LE PARI
Bulgarie contre l'Irlande. La finale de la Coupe du Monde de Quidditch se jouait entre ces deux équipes talentueuses. À quelques minutes du coup d'envoi, Ludo Verpey, l'illustre directeur du Département des Sports et des Jeux Magiques, ancien batteur vedette des Frelons de Wimbourne, ex-membre de l'équipe nationale d'Angleterre, virevoltait d'un groupe à l'autre, vêtu de sa longue robe noire à rayures jaunes. Des soucis de dernière minute? Absolument pas!
Le nouveau sport de Ludo consistait, en bon Anglais qui se respecte, à prendre des paris sur tout et n'importe quoi concernant de près ou de loin le match du jour. Ses compatriotes sorciers, à l'instar des Moldus insulaires, ne manquaient pas d'imagination. Parmi les enjeux les plus courants, il y avait le nom de l'équipe ouvrant le score, la durée du match, le responsable de la première faute sifflée, le nombre de fautes sifflées –aucun n'avait été assez fou pour parier sur la chute du record, 700 fautes en un seul match–et bien sûr, le nom du vainqueur.
Cependant, certains enchérisseurs avaient osé de vraies gageures: une femme avait parié son élevage d'anguilles que le match durerait une semaine! Un homme avait soutenu que le nombre de spectateurs dépasserait deux cent mille alors que le stade était limité à la moitié et que Ludo tenait un décompte précis des billets vendus. L'imprudent personnage s'était gauchement rattrapé en incluant les éventuels fantômes et autres esprits frappeurs venus encourager l'Irlande. Cette fantaisie allait lui coûter un paquet de Gallions. Et parmi les suppositions saugrenues, il y avait eu celle des jumeaux Weasley, enfants de son collègue et ami Arthur au ministère. Les deux trublions avaient parié toutes leurs économies, soit plus de 37 Gallions, que l'Irlande gagnerait mais que l'attrapeur bulgare, Victor Krum, le prodige, s'emparerait du Vif d'or. Il avait tenu le pari à 5 contre 1, jugeant la théorie des Weasley insensée. Cependant, à peine après les avoir quittés, il regrettait déjà son acceptation. L'Irlande possédait le meilleur trio de poursuiveurs de leur histoire avec Troy, Morane et Mullet. Les buts allaient pleuvoir même si Zograf, le gardien bulgare, faisait des étincelles près des trois anneaux. Seulement, si le Vif d'or montrait ses dorures assez tard dans le match, Krum n'en ferait qu'une bouchée. L'attrapeur irlandais, Lynch, était excellent, mais il lui manquait le génie aérien et tactique du Bulgare. Que la sphère dorée volette dans le stade et les couleurs rouges et blanches de la nation de l'Est brilleraient de mille feux. Ces maudits jumeaux avaient bien analysé la situation et formulé adroitement leur pari.
Perdu dans la foule de spectateurs, loin des loges officielles situées au sommet de l'édifice, un homme patientait. Vêtu d'une robe de sorcier anthracite, moirée, il avait revêtu sa capuche afin de dissimuler ses traits. Avec des yeux bleus acier, une moustache blanche en guidon de vélo, une chevelure immaculée, Devlin Whitehorn avait un faciès identifiable par n'importe quel quidam, pour peu qu'il se soit plongé dans la Gazette du sorcier une demi-douzaine de fois. Peu lui importait le résultat du match: que l'Irlande ou la Bulgarie l'emporte, Devlin serait victorieux. Monsieur Whitehorn n'était autre que le directeur et fondateur de la compagnie Nimbus, fabricant de balais dédiés au sport de compétition, fournisseur et sponsor de nombreuses équipes locales et nationales. Les quinze participants à la finale, arbitre compris, volaient sur l'Éclair de Feu, la plus récente de ses productions.
Le début de la partie était proche lorsque Devlin ouvrit une besace de cuir noir. Il en retirera un éclair de feu miniature, en tous points identique à ceux vendus par des camelots ambulants. Il y attacha un minuscule parchemin, sortit sa baguette magique, donna un petit coup et le modèle réduit s'envola dans les airs, se mêlant aux nuées actionnées par des gamins chanceux. Il prit une paire de Multiplettes cuivrées, les plaça devant ses yeux et lorgna non loin de la tribune officielle. La Multiplette de Devlin n'était pas une production standard dédiée au Quidditch et ensorcelée pour afficher les noms des joueurs. La sienne aurait suscité la jalousie du commandant des Aurors en personne. Il fit la mise au point et découvrit un jeune adolescent à lunettes. Le nom Harry Potter s'inscrivit dans le champ de vision et la mention «élève quatrième année Poudlard, Gryffondor» se superposa au visage. Bien entendu, Devlin connaissait le sorcier le plus célèbre, d'autant que le garçon était un attrapeur remarquable, un As sur un balai et surtout, un client fidèle de la société Nimbus. Mieux: Harry, possesseur d'un Éclair de Feu, était aussi privilégié que chaque membre de la finale sur le point de se jouer devant la foule.
Monsieur Whitehorn découvrit plusieurs de ses camarades et leur identité s'afficha. Cornelius Fudge et Barty Croupton senior, affublés de leurs fonctions, n'échappèrent pas à la Multiplette trafiquée.
Il s'écarta des officiels du ministère et de leurs invités. En contrebas, il tomba enfin sur l'objet de ses recherches: Saul Funestar, en compagnie de son acolyte Moroz. Les deux sorciers, employés du Département des Mystères, étaient des Langues-de-plomb. À savoir: personne ne savait en quoi consistait leur travail, ni même les sujets étudiés par leur personnel. La seule information publique était que le professeur Funestar, un homme peu amène, sans une once d'empathie, avait été un spécialiste des phénomènes temporels. La rumeur courait que les retourneurs de temps, en nombre restreint et à l'utilisation encadrée par une noria de règles, seraient sous sa responsabilité. Tout était à prendre au conditionnel puisque tout était mystère. D'ailleurs, le Ministre de la Magie, un poste plus politique que pratique, ignorait ce qui se passait en détail au département le plus secret.
Devlin Whitehorn n'avait pas davantage d'informations sur le grand Manitou des Langues-de-plomb, mais il connaissait personnellement Funestar et ce dernier lui devait un service.
Il observait les deux hommes depuis moins d'une minute lorsque se produisit l'événement qu'il attendait.
Moroz trépignait, impatient de voir les finalistes en découdre. Il ignorait comment son collègue avait pu dégoter deux sièges aussi bien placés, à quelques mètres du gratin du Ministère.
—Tu es fan de Quidditch, toi? Depuis quand? questionna Moroz.
—Qu'est-ce que cela peut te faire? Tu n'es pas content de ton sort?
—Si! Si! Tout à fait ravi. Je me demandais juste pourquoi toi…
—S'il te plaît, Moroz! Fais comme au travail. Pas un mot, pas une question. Nous sommes d'accord?
—OK, OK! Ne monte pas sur tes grands Sombrals! Je disais cela pour meubler le silence. Enfin…
Tout autour d'eux régnait une atmosphère de liesse, un brouhaha permanent, un bourdonnement de voix, des vrombissements de fusées, des wooshs de mini balais volant en tous sens. Une ambiance à mille lieues du silence.
Tout à coup, un balai miniature voleta devant Funestar et vint se poser sur sa robe sombre.
—Eh! Tu as vu? Ils ont des ratés, leurs bidules volants! se moqua Moroz.
Funestar ne fit aucun commentaire et se contenta de prendre l'objet. Il découvrit un mini rouleau de parchemin fixé sur la boiserie. Il le décrocha et déroula le support. Il était vierge. L'homme prit sa baguette magique et appliqua une série de sortilèges informulés. Un texte apparut:
«Envoyez l'objet.»
Aucune mention de l'émetteur. Impossible de réaliser l'opération sans attirer l'attention de son collègue.
—Qu'est-ce que c'est?
—Si on te le demande, tu nieras jusqu'à l'existence de ta propre mère. Clair?
—Clair!
Moroz détourna les yeux et se concentra sur le terrain. La voix amplifiée par un Sonorus de Ludo Verpey couvrit le tumulte et annonça:
—Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue! Bienvenue à la 402e Coupe du Monde de Quidditch!
Le chef des Langues-de-plomb en profita pour plonger sa main droite dans sa robe de sorcier. Il ressortit un mini joueur de Quidditch et le plaça à califourchon sur la miniature. Il ajouta un parchemin au format réduit.
Lorsque l'annonce de l'arrivée des mascottes bulgares –des Vélanes–fut terminée, le sorcier positionna le mini balai pour un lancement. La centaine de Vélanes –les plus belles femmes imaginables–captiva le public en une fraction de seconde. Personne ne put remarquer l'envol du jouet, désormais complété d'une figurine.
Tandis que les mascottes affolaient les sens des sorciers, le Langue-de-plomb ne cessait de s'interroger sur l'envoûtement complexe pratiqué sur le personnage à l'échelle 1/20. Qu'est-ce que ce sorcier commerçant impitoyable de Whitehorn allait bien pouvoir en faire? Où se cachait-il? Sûrement dans le public, dissimulé dans la foule, loin des puissants du monde. Toujours à faire des cachotteries! Comme lorsqu'il était étudiant à Poudlard, allant jusqu'à invoquer la salle sur demande pour y dissimuler l'objet de ses études. Un mystère.
—J'ai terminé, lâcha le bonhomme rude.
—Quoi donc? rétorqua l'autre, l'air aussi affligé que s'il venait d'apprendre sa condamnation pour Azkaban.
«Bien, Moroz», songea son collègue, satisfait que le naturel ait repris le dessus.
Ainsi que les jumeaux Weasley l'avait parié, la finale se conclut par la victoire de l'Irlande à l'issue d'un match crânement dominé par le trio infernal de poursuiveurs. Mais la Bulgarie avait sauvé l'honneur grâce à l'aigle impérial, le tsar des airs, Sa Majesté aérienne Victor Krum. L'attrapeur avait ridiculisé son homologue Lynch à plus d'une reprise et avait capturé la petite balle dorée aux ailes translucides.
Cependant, le prodige était en piteux état. Un Cognard avait ravagé sa face, des médicomages étaient restés de longues minutes à ses côtés avant de l'autoriser à rejoindre ses équipiers pour une ovation du stade amplement méritée. La Coupe du Monde avait pris fin sur un tour d'honneur des Irlandais tandis que les perdants regagnaient les vestiaires. L'entraîneur de l'équipe bulgare les y attendait ainsi que les soigneurs dépêchés pour les blessés. Un inconnu en robe sombre, moirée, encapuchonné, patientait sur un banc. Le patron des Bulgares fut intrigué par cette étrange présence, un brin inquiétante et écarta les bras pour stopper et protéger ses sportifs.
—Qui êtes-vous?
Devlin se découvrit et se redressa.
—Devlin Whitehorn.
—Je ne connais pas, répliqua le coach.
—Mais moi, je connais, coupa Krum.
Il se dégagea du groupe des sept sportifs. Son nez aquilin, ses épais sourcils noirs, son air d'aigle, il n'en restait plus rien. En lieu et place des yeux, il y avait deux énormes coquards noirs. Son nez? Il ne retrouverait pas son aspect initial avant l'absorption d'une quantité non négligeable de potion Poussos. Il tenait toujours le Vif d'or entre ses doigts, vestige unique de sa victoire personnelle.
—Vous êtes le directeurrr de la société Nimbus.
—Oh… fit l'entraîneur. Je suis confus…
—Aucun souci, Messieurs. Je n'aime guère la publicité. Les intérêts de ma société passent avant ma personne.
—Bien. Et que voulez-vous, monsieur Whitehorn?
—Vous féliciter pour votre résistance héroïque après un magnifique parcours. Vous annoncer également que j'ai décidé de vous verser, à tous, une prime de 500 Gallions, en récompense de votre combativité et en remerciement pour la formidable démonstration de virtuosité que vous avez accomplie avec mes dernières créations.
L'annonce fut accueillie avec des expressions de joie et des sourires. Le directeur sortit de sa besace des sacs de Gallions, des kits d'entretien grand luxe, des bons de réduction privilégiés pour les amis et la famille ainsi que des miniatures dorées de balais, surmontées de figurines à l'effigie et au nom de chaque joueur.
Les cadeaux firent l'effet d'un baume au cœur et furent acceptés comme une vraie bénédiction. Le mécène sortit une grosse bouteille d'hydromel et des verres. Sa besace disposait du meilleur des sorts d'extension.
L'ambiance se réchauffa et le goût de la défaite se fit moins amer. À un moment, Devlin lança la discussion sur les performances des balais. Les joueurs étaient emballés par leurs montures et estimaient qu'elles étaient en tous points supérieures aux modèles de la concurrence, qu'il s'agisse des productions de Brosdur ou de Comet.
Le commerçant lâcha un rictus d'amusement lorsqu'il entendit:
—Cependant…
Il tourna la tête. Un médicomage tentait de faire désenfler les yeux de l'attrapeur. Ce dernier repoussa la baguette du soigneur et fut incisif:
—On peut l'améliorrrer. Il est sensible aux turrrbulences lorrrsque deux sorciers volent en forrrmation devant soi. Les 360 degrés sur place dérrrapent carrr le balai surrrvirrre. L'accélération maximale prrrovoque une déclinaison en avant, c'est ennuyeux en plongée et peut empêcher de cabrrrer corrrectement pour rrremonter.
Le Directeur déballa un parchemin vierge et s'empara d'une plume et d'un encrier.
—Que faites-vous? s'étonna Victor.
—Je note vos remarques, jeune homme.
—Vrrraiment?
—Bien sûr! Elles sont pertinentes. J'en parlerai à mes ingénieurs pour le prochain modèle.
—D'accorrrd. Alorrrs, dites-leurrr aussi: manche en frrrêne, brrranches de bouleau, bien, bonne combinaison. Mais brrranches en noisetier, il faut oublier pourrr les matchs sous la pluie.
—Ah? Pourquoi?
—Noisetier sensible à l'eau, vibrrrations, réactions. Bois pour cherrrcher des sourrrces! Mauvais. Essayez des brrranches de châtaignier?
—Ouiiiiii… ce serait un bois idéal dans des conditions de pluie. Une base de frêne mais une queue adaptée aux conditions météorologiques. C'est une idée novatrice.
—Nova…?
—Nouvelle. Brillante. J'adore!
Le directeur prétexta un rendez-vous urgent et prit congés, laissant les Bulgares goûter à une douche salvatrice et un repos mérité. Il ne manqua pas de renouveler ses félicitations et sa confiance en tant que sponsor. Les Bulgares gagneraient une prochaine Coupe du monde, c'était certain.
Il quitta le vestiaire et s'isola derrière un pilier. Il relut le parchemin délivré par Funestar: un énigmatique «Nous sommes quittes».
Il sourit et répliqua:
—Sûrement pas, Saul. Sûrement pas.
La Bulgarie avait été dignement représentée lors de la Coupe du Monde de Quidditch. Lors du légendaire tournoi des Trois Sorciers, tenu à Poudlard après deux siècles d'interruption, le Bulgare Krum avait hissé les couleurs de l'école Durmstrang sur le podium en affrontant toutes les épreuves et en ressortant vivant. L'issue du tournoi avait été fatale à un élève, Cédric Digory, décédé dans de mystérieuses conditions aux yeux de Victor, lui-même victime inconsciente d'un impardonnable sortilège de l'Imperium. Harry Potter, un concurrent ajouté de manière frauduleuse, avait été blessé dans sa chair. Quant à la dernière candidate, Fleur Delacour, elle avait échoué aux deux dernières tâches. Victor, en vie, s'en sortait bien.
De plus, cette année à Poudlard s'était avérée riche en péripéties et surtout en émotions. Il avait noué une solide amitié avec Hermione Granger, une sorcière aux connaissances et aux facultés stupéfiantes.
Dans sa minuscule cabine, à bord du voilier de l'école, il lisait et relisait le long parchemin écrit par sa cavalière du bal de Noël. Elle relatait son admiration pour l'attrapeur et sa virtuosité, son courage lors de l'épreuve de l'œuf de dragon.
À cette évocation, il ressortit le dragon miniature de sa bourse de transport. Le Boutefeu chinois fut pris d'une crise de nerfs, en proie à une folie démente.
—Eh! Calme-toi!
Le jeune homme s'empara de sa baguette aux formes torturées et tenta de stupéfixer le jouet fabriqué par le Ministère de la Magie anglais. Un autre sac fut pris d'agitation dans sa valise.
—Eh! Mais qu'est-ce que…?
Son mini balai, qu'il gardait toujours avec lui comme un précieux porte-bonheur depuis la Coupe du Monde, s'arracha de la toile protectrice. Lorsque Victor le saisit au vol -un jeu d'enfant pour le meilleur attrapeur au monde-, le Boutefeu se jeta sur sa main et engloutit le balai. La suite fut incompréhensible mais hallucinante. Victor fut projeté dans les airs et tournoya plusieurs dizaines de secondes comme une toupie. Il s'agrippa à la gerbe d'étincelles générée par la fusion du dragon et du balai.
Il lâcha lorsque ses pieds touchèrent terre. Enfin… sable. Le sable blond d'une plage paradisiaque, bordée de palmiers et de cocotiers.
Sa baguette toujours en main, il se tint sur le qui-vive. Un Expelliarmus sonore jaillit de la forêt épaisse et sombre. Sa baguette vola dans les airs et atterrit dans les mains d'un être au visage dissimulé par une capuche.
—Qui êtes-vous?
L'homme baissa la capuche.
—Vous? Monsieur Whitehorrrn?
—Surpris?
—Oui. Qu'est-ce que je fais ici? Pourrrquoi un Porrrtoloin? Et comment avez-vous fait?
—Disons que j'ai quelques projets mystérieux. Que je développe ici, dans un lieu tenu secret. Que vous rencontrer dans votre école, incartable, est compliqué. Que je ne veux pas qu'on sache que la société Nimbus s'intéresse à vos talents. Que les excellents recrutements n'attendent pas la fin des études.
—Oh… oh! Doucement. Je n'ai pas tout comprrris.
—Bien sûr. Venez avec moi. Je vais vous faire visiter les installations.
Krum, sur ses gardes, suivit avec méfiance, ses sourcils épais en accent circonflexe.
Le centre de recherche se situait sur une île protégée par une encyclopédie de sortilèges de dissimulation. Son directeur était entouré de quelques collaborateurs répartis dans des ateliers d'essai et d'études. Les locaux étaient modestes et surtout intégrés à merveille dans la végétation, invisibles du ciel et du sol.
Sur l'île poussait une variété d'essences d'arbres à faire pâlir d'envie le professeur Chourave et sa serre. La forêt fournissait tous les matériaux d'études nécessaires à l'équipe de développement. Monsieur Whitehorn disposait d'un grand bureau dans lequel son assistante, Evelyn, sans qui il était perdu et ses collaborateurs défilaient sans rendez-vous préalable, la porte étant toujours ouverte.
Victor était impressionné par la simplicité de la pièce, à moitié troglodyte, et son mobilier différent du style victorien habituel. Le directeur appréciait les meubles indiens, indonésiens, pakistanais, le tout dans une atmosphère chargée d'encens.
—Mon cher Victor, asseyez-vous. Une boisson?
—Non merrrci.
—Bien. J'ai un problème à vous soumettre.
—Un prrroblème?
—Oui. Un transport à effectuer et j'aimerais votre avis.
—Ah…
—Je vous explique. Supposons que vous deviez aller disons de Poudlard à Londres, au Ministère de la Magie. Quel moyen de transport utilisez-vous?
—Euh… une cheminée. C'est un peu trrrop loin pour trrransplaner.
—Parfait. Supposons que ce même voyage n'est pas déclaré et ne doit pas être connu du ministère des Transports magiques.
Krum grimaça mais réagit avec promptitude.
—J'utilise un balai. Il faut voler de nuit pourrr éviter les Moldus.
—Exact! Et maintenant, disons que je vous donne une heure et demie pour ce parcours. Toujours à l'insu du Ministère de la Magie.
Le Bulgare répondit du tac au tac:
—Je vais en balai à un aérrroporrrt, je prrrends un avion moldu pourrr Londrrres. Le ministèrrre des Transporrrts magiques ne surrrveille pas leurrrs vols. Je garrrde le balai en bagage et je terrrmine jusqu'au centrrre de la capitale avec le balai.
—Excellent! Excellent! Vous voyez, Victor, vous avez une capacité exceptionnelle pour résoudre les problèmes. Chez vous, c'est inné, comme un réflexe. Allez, je complique la chose. Disons que vous ne pouvez pas utiliser un moyen moldu. Seulement des moyens sorciers.
—Je pourrrais prrrendrrre une cheminée avec un «passager» déclarrré, mais il serrrait témoin. Le balai rrreste la meilleurrre solution mais trrrop lente et le Ministèrrre saurrra forrrcément.
—Oui. Oui… Mais… imaginez maintenant un balai plus rapide.
—Plus rapide? Mais les Ministèrrres savent toujourrrs si des balais volent en dehorrrs des zones prrrotégées parrr des sorrrtilèges anti Moldus. C'est trrrès compliqué. Pour que le Ministèrrre ne sache pas, il faudrrrait contourrrner la limite de Vassiliev.
—Encore exact!
—Il faudrrrait un balai qui vole à la vitesse du son. Cela n'existe pas.
—Pas encore…
—C'est impossible.
—Aujourd'hui. Mais demain?
Krum haussa les épaules et reprit:
—Monsieur, je ne comprrrends pas ma prrrésence ici, dans cette place secrrrète. Pourrrquoi?
—Je n'ai pas l'habitude de tergiverser. J'irai donc droit au but: je souhaite vous offrir un travail.
—Je suis honorrré, mais vous le savez déjà, je serrrai joueurrr de Quidditch prrrofessionnel dès cette année.
—Je le sais.
—Alorrrs?
—C'est disons un contrat sur mesure, une sorte de complément très bien rémunéré.
—C'est-à-dirrre? Qu'est-ce que c'est?
—Pilote d'essai de balai.
—Vous voulez que je teste vos futurrrs balais? Les prrrototypes?
—Et que vous nous indiquiez quels sont les défauts. Comme vous avez su le faire à merveille à l'issue de la finale de la Coupe du monde.
—Je vois. C'est dangerrreux.
—Oui, je ne vous cache pas que c'est risqué et donc payé en conséquence. Risqué et acrobatique. Il faut pousser les prototypes dans leurs limites et proposer des solutions techniques pour les améliorer. Victor, cela resterait un secret absolu. Avoir le meilleur pilote de balai de course dans son équipe est un avantage que bien des concurrents aimeraient posséder. Voici un parchemin avec les conditions. Je vous laisse le temps de le lire… Un détail d'importance: votre premier travail débuterait sur l'éclair de feu suprême.
Krum avait donc la primeur du nom du futur best-seller de la maison Nimbus. Le directeur se leva et quitta le bureau.
À l'instant où il fermait la porte, il prit sa baguette magique et lança un discret Ventus. Des documents s'éparpillèrent sur le sol de son bureau. Naturellement, le Bulgare ne put s'empêcher de ramasser les parchemins tombés et de les rassembler sur le bois laqué. Il tomba, comme par hasard, sur le projet et le croquis de l'éclair de feu suprême mentionné par son hôte. Les performances du futur modèle étaient améliorées: il accélérait plus fort et son plafond atteignait désormais 155 miles à l'heure soit 250km à l'heure. Les défauts de son prédécesseur, soulignés par Victor, étaient amoindris. Au rythme de développement constaté, il serait prêt d'ici une vingtaine d'années. C'était trop. Victor pourrait le faire progresser infiniment plus vite et la production serait lancée en moitié moins de temps.
Le jeune homme parcourut le contrat. Il était pour le moins juteux et le mettait à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours. Néanmoins, il hésitait. Comment concilierait-il ses entraînements, ses matchs avec cette activité secrète? Et s'il se blessait? Comment expliquerait-il ses blessures? Devrait-il employer des Portoloins temporaires à chaque déplacement?
Derrière la porte, Evelyn et Devlin patientaient. La femme murmura:
—Il hésite. Il se pose de nombreuses questions.
—J'adore la Legilimancie. Une chance que notre ami ne soit pas Occlumens. Bien… Plantons la graine ultime. Un pari très risqué.
Le directeur agita sa baguette et murmura «Accio tableau».
À l'intérieur de la pièce, un portrait animé du Nimbus 1000 tomba par terre. Le Bulgare sursauta.
—Eh! Il y a beaucoup de courrrants d'airrr, ici!
Il se dirigea vers la toile étalée sur le parquet, la releva et voulut la remettre en place sur son clou. Il perçut un renflement à l'arrière. Il jeta un œil en direction de la porte, tendit l'oreille et nota la tranquillité totale. Il y avait un système de clips assez inhabituel sur l'envers de la toile. Il était manipulé à intervalles réguliers, selon toute évidence. Il en défit deux sur quatre et glissa sa main. Il retira un parchemin plié en quatre. Il l'ouvrit et l'étala sur un meuble de rangement. Il s'agissait de plans détaillés d'une sorte d'appareil constitué de deux balais identiques, à l'aspect nouveau et au bois inconnu, le tout assemblé avec une coque profilée construite dans le même bois. Un costume était aussi décrit et sa matière, aussi fou que cela paraisse, ressemblait à un assemblage d'écailles de dragon. Il y avait très peu d'inscriptions. Un titre «Projet 2M» suivi de deux indications: «Krugiodendron Ferreum» et «Double inclusion phénix».
Krum sentit son cœur s'emballer et se mit à haleter. Il reprit vite son souffle, replia le parchemin à l'identique et le replaça dans son logement secret. Il raccrocha le tableau et s'assit en face de son contrat. Les idées se bousculaient dans son esprit.
«C'est un balai… Non… deux… mais comment est-ce manœuvrrrable? Et le Phénix? Ils veulent inclurrre des plumes de Phénix dans les balais?! On peut fairrre ça? Et ce nom, prrrojet 2M, qu'est-ce que cela signifie? On ne peut pas jouer au Quidditch avec cette chose! Alorrrs, quelle est son utilité?»
Le flot de ses pensées fut interrompu par l'irruption de Devlin Whitehorn.
—Alors? Ce contrat? Hum? Ah! Je vois à votre regard que vous n'êtes pas convaincu. Un temps de réflexion est nécessaire. Ne niez pas, je le sais et le comprends.
—C'est tentant mais… euh…
—Écoutez-moi, Victor. Cette offre sera permanente. Demain, dans un an, dans dix ans. Quand vous le déciderez, ma porte sera ouverte.
—Vrrraiment?
—Tout à fait! Je sais que le jour où vous nous rejoindrez, la société Nimbus fera un pas de géant. Je suis sûr de ce que j'affirme. Prenez le temps nécessaire et lorsque vous aurez à CŒUR de participer à nos PROJETS, la société Nimbus actuelle disparaîtra et renaîtra de ses cendres tel un PHÉNIX!
Le Bulgare fut secoué par les propos. Il était honoré d'être l'objet d'autant de convoitise, mais il était bouleversé par les mots choisis et appuyés par le directeur. Il était à mille lieues d'imaginer que l'homme les avait choisis avec soin avant de les distiller.
Après avoir quitté le manitou de Nimbus, Victor fut conduit à un attelage de chevaux ailés. Les Pégases tractaient une calèche sans vitre. À l'intérieur, il y avait boissons, nourriture, livres, jeux: de quoi passer un agréable voyage à l'aveuglette. Il serait déposé à un endroit clos et secret possédant un accès au réseau de Portoloins internationaux à partir duquel il pourrait rejoindre la Bulgarie. Il prit place à bord, l'esprit émerveillé. La porte se referma.
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