MOLDU

Sifflement aigu. Arthur Weasley ouvrit un œil. La chambre était inondée de lumière. Il prit son temps pour s'habituer à la clarté et entrouvrir sa seconde paupière. Il se tourna et découvrit la couche vide en lieu et place de sa femme. Intrigué, il prit quelques secondes pour rassembler ses pensées. L'excès de luminosité, l'absence de Molly –il tendit l'oreille–et le silence absolu régnant dans le terrier, l'unique explication s'imposa à lui:

—Par la barbe de Merlin! Je suis en retard!

Il bondit hors du lit, fonça droit vers la salle de bain, commit les ablutions incontournables et se vêtit en toute hâte.

—Au diable le petit-déjeuner! Je n'ai pas le temps, je me rattraperai ce midi.

Il s'apprêtait à se rendre au salon, droit sur la cheminée, lorsqu'un détail attira son attention. Si Molly s'était rendue sur le Chemin de Traverse, dès potron minet, pour y accomplir de menues courses, elle ne l'aurait pas fait sans lui garder une tasse de café fort au chaud. Ça clochait.

Pas de suave parfum de grains torréfiés à point et moulus à la minute. Pas d'odeur de pain grillé ou de scones cuits la veille. Le néant. C'était inhabituel et intriguant, assez pour qu'il en prenne note dans un coin de sa mémoire et qu'il songe à en parler avec Molly dès ce soir. Sa femme préoccupée par un problème, c'était au-delà de ses limites imposées par son amour inconditionnel.

Il poursuivit sur sa lancée et se planta devant l'âtre. Il plongea sa main dans le seau posé sur la margelle, prit une bonne portion de Poudre de Cheminette, entra dans la cheminée et jeta sa poignée sur le sol en déclamant distinctement:

—Ministère de la Magie!

Le résultat fut stupéfiant. Sa main droite était sale, ses chaussures maculées de cendres et il n'avait pas bronché d'un millimètre.

—Bon sang! Qu'est-ce que c'est?

Il avisa le contenu du seau. De la cendre de bois, à n'en point douter. Un coup de Fred. Ou de George. Ou des deux, plus vraisemblablement.

—Les garçons, vous ne perdez rien pour attendre!

Les natifs du 1er avril n'en étaient pas à leurs coups d'essai et testaient leurs pitreries et inventions à qui mieux mieux, dans l'idée d'en faire commerce.

Le départ par le réseau des cheminées étant compromis, Arthur se rabattit sur le placard à balais. Il l'ouvrit et plissa les lèvres. Il n'y avait que des antiquités, héritages familiaux, poussiéreux, délabrés et disons-le clairement, trop poussifs pour rattraper un peu de retard. Il prit celui qui lui parut le moins miteux, en marmonnant:

—Si seulement j'avais le Nimbus 2000 de Ron…

Son fils était doué pour le Quidditch et la famille s'était sacrifiée pour le doter d'un balai digne de son talent, fière de voir un Weasley défendre les buts.

Arthur sortit du terrier, enfourcha sa monture, tapa du pied et s'attendit à un décollage poussif. Pour être poussif, il le fut! Au-delà de ses cauchemars les plus noirs car rien ne se passa.

—Mais qu'est-ce que cette diablerie?

Il dégaina sa baguette magique et prononça d'une voix assurée:

—Accio balai.

L'objet de bois et de vannerie demeura inerte. Arthur frémit, envahi par le doute.

—Lumos.

L'extrémité de sa baguette ne brilla pas d'une éclatante blancheur. Il tendit son bras droit sur le ciel gris et cria:

—Periculum!

Nulle étincelle rouge. Il fixa sa baguette d'un regard horrifié, interrogateur, teinté de dégoût. Cette fois, les jumeaux n'y étaient pour rien. Aucun d'eux n'avait les connaissances nécessaires pour retirer leur pouvoir à des objets magiques. C'était autre chose, bien plus grave, il le sentait, il le redoutait.

Foi d'Arthur, il n'était pas homme à s'avouer vaincu et pris au dépourvu. Il tourna la tête sur le côté et aperçut sa vieille Ford Anglia déglinguée, cabossée, en piteux état depuis sa rencontre avec un saule cogneur et son agression par des hordes d'Acromentules.

Il s'arc-bouta sur la porte droite qui consentit à s'ouvrir dans un grincement souffreteux. Les clefs étaient sur le contact. Il les tourna et le moteur pétarada dans la seconde.

—Brave voiture moldue!

Il sortit de la remise en trombe et fila sur le chemin de terre à vive allure, sans se soucier des ornières. Il mit le cap sur Londres, fermement décidé à signaler ses déconvenues au Ministère de la Magie.

La voiture était garée dans un parking souterrain, en sécurité et en toute légalité, grâce à une taxe en argent moldu. Arthur traversa une avenue commerçante teintée d'orange et de noir. Les vitrines étaient garnies de citrouilles, de toiles d'araignée, de sorcières factices juchées sur des balais fabriqués en Chine. La tradition d'Halloween perdurait dans la vieille Angleterre tandis que la vraie magie, non commerciale, ne palpitait guère dans la capitale. Monsieur Weasley trouvait paradoxale cette attirance pour Halloween et l'aversion presque systématique des Moldus pour le monde des sorciers.

À une intersection, il marqua une pause pour reprendre son souffle et objecter une réflexion à voix haute:

—Bizarre… Je croyais que c'était Noël dans quelques jours. Ah! À force d'aller directement de la maison au travail, je n'ai plus la notion du temps. Pourtant… Ces Moldus seraient-ils assez fous pour ne changer leurs décorations qu'au dernier moment?

Tout bien réfléchi, cette hypothèse le séduisait. Encore une étrangeté à rapporter au Ministère et à étudier dans son service. Il reprit sa route et fila droit vers les toilettes publiques sous contrôle du Ministère, portes d'entrée secrètes pour pénétrer dans le Saint des Saints.

Il ne fut pas surpris de n'y découvrir l'habituelle file d'attente puisqu'il était près de 11h00! Il avait plus de deux heures de retard! En dépit d'explications véridiques et sincères, son supérieur serait furieux.

Il entra dans une cabine, monta sur le siège, mit les pieds dans la cuvette et tira la chasse d'eau. Au lieu du transfert dans le ministère, il eut droit à un humiliant bain de pieds. Il ressortit de la cabine en faisant «floc-floc» à chaque pas.

—Mais… Que s'est-il passé? demanda le préposé aux toilettes, un soixantenaire dégingandé au regard perçant, aux cheveux filasses et au nez crochu.

—Monsieur Rusard?

—On se connaît, mon gars? J'crois pas. Dites donc, qu'avez-vous fait avec mes toilettes?!

—Je… j'ai mis les pieds dedans et…

—Quoi?

L'homme se précipita dans la cabine et poussa des cris de colère.

—Mais c'est pas possible! Il y a de la flotte partout! Je vais devoir tout nettoyer!

Face à la tournure des événements, monsieur Weasley ne demanda pas son reste. Il jeta un billet de dix livres dans la soucoupe posée sur le comptoir, certain de couvrir le pretium doloris et décampa sans demander son reste.

Il erra dans les rues de Londres, abasourdi. Il avait beau raisonner, tout était absurde. C'était comme si la Magie avait disparu. Ou bien qu'il était dépossédé de ses pouvoirs, ravalé au rang de Cracmol. Non, pire, transformé en Moldu car si Cracmol il était, il serait encore capable de discerner le monde de la sorcellerie. Là, il se sentait assimilé à la caste qui avait fait l'objet de ses études professionnelles au sein du Ministère. Comme s'il avait fini par basculer ou être contaminé par une sorte de virus. Il se sentait seul, gagné par le désespoir.

—La Taverne du Chaudron Baveur!

L'estaminet était sa dernière planche de salut. Il irait au 1, rue de Traverse, fendrait la foule de clients à la recherche d'une connaissance et s'il faisait chou blanc, il se rabattrait sur l'arrière-cour. Là, fût-il contraint d'user d'une masse, il défoncerait le mur le séparant de «son» monde.

Il connaissait l'itinéraire par cœur et c'était proche; nul besoin de faire appel à l'Anglia. Au détour d'une rue, il tomba des nues. Comment n'y avait-il songé avant? La vieille cabine téléphonique rouge, l'entrée des visiteurs, trônait dans une ruelle peu passante. Le même accès secondaire utilisé quelques mois plus tôt, avec Harry, pour l'accompagner à son audience (son réquisitoire, s'il en jugeait par les propos tenus par certains témoins de la scène).

Problème: la cabine était occupée par un jeune homme vêtu d'une combinaison bleue frappée d'un T jaune. Les vitres étaient couvertes de buée: soit l'homme s'énervait au plus haut point, soit il se consumait littéralement de douleur.

Soudain, un sifflement emplit ses oreilles. Une détonation retentit et secoua ses membres. Une explosion venait d'avoir lieu dans la cabine, suivie bientôt par un dégagement de fumée épaisse et noirâtre. L'homme quitta son réduit et fut pris d'une quinte de toux. Puis, il se redressa et emplit ses poumons d'air pur.

Arthur dévisagea le pauvre bougre au visage noirci et aux cheveux en pétard. Ces traits… Le spécialiste de l'étude des Moldus les connaissait!

—Seamus…? Seamus Finnigan?

—On se connaît, Monsieur?

—Bien sûr! Ron nous a présentés!

—Ron?

—Mon fils, Ron Weasley! Par la barbe de Merlin, tu es bien Seamus Finnigan, son camarade qui fait toujours tout exploser!

—Je porte bien ce nom et j'avoue être assez maladroit au point d'avoir incendié un central téléphonique. Et cette pauvre cabine téléphonique vient de faire les frais de mes bourdes légendaires, j'en conviens. Mais… j'ignore qui est Ron Weasley. Je suis désolé.

Chose étrange, Finnigan regardait ses pieds au lieu de soutenir le regard d'Arthur.

—Mais… c'est… c'est impossible… c'est un cauchemar. Comment vais-je faire pour rejoindre le Ministère de la Magie? Sans la cabine…

—Le Ministère de… euh… vous… vous vous sentez bien?

—À vrai dire, je ne sais plus. Plus rien ne va. La Magie paraît effacée du monde. Je ne reconnais plus rien en cette année. C'est comme si Voldemort avait gagné en une nuit.

—Pardon? lâcha l'Irlandais, une lueur de terreur dans les yeux.

Seamus s'approcha d'Arthur, abattu, posa une main sur son épaule et se posta à deux ou trois centimètres de son oreille. Il murmura:

—Entrez dans la cabine téléphonique. «Il» pourrait encore nous entendre.

—Qui?

—Le Seigneur des Ténèbres.

Arthur s'exécuta et pénétra dans la cabine exiguë. Une odeur âcre de caoutchouc brûlé emplit ses narines. Il réprima un haut-le-cœur. La curiosité prit le pas sur les effluves horribles.

Seamus poursuivit:

—Monsieur Weasley. Je suis heureux de vous revoir.

—Tu me reconnais donc!

—Oui. Mais je me méfie de tout, je vis dans la terreur, comme les rares survivants.

—Les survivants?

—Oui, comme vous.

—Je ne comprends rien. Hier soir, je m'endors auprès de ma femme. Ce matin, elle n'est pas là, plus rien de magique ne fonctionne, ni les cheminées, les balais, les baguettes. Rien de rien.

—Mais plus rien ne fonctionne depuis que vous savez qui, après être revenu à la vie, a tué Harry, Hermione, Dumbledore et près de 99% des sorciers de la planète.

—Quoi? Je… c'est impossible!

—C'est la vérité, monsieur Weasley. Il les a tous massacrés et il a tari la Source de la Magie, il l'a anéantie et s'est accaparé tous les pouvoirs. Même ses fidèles serviteurs, les Mangemorts, ont été éradiqués. Une purge pour prévenir toute traîtrise.

—Mais enfin! Comment cela a-t-il pu survenir en une nuit?

—Pas en une nuit mais en quelques mois.

L'homme ne comprenait pas comment ces faits auraient pu s'échapper de sa mémoire. Un sortilège Oubliette, administré avec une maîtrise et un ciblage consommés? Possible. Avec des pensées réimplantées, une nouvelle histoire écrite. Qui aurait pu graver de meilleurs souvenirs jusqu'à la veille? Molly? Pourquoi? Par amour? Il devait savoir.

—Et Ron?

—Il est…

—Mort?

—Oui. Je suis désolé.

Choqué, K.O debout, Arthur murmura:

—Ginny? Fred? George? Bill? Charly? Percy?

La réponse fut invariable. Voldemort les avait tous massacrés de ses mains décharnées. Le coup fatal fut porté lorsqu'il apprit que Molly avait été terrassée par Bellatrix Lestrange, avant que l'incarnation de la folie furieuse ne soit éliminée par son Maître.

Seamus, incapable d'exercer la moindre magie, comme les rares survivants, s'était trouvé un travail moldu. Sang-Mêlé, il n'avait pas eu de mal à s'adapter aux nouvelles conditions. Cependant, il se terrait, taisait son identité et ne mentionnait jamais son passé, par crainte de subir les foudres de Tom Jedusor.

—Il faut vous cacher, monsieur Weasley. Vous intégrer, devenir un Moldu. Jusqu'à oublier qui vous êtes. Sinon, il vous retrouvera et vous tuera en usant du sort impardonnable.

—Je… oui… d'accord.

—Rentrez chez vous et mettez tout en œuvre pour disparaître à Ses yeux.

—D'acc… d'accord.

—Bonne chance.

Seamus ouvrit la porte et s'effaça. Monsieur Weasley sortit.

—Bon! Il faut que je trouve la panne! Si vous voulez téléphoner, il y a une autre cabine à deux pâtés de maisons dans cette direction.

—Euh… merci… jeune homme.

—De rien. Bonne journée. Et joyeux Halloween!

—C'est ça…

Arthur s'éloigna de quelques dizaines de mètres. Il stoppa, sous l'emprise d'une paralysie galopante. Son univers venait de voler en éclats. Les siens, tous les siens, enlevés à la vie. Plus rien. Que serait le Terrier sans eux? Plus de chamailleries entre Ron et Ginny, de facéties de Fred et George, de fanfaronnades de Percy. Plus de Molly pour tempérer, légiférer et donner une âme, une cohérence à cette famille attachante. Tout son esprit entra en ébullition, ses oreilles bourdonnèrent. Un sifflement traversa sa cervelle de part en part. Il s'écroula sur le trottoir. Au sol, ses yeux vitreux croisèrent la vitrine d'une boutique de l'autre côté de la rue. Une armurerie moldue. Dans une ultime lueur, son âme de Gryffondor se raviva.

«Je te tuerai, Voldemort.»

Puis, Arthur perdit connaissance.

Le sifflement de Nagini persistait. L'attaque du reptile, fidèle et vorace compagnon du Seigneur des Ténèbres, avait été d'une violence rare et aurait pu être fatale à Arthur Weasley si Harry Potter n'avait pas eu un rêve prémonitoire. La victime était hospitalisée à Sainte-Mangouste, en sale état mais entière. Sa chambre était décorée avec des guirlandes, des bougies multicolores. Son univers scintillait des lumières de Noël. Halloween s'était envolée avec son cauchemar ou son coma. L'homme tourna la tête et découvrit un visage familier.

—Molly…

—Arthur…

Elle se précipita sur lui et l'étreignit sans ménagement. En dépit de la douleur engendrée par l'assaut, le patriarche de la tribu Weasley ne ressentit que douceur et bonheur. «Son» monde n'avait pas disparu.

Table des matières

Préambule5

CHRONIQUES SORCIÈRES,7

par Rita Skeeter7

Le Choixpeau magique: juge ou bourreau?7

UN GRAND COGNAC17

DUPLICI FUNDO27

FOLIE À SAINTE-MANGOUSTE59

DO THE HIPPOGRIFF85

MOLDU101

L'ŒUF DE DRAGON111

OUBLIETTES123

LA PLUME DE PANDORA139

LE PARI153

POMPOM167

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