Umbeijo et Eugénie patientaient à côté de la grille nord, limite du domaine de Beauxbâtons. Il était interdit de toucher le métal sous peine de conséquences douloureuses. Hercule les rejoignit avec un couvre-chef destiné à se protéger du froid alors que le temps était radieux et la chaleur forte. Il titubait, se tenait le crâne avec une main et se servait de l'autre pour se diriger, comme si c'était une canne d'aveugle. Umbeijo se précipita à son aide.
— Hercule ? Que se passe-t-il ?
— Le cours avec Elvira.
— Legilimancie ? Objecta Eugénie. Ça secoue les noisettes, hein ?
— À qui le dites-vous !
— Bah à toi ! rigola la farceuse.
— Elle y est allée en force pour fouiller mon esprit. Ma résistance héroïque m'a valu une mention OR en Occlumancie.
— C'est extraordinaire ! J'ai eu ÉTAIN parce que, selon ses termes, la cervelle d'une sportive n'a pas grand-chose à cacher.
— C'est profondément irrespectueux ! s'insurgea le garçon.
— Je m'en fiche un peu. Parce que même si elle m'a mis cette sale note, j'ai réussi à lui masquer mon secret le plus important. Je ne suis pas mécontente de moi.
Sigrid apparut à l'angle Est du château et les rejoignit. Cependant, au lieu d'emprunter l'allée centrale, elle prit les contre-allées qui s'enfonçaient dans le jardin et la contraignaient à faire quelques zigzags. Elle arriva enfin à leur hauteur, l'air penaude.
— Alors, s'impatienta Eugénie, que voulais-tu nous révéler ?
— Voilà. J'ai noté des bizarreries, cette semaine. Dont une très troublante. Après les cours, j'ai exploré différentes parties du château et je suis retourné voir le Sondeur.
Eugénie s'exclama :
— Le Sondeur ? Tu as toujours un doute sur ton affectation ? Comme nous toutes, en fait !
— Tout à fait. Je suis entré dans une des cabines, mardi soir. Le Sondeur a été aimable mais n'a pas révélé son identité, ce que je cherchais à connaître. Il est très intelligent mais limité sur certains aspects. Bref, au détour de la conversation, il a dit qu'il n'avait eu aucun doute sur mon affectation chez… Lonicera.
— Je le savais ! Il a déraillé !
— Eugénie, vous aviez raison. Le Sondeur aurait dû m'envoyer chez les porteurs de chèvrefeuille.
— Au lieu de cela, il a dit Urtica alors que c'était ma place.
— Et moi ? J'aurais dû aller chez Aloysia. Mais Sigrid ?
L'intéressée baissa la tête et avoua :
— Tout est de ma faute.
— Non, assura Hercule. C'est de la mienne. Le Sondeur a laissé mon écharpe en… blanc.
— Quoi ? hurla Eugénie. Ce n'est jamais arrivé !
— C'est la professeure de Bazincourt qui m'a intégré de force dans son Ordre grâce à deux sortilèges. Le tout devant les deux autres référents qui en ont été témoins.
— Oh… ton uniforme était vierge ! Pourquoi ?
— Je l'ignore. Mais je suppose que je suis un sorcier de pacotille, trop faible.
— Non, c'est de ma faute, répéta Sigrid. De ma faute. Le Sondeur te l'a dit : tu aurais dû aller chez Lonicera. C'est… c'est moi qui l'ai trompé.
— Mais enfin, Sigrid, ma chère, pourquoi dites-vous cela ?
— Puisque tu as eu le courage de nous dire la vérité, Hercule, je dois le faire. Je dois… Tais-toi !
Sa voix venait de changer.
— Non ! Tu vas rester où tu es !
Les trois autres la dévisagèrent. La tessiture venait de redevenir normale et la timide Sigrid, un instant écarlate, les yeux exorbités, s'effondra. Deux de ses comparses la prirent par l'épaule. Eugénie l'attrapa par la tête, la tira à elle et tenta de la consoler.
— Expliquez-nous, Sigrid.
— C'est si difficile… Comment commencer ?
— Est-ce que cela a un rapport avec la fontaine Flamel ?
Elle releva la tête vers Hercule, stupéfaite.
— Vous l'avez tenue à distance pour nous rejoindre. C'est un détail qui m'a surpris. Il y en a d'autres. Votre dégoût pour certains aliments ou plats, que vous vous servez pourtant au réfectoire. Votre douleur, mercredi soir, lorsque vous avez vu ma main malmenée par le jeu avec madame Bonnelangue et Katarina. Comme si vous luttiez contre votre nature.
— C'est… la vérité…
— Et puis, parfois, vous perdez votre accent nordique, artificiel, et votre rythme devient français. Parisien, même.
— Oui. Tu as deviné, Hercule. Tu es vraiment fort. Il y a… deux personnes en moi. L'une est moi, Sigrid Vlaamel et l'autre, c'est un monstre violent. C'est Victoire Flamel.
Le patronyme résonna dans les esprits. Flamel. Eugénie osa :
— La descendante de…
— Oui. Ses parents, sorciers, ont découvert une magie féroce dans cette chose et ont tenté de la contrôler. Ils en ont payé le prix.
— C'est-à-dire ? s'inquiéta Hercule.
— La folie. Elle les a rendus fous. Ils ont perdu la raison.
Ces mots étaient lents, hésitants, comme si elle s'efforçait de ne pas puiser au fond de ses souvenirs douloureux.
— L'Autre a été envoyée en Angleterre, à l'hôpital Sainte-Mangouste de Londres. Loin de toute sa famille. Oubliée. Vers 8 ans, je suis arrivée dans son cerveau. Peu à peu, j'ai émergé dans la lumière et j'ai tenu les rênes. À 9 ans, je me suis enfuie de l'hôpital et j'ai trouvé refuge dans un orphelinat moldu. C'est là que j'ai reçu ma lettre au nom de Sigrid Vlaamel, l'identité que j'avais donnée. L'Autre n'aurait jamais dû recevoir un courrier, elle n'aurait pas pu mériter cet honneur. Les listes ont été bouleversées. Le Sondeur m'a reçue et, troublé par la présence de l'Autre et ma personnalité, il aura cafouillé et donné ta place d'Aloysia, Umbeijo.
— Bazar ! s'exclama Eugénie. Il lui aurait dû donner la couleur blanche à l'Autre.
— Oui.
— Ce n'est pas logique, coupa Hercule. Je comprends que votre situation très douloureuse, vous amène à vous accuser de ce méli-mélo du Sondeur mais ce n'est pas logique. Et Van Betavende va vous le prouver. Ce soir-là, au repas, je fus le premier à table. Puis Umbeijo me rejoignit. Eugénie arriva enfin en râlant.
— C'est vrai !
— Et Sigrid, vous fûtes la dernière. Comme, je le suppose, aucun de nous n'a traîné entre son affectation par le Sondeur et son arrivée au restaurant, il s'agit de notre ordre de passage. Or, j'étais le porteur du blanc et affecté en premier. Je suis à l'origine des erreurs du Sondeur. Pas vous, Sigrid.
— D'accord… Ton explication tient la route et… je suis désolée… j'ai peur…
— J'ai ressenti cette frayeur, Sigrid. Nos deux amies l'ont perçue et nous prendrons soin de vous. À présent, il faut nous assurer d'une inconnue.
— Quoi ? Se demanda Umbeijo.
— C'est logique, déclara Sigrid en reniflant. Il faut rencontrer le Sondeur pour en avoir le cœur net.
— Tout à fait ! Ainsi, nous saurons quelles auraient dû être les véritables affectations et nous pourrons en parler au référent ou au directeur.
— Oui. Faisons cela !
Eugénie était déjà sur le départ.
— D'accord, mais j'ai aussi une déclaration à faire, avoua Umbeijo avec son délicieux accent lusitanien. En fait, deux confidences à vous faire.
— Nous t'écoutons.
Elles étaient suspendues à ses lèvres.
— Je m'appelle Umbelina Belmira Isaura Josefina Mascarenhas de Laranjeira…
— Nous le savions déjà ! Ce n'est pas une nouvelle digne de la Gazette de Paname.
— … princesse d'Algarve… héritière du trône du Portugal.
— Oh bazar ! Ça, c'est la Une de La Gazette !
— Princesse… mais comment doit-on vous appeler ? Votre Altesse ? Votre Seigneurie ? Votre grandeur ? Majesté ?
— Non, surtout pas. C'est secret. Une sorcière dans une famille royale, vous imaginez le scandale ? Dans un pays où la ferveur religieuse est immense ?
— Par Flamel, j'imagine ! Oh mer… le ! Désolée, Sigrid. Je vais gaffer avec tous ces mystères. Il faudrait me surveiller !
— On sait ! s'exclamèrent les trois autres.
Le rire s'empara d'eux durant près d'une bonne minute. Eugénie était si gaffeuse qu'elle en riait encore plus que les autres. Lorsque le calme revint, Umbeijo reprit la parole :
— J'ai un autre secret. Hercule, peux-tu juste poser la main sur ta baguette ?
— Bien sûr.
Il glissa la main dans sa poche et attendit.
— Vous connaissez mon surnom ?
— Naturellement !
— Umbeijo.
— Ben oui, commenta Eugénie.
— Je ne vois pas où tu veux en venir, admit Sigrid.
— Oh là là… rougit Hercule. Un baiser… en portugais, ça se dit Umbeijo. Comme c'est poétique !
Elle sourit, libérée de ses secrets. Hercule retira la main de sa poche.
— Oui… Euh… Ma fidèle compagne est une traductrice universelle. Et, avant que mon colocataire Casper ne vende la mèche, je discute avec ma baguette. Je la vouvoie.
— Je trouve cette manie tout à fait charmante, Hercule, s'empourpra la princesse.
Sa réflexion généra des soubresauts dans le corps de Sigrid, comme si l'Autre était jalouse. Les regards se tournèrent vers Eugénie.
— Quoi ?
— À ton tour !
— Eugénie, nous avons joué le jeu et ce fut éprouvant pour la plupart.
— J'ai pas de secret ! Suis la fille de Beauxbâtons, la fouteuse de bazar, la collectionneuse de coups et blessures. D'ailleurs, au passage, Obscur s'est bien plantée !
— Pourquoi ?
— Nous sommes en fin de semaine et je n'ai que deux trucs cassés ! Le week-end va être tranquille et lundi matin, à 10h00, sa prédiction, aux toilettes !
Nouvelle séance de rigolade lorsque tout à coup, Eugénie pâlit.
— À moins que… demain…
— Eh bien quoi ?
— Je suis convoquée en salle blanche à 10h00.
— Quoi ? Moi aussi !
— Même chose pour moi, concéda Sigrid.
— Horaire identique en ce qui me concerne, conclut le Belge. Nous y sommes tous conviés.
— Mais c'est quoi, cet endroit ?
— La salle d'entraînement au duel, précisa Eugénie. Sauf que les premières années n'ont pas le droit de faire partie de ce club. C'est pas normal. Remarquez, moi, je suis ravie, j'en rêvais, mais je pensais vraiment que c'était impossible. Le règlement est très précis là-dessus. Rien pour les premières années. C'est dingue, ça, tous les quatre.
— Nous en saurons plus demain. Cette professeure de Bazincourt est inattendue. Savez-vous que j'ai obtenu la liste des baguettes de nos enseignants ?
— Non… tu as réussi ? On va pouvoir essayer de trouver des points communs ?
— Oui, Sigrid.
— Fantastique !
— En effet ! Et voici la primauté d'une information : notre enseignante multitâche est la seule à posséder une baguette avec un cœur de Manticore.
Eugénie et Umbeijo le dévisagèrent, incrédules.
— Mantiquoi ? Qu'est-ce que c'est ?
— Aucune idée !
— Une créature redoutable.
Sigrid se redressa et se dégagea des étreintes en douceur. Elle se mit à marcher en rond, inquiète.
— C'est un monstre doté d'un visage humain, de trois rangées de dents acérées, d'un corps de lion et d'une queue de scorpion. Une bête fantastique féroce, sans pitié. Elle fascine par ses traits humains, mais vous déchire avec ses crocs et ses griffes. Le coup fatal vient sans être vu des hauteurs avec le dard qui vous achève. Extrêmement intelligent, manipulateur, calculateur, cet animal !
— Un cœur de baguette idéal pour un professeur qui cumule le plus de fonctions dans l'Académie, remarqua Hercule.
— C'est clair. Oh… mais je sais ! J'ai un secret !
— Ah ! Enfin ! Soupirèrent les trois autres.
— Je n'en connais aucun mais je sais qu'il existe cinq passages dissimulés pour sortir de Beauxbâtons.
Elle avait gonflé la poitrine, fière de son aveu. Pour Hercule, c'était mieux que cinq secrets : c'étaient cinq mystères à résoudre.
Lorsque le rendez-vous dans le jardin s'acheva, la fine équipe fila au château pour investir la salle du Sondeur. Elle se heurta à une porte close. Surpris, mais non pris au dépourvu, les élèves se rabattirent sur la loge du concierge, pour quérir des informations ou de l'aide.
— Quoi ? La salle du Sondeur ? Mais… elle est ouverte !
— Non, Monsieur.
— Attendez un peu de voir ça !
Grossel sortit en trombe de sa loge, baguette en main et se planta devant la porte close. Malgré toutes ses tentatives, la poignée demeura figée.
— Alohomora !
Rien ne se passa.
— Aberto !
Pas davantage d'effet. Hercule tira ses amies en arrière.
— ALOHOMORA ! ABERTO ! ABERTOOOO !
Sébastien s'énerva sur la porte, secoua la poignée dans tous les sens, prit du recul et s'élança en donnant un grand coup d'épaule. La fermeture ne céda pas d'un pouce.
— Mais qu'est-ce que c'est que cette folie ?! Bon sang ! Je ne vais pas me laisser embêter par une saleté de porte à la noix ! BOMBARDA MAXIMA !
Le sort rebondit contre la porte et le fit valser contre le mur opposé. Son corps s'imprima dans la pierre et retomba lourdement.
— Oh ! crièrent les enfants.
— Monsieur ? Monsieur Grossel !
Il ne répondait pas.
— Je vais chercher mon père !
Eugénie fonça au bout du couloir et rameuta le médicomage ainsi que madame Cacheton. Lorsque le médecin réclama des explications, il avait cet air de fureur dans les yeux, prêt à accuser sa fille. Hercule lui coupa l'herbe sous le pied :
— C'est incompréhensible, Docteur. Le concierge est venu à notre demande car nous avions constaté que la serrure était bloquée. Il a tenté deux sorts… euh… aloho… quelque chose et aberto. Rien ne s'est passé. Il a essayé d'enfoncer la porte, de manœuvrer la poignée, sans succès. Il a tenté un autre sort. Bombarda et maxima. Le sort a rebondi contre lui, comme si un…
— Il est juste assommé. Je le garde en observation cette nuit. Madame Cacheton, voulez-vous bien prévenir Armand ?
— Bien sûr.
— Quant à vous, vous avez eu le bon réflexe. Sa tête a heurté la pierre avec violence. Il faut rester prudent avec ce genre de blessure. Merci à vous !
Il lança un Wingardium Leviosa silencieux et poussa monsieur Grossel jusqu'à l'infirmerie. Les quatre élèves restèrent seuls face à la porte close.
— C'est fou ! Le sortilège doit être très puissant ! Il paraît que Grossel serait un ex-Auror renvoyé pour usage de sort trop violent.
— Comment l'avez-vous appris, Eugénie ?
— Papa parle en dormant.
Les autres la regardèrent, incrédules, sur le point d'éclater de rire.
— Quoi ? Je ne raconte pas de blague ! C'est vrai ! Il parle la nuit, il a même inventé une potion, une fois. Ma mère avait pris des notes. C'était… avant… bref ! Qu'est-ce que cela signifie, Hercule ?
— Que nous avons eu tort d'imaginer que le Sondeur avait déraillé. On nous a interdit l'accès pour vérifier notre théorie, pour nous empêcher de découvrir la vérité. La vérité qui pourrait ne pas être qu'une série d'erreurs du Sondeur.
— Comme quoi, par exemple ? demanda Umbeijo.
— Un complot ? suggéra Sigrid.
— Je ne sais pas. Il y a juste de petits indices qui s'accumulent. Pour l'instant, c'est trop vague.
— On ferait mieux d'aller se coucher.
Ils se tournèrent tous vers Eugénie, interloqués. Le dîner n'avait pas encore eu lieu. Avait-elle été envoûtée ?
— J'ai juste des travaux de bricolage à réaliser. Après, je vais manger !
— Ahhhhh !
À présent, ils savaient où elle voulait en venir. En attendant l'heure du repas, ils sortirent et se dirigèrent vers les pavillons. Les filles papotèrent un peu mais Hercule se mua en carpe, les neurones en ébullition. Depuis le début, un truc ne tournait pas rond à Beauxbâtons et au lieu de s'éclaircir, le mystère s'épaississait. Ils se saluèrent après le passage de la Rivière Enchantée.
Alors que le garçon s'apprêtait à franchir le seuil du Pavillon jaune, avec l'idée d'aller analyser son document des baguettes et accomplir les devoirs de la semaine, il fut paralysé et tomba au sol, raide comme une statue. Il sombra dans l'inconscience.
Le garçon ouvrit les yeux. Il était alité dans une pièce inconnue. Entouré d'armoires vitrées remplies de flacons, d'onguents, de potions, il supposa qu'il se reposait à l'infirmerie. À sa gauche, un brancard à roulettes accueillait monsieur Grossel, conscient, la tête enserrée dans un gros bandage. À sa droite, il y avait une jeune fille à peu près dans le même état que le concierge. Il était confus et son crâne était compressé, comme dans un étau. Les restes de l'épouvantable migraine engendrée par les exercices d'Occlumancie et de Legilimancie ? Il porta une main à son front. Il était bandé avec un tissu imprégné d'un onguent très camphré.
— Trois victimes de trauma en une seule soirée, on croirait que la saison du Quidditch est lancée.
L'inconnu dissimulé dans la pénombre s'avança dans la lumière. Sa silhouette était immense.
— Monsieur le Directeur ?
— Sébastien, j'ai eu vent de vos déboires. J'ai analysé la porte du Sondeur. Il y a une forme de magie très… avancée, pas conventionnelle, si vous voyez où je veux en venir.
— Il faut être doué et jouer avec le feu pour produire ce résultat. Enfin ! Je préfère avoir payé les pots cassés plutôt qu'un élève en ait été victime. J'en ai vues d'autres.
— Je m'en doute, Sébastien.
Il se tourna vers le garçon.
— Quant à toi, jeune homme, tu as été l'objet d'un sort puissant que l'on appelle Petrificus Totalus. Sans une intervention rapide de deux élèves qui t'ont trouvé, tu aurais pu rester inconscient bien plus longtemps. D'ailleurs, tu n'aurais pas dû perdre conscience. Bizarre… Je ne comprends pas ce qui s'est passé, pourquoi quelqu'un t'a agressé. As-tu vu ou entendu quelque chose ?
— Non, Monsieur. Je… je m'apprêtais à entrer dans mon pavillon quand tout à coup, plus rien n'a fonctionné dans mon corps. J'ai chuté sans ne rien pouvoir y faire.
— Aucun souvenir ? Un bruit ? Une ombre ?
Il fit l'effort apparent de se souvenir. Il y avait un élément intrus dans le paysage, mais il ne parvenait pas à l'identifier.
— Non, Monsieur. Il y a eu un autre accident ?
— Tu parles d'Eugénie ?
— C'est elle sous ce tas de tissu ?!
— Oui. Il semblerait qu'elle ait tenté, une fois de plus, de réduire son lit en hamac. Elle aurait enduit une scie de jus de mandragore mal préparé. La mandragore peut sortir d'un sommeil éternel des sorciers sous l'emprise de charme puissant. Cette tentative malheureuse a rendu le bois ensorcelé… disons… vindicatif. Elle a reçu quelques coups de gourdin sérieux. Elle va s'en sortir. Encore. Et recommencer. Encore. Elle n'est jamais prise au dépourvu lorsqu'il s'agit d'inventer des bêtises insensées.
— Nous nous sommes promis, avec quelques amies plus raisonnables, de modérer ses ardeurs.
— Excellente initiative, jeune homme. À présent, repose-toi ! Si quelque chose te revient en mémoire…
— Je n'y manquerai pas, Monsieur.
Sébastien se redressa et se mit sur ses pieds.
— Je vous accompagne, monsieur le Directeur. Je suis opérationnel.
— Bonne nuit, Hercule.
— Bonne nuit à vous deux également.
La situation n'avait pas que du mauvais : il dormait enfin sur un vrai lit, pas une horreur de carpette volante et l'infirmerie était mixte. Bien des garçons donneraient cher pour lui chiper sa place. Il se tourna vers Eugénie et murmura son prénom. Elle ne répondit pas. Sa respiration était profonde. Il trouva la position la plus confortable et se détendit, jusqu'à ce qu'il sente les bras de Morphée l'enlacer.
L'air frais s'engouffra dans l'infirmerie et chassa les miasmes médicamenteux. Il apporta des notes fleuries, citronnées, avec un soupçon de pivoine. Il avait assez respiré ce parfum, toute une après-midi, pour en identifier le porteur les yeux fermés. Il fit volte-face dans son lit. Un visage familier l'observait.
— Bonjour, Hercule.
— Bonjour, madame Bonnelangue.
— Tu nous as causé quelques frayeurs, tu sais.
— À vrai dire, je n'en ai même pas conscience. Monsieur Fontebrune a assuré que j'avais reçu un sort de pétrification mais si un Troll m'avait pris pour un Cognard, je n'aurais pas fait la différence.
— Si tu n'as rien vu venir, c'est que ton agresseur a agi par-derrière, en traître. C'est ignoble, qui que soit le coupable. Je ne peux pas faire grand-chose, à mon niveau. Le directeur est en train de remuer ciel et terre pour traquer le responsable, tout en tentant de déverrouiller cette salle close. Et puis, il y a mille et une choses à gérer, dans l'école. Cependant, je peux au moins te conseiller. Essaie de rester proche de tes camarades, ne te déplace pas seul. D'accord ?
— Oui, Professeur, dit Hercule avec un large sourire qui minimisait l'incident.
— Tutututute ! Je suis très sérieuse. Tu t'es fait quelques bonnes camarades, non ?
— Oui, Madame. Des amies, je crois.
— Ah l'amitié… c'est un trésor à préserver, plus que jamais. Et parmi des élèves plus expérimentés, y en a-t-il qui pourraient te chaperonner ?
— En CHASSE-Magus, oui.
— Il y a d'excellents éléments, pétris de valeurs morales très louables. Pour commencer, je vais patienter dans le couloir et t'accompagner pour prendre le petit-déjeuner. J'ai lancé quelques Tergeo sur tes vêtements. Cela fera l'affaire.
Elle se déplaça dans le bureau de madame Cacheton, le temps qu'il se lève et qu'il se mette en tenue. Sa voisine n'était plus dans son lit. Eugénie, à l'activité débordante, était bien le genre de personne à n'avoir besoin que de quelques heures de sommeil pour refaire le plein de forces.
Une fois habillé, il contrôla que rien ne manquait dans ses poches. Baguette, loupe magique, bourse avec une poignée de Mornilles et de Noises. Tout était en place. Le vol n'était pas le mobile de l'attaque. Après son repas, il vérifierait son plateau coffre dans l'armoire de la chambre, au cas où le vol ait eu lieu à l'intérieur du bâtiment. Alors qu'il ajustait sa tenue, ses petites cellules grises se mirent au travail.
« Mon agression n'a pas pu être perpétrée par un élève, même en CHASSE La magie est proscrite hors du château. C'est un adulte. Un professeur, un membre du personnel ou une personne extérieure. Si un intrus est entré dans le domaine, il a emprunté le Tunnel de Transportation. Ou… l'un des cinq passages mentionnés par Eugénie. »
Il devait procéder par élimination, avec logique, pour déterminer la vérité. Il passa dans la pièce voisine.
— Prêt ? Tu te sens bien ? Pas de nausées ?
— Tout va bien, Professeur. Tout ira mieux lorsque mon estomac sera rempli.
— Nous allons nous régaler !
— Les repas à Beauxbâtons sont, jusqu'à présent, une source infinie de plaisir.
— Je concède que nos elfes de maison comptent parmi les meilleurs cuisiniers de notre beau pays.
— C'est vrai.
Avant de quitter l'infirmerie, il assista à un étrange ballet : madame Cacheton soulevait ses jupons qui comportaient des dizaines et des dizaines de poches de toutes les tailles. Elle les remplissait avec des potions, des flacons, des tubes, des poudres, des sachets. Dans le couloir, Agathe répondit à sa question intérieure :
— Le docteur Beauxbâtons est une vraie tête de Jobarbille. Il oublie toujours des tas de choses dans sa trousse médicale. Rose joue les pharmacies ambulantes pour combler ses oublis. Il n'était pas comme cela avant… avant.
Hercule perçut un pic d'émotion dans la voix d'Agathe. Lorsqu'ils entrèrent dans le réfectoire, il découvrit les tables chargées de tartines, de confitures, de bacon grillé, de saucisses, de chocolat et surtout, d'œufs brouillés. De quoi mettre en appétit un convalescent. Un éclair illumina son esprit :
— Professeur.
— Oui ?
— Les elfes de maison. Comment font-ils pour les courses, l'approvisionnement ?
— Ils transplanent où ils le souhaitent. Leur magie est différente de la nôtre.
— Pourraient-ils… lancer des sorts ?
— Par Flamel, Hercule ! Non ! Leur… je n'aime pas ce terme… leur « servage » les empêche de causer le moindre mal aux sorciers.
— D'accord. Peuvent-ils transporter une personne en transplanant ?
La pertinence de la question fit mouche. Agathe le considéra en pâlissant à vue d'œil. Elle aperçut Eugénie, Umbeijo et Sigrid avec les CHASSE-Magus.
— Reste avec tes amies. Et avec ces deux CHASSEurs, tu peux leur faire confiance. Max et Pierre. Brillants et loyaux. Ils t'aideront.
— Je vais suivre vos conseils, Professeur. Le temps que la lumière soit faite. Bon appétit… et… euh…
— Oui ?
— Vous demeurez au château, le week-end ?
— Oui, c'est ma maison.
— Bien, Madame.
— À plus tard, Hercule.
Il gagna la table de ses amis tandis que madame Bonnelangue prenait place aux côtés d'un nombre réduit d'enseignants. Hercule fut accueilli en héros par les demoiselles et les deux CHASSEurs. Sous le feu nourri de questions, un détail lui revint en mémoire. Un parfum. Il ferma son esprit et fouilla. Un mélange assez incongru. Cardamome et clou de girofle dominaient une senteur herbacée et une plante aromatique. Coriandre ? Non. Persil ? Pas plus. Alors du cerfeuil ? Oui ! Et la plante ? Du thym mais en plus léger, plus subtil. Du thym citron.
« Très étrange, cet amalgame. »
Il tenait la composition de son souvenir. Pourquoi ces effluves entêtants résonnaient-ils dans sa mémoire olfactive ? Le doux fumet des œufs brouillés supplanta ses errements cérébraux. Il était si affamé qu'il se servit une portion de la taille du plat. Il choisit de se passer de chocolat au lait et jeta son dévolu sur un thé à la fleur d'oranger.
— Alors, l'enquêteur, on a vécu sa première affaire ? lança Max.
— Mon cher CHASSEur, je m'en serais bien passé. Cependant, la machine a été mise en route, elle ne s'arrêtera qu'à l'obtention de la vérité.
— Bien parlé, mon gars !
— Je n'aurais pas dit mieux, ajouta Pierre. Tu es clairement au bon endroit. Messieurs les assassins, voleurs, trafiquants et truands de tous poils, tant que Van Betavende sera là, vous ne paaasssserrreeeez pas !
Après cette démonstration théâtrale, le petit-déjeuner se déroula sans incident, sous les regards inquiets d'Umbeijo et de Sigrid. L'Aloysia se faisait du mouron pour le jeune Belge dont l'importance à ses yeux croissait d'heure en heure. La Lonicera se rongeait les sangs pour l'équilibre financier du Ministère car Eugénie grevait le budget alimentation à un rythme exponentiel.
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