Le métier de policier réservait bien des surprises, quelques joies et, il fallait en convenir, des périodes d'un ennui mortel. En cette matinée du 5 novembre, le travail affluait mais l'intérêt brillait par son absence.
Depuis un quart d'heure, madame Riverside, une octogénaire d'un quartier vieillot de Londres, lui assénait des histoires à dormir debout.
Selon elle, ses voisins d'appartement, juste en face de Sa porte, sur Son palier, des excentriques habillés comme des as de pique, – sûrement des drogués –, faisaient un foin du diable depuis quelques jours et enchaînaient les visites jusqu'à des heures scandaleuses. Ces individus louches, sans travail déclaré, – des voleurs ou des travailleurs au noir –, avares en paroles, cuisinaient de drôles de plats dans un chaudron noir qu'elle avait vu par le trou de leur serrure, un jour malheureux où ses rhumatismes l'avaient contrainte à se plier en deux. Ces « gens-là » n'étaient pas normaux et il fallait, selon elle, les arrêter sans tarder et les interroger avec un détecteur de mensonges. Elle était sûre des procédures à appliquer, car elle avait une amie dont le petit neveu par alliance travaillait comme gardien dans un zoo. Autant dire qu'il était expert ou presque.
Orion, de prime abord amusé, retranscrivait les propos, à demi atterré, sur le clavier de sa machine à écrire électrique. Un réflexe pavlovien prenait le relais de son esprit, à mille lieues de madame Riverside et ses ragots dignes de la presse people.
L'enquêteur repensait au matin du 2 novembre. Un réveil en fanfare, interrompant de lumineux songes. Les cris de Pétunia Dursley avaient fait office de sirène d'alarme. Orion avait bondi hors de sa couche et s'était précipité près de sa fenêtre. Embusqué, il l'avait observée, ses bouteilles de lait vidées et nettoyées à la main, stupéfaite par la présence d'un nourrisson au pied de sa maison. Le policier avait soupiré : Pétunia, elle-même mère de Dudley âgé d'un an et quelques mois, n'aurait pas le cœur à délaisser un bambin.
La surprise passée, la jeune femme filiforme au cou sans fin s'était agenouillée et emparée de la lettre agrippée par le petit. Elle l'avait décachetée, l'avait parcourue des yeux et avait pâli. Elle avait jeté des regards suspicieux dans toutes les directions, comme si elle s'assurait qu'aucun voisin n'était témoin de la scène. C'est à cet instant que son imposant mari s'était manifesté dans l'entrée, un pot de marmelade dans une main, une cuillère à soupe dans l'autre.
— Pétunia ? Que se passe-t-il ?
Juste avant que son patron de mari n'envahisse l'encadrement de la porte d'entrée, elle avait enfoui la missive dans la poche droite de sa robe de chambre.
— Pétunia ? Mais… qu'est-ce que c'est que ça ?! avait-il prononcé en mugissant sur la fin de la phrase.
— Un bébé, Vernon.
— Je le vois bien ! avait-il répliqué d'un ton encore plus bovin. D'où sort-il ?
— Quelqu'un l'a laissé ici.
— Mais encore ? fit le bonhomme, un ton plus bas et plus suspicieux.
— C'est le fils… de ma sœur.
— Quoi ?! Mais comment diable… ?
— Elle est morte.
— Morte ?
— Ils sont morts.
Orion, en dépit de la distance, entendait leur échange. Si on lui faisait jouer les espions en filature, ce n'était pas sans raison. Son ouïe fine était exceptionnelle. Il prenait conscience du drame vécu par le neveu. Il se retrouvait orphelin et confié à sa tante et son oncle. À un an, il n'était pas au bout de ses peines avec cette famille.
— Morts ? Mais comment ?
— Assassinés par un…
Elle chuchota et Orion ne put entendre la phrase.
— Rentre vite !
— Et Harry ?
— Laisse-le !
— Vernon ! s'offusqua-t-elle, les yeux écarlates, roulant dans tous les sens.
— Ahhhhh ! Entendu ! Mais plus un mot à son sujet et ses parents bizarres ! Compris ?
— Oui, concéda-t-elle, l'air affligé et terrorisé.
Elle ramassa le lange et son contenu. Ils scrutèrent le voisinage, rentrèrent et se barricadèrent. Deux minutes plus tard, le policier percevait une rafale de « Veux pas ! Veux pas ! Veux pas ! » de Dudley, en totale opposition avec l'accueil de son cousin.
— Vous notez tout, hein ?
La question de madame Riverside venait de le ramener au présent. Sonneries de téléphone, grincements de chaises tirées sans précaution, vociférations de prévenus arrêtés sans motif valable, cliquetis d'armes vérifiées et nettoyées à l'infini, aboiements des chefs au moindre faux pas, le cerveau du policier frisa la saturation. Tout s'effaça comme par magie.
Il était sous l'eau, dans l'océan, immergé dans le monde du silence. Son refuge mental. Au centre de cet univers aquatique, l'objet long aux parois argentées. Son capuchon basculait et des centaines de sphères lumineuses convergeaient vers le capteur. L'avaleur les gobait sans que le corps de sa structure n'enfle. Son fonctionnement était un mystère. Une seule explication résonnait comme des bulles éclatées : magie.
— Centuri ! Centuri ! CENTURI !
C'était Murdoch, son chef. Il aboyait, comme d'habitude. Il n'était pas seul mais accompagné de Parker, une jeune recrue débarquée dans le service depuis six mois. Le stagiaire le remplaçait de temps en temps.
— Tu dors ou quoi ?
— Non, chef.
— On t'attend à la fluviale.
— D'accord.
Orion se leva, prit son arme de service et demanda :
— Mon équipement ?
— Déjà dans la camionnette. Tucker et Stanley sont sur le coup, tu es en renfort.
— Qui nous pilote ? Peters ?
— Oui.
Orion se tourna vers la plaignante et déclara :
— Madame, je vous confie aux bons soins du sergent Parker.
— Il est compétent, au moins ?
— Tout à fait ! Soyez rassurée.
Orion déguerpit non sans adresser un geste du doigt à Parker signifiant, sans équivoque, que madame Riverside n'avait plus vraiment toute sa raison.
Il traça à vive allure devant l'enfilade de bureaux et prit l'escalier de service menant au garage souterrain. La camionnette l'attendait, gyrophares clignotant, moteur en marche. L'officier était à l'avant, aux côtés du conducteur. Il grimpa à l'arrière et salua ses équipiers en train de s'équiper avec leurs combinaisons de plongée.
— Tucker. Stanley. Ça roule ?
— Impec ! fit Stanley, toujours optimiste.
— Mouais, ajouta Tucker, moins enthousiaste.
Orion ferma la porte arrière et tambourina sur la tôle de leur véhicule. Le signal du départ. Sirène hurlante, la camionnette s'arracha au sous-sol et fila dans les rues londoniennes.
— On va installer un filin et sécuriser, ajouta Tucker. Avec les précipitations de la dernière quinzaine, la Tamise est en crue. Si on plonge dedans sans cordon, on sera emporté par le courant.
— Tout va bien se passer, répliqua Stanley. Tout se passe de manière impeccable lorsque Centuri est avec nous. Pas vrai, camarade ?
Orion sourit. Il appréciait Stanley. C'était même son collègue favori, un type auquel il confierait sa vie sans hésiter.
Les conditions de plongée s'annonçaient périlleuses. Les flots marron avançaient à près de six mètres à la seconde et charriaient des monceaux de débris végétaux. La pluie tombait drue et un éclair zébra le ciel. Peters, au grade d'Inspector, leur délivra les consignes :
— Une voiture a défoncé le parapet et fait le grand plongeon.
— Pour quelle raison ? s'inquiéta Orion, juste vêtu de sa combinaison, pieds nus.
— Aucune idée. Des témoins ont entendu un claquement. Un pneu qui éclate, je ne vois que cette raison pour perdre le contrôle. Tucker, Stanley, vous vous assurez, vous repérez le véhicule et vous le fixez avec les câbles libres. Si possible sur les points de remorquage de la voiture, au cas où les équipes scientifiques veuillent procéder à des examens approfondis.
— Ah bon ? fit Tucker. Vous croyez que c'est autre chose qu'un accident ?
— On ne sait jamais… lâcha-t-il, songeur. Je n'ai pas envie qu'on nous bassine avec une scène de crime salopée.
— On y va, fit Stanley.
— Pas de risque inutile ! asséna le chef.
Harnaché et encordé, le duo de plongeurs se mit à l'eau, s'enfonça et disparut dans le bouillon infernal. Orion contrôla le déroulement, la main au-dessus des commandes de rembobinage.
— En douceur, fit Peters.
— Pas de souci. Attendez… ça ralentit. Ils sont au fond.
Le matériel était soumis à rude épreuve, l'acier émettait des plaintes inquiétantes. Les treuils se vidaient avec parcimonie. Les gars avançaient à tâtons, tout à leur quadrillage des fonds vaseux. Orion lisait leurs progrès juste en observant le métal en mouvement.
Tout à coup, il sut qu'ils touchaient au but. L'un des filins se figea tandis que l'autre poursuivit son déroulement. S'il en jugeait par les numérotations effectuées sur le quai avant le plongeon, Tucker contournait l'automobile et cherchait le crochet de remorquage opposé.
Un imprévu survint. Le câble de sécurité de Tucker prit soudain trois mètres de déroulé tandis que celui de Stanley resta en place. Orion sauta sur les boutons poussoirs. Le moteur de Stanley démarra et fit son ouvrage, ramenant son coéquipier vers la surface. Mais l'engin de Tucker mugit et se bloqua. Il stoppa la manœuvre, sachant qu'il risquait de sectionner le torse du plongeur.
Au bout d'interminables secondes, Peters vit le masque de Stanley et lui tendit une main secourable. Le rescapé cracha son embout de respiration, bascula son masque et cria :
— La bagnole s'est retournée ! Tucker est dessous, il est coincé !
— Merde ! Centuri… mais…
Le chef n'eut pas le temps de donner un ordre que son subordonné se jetait dans les eaux boueuses, sans sécurité, sans autre protection que sa combinaison. Il disparut dans le bouillon assourdissant, dans l'alignement du dernier filin tendu.
Ses pieds et ses mains se mirent en action. Il résista à la puissance dévastatrice du fleuve anglais. Ses yeux s'écarquillèrent, ses oreilles firent le tri dans la masse de bruits. Il se laissa glisser. Il toucha la vase gluante, désagréable. Les bras luttaient contre les forces démoniaques. Il toucha du métal. À tâtons, agrippé à la tôle, aux vitres, il progressa. Il sentit un orifice dans le verre. Un trou dans le pare-brise feuilleté. La sensation fit écho dans son cerveau d'enquêteur.
« Une balle ? »
Il poursuivit son investigation. Tucker était là, prisonnier, le corps sous le toit du véhicule retourné. Il le rassura en tapotant sur son crâne qui dépassait à peine. Puis, il se glissa sous la carcasse. La couche de sédiments était plus mince, des roches affleuraient. Il prit appui et fit levier pour dégager le plongeur. Il s'enfonça, cherchant le meilleur angle. Quand il y parvint, il s'arc-bouta. Il se tendit de toutes ses forces mais ses efforts furent vains. Tucker était face contre vase, paralysé. Il disposait de soixante minutes d'air, pas plus. Dans cette fâcheuse posture, lui amener d'autres bouteilles de plongée serait stérile : impossible de se raccorder. La seule chance était de fixer les câbles de remorquage et de hisser l'automobile. Sauf que Tucker était écrasé par mille huit cents kilos de ferraille et que ses poumons, ses os ne tiendraient pas jusque-là.
Orion se repositionna. Il n'avait plus le choix. Il prit une profonde inspiration et chassa l'eau par ses branchies apparues sous ses longs cheveux. L'élément liquide le galvanisa. Les interstices entre ses doigts de mains et de pieds se garnirent de peau. Il se sentit revivre. Il banda ses muscles et retourna le véhicule, poussé par les flots.
Le plongeur était inconscient. Orion tira sur la corde de métal à plusieurs reprises. Les hommes restés en surface actionnèrent l'enrouleur. Orion, vidé de ses forces, s'agrippa à son camarade pour profiter du remorquage. Il dut lâcher prise. Une chose s'était emparée de sa cheville, décidée à le maintenir au fond du fleuve. Il livra bataille. Sans succès.
Le courant cessa d'appuyer sur son corps, figé. Une femme aux longs cheveux blonds effleurant ses mollets, l'empêchait de rejoindre ses compagnons. Sa puissance était prodigieuse et ses capacités incroyables. Elle était stupéfiante de beauté et était vêtue d'une tenue couverte d'écailles émeraude, aussi scintillantes que si elle était incrustée de pierres précieuses vertes. Sous sa gorge, elle portait un médaillon bleuté, fixé sans attaches apparentes. Il brillait de mille feux tandis que le tumulte liquide était contenu. Quelques secondes suffirent pour que les éléments s'écartent et qu'un dôme vide ne se forme autour d'eux. Elle relâcha sa proie qui s'affala sur le sol mou. Il se redressa avec précaution. Il ne pouvait pas s'échapper les eaux étaient aussi impénétrables qu'un mur de béton.
Elle s'avança sans que son médaillon ne cesse de luire et parla enfin :
— Orion Centuri !
Elle le connaissait donc. Il répliqua en détachant chaque syllabe :
— Cassiopée Cassini.
Elle sourit. Cinq années ne l'avaient pas effacée de sa mémoire. Il reprit :
— Je ne m'attendais pas à ta visite. Surtout dans de telles circonstances, ici, à vingt mètres des humains. Qu'est-ce qui me vaut cette prise de risque insensée ?
— Je suis venue te délivrer une nouvelle.
— Une nouvelle ? Tu ne pouvais pas m'envoyer une Bulle informative au lieu de transfluider depuis Amphigika ? Tu sais ce qu'il en coûte de rencontrer un Banni ?
Sa dernière remarque se teintait de menace.
— Je connais la Loi.
— C'est d'autant plus aisé que le nombre de ses articles se réduit comme peau de chagrin, ironisa-t-il. Le Conseil des Sages pratique toujours l'exclusion à la moindre incartade, je suppose ?
— Toujours. Et je refuse de la voter.
— Quelle démocratie ! Sept sages inamovibles, sept votes immuables. Amphigika, refuge des sorciers Atlantes, est devenue une ignoble dictature.
Son regard se fit plus dur et il questionna :
— Combien en reste-t-il ?
— Moins de quatre mille. La part de réincarnation sans magie ne cesse d'augmenter.
— Ce n'est pas une raison pour expulser les non sorciers. C'est plus que stupide, Cassiopée. C'est inhumain. J'en reviens à ma réflexion initiale : le Conseil agit en despote.
— Alors, reprends ta place parmi les tiens et mets fin à cette aberration !
— Je ne peux pas.
Il lui tourna le dos et ajouta d'un ton sans appel :
— À ma renaissance, j'ai pris la décision de renoncer à la magie. J'ai, de fait, été banni. Cette vie, parmi les humains, sera la dernière. Douze mille années d'existence, près d'une centaine de vies, presque autant à combattre pour la survie de notre peuple. C'est assez. Je ne me réincarnerai pas une nouvelle fois.
Elle s'approcha de lui. Ses tympans se mirent à pulser. Elle murmura :
— Porte ton médaillon, s'il te plaît.
Il se retourna. Elle lui tendait un objet noir.
— Jamais ! s'emporta-t-il. Débarrasse-toi de cette horreur ! Jette-la dans la forge magique !
— Il t'a choisi et si tu ne le portes pas, il dépérira.
— Jamais, tu entends ? Jamais ! Plutôt m'arracher le cœur que de toucher cette monstruosité ! Rends cette… chose maléfique à Alcyone.
— C'est impossible.
— Pourquoi ?
Elle frémit, ses yeux s'emplirent de larmes.
— Quoi ?
— Alcyone Tauri est mort.
— Ce n'est pas comme si cela n'était jamais arrivé. Il avait quoi… voyons… oui, c'est ça : 117 ans. Son heure était venue. Il va se réincarner.
— C'est fait.
— Bien. Et ? Et… non… ne me dis pas que…
L'impensable se fit jour dans son esprit.
— Son âme est stérile. Son médaillon historique ne l'a pas reconnu comme sorcier. Aucun autre n'a convenu.
— Merde… lâcha le flic dans un anglais bien londonien.
Si le gros mot n'avait pas de correspondance, ni de sens dans la langue amphigikienne, Cassiopée capta le désespoir qu'il recelait. Orion était abattu.
— Ils ne l'ont pas jeté hors de la cité, quand même ?
— Si.
— Bon sang ! Mais même s'il n'a plus ses pouvoirs magiques, Alcyone conserve ses connaissances et peut former un nouveau fabricant de médaillon. Son savoir est ir-rem-pla-ça-ble !
— Je sais.
— C'est Major Ursuli qui est à l'origine de ce suicide programmé ? suggéra-t-il.
Elle baissa le regard.
— Tu connais la réponse.
— Les autres ont suivi, comme toujours. Sauf toi et Coxa Leoni, ma remplaçante.
— Un vote immuable. C'est pour mettre fin à cette situation insensée que tu dois revenir. Tu es le seul qui puisse stopper l'hémorragie des médaillons. Sans la présence d'un Maître, le stock va dépérir.
Orion soupira.
— Je ne reviendrai jamais, je te l'ai dit. Ma présence n'empêchera pas la dégénérescence des nôtres. Je ne sais pas expliquer cette épidémie, cette croissance de stérilité, mais elle n'est pas due à la pollution, quoi qu'en dise le Conseil des Sages.
— Ils le croient et sont prêts à déclarer la guerre aux hommes de la surface.
— Ils se trompent de cible, asséna le policier. Ils se feront anéantir s'ils défient les humains. L'extinction sera instantanée. Désolé, Cassiopée, mais c'est la fin.
— Je pourrais te contraindre à revenir, au moins pour préserver les médaillons.
— Je n'en doute pas.
Il jeta un regard connaisseur à l'exemplaire qui luisait sur la poitrine de sa compatriote.
— Du corail bleu avec une inclusion en liquide de Camphruch, si je me souviens bien. L'un des tous premiers d'Alcyone. Sagesse et rapidité, la combinaison idéale pour des sorts efficaces et imparables. Mais si le médaillon noir, que tu as eu l'imprudence d'amener avec toi, se décidait à me protéger contre mon avis, il agirait jusqu'à ce que tu utilises un sort Impardonnable pour me faire plier.
— Tout à fait.
— Tu sais que je peux endurer deux des trois sortilèges. Donc, tu devras me tuer. Si tu parviens malgré tout à me ramener dans notre ville alors que le Conseil m'a interdit, l'article 2 de la Loi sera appliqué et te vaudra un bannissement en retour. Voilà un cruel dilemme, n'est-ce pas ? Laisser tomber ou prendre le risque d'être traitée comme une pestiférée. Hum… je n'aimerais pas être à ta place.
Pour toute réponse, elle lança un sort silencieux. Les flots s'abattirent sur eux. Elle lui adressa une Bulle informative avant de transfluider. Elle éclata sur ses tympans.
« Je t'aime, Orion. »
Cette ultime déclaration infléchirait peut-être sa position adoptée durant cinq années, depuis sa réincarnation, depuis cette attirance maléfique entre le médaillon de corail noir, au cœur inconnu et lui. Les eaux de la Tamise reprirent leurs droits. Il consulta sa montre de plongée. Il était au fond depuis plus de huit minutes. Il fallait trouver une explication plausible à ce record d'apnée en conditions extrêmes.
« Oui, bien sûr ! Le courant… »
Il se liquéfia et disparut. Une seconde plus tard, il nageait mille cinq cents mètres en aval de l'accident. Il produisit un effort de ses pieds palmés, dériva et atteignit la berge. Des passants solidaires se précipitèrent pour le sortir du bouillon vaseux. Il rejoignit le trottoir et marqua une pause volontaire sur la terre ferme. En réalité, il était au mieux de sa forme, mais les humains devaient demeurer dans l'ignorance.
Le policier remontait la rue sous le regard ébahi des Londoniens. En dépit de leur légendaire flegme, ils dévisageaient l'olibrius aux cheveux longs, pareils des réglisses torsadées, à la tenue d'homme grenouille et aux pieds nus. L'orage redoubla d'intensité et acheva de lui ôter toute trace de vase.
Chemin faisant, les révélations de Cassiopée résonnèrent en lui. Sa déclaration d'amour, pleine d'à-propos, sonnait comme une manœuvre de déstabilisation. En dépit de la beauté et de l'intelligence de son ex-consœur, il s'en fichait. Sa préoccupation était ailleurs.
Alcyone Tauri, disparu et réincarné en stérile, refoulé de sa patrie, réfugié quelque part sur la Terre. Si seulement il savait où ! Il aurait pu accompagner son plus vieil ami durant la petite vingtaine d'années que durerait son corps privé de magie. Alcyone le méritait plus que quiconque. Comment le retrouver ? Est-ce que les Bannis s'adaptaient aussi bien que lui ? Survivaient-ils jusqu'au terme de leur double décennie ? Se regroupaient-ils ? Dans son cas, il avait été jeté hors de leur cité, hors du périmètre magique, mais les stériles étaient envoyés au loin, rejetés sur des côtes choisies au hasard.
« Alcyone… »
À la pensée de son prénom, des souvenirs refirent surface. Des drames ainsi que ses joies immenses. L'événement le plus lointain remontait à une ère où l'Homme sortait juste de la préhistoire. Depuis quelques années, les pacifiques Atlantes devenaient belliqueux et fomentaient une politique expansionniste à l'encontre de la terre voisine, la future Grèce. Leurs désirs de guerre ne se cantonnaient pas aux frontières. Sur l'île, ils régnaient en maîtres et chassaient les êtres aux faciès et aux histoires hors des chemins balisés par leurs soins. Les sorciers faisaient l'objet d'une traque sans pitié, surtout depuis que les Atlantes savaient comment les débusquer.
Orion était un jeune adolescent de quatorze ans et Alcyone n'était qu'un gamin de huit ans. Tous les deux vivaient dans un village bordant une forêt côtière.
C'était arrivé un matin. Une milice atlante avait ratissé la moindre habitation, munie de jarres remplies d'eau. La manœuvre était exécutée comme à la parade : les soldats investissaient la demeure, maîtrisaient les adultes et aspergeaient les enfants. Au contact du liquide, la transformation des plus jeunes était incontrôlable. Les branchies se dévoilaient, les membranes palmaires se formaient et la suspicion était confirmée.
La suite ? Les soldats se retiraient, bloquaient les issues de l'habitat et mettaient le feu. Les sorciers brûlaient dans d'atroces souffrances. Si le « nid » était infesté, il y avait lutte, des sorts d'extinction et des tentatives de fuite. Les soldats, encerclant leur cible, faisaient pleuvoir un déluge de bois et de métal. Même les meilleurs sorciers ne pouvaient rien face au surnombre et à l'armement des militaires. De plus, à cette époque, les Atlantes amphibiens ne possédaient pas d'instruments pour canaliser leur magie : aucune amulette, aucune baguette ou le moindre médaillon.
Lorsque l'armée avait donné l'assaut sur la demeure des Tauri, Alcyone était parvenu à s'échapper. Orion avait tout vu. Ses aînés auraient pu leurrer les assaillants puisque l'adolescent maîtrisait toute transformation. Mais cela aurait-il suffi à calmer la soif sanguinaire de leurs exterminateurs ?
Alors, sans réfléchir, il avait fui son propre toit. Son absence offrait une chance supplémentaire à ses parents. Il avait rattrapé l'enfant et lui avait ordonné :
— Alcyone ! Vers la forêt, vite !
Gêné par ses membranes, le jeune avait trébuché. Orion l'avait remis sur ses pieds. Un soldat avait hurlé :
— Ils sont là ! Tuez ces monstres !
Une volée de lances avait traversé l'air en sifflant. Orion avait fait écran avec son corps. Ils n'avaient pas été transpercés. Au contraire ! Bois et métal s'étaient micronisés, noircis, transformés en frelons agressifs. La bourdonnante nuée avait fait volte-face et s'était précipitée sur les poursuivants, semant la terreur.
Les deux amphibiens avaient profité de cette diversion inexplicable pour reprendre leur course à travers les bois. Ils avaient atteint la plage, hors d'haleine. L'attaque d'insectes avait retardé leurs tortionnaires, mais ne les avait pas dépossédés de leur velléité assassine. Ils étaient sur leurs traces, déterminés à les éradiquer.
— Viens, Alcyone ! Il faut fuir.
— Où ? On est coincé.
— Là.
Il désignait la mer.
— Fais-moi confiance.
— D'accord.
Ils s'étaient avancés et avaient disparu dans les ondes. Ils avaient nagé durant des jours, se nourrissant de poisson cru, émergeant à de rares occasions, toujours avec prudence. Ils avaient erré, avant d'entendre une voix. La Voix.
Le policier revint au présent lorsqu'il fut en vue de la camionnette. Il y avait un autre véhicule : une ambulance. Stanley fut le premier à l'apercevoir en train de remonter le quai au pas de course. Il exulta :
— Centuri ! Inspector, regardez !
Peters, droit comme un i près du brancard supportant Tucker, se retourna et laissa le soulagement s'inscrire sur ses traits.
— Centuri ! J'ai cru que tu étais mort, que tu avais été emporté !
— C'est le cas. Le fleuve est trop puissant.
— Bon sang ! Ne me refais plus jamais un coup pareil, lâcha l'officier, à deux doigts de craquer et de pleurer, la voix étranglée par l'émotion.
Stanley, comme toujours, tempéra la discussion, avec une touche d'humour :
— Eh, chef ! C'est Centuri ! Un champion d'apnée. Dis-nous, tu retiens ta respiration combien de temps ? Hein ? Quatre minutes ? Cinq ?
— Six et quelques, sourit Orion. J'ai amélioré mon record.
— Tu fais toujours des exercices de yoga dans ta baignoire ?
Il avait l'air amusé par l'anecdote.
— Exactement ! Bon… Comment va Tucker ?
— Deux côtes cassées, une vertèbre déplacée, des ecchymoses. Il est inconscient, sous oxygène, mais hors de danger. Il a eu de la chance, admit Peters. Si tu n'avais pas…
Orion posa sa main droite sur l'épaule gauche de son supérieur et déclara d'un air solennel :
— On est là pour veiller les uns sur les autres.
Il marqua une pause et reprit :
— Le moins drôle, c'est qu'il va falloir y retourner.
— Pourquoi ?
— Parce que votre intuition était bonne, Inspector. J'ai senti un trou dans le pare-brise feuilleté. Ma main à couper que le conducteur a pris une balle.
— Oh…
— Vous devriez ouvrir un cabinet de voyance, plaisanta Stanley. Vous feriez fureur. Tu en penses quoi, Centuri ?
— Le chef doit être un sorcier. On devrait se méfier !
Ils éclatèrent de rire tandis que l'ambulance emmenait leur collègue. Puis, ils reprirent leurs esprits, leur sérieux et poursuivirent leur opération de repêchage.
Orion repensa à l'apparition de Cassiopée, aux informations délivrées et à l'extraordinaire coïncidence avec les chansons entendues à la radio. Le conducteur de la voiture, assassiné, avait mordu la poussière de Queen. Sa famille vivait une extinction inéluctable, telle celle provoquée par Enola Gay. L'Amphigikienne avait de quoi devenir dingue avec un homme tel que lui, comme l'énonçait You drive me crazy.
Restait la quête personnelle d'indices, évoquée par le chanteur Robert Palmer. Était-ce une fausse prédiction ?
