L'ŒUF DE DRAGON

La nuit du 31 octobre 1981, Lilly Evans-Potter accomplit un acte d'amour absolu et se sacrifia face à Vous-Savez-Qui, pour sauver son enfant. Le chantre de la magie noire trouva la mort car le sort Impardonnable, lancé sur le bambin, se retourna contre lui. Tous les sorciers furent persuadés de sa disparition sauf le professeur Dumbledore. Le plus grand directeur que Poudlard ait connu, selon les dires d'Hagrid, se méfia des conclusions hâtives. Il savait à quel point Lord Voldemort avait étudié les sortilèges les plus sombres et il craignait qu'il n'ait réservé un sale tour à leur communauté secrète. James Potter et sa femme avaient été retrouvés morts mais intacts: la signature d'un Avada Kedavra. Le corps de leur meurtrier s'était volatilisé. Selon Albus, cet anéantissement était assez troublant pour être noté.

Un autre point tracassait le directeur du collège. Harry disposait de la protection familiale au 4 Privet Drive, grâce au lien de sang avec sa tante mais la magie n'opérerait pas à l'identique à Poudlard. Si l'héritier de Serpentard avait survécu sous une forme éthérée ou moribonde, il tenterait une action vengeresse contre le responsable indirect de sa perte. Albus en était conscient. La voie la plus aisée pour revenir à la vie –utiliser la Pierre Philosophale, créée par son ami de toujours Nicolas Flamel –incarnait l'option prioritaire.

Il chargea son homme de confiance, Rubeus Hagrid, de mettre la main sur Harry, coûte que coûte, pour le protéger. Dans la foulée, le garde-chasse devait récupérer la Pierre Philosophale chez Gringott's, dans le coffre numéro 713. Dumbledore faisait confiance aux Gobelins. Cependant, face à un Voldemort même diminué ou face à ses fidèles déterminés, les défenses des banquiers ne constitueraient pas des barrières durables.

L'esprit brillant du vieux directeur avait imaginé une solution plus efficace: cacher la Pierre au sein de Poudlard et en protéger l'accès grâce à des enchantements, des épreuves conçues par les meilleurs éléments de son école. L'astuce suprême consistait à compartimenter l'information sur la nature des tâches à mener. Même si Voldemort s'en prenait à son corps enseignant, aucun Impero, aucun Veritaserum n'arracherait à une victime ce que sa cervelle ne possédait pas.

Avant le début de l'année scolaire 1991, personne aurait imaginé que le bégayant Quirinus Quirrell, professeur de Défense Contre les Forces du Mal à Poudlard, abritait sous son turban le monstrueux mage noir, ravalé au rang de parasite. Aucun sorcier ne se figurait l'ex-Serdaigle, brocardé par les élèves lorsqu'il était pensionnaire à l'école de sorcellerie, d'une personnalité effacée, d'une nature faible, être capable de nourrir des rêves de grandeur revancharde. On lui aurait donné le Bon Merlin sans confession.

Ainsi, ce fut avec une fierté non dissimulée qu'Hagrid présenta le professeur à son jeune protégé à la Taverne du Chaudron Baveur. Ce fut un bégaiement non feint que Quirell servit au jeune Harry car la proximité du Survivant le déstabilisa.

Lorsque le géant et l'élève revinrent du Chemin de Traverse, les bras chargés des achats de la rentrée scolaire, l'étrange enturbanné ne soupçonna rien. Il s'engagea dans l'arrière-cour de la Taverne. Avant de tapoter sur les briques dans l'ordre convenu, son encombrant symbiote lui rappela d'une voix éraillée et sépulcrale:

—Tu sais ce que tu dois faire.

—Oui, Maître, répondit le soumis.

—N'hésite pas à te débarrasser des Gobelins dès que le coffre sera ouvert.

—Mais…

—Ça suffit, misérable! Obéis et tu seras récompensé. Échoue et tu le regretteras.

—Oui, Maître. Je ne vous décevrai pas.

La suite fut relatée dans «la Gazette du Sorcier», bien que des détails furent omis, n'étant connus que des cambrioleurs. L'homme entra dans la banque, prétexta effectuer un retrait de Gallions pour couvrir ses frais à venir, fut accompagné par un Gobelin assermenté jusqu'au coffre numéro 271. Puis, il ressortit nanti de son pécule. La réalité fut un peu plus riche et ne fut pas imprimée par les journaux.

Après avoir roulé dans un labyrinthe de galeries, être passé près d'un lac souterrain cerné de concrétions calcaires, leur wagonnet atteignit le coffre. Voldemort contraignit son esclave. Le Gobelin fut soumis au sortilège de l'Imperium. Le moyen de locomotion sur rail poursuivit son voyage en pente raide, à une vitesse folle. La température devint glaciale et ils longèrent un ravin. Le wagon stoppa d'un coup devant le numéro 713. Ils descendirent. Quirell ordonna l'ouverture de la porte mais Voldemort l'avertit.

—Méfie-toi! Ces créatures sont fourbes. Entoure-toi de protections.

—Oh oui, Maître! Vous êtes avisé.

Il prit sa baguette et la fit tournoyer en récitant:

—Protego maxima. Fianto Duri. Repello Inimicum.

Un bouclier à toute épreuve se forma entre lui et la porte d'acier ciselée. Il ajouta une touche personnelle en pointant ses pieds de sa fidèle compagne de bois au cœur magique. Il énonça:

—Herbivicus. Amplificatum.

Des racines sortirent du sol, s'enroulèrent autour de ses chaussures, ses chevilles et ses mollets. Les fines racines devinrent des lianes si puissantes qu'elles comprimèrent ses os, ses chairs et le maintinrent en place. Baguette en main, pointée vers la barrière scellée, il ordonna au Gobelin:

—IMPERO! Ouvre la porte!

Le banquier obéit et fit glisser l'ongle de son index gauche le long d'une rainure sinueuse de la fermeture. Elle se déverrouilla et Quirell crut toucher au but. Il en fut pour ses frais. Non seulement la pièce ne contenait aucun bien mais un sortilège se déclencha pour aspirer le voleur à l'intérieur. Un ouragan se déchaîna, poussant le professeur dans le coffre transformé en chambre mortuaire. Il resta sur ses positions grâce aux liens le soudant au sol. Le charme fut rompu après une vingtaine de secondes et la porte se referma avec fracas.

—Maudits Gobelins! jura le Maître des Ténèbres. Ces êtres inférieurs ont subi une préparation spécifique face à l'Imperium.

—Oui, Maître. Mais la Pierre… Maître… elle n'est plus là.

—Quoi?! fit Voldemort, à l'arrière du crâne, furibond. Interroge le Gobelin!

—Où se trouve la Pierre? menaça Quirell.

Le banquier ricana. En usant de sa main gauche, il avait obéi, à première vue. L'enchantement sophistiqué était capable de distinguer la contrainte. Le professeur devança les desiderata de son parasite.

—ENDOLORIS!

La victime fut projetée à terre et se tortilla dans tous les sens, torturée, percluse de douleurs. Le tortionnaire abaissa sa baguette et lança:

—Alors?

La créature, ayant perdu son sourire moqueur, ne se fit pas prier:

—À… à… Poudlard.

—Non! enragea le visage déformé sous la peau.

—Maître, c'est une chance que j'y enseigne. On me fait confiance. Je la volerai et vous l'offrirai. Vous retrouverez toute votre puissance, pour l'éternité.

—Bien, bien… Débarrasse-toi du Gobelin! Il en sait trop.

Un voile de terreur s'imprima sur le visage du vieux banquier. Quirell objecta:

—Maître… il faut éviter d'attirer l'attention. Vous n'avez pas assez de forces. Nous avons besoin de lui pour quitter ces lieux où nous pourrions errer, perdus, durant des jours. Si je le tue, ils sauront qui a commis le crime. Je vais l'oublietter dès qu'il nous aura ramenés en surface.

—Oui… tu me sers bien. Pour l'instant, il nous faut agir dans l'ombre.

C'est ainsi que le cambriolage, sans que rien ne fut dérobé, avait eu lieu à Gringott's, égratignant au passage la réputation d'inviolabilité de l'établissement.

Celui-Dont-On-Ne-Prononce-Pas-Le-Nom avait l'assurance que la Pierre Philosophale était à Poudlard puisque Dumbledore avait réclamé des protections particulières à chacun de ses enseignants, y compris l'homme en turban. Puis, il avait retenu les propositions les plus sécuritaires et adaptées, sans qu'aucun professeur n'en connaisse ni la liste, ni la nature. L'espion, connaisseur des créatures fantastiques, avait participé en suggérant d'introduire un Troll armé dans les épreuves à passer pour un éventuel voleur.

Aux yeux de ses collègues, Quirinus passait pour un brave homme affligé d'un bégaiement très handicapant, lui valant une affection certaine. Il se faisait fort de glaner des informations sur les sortilèges ou embûches mises en place, sauf auprès de Rogue qui lui vouait un mépris patent (Mais qui trouvait grâce aux yeux de Severus, hormis Dumbledore?).

Au début de l'année scolaire, le sbire avait obtenu quelques éléments. Son commanditaire, dissimulé sous l'imposante montagne de tissu, avait profité des échanges verbaux. Il était entendu que les directeurs des quatre maisons avaient donné de leur personne pour mettre en place des protections. Dumbledore avait parachevé et chapeauté l'opération. Mais quels autres membres avaient mis la main à la pâte? Si Quirell était sollicité, d'autres collègues l'étaient peut-être. Renée Bibine, chargée d'apprendre le vol sur balai? Plausible. Le professeur Trelawney, spécialiste controversée de la Divination? Risible. Binns, l'enseignant d'histoire de la Magie? Pas très concret, sauf s'il conviait ses amis fantomatiques pour semer le trouble.

Quirinus tenta le tout pour le tout et se rendit à l'étage interdit aux élèves dès qu'il en eut l'opportunité. Après un Alohomora de circonstance, il tomba nez à nez avec un monstre à trois têtes qui se jeta sur lui. Il eut la vie sauve grâce à un réflexe digne d'un duelliste. Les aboiements sonores lui apprirent que l'abomination était un… chien!

Lorsque le professeur de Défense Contre les Forces du Mal fut seul dans ses appartements et qu'il eut appliqué un Assurdiato, il requit l'avis de Lord Voldemort:

—Seigneur…

—Qu'y a-t-il?

—Avez-vous ressenti la monstruosité que j'ai affrontée?

—Non. J'étais trop faible, éloigné de la réalité. Qu'as-tu découvert?

—La Pierre Philosophale est gardée par un gigantesque chien à trois têtes.

Voldemort fouilla dans ses souvenirs, en vain.

—Je n'ai jamais entendu parler d'une telle créature. Mais toi, sûrement!

—Hélas, non! Pardon, Maître.

—C'est… fâcheux.

—Pardon, Maître, répéta l'esclave.

—Fâcheux mais intéressant.

Quirell haussa les sourcils, piqué de curiosité.

—Pourquoi, Maître?

—C'est l'évidence. Ce chien est la contribution du garde-chasse.

—Hagrid?

—Oui. Cet imbécile lourdaud adore les monstruosités. Il les a toujours adorées.

—Mais, Maître, je ne pourrai pas le soumettre au sortilège de l'Imperium pour lui arracher des renseignements. C'est à cause de ses ascendances. Les sortilèges rebondissent.

Voldemort se remémora les extraordinaires capacités du demi géant. Pour le vaincre, il faudrait faire appel à la ruse.

—C'est sa principale force. Cependant, Hagrid est d'une grande naïveté. Par le passé, je suis parvenu à le manipuler à ma guise. Il faut le pousser à la confidence.

—Il se méfiera peut-être?

—Si Dumbledore l'a averti, il pourrait être réticent.

Le mage noir marqua une pause, puis reprit:

—Un cadeau? Mais je ne sais pas ce que ce rustre aimerait. C'est un sauvage, Maître!

—Oui. Mais je sais ce à quoi Hagrid ne résistera pas.

—Quoi, Maître?

L'immonde faciès esquissa un sourire. Son hôte ne faisait pas preuve d'intelligence, ni de logique.

—C'est évident! Un animal. Une créature dont il rêve. Que manque-t-il dans ton bestiaire qu'il ne connaît pas déjà?

—Il y aurait de nombreuses créatures, quantité de chimères.

—Allons, imbécile! Réfléchis! Quelque chose de rare, de dangereux, d'interdit, qui incarne un défi, une bravade pour Hagrid.

—Euh… Oh… Un… un dragon, Maître.

—Un dragon? Oui… Où peut-on en trouver?

—Dans une réserve. Mais ces bêtes sont énormes, je ne pourrai jamais en contrôler une. La dissimuler demandera des talents que je ne maîtrise pas.

—Mais… un œuf de dragon? Hagrid aime jouer au parent.

—Un œuf? Ce serait petit, discret et il serait fasciné de pouvoir en prendre soin dès la naissance. C'est merveilleux, Seigneur!

—Voilà… Où en trouve-t-on?

—En Roumanie, Maître. C'est le meilleur élevage, d'après un de mes élèves dont le frère travaille là-bas. Mais… euh… c'est aussi le pays des vampires et j'ai peur de…

La noire colère monta en flèche.

—Ça suffit! Tais-toi!

—Oui, Maître.

—Nous allons trouver un Portoloin pour la Roumanie, tu vas voler un œuf de dragon, une variété rare et nous en servirons comme monnaie d'échange. Nous arracherons à Hagrid la manière de passer devant ce maudit chien sans se faire dévorer.

—Il me faudra une bonne dose de chance. Les élevages sont réglementés, surveillés.

—De la chance? N'y a-t-il pas une potion pour cela?

—Si. Felix Felicis. Mais elle demande une année de préparation. Rogue n'en stocke pas. Il évite de garder des potions achevées et ne conserve que des ingrédients, avec les plus bénins bien en vue dans son laboratoire.

—Rogue a toujours suivi mes enseignements en matière de méfiance. Une de ses qualités.

—Maître, j'ai une idée qui pourrait faire pencher la balance.

—Expose-la-moi.

Il obéit et cela lui épargna d'atroces représailles cérébrales. Le week-end suivant, il prétexta de rapides études sur les vampires et fit mine d'aller à Pré-au-lard pour se documenter. Dès qu'ils furent hors de vue, ils transplanèrent jusqu'à un Portoloin international.

L'élevage roumain où Charlie Weasley officiait, était une forteresse incartable, située non loin des Carpates. Les dragons de toutes races s'y côtoyaient, avec fracas. À l'instar d'autres espèces fantastiques, ils faisaient l'objet d'une interdiction de chasse et d'une reproduction contrôlée. Le nom de Norbert Dragonneau, le plus grand et valeureux magizoologiste du monde sorcier, y était souvent prononcé comme le bienfaiteur grâce à qui ce sanctuaire existait et perdurait.

Le lieu n'avait rien de commun avec les zoos moldus. Les espèces vivaient dans de vastes espaces, clos par des dômes de charmes puissants, renforcés chaque jour et les étroites cages d'acier ne servaient qu'au transport des encombrants individus ailés et cracheurs de feu. Chaque race disposait de son propre domaine mais les luttes intestines, violentes et cuisantes, étaient monnaie courante.

En dehors des «enclos» magiques, il y avait la zone de vie et d'administration des sorciers, un petit manoir avec des tourelles aux toits très pointus, aux ouvertures étroites comme des meurtrières et aux trois monumentales portes de fer identiques et lugubres. Accolé à la bâtisse, un bâtiment rectangulaire au toit plat abritait les réserves de nourriture pour les créatures (un gigantesque poulailler et des barriques de cognac) et l'écloserie. La nurserie surchauffée jouxtait la salle où des dizaines de chaudrons couvaient les œufs. Tout était organisé, étiqueté, rigoureux.

Les sorciers de l'élevage étaient soumis à rude épreuve. En général, les hommes (majoritaires) étaient forts, résistants, bardés de brûlures et de cicatrices. Tous maîtrisaient la Stupéfixion à merveille et étaient titulaires d'Aspic en sortilèges et enchantements obtenus avec la mention Optimale.

Néanmoins, les organismes avaient leurs limites. Le directeur de la réserve imposait un travail en équipes avec activité tournante. Trois jours au contact des animaux adultes, suivis de deux jours à la nurserie et à l'écloserie, terminés par quarante-huit heures de repos. Les équipes étaient remaniées à intervalles réguliers et les plannings chamboulés. Les entraînements aux duels étaient obligatoires. La vigilance constante était de mise dans cet univers où la sécurité était aussi vitale qu'au bureau des Aurors.

Quirinus, en embuscade sur une colline avoisinante, observait les installations grâce à une paire de Multiplettes. Le soleil rasait l'horizon. La fin de la journée était proche. Le personnel allait se rassembler dans la salle commune et y prendre le dîner.

Il glissa le regard vers l'annexe. Il était sans fenêtre et ne comportait aucune issue, hormis l'épaisse double porte battante. N'importe quel pompier moldu aurait déclaré la sécurité incendie non conforme dans ce bâtiment mais là, un feu démoniaque, c'était à la limite une bénédiction pour les pensionnaires.

Un sorcier quitta l'écloserie. Il ferma la porte, brandit sa baguette, l'agita à plusieurs reprises. Au nombre de mouvements, Quirell détermina qu'une demi-douzaine de sorts venait de sceller la bâtisse. À moins d'user de contre-sorts bruyants et dévastateurs, il ne pourrait jamais s'introduire dans la place.

Dès que l'employé eut regagné la salle des repas, le traître transplana près du manoir. Il s'appliqua un sort de Métamorphose pour déformer ses traits et un autre de Désillusion. Invisible, il se glissa dans la vieille construction. Il progressa au rez-de-chaussée en direction de l'administration. Il s'introduisait dans un bureau spacieux. Hormis le mobilier classique, les armoires de rangement, il y avait une étrange plaque de verre enchantée fixée au mur. Des noms en lettres de feu flottaient mollement en face des colonnes. Le planning magique indiquait que Charlie Weasley serait affecté à l'écloserie le lendemain.

«Parfait!»songea-t-il.

Il tapota sur sa poitrine pour calmer un remuant animal.

«Patience…»

Il sortit, repéra l'escalier menant aux étages et grimpa sans tarder. Il fureta dans le long couloir du premier et consulta les noms inscrits sur les portes de chambrée. Lorsqu'il découvrit le nom de Weasley, il s'empara de sa baguette. Il lança:

—Hominum Revelio.

Aucune présence humaine. Il ouvrit la porte. Il faisait nuit noire.

—Lumos.

La pièce fut éclairée. Elle était modeste, peu meublée, pas très rangée. Au-dessus du lit, il y avait une myriade de photos animées. Des rouquins photographiés sur toutes les coutures, à toutes les fêtes de famille auxquelles Charlie participait avec joie, dès que son emploi du temps lui permettait.

Le visiteur resta interdit devant ces souvenirs heureux mais une voix le rappela à l'ordre:

—Qu'est-ce que tu attends? Fais-le!

—Oui, Seigneur.

Il plongea sa main dans sa cape, se saisit d'un paquet qu'il enfouit sous l'édredon de Charlie.

—Lashlabask! Parva dormicere.

La chose fut libérée et placée dans un sommeil léger. Une léthargie qui cesserait à l'instant où le sorcier visé se glisserait dans sa couche.

Juste après un Nox avec sa baguette, Quirell transplana vers la colline qui lui servait de point d'observation.

Lorsque Charlie se présenta au rapport matinal du directeur, il clopinait. Ses collègues s'enquirent de la raison de son boitillement. Jones, un gaillard aussi blond qu'un Malefoy, avec des mensurations doubles, lui lança sur le ton de la plaisanterie:

—Ben alors, Weasley? Tu t'es trouvée une Roumaine passionnée, cette nuit?

L'assemblée éclata de rire. Le directeur y mit un terme:

—Vous êtes blessé, Weasley?

—Une égratignure, Monsieur. Je suis passé à l'infirmerie vite fait. Un animal non identifié m'a mordu. Il m'a filé entre les doigts. Le médicomage m'a appliqué des onguents. J'en aurai fini demain.

—Et pour aujourd'hui?

—Aucun souci. J'en ai vus d'autres, Monsieur.

—De toutes les façons, aujourd'hui, pas d'enclos pour vous!

Une fois la réunion matinale menée à son terme, chacun vaqua à ses occupations. Charlie se rendit à l'écloserie. Il leva les protections, après trois tentatives ratées.

—Bon sang! Je vais devoir prendre des cours de rattrapage auprès de Dumbledore.

Il pénétra dans le bâtiment et se prit les pieds dans une chaîne de suspension de chaudron, trop longue à son goût. Il poussa un juron digne d'un Chartier.

—Pas ma journée, aujourd'hui!

Le temps que le dresseur se remette sur pied, Quirell, désillusionné, s'était glissé derrière lui.

Charlie commença par le contrôle des œufs. Il les compta, un à un, et nota le nombre et les races sur un parchemin daté. Les chiffres étaient identiques à la veille. Lorsqu'il eut achevé cette première tâche avec un magnifique pâté d'encre sur sa signature, il s'attela à relever les températures des chaudrons et à raviver les feux quand c'était nécessaire. Il n'entendit rien lorsque la baguette de Quirell fut levée et accompagnée d'un discret:

—Confundo…

Charlie tituba quelque peu. Par réflexe, il s'agrippa au premier objet à portée de main: un chaudron brûlant. C'est à peine s'il ressentit la douleur. L'habitude du feu.

Il alla s'appuyer contre un mur, se laissa glisser jusqu'au sol et tenta de reprendre ses esprits. L'espion embrassa du regard l'immense table aux chaudrons. Chaque récipient était étiqueté. Le Cornelongue roumain, espèce locale, était bien représenté. Il y avait aussi du Boutefeu chinois, du Magyar à pointes, du Suédois à museau court, du noir des Hébrides et un seul œuf de Dent-de-Vipère péruvien, le plus petit dragon (la bagatelle de cinq mètres, tout de même!) mais le plus friand de chair humaine. Le trouble du soigneur dura assez pour qu'un «Accio œuf de Norvégien à crête» soit lancé, que la forme ovoïde et noire disparaisse sous la cape du sorcier et qu'il s'éclipse sur la pointe des pieds. Parvenu à la porte d'entrée, il transplana, laissant Charlie dans un état de confusion décroissante.

Le frère cadet de Bill Weasley passa une semaine des plus détestables. Il cassa une chaise au réfectoire, se vautra dans l'escalier du bâtiment administratif, se fit roussir les poils par un jeune Pansefer ukrainien, fut incapable de déterminer comment deux petits Boutefeu chinois s'étaient introduits dans la réserve de sang de poulet, ni comment ils avaient dévoré un œuf de Norvégien à crête sans laisser un bout de coquille.

Le directeur renvoya Charlie à l'infirmerie pour un check-up complet, lui accorda deux jours de repos supplémentaires avant de le mettre à l'épreuve pour reprendre le travail. À l'issue des tests, le numéro deux des enfants Weasley fut déclaré apte et ne fut plus victime de guigne persistante.

Le voleur avait l'idée brillante de glisser un Malagrif tacheté dans le lit de l'infortuné dresseur de dragons. L'animal terrestre, similaire à un homard long d'une trentaine de centimètres, n'était pas innocent selon la bible de Norbert Dragonneau. Sa chair était impropre à la consommation et sa morsure, bien que bénigne, avait un effet secondaire des plus prodigieux. Une fois mordue, la victime souffrait d'une malchance consternante pouvant durer jusqu'à une semaine.

La suite? Vous la connaissez. Le traître, déguisé en voyageur, fit la rencontre d'Hagrid par «hasard», dans un bar. Il paya des tournées de Whisky Pur Feu au garde-chasse, abaissa ses défenses, exhiba l'œuf sous les yeux ébahis d'Hagrid, le perdit opportunément en jouant aux cartes et obtint les confidences du Gardien des Clés de Poudlard sur la manière de tromper la vigilance de Touffu.

Grâce à sa ruse et ses renseignements, Quirell aurait pu obtenir la Pierre Philosophale pour Vous-Savez-Qui mais Harry Potter l'empêcha et le vainquit.

Mince! Je n'aurais pas dû dire cela!

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