus travailler au magasin de farces et attrapes. Je suis archi nulle pour faire rire, de toutes les façons. Et puis, bosser avec tonton George, ça passerait mais Papa, même s'il est très gentil, des fois il est trop… enfin quoi… tu vois! Bref, je ne sais pas.

Tu sais que le miroir du Risèd ne me renvoie toujours pas de reflet? Je suis repassée devant, il n'y a pas longtemps. La Rose invisible: c'est mon surnom. Tu vois un peu le tableau? C'est nul. Toi, tu as toujours su que tu travaillerais au Ministère pour traquer les détournements d'objets moldus? Et Mamie Molly, qu'est-ce qu'elle voulait faire comme travail, si elle n'avait pas eu autant d'enfants dont il fallait s'occuper? Toi, tu avais un rêve que tes notes, tes résultats à Poudlard ne t'ont pas permis d'atteindre?

Qu'est-ce que j'aimerais savoir, être sûre de mes envies, comme tonton Charlie ou comme tonton George! Quand je pense à moi, j'ai l'impression que je suis comme une valise truquée pour tromper les Moldus: vide mais avec un double fond qui cache la Rose du futur. Sauf que je ne sais pas comment l'ouvrir.

Voilà, tu sais tout. J'ai hâte d'être à Noël.

Grosses pensées pour vous deux.

Rose.

Post-scriptum: Alfred s'est trouvé une amoureuse et refuse de travailler. Je crois qu'il veut fonder une famille avec Zouzou, une pie presque noire qu'il confond avec une femelle corbeau.»

La réponse d'Arthur avait tardé, comme si le nouvel oiseau messager s'était perdu en route ou comme si le patriarche avait éprouvé des difficultés à élaborer une réponse satisfaisante. Lorsque la missive était enfin arrivée au bout d'une semaine d'attente, Rose avait aussitôt détecté une anomalie. La manière de rouler le parchemin, le cachet de cire, tout était différent. Elle en avait eu la confirmation lorsqu'elle avait déroulé le support: elle n'avait pas reconnu l'écriture de son grand-père.

«Ma Rosinette adorée,

Ton grand-père s'est blessé avec la voiture volante. Elle est devenue folle lorsqu'il a voulu la sortir du poulailler. Cette maudite machine l'a percuté et écrasé. Ses mains et une partie de son corps sont bandés. Le médicomage lui a dit que c'était sérieux et qu'il en avait jusqu'à Noël, au moins, avant d'être guéri. Il ne pourra pas t'accompagner au cinéma, cette année.

Il m'a demandé de te répondre à sa place, surtout sur les questions que tu lui as posées.

Je vais commencer par moi, si tu veux bien. À Poudlard, je n'étais pas une mauvaise élève et je travaillais beaucoup pour avoir mes BUSE. Mais je n'étais pas une sorcière aussi douée que ta maman ou toi, ma chérie. Je suis tombée très vite amoureuse de ton grand-père car il n'y avait personne d'aussi gentil, d'aussi protecteur, d'aussi aimant que lui. Très vite, je n'ai imaginé ma vie qu'à ses côtés, avec une grande et joyeuse famille.

Mais si je ne l'avais pas rencontré, j'aurais aimé travailler dans le magasin de madame Guipure ou chez Gaichiffon. Peut-être que j'aurais eu mon propre magasin au bout d'un moment, avec une fabrique ensorcelée pour tricoter des pulls, des bonnets, des écharpes, des moufles, tout ce qui est bien utile dans le nord du Royaume-Uni pendant l'hiver.

Quant à ton grand-père, je pense que sa réponse ne va pas te surprendre. S'il n'était pas rentré au Ministère, il aurait aimé conduire un train moldu ou bien apprendre à faire voler un de leurs avions. Il ne rêvait pas de devenir Ministre de la magie comme son ami Kingsley ou devenir un grand Auror comme Harry.

Il a toujours été fasciné par les Moldus et s'il en avait eu la possibilité, les ASPIC et une école après, il aurait voulu adapter des inventions moldues au monde des sorciers. Toi, peut-être, tu deviendras celle qui inventera le cinéma sorcier? Qui sait…

Tu as encore du temps avant de choisir ce que tu voudras faire plus tard dans ta vie. Le plus important, c'est d'en faire quelque chose de beau. Nous t'embrassons très fort.

Mamie Molly et Papy Arthur.

Post-scriptum: nous te donnerons un gallion d'or pour ton Noël afin que tu puisses aller voir le film de ton choix.»

Au-delà de la douleur certaine éprouvée par son grand-père, ce qui choquait la fillette, c'est qu'il ait dévoilé le contenu de leurs échanges à sa grand-mère. Même si elle adorait Molly, elle avait la sensation qu'un secret avait été trahi et en voulait un peu à Papy Arthur. Elle ne sut que répondre et plongea dans son devoir d'étude sur les Moldus. Le sujet collait avec la lettre reçue de ses grands-parents: quelle invention moldue faudrait-il transposer dans le monde sorcier? Pourquoi? Et surtout, comment y parvenir?

Il lui sembla évident que le comment allait générer quelques notes «Troll» de la part du professeur. Le devoir était à rendre peu de temps avant Noël.

Elle décida de le parfaire et de trouver les sortilèges adéquats à utiliser pour réaliser son adaptation. Bien sûr, elle pensait au cinéma moldu, comme l'avait indiqué Mamie Molly.

Pour adapter tout le processus, il faudrait pouvoir transposer les systèmes de caméra enregistrant les images et les paroles, les ordinateurs et les projecteurs numériques. Le tout sans électricité! C'était une mission impossible.

Elle songea alors aux basiques du septième art, créés au dix-neuvième siècle alors que l'électricité n'était pas répandue. Les caméras exposaient les bobines de film grâce à une manivelle. Elles étaient actionnées à la main par un opérateur nommé «cameraman». Pour la projection, ce n'était pas un problème de générer une source lumineuse constante, ni d'empiler des objectifs de verre. Les projecteurs d'images fixes existaient depuis belle lurette et les gramophones restituaient le son.

L'idée consistait à créer un appareil capable de lire le tout de manière synchronisée. Elle esquissa le dessin d'une machine capable d'effectuer des Accio et des Repulso, pour faire bouger le film dans un sens ou dans l'autre, doublé d'un sortilège qui recopierait la piste magnétique sur un disque vierge de gramophone. Bien sûr, elle avait conscience que ce n'était que de la théorie et qu'il faudrait travailler avec les meilleurs artisans et les meilleurs enchanteurs pour parvenir à créer une machine capable d'un tel exploit. Et encore!

L'appareil ne serait en mesure de lire que des films anciens alors qu'en 2022, tout se passait d'ordinateur à ordinateur, sans même qu'un support matériel ne soit déplacé.

Son monde sorcier vivait comme au dix-neuvième siècle et s'éloignait de plus en plus des Moldus. Dans quelques années, le travail du professeur Crivey se complexifierait considérablement.

Elle posa sa plume et réfléchit. Elle ne pouvait pas se contenter d'un dessin. Il lui en fallait plus.

Chaque année, la tradition de Noël était respectée chez les Weasley. Molly et Arthur accueillaient tous les enfants, les conjoints et les petits-enfants, ce qui faisait un beau tableau de famille sous la tente dressée à l'extérieur du Terrier, pour l'occasion. Afin que les convives ne meurent pas de froid, des braseros éternels brûlaient aux quatre coins de l'immense tablée abritée dans le jardin.

Étant donné les dimensions de la famille, Molly ne pouvait plus organiser des repas pantagruéliques sans aide. Avec autant d'invités, tous les adultes apportaient des victuailles, des boissons et participaient à l'organisation. Chacun contribuait à son tour pour mettre ou débarrasser la table, préparer les plats. Tout se passait à la bonne franquette, sans cérémonial.

Par contre, le soir du réveillon, Molly utilisait toujours la belle vaisselle et les belles nappes. Elle choisit d'envoyer Rose au grenier pour ramener un coffre contenant la panoplie complète pour la soirée du 24 décembre.

La jeune fille se rendit au sommet du Terrier. La porte grinça, n'ayant pas été poussée depuis des lustres. Le lieu n'était pas très éclairé par la lumière du jour et elle sortit sa baguette pour ajouter quelques lux bienvenus. Le sort Lumos (maxima) était l'un des rares permis aux sorciers n'ayant pas atteint l'âge légal de 17 ans.

Elle fureta un peu dans le capharnaüm poussiéreux jusqu'à ce qu'elle déniche le coffre réclamé. Logé sous des étagères remplies de tout un fatras, il avait été rentré au chausse-pied. En tirant vers elle, elle fit tomber de vieux objets par terre.

Un sac s'ouvrit et relâcha un vieux grimoire. Elle s'en saisit avec précautions, l'ouvrit et reconnut l'écriture de sa mère. Elle fouilla dans le sac et ressortit une veste, un pull, une tenue de cérémonie.

—Qu'est-ce que c'est, tout ça?

Elle rouvrit le grimoire et avisa les dates inscrites de manière irrégulière. C'était un journal de bord, daté de 1997 à 1998. Elle calcula mentalement et comprit qu'il s'agissait de toute l'histoire de la fuite à trois, ses parents avec Harry, lorsqu'ils avaient échappé aux Mangemorts et à leur abominable chef Dont-on-ne-prononce-pas-le-nom.

Incapable de se réfréner, elle plongea dans la lecture. Peu à peu, elle découvrit l'effroyable chasse aux Horcruxes, les blessures, les déchirures, les retrouvailles, la victoire finale. Elle prit la mesure de ce que le trio avait accompli pour toute la communauté sorcière. Cette dernière avait payé un lourd tribut en contrepartie.

La jeune fille chercha un autre contenant et dégota un large sac de toile, dépourvu de sortilège d'extension. Elle fouilla dans la bourse ayant appartenu à sa mère et sentit plusieurs objets sous ses doigts dont un tissu épais et imperméabilisé. Elle l'authentifia comme le pan d'une toile de tente.

Elle extirpa plusieurs flacons ayant contenu des potions: essence de Dictame, Polynectar vierge, Amortentia, Tue-loup. Il y avait aussi plusieurs livres dont les contes de Beedle le barde qu'elle connaissait par cœur.

—Et si je partais à la découverte du pays? Papa et Maman ont dû en voir des tas de coins magnifiques, durant leur fuite. C'est vrai, quoi! J'ai passé ma vie entière entre Poudlard, le chemin de Traverse et le Terrier. Le monde moldu m'est totalement inconnu, hormis le vieux cinéma de quartier de Londres. Oui, mais il faudrait que je mette un minimum d'argent de côté. Cela m'impliquerait de tout quitter, juste après l'obtention de mes BUSE. Je n'aurais que seize ans et aucune possibilité d'utiliser la magie. Je n'aurais pas non plus le permis de transplanage, bien utile. Quant à louper Poudlard, échapper aux ASPIC, je rêve sûrement un peu trop. Si seulement j'étais juste un peu plus âgée…

Elle considéra le sac à main de sa mère, poussiéreux, couvert de toiles d'araignées: Hermione l'avait sûrement oublié depuis des années. Il ne renfermait rien de précieux, hormis le grimoire. Après tout, il contenait des informations cruciales sur la méthode utilisée par Voldemort pour devenir quasi invincible. Elle ne pouvait pas prendre le risque qu'il tombe entre de mauvaises mains en l'emmenant avec elle (un vol de sac était vite arrivé).

Elle ne pouvait pas non plus le laisser en évidence, au risque qu'il tombe sous les yeux de ses cousins ou ses cousines, notamment les Potter. Entre l'insupportable James, fier-à-bras, prompt à dégainer sa baguette et Albus, Serpentard toujours acoquiné avec Scorpius le fils de Mangemort, soupçonné à un moment donné d'être l'enfant de Vous-Savez-Qui, c'était trop dangereux. Elle tourna la tête, à la recherche d'une cachette sûre. Elle farfouilla durant de longues minutes, en quête d'un objet assez gros pour dissimuler le journal, pas assez précieux pour être ressorti à maintes reprises et pas assez détérioré pour être jeté sans hésitation. Elle lorgna par la lucarne: le jour déclinant, Mamie Molly allait se demander où elle était passée. C'est alors qu'elle sut où cacher le grimoire.

Le 26 décembre, en début d'après-midi, sous le regard attendri de son grand-père, Rose entra dans la cheminée familiale du Terrier, une bonne poignée de poudre de Cheminette en main.

—Tu te rappelles bien du chemin, ma chérie?

—Oui, Papy. Ne t'en fais pas.

—J'aurais tellement aimé t'accompagner. Notre petit rituel va me manquer.

—Ce n'est que partie remise. L'année prochaine, tu seras en forme et tu viendras. Sauf si tu embêtes la Ford Anglia.

—Oh non! Cela ne risque plus, car je vais m'en débarrasser.

Elle s'offusqua:

—Pourquoi? Si tu veux, je la réparerai. J'apprendrai la mécanique avec les Moldus et puis j'irai à Beauxbâtons pour apprendre les sorts. Il paraît qu'ils ont le meilleur professeur d'enchantements d'objets. C'est une tradition française. D'ailleurs, c'est avec eux que le grand-père de Victoire, Dominique et Louis a appris pour enchanter ses meubles en bois.

—Vraiment?

—Oui, ne t'inquiète pas. Je la réparerai.

—D'accord, ma chérie.

Elle soupira. Elle ne s'était pas cassée la tête à faire rentrer l'épais grimoire dans la doublure du tapis de coffre de la Ford pour rien. Elle déclama:

—Le Chaudron Baveur!

Elle jeta la poudre et disparut dans un déluge de flammes vertes. Quelques minutes après avoir quitté la taverne, elle se présenta devant l'entrée du Kino, le cinéma de quartier où elle et Arthur avaient leur rendez-vous annuel.

L'établissement jouait quatre films mais ne possédait qu'une seule salle d'une centaine de places. Il y avait deux projections par jour: une à 14h00 et une autre à 19h00. À raison de quatre jours d'ouverture par semaine, les quatre films étaient projetés deux fois, aux deux horaires différents. Ainsi, il y avait moyen de contenter tous les spectateurs.

Le projectionniste, un vieux passionné d'au moins 80ans, assumait tous les rôles et arrondissait ainsi sa maigre retraite.

Rose, toujours polie, le salua:

—Bonjour, monsieur Dickinson.

—Bonjour, Rose. Je me demandais quand tu viendrais. Mais… tu es seule? Où est ton grand-père?

—Il est blessé. Accident de voiture.

—Oh! Il est hors de danger?

—Oui. Il lui reste quelques bandages, mais il est tiré d'affaire.

—Tant mieux, tant mieux! Alors, tu veux ta place?

—Oui, s'il vous plaît.

Elle tendit l'argent moldu troqué contre son gallion.

—Cela te fera quatre livres sterling. Pour le prix de cinq, tu peux avoir une boisson ou un paquet de pop-corn en plus.

—Non, je vous remercie, c'est gentil. Je ne peux plus rien avaler avec tout ce que ma famille a cuisiné.

Il se tapa sur la bedaine et avoua:

—J'en sais quelque chose. Ces fêtes de fin d'année sont terribles. Voilà ton ticket. Tu connais ce film?

—Pas du tout.

—Alors, si tu aimes les aventures spectaculaires et la magie des effets spéciaux, tu vas être gâtée.

—Merci, fit-elle en prenant le billet.

Elle découvrit le titre du long-métrage: «Docteur Strange». Elle franchit la porte, un petit couloir au sol couvert de dalles en plastique et au mur masqué par de vieilles affiches. Elle s'arrêta sur celle de King'sman: il y avait cet acteur qu'elle avait adoré dans «Love Actually», Colin Firth. Elle poursuivit et entra dans la salle aux sièges de velours rouge et aux tentures noires. Elle conta le nombre de spectateurs: sept.

Une bande de six adolescents, à peine plus âgés qu'elle. Au premier rang, il y avait un homme seul, engoncé dans son siège, picorant dans sa boîte de pop-corn. Rose s'installa et patienta. Quelques minutes plus tard, la salle fut plongée dans l'obscurité. La porte de secours s'ouvrit et une ombre se faufila en douce. Un resquilleur. Le film débuta peu après quelques publicités pour des commerces locaux.

Lorsque le générique eut défilé et que la lumière fut revenue, Rose était chamboulée. D'abord, parce que dans son cœur d'adolescente émotive, l'intrigant Benedict Cumberbatch venait de détrôner Colin Firth. Elle lui trouvait un charme, un charisme et un magnétisme absolument délirants. Ensuite, son histoire l'avait touchée.

C'était un homme au sommet de son art, arrogant, qui tombait tout en bas. Il avait eu la force de se relever, de tout découvrir et de tout apprendre d'un autre monde. Mieux, il en était devenu le chantre. Le Sorcier Suprême. Certes, il possédait un anneau bizarre au lieu d'une excellente baguette de chez Ollivander et sans anneau, il n'était plus capable du moindre sortilège alors que Rose, même sans baguette, pouvait générer de la magie mal maîtrisée.

Mais, en dépit de ces différences, elle se sentait envahie par ce film. Il lui parlait.

Alors que son esprit errait, des clameurs la ramenèrent à la réalité. Monsieur Dickinson, entré dans la salle, réclamait son billet à l'individu encapuchonné. L'oiseau en question n'en avait pas car il avait fraudé. Il y avait bien trop peu de spectateurs pour gruger le vieux projectionniste.

L'inconnu se leva avec brutalité et bouscula le vieil homme. Celui-ci tomba à la renverse et sa tête émit un bruit sourd. La brute épaisse prit la fuite par la sortie de secours. Les six jeunes, offusqués, se lancèrent à sa poursuite.

Monsieur Dickinson, tombé à terre, ne semblait pas en mesure de se relever. Rose se rua sur lui. Il était blême, les yeux révulsés. Du sang coulait derrière son crâne.

L'homme solitaire restait les bras ballants. Rose ordonna:

—Ne restez pas là à ne rien faire! Appelez les secours! Vite!

Tandis que Rose tentait d'obtenir une réaction de monsieur Dickinson, l'homme fouilla dans sa poche, sortit son portable et grimaça:

—Cela ne marche pas!

—Évidemment! Sortez de la salle! Le réseau ne passe pas! Les murs sont trop épais!

Ce n'était pas totalement faux mais le bonhomme ne parviendrait jamais à faire fonctionner son smartphone ultra moderne avec la sorcière à un mètre de lui. Il obéit et ressortit par le couloir et l'entrée du cinéma. Il appela et promit d'attendre les secours.

Rose palpa la gorge de monsieur Dickinson, à la recherche de son pouls. Il était à peine perceptible. Elle défit son col de chemise pour l'aider à respirer. Le vieillard murmura:

—Mou… mou… rir.

—Oh non! Vous n'allez pas mourir, Monsieur. Votre heure n'est pas venue. Les secours sont en route!

—Trop… trop… tard.

—Non! Non… certainement pas.

Elle tira sa baguette de sa poche intérieure. Elle savait. Elle devrait en répondre devant le tribunal. Elle s'en moquait!

«Non-assistance à personne en danger, comme disent les Moldus!»

Elle pointa la nuque de l'homme et murmura:

—Episkey.

Un léger craquement se produisit. Elle balaya la poitrine de l'homme, sans cesser de psalmodier:

—Vulnera Sanentur. Vulnera Sanentur.

Elle poursuivit jusqu'à ce qu'une lueur d'énergie anime les yeux de l'homme allongé au sol. Ses membres s'agitèrent. Rose tempéra:

—Restez tranquille. Le fraudeur vous a bousculé et blessé. Je pense que vous avez fait une crise cardiaque, mais j'ai quelques talents pour soigner.

—Avec… une baguette? interrogea-t-il.

—Baguette, amulette, bague magique, anneau du Docteur Strange, peu importe, monsieur Dickinson.

—Ton intervention va te valoir des ennuis avec le Magenmagot, jeune fille.

—Comment? Vous êtes…

—Un Cracmol? Oui. Tu ferais bien de cacher cette baguette.

—Oui, oui, fit-elle en la dissimulant en toute hâte.

—Tu n'as pas l'âge, je me trompe?

—Non. Je n'ai que 15 ans. Mais vous étiez en train de mourir. Vous n'auriez pas tenu jusqu'à l'arrivée des secours. Le Magenmagot…

—… se moque d'un vieux Cracmol dissimulé dans un cinéma de quartier, Rose. Tu ferais mieux d'y aller avant l'arrivée de l'ambulance. Je dirais que tu as fait un massage cardiaque.

—Oh… oui, bonne idée.

—File!

Elle se redressa, considéra l'état de l'homme et quitta la salle, satisfaite de son intervention. Alors qu'elle se retrouvait dans la rue, elle entendit la sirène des secours dans la rue perpendiculaire. Monsieur Dickinson était sain et sauf.

Elle se mit à marcher sans réfléchir, sans savoir où elle allait vraiment. Elle tomba sur un attroupement de badauds et s'approcha. Une voiture de police était arrêtée sur le bas-côté. Les policiers embarquaient, sous les applaudissements de la foule, un type en sweat-shirt noir avec une capuche. Lorsqu'elle reconnut les jeunes gens du cinéma, elle sut qu'ils avaient réussi à rattraper le contrevenant, l'agresseur de monsieur Dickinson. Ils l'avaient maîtrisé.

Un Bobby prenait leurs témoignages en note. Il y avait donc une justice! Grâce à leur action civique, sorcière et moldue. Ensemble.

Ron et Hermione étaient verts de rage. La lettre virulente du Ministère de la Magie était parvenue au Terrier quelques minutes après le retour de leur fille. La missive au format Gueulante reprenait son identité, son âge, les sortilèges énoncés et rappelait les articles de la loi sorcière. Au terme, elle fixait une convocation au tribunal le 27 décembre, soit le lendemain. À croire que le Département de la Justice n'avait rien d'autre à faire.

De ses deux parents, c'était Hermione la plus furieuse et la plus démonstrative. Elle estimait que son image de Première Dame de la communauté serait écornée par l'action transgressive et irréfléchie de Rose. Le motif impérieux ne semblait pas entrer en ligne de compte dans la diatribe de sa mère.

—J'aurais dû laisser mourir monsieur Dickinson? Un Cracmol?

—Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, Rose! Ne commence pas à détourner mes propos à ton compte!

—Ah bon? Donc, je devais le laisser mourir.

—Tu ne sais pas si les secours moldus ne l'auraient pas réanimé.

—Effectivement, je n'en sais rien. Toi non plus. Mais moi, tu vois, jouer aux jeux de hasard avec l'existence de personnes ne fait pas partie de mon travail. Je préfère m'en remettre à ma baguette et agir!

—Rose, tu me casses les pieds! Cesse tout de suite de prendre ce ton moralisateur et condescendant! Tu n'as aucune idée de ce que je fais, de mes responsabilités!

—Justement! Je m'en contrefiche, de ton travail au Ministère. Je n'ai ni l'intention d'y mettre un orteil un jour, ni même l'intention de retourner à Poudlard un jour au cas où ton nom serait sali par mon attitude!

La déclaration fit l'effet d'une bombe dans la famille. Arthur baissa les yeux, comme s'il avait pressenti l'affrontement. Seul Harry conserva son calme.

—Quoi? Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle lubie?

—JE NE VEUX PAS RETOURNER À POUDLARD!

—Rose, commença Ron, demeuré silencieux jusque-là, à défaut d'être stoïque.

—Quoi, Papa? Tu vas me dire de faire ce que tu n'as pas fait?

—C'était une autre époque. Tu sais bien que nous n'avions pas le choix.

—Justement! Autre époque. J'ai le choix. Et le mien, c'est de stopper toute cette… mascarade! J'en ai assez de Poudlard, de ses apprentissages qui ne servent à rien, à personne, à part nous préparer à l'arrivée hypothétique d'un nouveau mage noir. Je ne veux pas de cette vie, renfermée, hors du monde, hors de la réalité.

—Rose, reprit Hermione sur un ton de va-t-en-guerre, tu iras à Poudlard, tu passeras tes BUSE, tes ASPIC et tu intégreras le Ministère à de hautes fonctions. Personne ne comprendrait qu'il n'en soit pas ainsi avec tes notes, tes appréciations, tes résultats et ton…

—… mon ascendance? C'est ce que tu voulais dire? Dois-je te rappeler que j'ai deux grands-parents moldus qui méritent de l'attention?

—Qu'est-ce que…

—Tu m'as très bien comprise, Maman! S'il est, hélas, un peu tard et compliqué de suivre une école moldue pour devenir dentiste, comme eux, j'ai l'intention de m'intégrer aux Moldus et de devenir leur égale.

—Mais nous sommes…

—Quoi? Supérieurs? En quoi?

—Ron! Dis quelque chose, supplia Hermione, acculée dans les cordes du ring choisi comme média de communication avec leur fille.

Son mari demeura interdit, sous le coup de massue asséné par leur enfant. Harry prit la parole avec douceur:

—Si cela ne vous dérange pas, j'aimerais avoir une petite discussion privée avec ma nièce. Rose, tu es d'accord? Tu veux bien sortir dehors avec moi?

—Oui, accepta-t-elle, les joues écarlates.

La jeune adolescente enfila une veste, un bonnet et des gants. Elle suivit son oncle jusqu'au poulailler, truffé de gnomes de jardin. C'était une véritable invasion.

Harry sortit sa baguette, celle qu'il avait subtilisée à Drago Malefoy et utilisée pour vaincre le Seigneur des Ténèbres. Il arrosa les gnomes de quelques Repulso informulés.

—C'est un peu mieux comme ça. L'entretien du Terrier souffre de l'âge avancé de tes grands-parents.

—Papy Arthur est bien handicapé par cet accident.

—Oui, c'est certain. Mais tout le monde vieillit. Rose…

—Mon oncle?

—J'ai la sensation que les choses que tu as dites, ont été gardées un peu trop longtemps en toi.

—Vraiment? ironisa-t-elle.

—Eh bien… À ton âge, ma colère était à son paroxysme. La cinquième année à Poudlard fut horrible. La plus terrible, pour moi. Au début de l'année, j'avais utilisé un Patronus pour nous sauver, mon cousin Dudley et moi. J'avais été convoqué au Magenmagot. Albus Dumbledore était venu me défendre, mais il m'avait ignoré toute l'année. Tout le monde me traitait de menteur. Une sale année, oui. Je hurlais sur les gens que j'aimais le plus.

—C'était à cause du lien que tu avais avec Lui, n'est-ce pas? Le lien créé quand tu étais bébé?

—Oui, c'était sa colère qui transpirait en moi. Cela occupait tellement mon esprit que je n'avais plus le contrôle sur ma propre vie, sur ce que je désirais devenir. Tu sais, j'ai décidé de devenir Auror quelques heures à peine avant l'entretien avec le professeur McGonagall. Il y avait Dolorès Ombrage dans la pièce. Il y a eu un affrontement verbal entre cette harpie et ta directrice. C'était quelque chose! Mais je m'égare un peu. En septième année, nous avons dû fuir. Il fallait lui échapper. Nous n'avions pas le choix. Hermione et Ron m'ont accompagné, car ils auraient été les premiers visés et assassinés.

—C'est surtout que tu n'aurais pas trouvé et détruit les Horcruxes sans leur aide…

—C'est certain…

Il tourna la tête vers elle et la dévisagea.

—Dis donc…

—J'ai mes sources.

—Hum… Je vois ça. Ce que je veux te dire, Rose, c'est juste d'attendre, de ne pas te précipiter.

—Je veux aider les Moldus.

—Ça, j'ai compris. Cela justifie ton geste noble, pur. Le Magenmagot, j'y suis passé, autrefois. Mais cette fois-ci, il sera plus tolérant, ne t'en fais pas.

—Je ne m'en fais pas. Au contraire! Si on me punit et on me met en prison, j'en serai encore plus fière!

Harry sourit. Rose n'avait pas mis les pieds chez Gryffondor par hasard.

—Ta révolte, je la comprends. Crois-moi, je suis peut-être le mieux placé. Ton désir d'affronter l'autorité, de la surpasser aussi. Tu sais, d'ailleurs, c'est une des raisons pour lesquelles j'ai failli me retrouver chez Serpentard.

—Moi aussi.

—Vraiment?

Il était intrigué par cet aveu.

—Comme toi, j'ai souhaité aller chez Gryffondor. Au final, peu importe la maison.

—C'est vrai. Je suis Commandant des Aurors. Dans mes équipes, il y a des personnes qui viennent des quatre maisons. Mon adjoint est un Serpentard que j'apprécie beaucoup.

—Je vois.

—Je te le répète, Rose: je comprends ta colère et l'envie de tout envoyer promener. J'ai éprouvé cela. Tu as peur pour ton avenir. Quinze ans, c'est trop tôt pour savoir ce que l'on va devenir. D'où l'importance de pouvoir choisir.

—Mon choix, c'est de faire quelque chose d'utile avec les Moldus qui n'ont pas la chance de bénéficier de notre magie.

—C'est possible, à condition que notre monde reste secret. Certains Moldus comprendraient mais la majeure partie nous rejetterait. J'ai été élevé par des Moldus…

—Je sais. Mon idée, c'est d'être parmi eux sans qu'il sache qui je suis. Jamais. Mais que je les aide. Même à leur insu. Sinon, à quoi servent ces pouvoirs, hein? De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités.

—C'est vrai. Écoute-moi. Poursuis Poudlard jusqu'à tes ASPIC, obtiens ton permis de transplanage. Prends les options comme si tu voulais devenir médicomage. C'est l'une des filières les plus difficiles, la plus complète, la plus exigeante. Ainsi, tu seras nantie de tous les outils nécessaires pour mener ta tâche à bien.

—Je connais quelques sortilèges pour soigner.

—C'est ce que j'ai compris lorsque la Beuglante du Ministère s'est exprimée. Tu es très douée, Rose. Tu sais, rien ne t'empêche de devenir médecin chez les Moldus. Même si les embûches seront nombreuses. Je n'ai jamais été bon en Occlumancie ou en Legilimancie mais je sens que tu es proche du point de rupture avec tes parents. Je les connais un peu, je crois qu'ils n'avaient pas imaginé une Rose comme toi. Ta mère… eh bien… a voulu agir en Ministre de la magie en guerre et ton père… ma foi… Ron sera toujours Ron. Devoir trancher, jouer de l'autorité n'a jamais été son fort mais n'oublie pas que c'est un Gryffondor. Si, le jour où tu auras pris ta décision, il approuve ton choix, il aura le courage de te défendre et il restera à ton écoute, comme Arthur.

—Papy…

—Je me doute que depuis quelques années, il est ton confident, ton unique confident. Réfléchis, Rose. Plus tu arriveras dans le monde moldu armée de connaissances, de talents sorciers, plus tu auras de chances, de possibilités de les aider.

Elle leva ses yeux bleus vers son oncle et inspira longuement.

—D'accord.

—Bien. Tu me diras comment tu as su pour les Horcruxes?

—Tu as bien dit que tu n'étais pas doué en Legilimancie?

—C'est vrai.

—Dommage pour toi!

Elle s'éloigna et marcha un peu sur le chemin serpentant entre les champs labourés et nus. Elle voulait réfléchir. Harry avait l'art de tempérer et d'amener la réflexion.

Victor O'Neil, beau brun dans la trentaine, les yeux noirs, un physique d'Hercule engoncé dans un costume deux pièces bon marché, filtrait l'entrée du journal «Empire», le magazine de cinéma le plus vendu au Royaume-Uni.

Juste avant de présenter son sac-bourse, Rose murmura:

—Repello Moldum. Sine Magicum Faciem.

Elle s'approcha du ténébreux vigile qui lui adressa un clin d'œil:

—Bonjour, mademoiselle Granger. Veuillez poser le contenu de votre sac sur la table, s'il vous plaît.

Elle le vida d'un trait. Il y avait un rouge à lèvres pompier, une brosse à cheveux, un vieux Nokia 3310, les clés de son Austin thermique, le sésame de son studio, sa carte bancaire et son passeport.

—Je suis désolé. Le règlement.

—Aucun souci, Victor. La sécurité prime sur tout.

Tandis qu'elle remettait tous ses effets personnels dans le sac, il poursuivit:

—Alors, ce voyage à Los Angeles?

—Les Oscars, c'est un événement fantastique! J'ai commencé de chouettes papiers et j'ai pris des photos d'enfer. J'espère que le tirage va bondir.

—Et cette promotion, c'est pour bientôt?

—C'est dans l'air, mais je ne dis rien. C'est sur le bureau du rédac-chef. Je croise les doigts. Et vous?

—Moi? J'attends de pied ferme le terroriste qui essaiera de nous attaquer. Je m'entraîne chaque soir. Tir au pistolet rapproché, à distance, karaté, aïkido, full-contact.

—Vous avez raison. Vigilance constante!

—J'adore ce slogan! Ça fait agence de sécurité. Ou titre de bouquin, avec un petit côté mystérieux.

—J'adore les mystères, susurra-t-elle, le laissant en plan.

Elle salua quelques collègues et rejoignit son bureau. Elle s'installa derrière son ordinateur, murmura un sort spécifique pour que sa magie se mette en veilleuse et démarra la machine. Quelques minutes plus tard, alors qu'elle rédigeait son papier sur le dernier Woody Allen, un chef-d'œuvre selon elle, une alerte info tomba sur son écran. Un braquage de banque avec une prise d'otages.

Elle se leva et fila en douce aux toilettes, munie de la bourse «héritée» de sa mère. Elle s'enferma dans la cabine et marmonna:

—DUPLICI FUNDO.1

Elle plongea la main dans la besace et extirpa un costume vert et argent, une commande spéciale fabriquée chez Madame Guipure, ainsi que deux baguettes magiques achetées chez Ollivander. L'une était en saule, avec un cœur en crin de licorne, l'autre était en prunellier avec une plume de Phénix. Les deux ne mesuraient pas plus de vingt centimètres, étaient de nature inflexible et se dissimulaient dans la doublure des avant-bras. Elle enfila le costume en une fraction de seconde. Désormais, elle n'était plus l'invisible Rose. Elle était Wonder Witch.

Elle jeta un œil dans le miroir, réajusta son masque et transplana.

1Double fond.

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