DO THE HIPPOGRIFF
D'après la chanson «Do the hippogriff» des Weird Sisters disponible sur Youtube:
https/watch?v=9tNUAumvfzg
À l'aune de la genèse du plus fabuleux tube musical du monde sorcier, il convient de découvrir les paroles de cette chanson. Elles sont essentielles au récit. Les voici dans leur version originale que vous ne manquerez pas de comprendre sans recourir à votre baguette magique…
Runnin' like a hairy troll
Learnin' to rock and roll
Spinnin' 'round like a crazy elf
Dancin' by himself
Boogie down like a unicorn
And no stoppin' till the break of dawn
Put your hands up in the air
Like an ogre, just don't care
Can you dance like a hippogriff?
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Flyin' off from a cliff
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Swoopin' down, to the ground
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Wheel around and around and around
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Groove around like a scary ghost
Spooking himself the most
Shake your booty like a boggart in pain
Again and again and again
Get it on like an angry specter
Who's definitely out to get ya
Tap your feet like a leprechaun
Get it on, get it on!
Can you dance like a hippogriff?
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Flyin' off from a cliff
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Swoopin' down, to the ground
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Wheel around and around and around
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Yeah, yeah, yeah!
Oh, come on!
Ooh, you gotta move it!
Gotta move it like a creature
Creature of the night!
Yeah that's right!
A creature of the night!
OWell do ya feel alright?
Yeah, do ya feel alright?
Can you dance like a hippogriff?
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Flyin' off from a cliff
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Swoopin' down, to the ground
Ma ma ma ma ma ma ma ma ma
Wheel around and around and around
C'mon!
C'mon!
Yeah, can you dance like a hippogriff?
Laissez-moi vous présenter les membres des Bizarr' Sisters, même si vous avez leurs posters dans vos chambres, à l'instar de Ginny Weasley et si vous avez mieux retenu leurs biographies respectives que l'Histoire de Poudlard.
Les Bizarr' Sisters:
Heathcote Barbary
Guitariste rythmique
Kirley Duke
Guitariste
Merton Graves
Violoncelliste
Gédéon Miette
Joueur de biniou, parolier
Orsino Thruston
Batteur
Donaghan Tremlett
Bassiste
Myron Wagtail
Chanteur
Herman Wintringham
Joueur de luth
Et à présent, que le show commence!
—LUMOS! SONORUS!
Le professeur Flitwick, chef de la chorale de Poudlard et mélomane averti, monta sur scène. Les dernières mesures de la valse ouvrant le bal de Noël s'achevèrent. Il s'éclaircit la voix et déclama:
—Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît! Désolé… mesdames et messieurs… chut… chut… Pour la première fois à Poudlard, en live, veuillez accueillir… les Bizarr' Sisters!
Une vague d'acclamations s'éleva sous la voûte glacée et décorée avec magnificence de la Grande Salle. L'orateur se tourna vers une poursuite enchantée, leva sa baguette magique et s'exclama:
—LUMOS!
Le public se déchaîna de plus belle, trépigna, exulta. Le rideau se leva et Myron Wagtail, le charismatique chanteur leader du groupe, exhorta la foule d'élèves des trois écoles à manifester son désir de vraie musique. Les enjeux du Tournoi des Trois Sorciers furent passés à la trappe et l'hystérie gagna les représentants de Beauxbâtons, Durmstraиg et Poudlard. Le directeur de Serdaigle fut éjecté de la scène, porté à bouts de bras par la foule compacte et relégué à la périphérie. Les notes emplirent l'école pluriséculaire et les paroles fusèrent comme une libération:
—Runnin' like a hairy troll,
Learnin' to rock and roll…
Le groupe se donna corps et âme dans l'interprétation de «Do the hippogriff», leur dernier succès passant au moins deux fois par jour sur R.I.T.M (Radio Indépendante à Transmission Magique). Hermione Granger et Victor Krum, le couple phare de la soirée, se déhanchèrent comme des victimes d'un sort Tarentallegra, sans se douter une seule seconde que cette chanson avait failli ne jamais voir le jour.
L'unique serveur du restaurant chinois implanté dans Soho lorgnait du côté de la table 7. Les deux derniers clients avaient achevé leur repas depuis une bonne demi-heure, leur table avait été débarrassée, ils avaient avalé leur café et leur pseudo saké. Cependant, ils demeuraient rivés à leur place comme des grains de riz gluant.
La cause? Une discussion à bâtons rompus autour de la nappe en papier, griffonnée à l'encre et à la plume, entrecoupée de coups de baguettes chinoises sur la table, en rythme, assénés par l'un des deux hommes. L'autre énergumène commettait d'étranges sons avec sa bouche. Dong, l'employé, tenta une approche et leur demanda, quelque peu troublé, dans un anglais parfait:
—Désirez-vous… autre chose, Messieurs?
Il ressentit une crampe d'inquiétude au creux de l'estomac. Les clients, des musiciens assurément, avaient dessiné des portées musicales et les avaient garnies de notes, des croches, simples et doubles. Les accords s'étaient ajustés sur les lignes sans que la plume ne touche le papier. Des notes mouvantes, animées? C'était absurde; il avait eu la berlue.
Tout de même… Ces deux oiseaux différaient des autres habitants du coin et pourtant, des originaux, ce quartier n'en manquait pas.
L'interruption saugrenue tira les deux convives de leur rêve éveillé. Le plus chevelu répondit:
—Non, merci. Combien vous doit-on?
—Vingt-sept livres, fit Dong.
Il tendit une soucoupe en plastique avec l'addition épinglée. L'homme aux baguettes plongea la main dans la poche droite de sa veste et en ressortit une poignée de gallions en or. Les yeux du serveur s'écarquillèrent, son rythme cardiaque tripla et il fut à deux doigts de la défaillance ultime.
—Orsino! Pas de ça.
—Désolé. Attends…
Il fouilla la poche gauche et exhiba une liasse de billets de cent livres. Il tira un papier, l'examina sur toutes ses coutures et le tendit au préposé. L'Asiatique se dirigea vers la caisse pour faire la monnaie.
—Étranges, ces Moldus, Donaghan, tu ne trouves pas? Fabriquer ces petits papiers au lieu d'utiliser de l'or pour payer.
—Oui. Ils ne cesseront jamais de m'étonner.
—Hum… Tu crois que je devrais l'oublietter?
De sa manche, il fit jaillir une magnifique baguette de poire dont la poignée était sculptée en clef de sol.
—Mais non, Orsino. Rien n'interdit à une personne, moldue ou sorcière, de déambuler dans les rues de Londres avec une poignée d'or. Et puis, ce genre de sortilège nécessite une pratique régulière. Nous ne sommes pas des Oubliators du Ministère, tu sais mais des musiciens des Bizarr' Sisters.
—C'est entendu.
Le spécialiste de la batterie et des percussions rengaina sa fidèle compagne. Le serveur revint avec soixante-dix livres. Orsino en abandonna dix à l'attention de leur hôte qui, avec un pourboire inespéré, en oublia leur bizarrerie. Ils quittèrent le restaurant avec leur nappe griffonnée sous le bras.
Dans la rue commerçante, Donaghan s'enthousiasma:
—On tient une sacrée mélodie.
—Pour sûr, ça balance!
—Je suis sûr que le groupe sera fou de joie. Le temps de trouver un coin tranquille, de lancer un Gemino puis un Reducto et j'envoie notre composition à Gédéon par hibou. Il va nous écrire de bonnes paroles, un titre accrocheur et Myron va envoyer à fond sans l'aide d'un Sonorus.
—Dans deux mois, on explose les audiences sur RITM!
Les deux compères eurent un réflexe commun et prirent la direction du Chaudron Baveur. Tom, le patron, aurait bien un rapace ou deux à disposition.
Tout s'était déroulé comme dans les aventures de Gilderoy Lockhart: à merveille! Gédéon, le joueur de biniou et parolier, avait écrit une histoire de danses chez les créatures magiques, un texte endiablé propre à faire virevolter les robes de sorciers. Les autres musiciens avaient travaillé leurs partitions, proposé des arrangements et Myron s'était creusé la tête sur la chorégraphie, l'occupation de la scène lors du solo de biniou concédé à Gédéon. En ce printemps 1994, toute la troupe devait se retrouver en studio d'enregistrement. Entendons-nous bien: il ne s'agissait pas du célèbre Abbey Road des Moldus mais d'un étrange manoir cerné de tourbières, au fin fond des Highlands, pas si loin de la célèbre école de magie Poudlard. La méthode pour réaliser un disque magique n'avait rien d'électrique ou d'électronique: huit gramophones enchantés feraient l'affaire pour graver huit disques. Puis l'ingénieur-sorcier en chef fusionnerait les supports et les sillons grâce à un sortilège «Sonos Chorda Concorda». Une affaire réglée aussi vite qu'un match de Quidditch avec Harry Potter dans le rôle de l'attrapeur.
Pour l'occasion, les Bizarr' Sisters avaient loué les services du Magicobus. Ils avaient entassé leurs effets personnels, leurs instruments de musique et des réserves de nourriture –surtout de la Bièraubeurre et du Whisky Purfeu –dans l'engin manœuvré par Ernie Danlmur. À un rythme échevelé, ce dernier avait sillonné la campagne britannique et les avait déposés à quelques lieues de la lugubre habitation. Le chemin de la route à la bâtisse était jugé trop dangereux, même pour un autobus magique.
Stan Rocade, le contrôleur, avait joué les bagagistes contre l'assurance de récupérer leurs billets de voyage dédicacés.
Une fois le bus reparti à une allure folle, le groupe avait enfourché des balais –des Éclairs de Feu, ils avaient les moyens –pour transporter leur matériel en une demi-douzaine de rotations.
Le manoir, envahi par la folie grimpante de la végétation, paraissait à l'abandon. Il possédait deux tours jumelles, massives, crénelées qui lui conféraient un air menaçant. La nuit tombait et augmentait cet aspect sinistre. Les volets étaient tous clos et empêchaient de voir s'il y avait âme qui vive. Enfin, la porte d'entrée, haute de quatre mètres, épaisse, bardée de clous et de ferrures, générait à elle seule une trouille si phénoménale que rendre le manoir incartable, dissimulé aux yeux des Moldus, était superflu.
—Qui a eu l'idée de nous amener ici? lança Myron, sa longue chevelure balayée par une rafale de vent.
—Allons, allons, objecta Herman Wintringham, l'unique joueur de luth. Ne commence pas à jouer les divas. Cette splendeur appartient à ma famille. Archibald, un grand-oncle au troisième ou quatrième degré, je ne sais plus. C'est tranquille et à des lieues des pires dangers.
—Loin des Mangemorts? s'inquiéta Orsino.
—Et des fans? ajoutèrent Heathcote et Kirley, les deux guitaristes toujours en rythme à la ville comme sur scène. Les cris hystériques, c'est bon pour les lives mais pas pour le studio.
—Tout à fait! Il n'y a rien de plus indiqué que cette bâtisse. Allez…
Il exhiba une baguette aussi courte et tortueuse que son luth de style renaissance. Il fut sur le point de lancer:
—Aloho…
—Hum… interrompit Orsino, toujours suspicieux. Je peux vérifier un détail sans importance?
—Je t'en prie.
Le batteur, d'une dextérité phénoménale, éjecta sa propre baguette et lança, d'une voix de géant, en direction de la flore envahissante:
—LUMUS SOLEM!
Les plantes grimpantes s'écartèrent; un squelette fut relâché et s'éparpilla sur le sol. Un second demeura scotché au mur, victime de l'étreinte fatale.
—En sécurité… avec un Filet du Diable au lieu du lierre… grogna Orsino. Et qui est ce pauvre hère?
—Sûrement un Moldu téméraire, assura Herman.
Il grimaça en retroussant ses lèvres et son nez.
—Ou… tonton Archie.
—Et là?
—Tata…
—Hum…
Les huit membres des Bizarr' Sisters se dévisagèrent et, dans un mouvement coordonné à la perfection, ils bombardèrent le Filet de Lumus Solem. Débarrassés de la menace, ils firent leur entrée après avoir déverrouillé la porte.
Merton Graves, violoncelliste des Bizarr', était à la fois le plus optimiste et le plus drôle du Boys Band. C'était aussi le plus volontaire, courageux, un véritable hyperactif. À peine installé dans la bâtisse, il avait ramené du bois mort, enflammé les morceaux dans les cheminées, expulsé le moindre grain de poussière des chambres et de la salle à manger à coups de Recurvite et s'était précipité en cuisine pour préparer le dîner.
Les autres membres, excepté Myron, s'étaient étalés dans des fauteuils et des canapés remis en état à l'aide du sortilège Reparo. Le leader faisait les cents pas, le texte de leur futur hit en mains et le lisait à haute voix.
L'ultime couplet de la chanson prononcé, un vent venu de nulle part fit vaciller les flammes des candélabres et du principal brasier. Les Bizarr' sursautèrent, intrigués par le phénomène surnaturel. Ils tendirent l'oreille: nulle brise hurleuse à l'extérieur. Pas de météo désastreuse prévue par les Moldus. La nuit était calme. Ils se détendirent et reprirent leur farniente.
Alors qu'un délicieux fumet de ragoût de mouton et de petits légumes s'échappait du chaudron pliable, un bruit suspect attira l'attention de Merton, chaussé de sa toque immaculée. L'étrangeté provenait de l'énorme horloge adossée au mur voisin du salon. Le mirliton occasionnel ouvrit la porte vitrée de la Comtoise et tout bascula. La cuisine disparut. Le manoir s'évanouit. Merton se retrouva sur le Chemin de Traverse, au plus fort de sa fréquentation.
—Mais… qu'est-ce que… c'était un Portoloin?
Son interrogation grandit lorsque la foule de passants l'engloutit, le bouscula sans ménagement, sans un regard. Personne ne le reconnaissait, ne lui réclamait un autographe. Pire, les gens de tous âges et de toutes conditions piétinaient des affichettes et des disques aux couleurs des Bizarr' Sisters.
Il mit les genoux à terre, prostré et se recroquevilla, terrifié.
—Ici! clama Myron, entré dans la cuisine après avoir perçu le vacarme d'un Épouvantard.
Il tenait sa baguette avec fermeté, prêt à faire face à la créature, convaincu de libérer Merton de son emprise. Comme tout sorcier ayant été attentif lors des cours de Défense Contre les Forces du Mal, il savait qu'un Épouvantard était incapable d'incarner deux frayeurs en même temps. Une théorie exacte sauf si les deux sujets éprouvaient une crainte absolue rigoureusement identique. Or, c'était le cas. Myron bascula à son tour. Un à un, les membres du groupe, effrayés par la perte de la gloire, l'évanouissement de leur statut de stars, tombèrent dans le piège. Le dernier à se précipiter fut Orsino. L'Épouvantard ressentit une terreur différente et changea de forme. Il devint le clone du batteur, privé de bras et de jambes, incapable à vie de jouer de la batterie. La tristesse s'empara de son âme et lui tordit le ventre jusqu'aux tréfonds de ses tripes. Cependant, il fut le seul capable de combattre et de vaincre.
—RIDDIKULUS!
Son double devint un poulpe humain doté d'une vingtaine de tentacules et d'autant de baguettes. Il attaqua un solo de batterie surréaliste qui lui rendit son sourire.
D'un geste du poignet, il poussa le faux batteur dans l'horloge et la scella avec un Collaporta de circonstance.
—Maudit Épouvantard, grogna Myron. Il a bien failli nous avoir!
—Une chance qu'il n'ait pas adopté la même forme pour moi, répliqua Orsino. Et que je maîtrise le sortilège adapté.
Puis, leur sauveur se tourna vers Herman et ironisa:
—En sécurité… Hum…
—Oui, bon, quoi! Il a dû se glisser dans le manoir lorsque tonton Archie a batifolé avec Tata un peu trop près du mur.
—Hum… Ça va, les gars?
—Oui, oui, répondirent les autres.
—Je propose que nous dînions rapidement et que nous faisions une inspection en règle avant de nous coucher, suggéra Myron. Orsino, tu es le meilleur en sortilèges. Si tu veux bien user de tes talents pour protéger la maison…
—Ce sera fait.
—À table! lança Merton. J'ai un appétit d'ogre!
Après ces émotions, ils n'en manquèrent point. D'un élan synchronisé, ils se regroupèrent autour du plat délicieux et de boissons réconfortantes. Peu avant minuit, les musiciens, éméchés à des degrés divers, se souhaitèrent une bonne nuit et gagnèrent leur couche pour un repos mérité. La nuit fut tranquille.
Aux alentours de dix heures, le groupe était d'attaque pour la première répétition. Ils disposaient d'une petite semaine pour jouer à la perfection, comme s'ils étaient sur scène. Ainsi, lorsque Eddy Barcle, le sorcier ingénieur du son producteur de la maison de disques Obole débarquerait pour l'enregistrement, il n'aurait qu'à se réjouir de leur maestria et la matrice serait créée en un tournemain.
Les huit musiciens étaient en place. Myron lança:
—Un deux trois!
Les notes de musique s'échappèrent des instruments. À la seconde précise où le chanteur scanda:
—Runnin' like a hairy troll.
Un fracas assourdissant retentit à l'entrée. Les compères stoppèrent net et dégainèrent leurs baguettes, sur le qui vive, prêts à stupéfixer. Ils retinrent leur souffle, aux aguets. Un coup effroyable s'abattit sur la porte en chêne qui se désolidarisa, traversée par la lumière solaire. La troisième tentative fut fatale: le lourd et épais ouvrage de menuiserie se volatilisa en un millier d'échardes.
—Un troll! hurla Orsino.
La créature pénétra dans le manoir sous le regard stupéfait des sorciers. Ils levèrent leurs baguettes, sur le point de se défendre.
—Un troll des montagnes, précisa Donaghan. À des kilomètres de chez lui! Qu'est-ce qu'il fiche dans la lande? Herman?
Herman n'avait aucune explication. Un géant à la tête à moitié chauve, un air ahuri, une massue aussi grosse qu'un arbre modeste, le doute n'était pas permis. Ce n'était pas logique. Pas plus que l'attitude de la bête: au lieu de tout ravager, le monstrueux animal posa son énorme séant sur le marbre et marmonna dans son trollesque langage.
—Mais qu'est-ce qu'il fait? Et que veut-il? s'interrogea Myron.
—Quelqu'un parle troll? questionnèrent Heathcote et Kirley en chœur.
—Hum… Vous vous souvenez de cours de troll à Poudlard, vous autres? ironisa Orsino. Pas moi.
Il marqua une pause, inspira avec lenteur et calme puis reprit, l'air suspicieux:
—C'est curieux: il ronchonne et agite sa massue.
—Ce qu'il nous faudrait, c'est un traducteur. À part au Ministère de la Magie, je ne sais pas où on en trouve, souligna Herman. Il faudrait envoyer un hibou.
—Nous n'en avons pas, se lamentèrent les guitaristes.
—Un troll hors de sa montagne natale! Le Département des Créatures Magiques doit être averti, non? Alors? Un volontaire pour écrire le message et le porter en volant sur un balai?
—Je ne bougerai pas d'un pouce, Herman.
—Et pourquoi Myron?
—Je ne sais pas. J'ai juste la sensation que ce troll veut ma peau. Il m'en veut. Si je bouge, il me massacre!
—Arrête de jouer les divas paranoïaques, Myron. C'est un troll. Ça tape sur tout ce qui bouge. Et pour une fois, celui-ci garde son calme.
Gédéon, en retrait, se tenait près de la cheminée éteinte et refroidie. Il se racla la gorge pour attirer l'attention de ses comparses. Ils se tournèrent vers lui. Il désigna un seau accolé à la margelle: de la poudre de Cheminette. Ses amis comprirent ses intentions. Le troll risquait de s'énerver. Ils se mirent en garde.
Gédéon plongea la main et se saisit d'une bonne portion de poudre. Il se précipita dans la cheminée, jeta sa prise et déclama:
—Ministère de la Magie!
Il disparut dans un tourbillon de flammes vertes. Le troll poussa un hurlement terrifiant.
La situation frisait l'absurde. L'équipe, composée d'un traducteur, d'un Secrétaire et de quatre Aurors, débarquée du Ministère, était catégorique. Les paroles de la chanson «Do the Hippogriff» avaient été révélées à la communauté des sorciers et aux créatures magiques. Ces dernières, conseillées, manipulées et informées par une personne anonyme et mal intentionnée, exprimaient des revendications. Le troll réclamait une part du gâteau au nom de sa citation dans le texte de la chanson. Il faisait preuve d'une certaine originalité puisqu'il voulait être payé en… massues. Davantage de gros gourdins pour les siens.
Forts de cette information, les Bizarr' Sisters acceptèrent d'acquérir quelques acres de forêts de bouleaux pour en faire des massues de trolls. Geste désintéressé? Pas tout à fait. Bois tendre, le bouleau ferait des instruments moins dévastateurs que ceux faits en chêne.
Une fois l'accord scellé, le troll déguerpit. La délégation ministérielle prit congés non sans avoir fait la promesse de les tenir au courant. Après tout, d'autres créatures se manifesteraient peut-être. Un as en divination, ce Secrétaire du Département des créatures magiques!
À peine le groupe fut-il remis de ses émotions que la répétition put reprendre le temps d'une dizaine de notes. Ensuite, ce fut l'invasion, la ruée impitoyable, menée par une horde de fantômes et de spectres. Cette fois, la destruction redoutée eut lieu. Les entités maléfiques ou facétieuses ravagèrent les instruments de musique, les meubles, les murs, l'escalier à un rythme supérieur aux Reparos lancés pour effacer les dégradations. La charge de la cavalerie ectoplasmique était menée par un chevalier noir sans tête, blanchi par l'existence fantomatique dans l'au-delà et par une entité sombre massive. Le plus effrayant, c'est que fantômes et spectres guerroyaient entre eux, au péril de la vie des artistes, impuissants.
La situation paroxystique bascula avec un bang. Un elfe se matérialisa et mit fin à la pagaille. D'un geste de la main, il stoppa la horde et remit un semblant d'ordre dans le manoir. Puis, il se retourna vers les Bizarr' Sisters, tournant le dos aux revenants, aux aguets.
—Mais qui es-tu? demanda Myron, intrigué.
Il dévisagea la créature aux yeux disproportionnés, aux oreilles tombantes et aux vêtements en lambeaux.
—Dobby, Monsieur. Elfe de maison libéré par Harry Potter.
—Enchanté, Dobby! fit Myron. Sans toi, ce manoir aurait fini réduit en miettes.
—Oh… fit l'elfe. Vous… vous êtes enchanté de faire la connaissance de Dobby? Vous le serez moins quand vous connaîtrez la raison de sa venue.
—La raison?
—Oui, Dobby doit le dire. C'est terrible! Dobby devra se punir.
L'elfe attendrissant balaya du regard la grande salle, à la recherche d'un objet assez contondant pour lui infliger des blessures à la mesure de sa déclaration. Il émit un couinement de déception quand il ne vit rien d'intact pour le fracasser sur son crâne.
—Pourquoi te punir, Dobby? Pourquoi es-tu intervenu, si ce n'est pour mettre fin à ce saccage?
—Dobby est venu…
Il couina.
—Pour réclamer des Gallions.
Il se jeta sur un mur et tambourina avec son crâne. Tous les musiciens furent horrifiés par son geste sauf Merton qui détecta un rythme assez mélodieux dans le vacarme. Se put-il que l'elfe ait eu une connaissance innée de la musique?
—Des Gallions? fit Herman.
—Pour les elfes de maison, mentionnés dans la chanson.
—Mais les elfes n'ont jamais reçu le moindre salaire de leur vie! C'est et cela a toujours été leur condition! s'emporta Myron.
—C'était vrai, Monsieur, jusqu'à ce que Dobby soit libéré par le bon et généreux Harry Potter. Le plus merveilleux des sorciers. Et Dobby travaille et reçoit un salaire et…
—Quelques Gallions de plus ou de moins ne changeront pas la face du monde, ni la face A et B du disque, crut bon de plaisanter Merton.
—Pour tous les elfes de maison, ajouta Dobby.
—Il n'en est pas question! vociféra le chanteur.
—Dans ce cas, Dobby devra vous abandonner et vous laisser vous expliquer avec les fantômes et les spectres. Dobby ne jouera pas les négociateurs.
—Qu'est-ce que c'est que cette histoire de négociation? Ils ne sont pas ici pour hanter le manoir? s'inquiéta le joueur de luth.
—Dobby craint que non…
L'elfe s'effaça. Le chevalier noir descendit de sa vaporeuse monture et s'approcha. Il patienta quelques secondes avant de prendre la parole, juste assez pour que ses volutes éparpillées ne se remettent en place.
—Messires troubadours! Votre ballade a franchi les limites du monde terrestre et est venue jusqu'à nos oreilles. Vous citez les fantômes, vous devez payer un tribut!
—Quoi? hurla Myron. Mais vous êtes des fantômes, vous n'avez pas besoin d'or!
—Vous êtes dans l'erreur, fit le chevalier en agitant sa lance. Les fantômes exigent la construction d'une bâtisse pour les plus âgés.
—Une maison de retraite? Pour fantômes? Mais vous avez perdu la tête!
—Précisément, jeune ménestrel. En combat singulier.
—Mais enfin…
—Il suffit! Une bâtisse pour nos aînés trop fatigués par des siècles de hantise. Et l'assurance d'avoir une meilleure rétribution que ces… spectres aux contours imprécis et vaporeux. Nous, fantômes à formes humaines, refusons d'être mis sur un pied d'égalité avec ces… choses fumeuses sans raffinement.
Les musiciens étaient abasourdis. La situation se compliquait à vue d'œil. Dobby couina, soulignant sa présence et son utilité. Herman se décomposa lorsque l'évidence s'imposa à ses yeux.
—Toutes les créatures de la chanson.
—Quoi? s'exclamèrent les autres.
—Le lieu ou la chanson, je ne sais pas. Il y a une malédiction. Toutes les créatures du texte vont réclamer leur dû.
—Non… fit Gédéon, le parolier. L'Épouvantard, le troll, fantômes et spectres, l'elfe. Il manque les licornes, les ogres, les leprechauns. Et quoi d'autre?
—J'ai bien peur que la part de Dobby soit mesurée par rapport à celles des hippogriffes, Monsieur. Ils sont cités à quatre reprises. Sans compter le titre.
—Par la barbe de Merlin! Que Vous-Savez-Qui renaisse si tu as raison!
Gédéon claqua des doigts et fit remarquer avec modestie:
—Il reste de la poudre de Cheminette. Je… Je retourne au Ministère… chercher le Secrétaire?
—Ça s'impose, maugréa Orsino. Sinon, on lâche l'affaire.
—Ouais, firent les autres musiciens, excédés.
Le parolier s'exécuta et disparut en clamant haut et fort sa direction.
Lorsque Eddy Barcle, le producteur des disques Obole débarqua au manoir pour enregistrer «Do the Hippogriff», il s'attendait à tout sauf à découvrir huit sorciers épuisés, affamés, les yeux cernés, à deux doigts de la crise de nerfs. Une heure d'explications plus tard, il savait tout de leurs tribulations. L'émissaire du Ministère avait mené les négociations et établi un contrat magique avec, à la clef, la création d'un fonds de soutien aux créatures magiques, une sorte de police d'assurance couvrant les futurs éventuels problèmes. Hélas, durant la phase de mise au point d'un accord, les fantômes et les spectres avaient refusé toute trêve. Chaque tentative de répétition, de chant ou d'enregistrement par gramophone s'était soldée par un échec fracassant et bruyant.
Au bout du calvaire, les Bizarr' Sisters avaient paraphé et signé trois rouleaux de parchemin. Si les êtres intangibles avaient été les plus tatillons sur les détails de leurs exigences, les autres créatures n'avaient pas manqué d'imagination. Ainsi, les Épouvantards avaient obtenu des dimensions minimales pour occuper du mobilier. Par contre, pour des raisons inhérentes à leur nature, le Ministère avait refusé toute royalty sur un droit à… l'image!
Dobby avait eu une somme mirobolante de dix Gallions. Il jurait qu'il en ferait le meilleur usage à Poudlard.
De toutes les demandes, celle des ogres avait été simple à mettre en œuvre. Victimes d'une image ternie durant des siècles où des contes les présentaient comme des barbares sanguinaires, avides de chair fraîche, surtout celle des enfants, ils saisissaient une occasion en «vif d'or» pour redorer leur blason. Un jovial membre de leur confrérie apparaîtrait donc sur la pochette du disque, attablé, une serviette autour du cou, en train d'engloutir une exquise salade.
Les licornes, tentées de se présenter en personne aux Bizarr' Sisters pour exprimer leurs désirs, avaient renoncé en découvrant que le groupe n'avait rien de «Sisters» mais tout de «Brothers». D'un naturel méfiant avec les hommes, elles avaient envoyé par coursier leur demande d'extension de territoire. C'était fort astucieux, car les hippogriffes, à la voix prépondérante, aspiraient aussi à l'agrandissement des forêts. Les trolls, limités dans leur intellect, se contenteraient de bâtons grossis par des Amplificatum. Le temps que l'enchantement disparaisse, ils auraient oublié leurs doléances.
Enfin, les leprechauns exigèrent une augmentation du nombre d'arc-en-ciels et de leur durée, afin de récolter toujours plus d'or dans leurs pots au pied des sept couleurs. Une demande facile à satisfaire grâce à quelques sortilèges météorologiques.
Quand toutes les créatures furent contentées, le matériel réparé, les belligérants évacués, l'enregistrement put enfin débuter. Eddy jugea la quatrième prise comme parfaite. Il prit sa baguette, fit léviter les huit microsillons et ordonna:
—Sonos Chorda Concorda!
Les huit supports se mêlèrent dans un chuintement collant, sirupeux. La matrice fut achevée. C'est alors que Merton fit une remarque de poids.
—On n'a pas de chanson pour la face B!
—C'est vrai, approuva Myron. Tu as une suggestion?
—Oui!
Son visage s'éclaira.
—Une chanson sur les Centaures. Ça s'appellerait «Can you walk like a Centaur?»
—Pffff… Super original, se moqua Myron. Ça ne rime avec rien, en plus!
—Si! répliqua Merton avec un sourire aussi large que l'envergure d'un Vert Gallois. Avec Dementors.1
—Noooooooon! hurlèrent les autres musiciens.
1Détraqueurs
15
