Vigilance

constante!

—Avada Kedavra!

Le transplanage n'est pas un geste magique innocent. Il requiert un mouvement spécifique du corps. La physique s'applique aux sorciers, comme la poussée d'Archimède. Elle s'exerce aussi en l'air. Transplaner depuis un balai, induit une pression déséquilibrant le coursier, même la meilleure production de Brosdur ou Nimbus.

«Crac!»

Maugrey, désarçonné par la fuite de Mondingus Fletcher, ne put s'emparer de sa baguette, les deux mains agrippées à sa monture.

—Avada Kedavra!

La lumière verte jaillit de la baguette d'orme au cœur de ventricule de dragon. La propriété de Lucius Malefoy, «offerte» sous la contrainte et la peur à Voldemort, venait de frapper Folœil. Il tomba de plus de mille pieds. Durant une brève seconde de lucidité, le sorcier crut que sa vie allait défiler. C'était une légende: il n'eut droit qu'à un extrait, peut-être l'instant le plus déterminant de son existence.

Les souvenirs se classent en deux catégories: les authentiques, vécus en direct, et les construits, à partir de récits entendus dans l'entourage. Sans savoir pourquoi, ce fut un souvenir relaté par son père, Glenn, qui revint à l'esprit d'Alastor. Tout débutait par une fin de journée où Glenn Maugrey, l'Auror, se réfugiait au Chaudron Baveur après des heures de traque de mages noirs ou du temps passé à trier les innombrables formulaires administratifs, parchemins induits par le déferrement des criminels devant le Magenmagot. Il était près de 20h00 et Glenn achevait son sixième ou son septième whisky Purfeu. Dans son état d'ébriété avancé, il était incapable de tenir les comptes. Il était sur le point de commander un autre verre à Tom, le barman, qu'un vent glacial s'engouffra dans le pub. L'hiver était neigeux, froid et venteux. L'ouverture de la porte d'entrée, provoquée par un couple de sorciers venu se réchauffer dans la taverne, s'accompagna d'un bruit strident. Un manque de graissage des gonds n'en fut point la cause: la faute incombait à un rapace – une chouette effraie – délivrant une missive au passage. La lettre voleta dans l'espace alcoolisé et embrumé de l'estaminet pour finir par atterrir à quelques centimètres du nez de Glenn, en lévitant au-dessus de son verre. Le parchemin s'agita et se déforma, jusqu'à ce qu'il fut le produit d'un savant pliage en forme de bouche ourlée d'un rouge à lèvres incendiaire. Une couleur appropriée, car la suite s'apparenta à un Feudeymon verbal. L'objet enchanté délivra son message avec une voix féminine puissante, remplie de furie:

—GLENN MAUGREY!

L'intéressé, sous le coup de l'émotion, fit à un bond en arrière et faillit tomber à la renverse avec sa chaise.

—Si tu ne rentres pas im-mé-dia-te-ment à la maison, je change tous les mots de passe des entrées et je lâche un dragon dans le jardin! C'est une honte, tu m'entends, une honte! Tu engloutis l'argent du ménage et tu ruines ta santé sans penser une seule seconde à ta femme et tes enfants! Une honte!

Les hurlements cessèrent enfin. Un silence de mort régnait dans la taverne et tous les regards, médusés, étaient braqués sur lui. Glenn était tout sauf un mari violent, volage ou encore mal aimant. Bien au contraire! Emily, son épouse, Alastor, son fils et ses deux autres bambins, faisaient sa fierté. Il les adorait par-dessus tout. Mais Glenn était tombé dans l'alcool depuis des années et toutes ses tentatives pour mettre fin à cette addiction dévastatrice avaient lamentablement échoué. Chaque regard dans le miroir lui renvoyait l'image d'un faible, ce qu'il combattait avec férocité sans y parvenir vraiment. Seul le miroir du Risèd avait pu lui offrir une autre vision de lui-même: un sorcier gentleman, aimant éblouir les siens avec de la belle magie, poétique, fleurie, sensible. Une magie de courtisan, destinée à charmer. Au lieu de cela, il fallait user de sortilèges à la limite de la légalité, flirtant avec la noirceur dont les supporters d'un jeune mage noir ambitieux n'hésitaient pas à faire usage. Ce monstre, objet de toute la tension du bureau des Aurors, ne se contentait pas d'appliquer les horreurs trouvées dans des ouvrages à ne pas mettre entre toutes les mains. Il créait du mal et l'exerçait, à l'occasion, sur ses semblables manquant «d'entrain» pour exécuter ses basses besognes. Toute cette atmosphère étouffante pesait sur les épaules de Glenn et le poussait à l'oubli dans les degrés délivrant l'esprit presque avec l'efficacité d'un sortilège Oubliette.

Face à l'incrédulité et au silence des approbateurs de ses congénères, l'Auror jeta une poignée de Mornilles sur sa table, s'empara de sa trousse de cuir en tous points identique à celle d'un médecin moldu et y fourra un exemplaire de la Gazette du sorcier. Il fonça en évitant les obstacles – chaises, tables, clients – et entra dans la cheminée publique du pub. Là, il jeta la poudre de cheminette et déclama:

—Maison des Maugrey!

Il disparut dans un nuage verdâtre.

Après une halte involontaire chez ses parents, consécutive à l'oubli de la mention adéquate pour l'usage de la poudre de cheminette – il n'était pas le seul sorcier à se nommer Maugrey –, Glenn était parvenu à son domicile. Emily n'avait pas salué son arrivée. Elle avait assez à faire avec la cuisine, l'entretien de la maison à coups de sortilèges, la surveillance des travaux scolaires d'Alastor – c'était un élève gai, attentif et appliqué –, le tout après s'être acquittée de tâches toutes aussi rébarbatives ou dangereuses au Ministère de la magie. C'est l'air pensif et résigné que le mari se débarrassa de sa cape et de son chapeau. Il déposa sa baguette sur un support fixé au mur, en hauteur, hors d'atteinte d'un enfant. En théorie. En pratique, Alastor l'avait déjà eue en main. Mais peu importait: la magie du jeune garçon de huit ans était assez puissante pour se manisfester sans auxiliaire de bois.

Glenn mit le cap sur la chambre de son fils en se rattrapant aux murs du couloir, trop enivré pour marcher droit. Il l'entrouvrit et découvrit une scène surprenante.

—Vous êtes accusé d'avoir ensorcelé une pendule provoquant la mort à minuit au douzième coup. C'est de la magie noire! Je demande une peine exemplaire!

—Mais je suis innocent! Demandez à tous les clients de l'Allée des Embrumes, ils vous diront que je suis un honnête commerçant qui ne ferait pas de mal à une mouche!

—Taisez-vous! Vous avez été pris la main dans le sac par les Aurors Maugrey, père et fils! Les preuves du dossier sont accablantes! Ils ont trouvé un atelier, un laboratoire secret dans votre cave et tous les ingrédients pour fabriquer une potion mortelle contre les vampires!

—Mais il faut bien vivre…

—Ça suffit! Je demande au Magenmagot de se prononcer: qui est pour la peine maximale?

Alastor leva les deux bras.

—Qui est pour l'abandon des charges?

L'enfant croisa les bras.

—Votre compte est bon! Vous irez à la prison d'Azkaban!

—Non! Pitié! Pas Azkaban!

Le garçonnet s'empara d'un petit maillet, le mit dans les mains d'une figurine vêtue de noir et frappa un coup sur les lattes du parquet. Le «prévenu», un pantin déglingué et miteux, se jeta au sol sous l'impulsion d'une pichenette. Alastor s'empara du condamné en faisant usage de deux autres figurines, des soldats de plomb Moldus et le fit se débattre pour ne pas recevoir son terrible châtiment.

—Stupéfix! lança Glenn.

—Papa! s'exclama le fils, heureux de découvrir son père.

Il se jeta dans ses bras ce qui occasionna un déséquilibre paternel. Glenn s'en voulut aussitôt de se présenter dans cet état et avant que l'enfant ne fasse une remarque – pertinente, cela allait de soi –, il saisit l'occasion du jeu au vol.

—Alors, comme ça, tu veux devenir Auror?

—Oui, Papa. Comme toi et grand-père. Et Maman!

—Tu sais qu'il te faudra obtenir d'excellents résultats à Poudlard, dans trois ans.

—Oui, je sais. Je ferai tout pour y arriver.

—Je n'en doute pas. Mais, tu sais, Auror est non seulement un métier difficile mais c'est surtout très dangereux. Les criminels se battent à coups de sortilèges noirs pour nous tuer et ne pas aller à Azkaban.

—C'est comment, là-bas?

—Sombre, isolé, effrayant, désolant. Le pire, ce sont les Détraqueurs. Ils sont effroyables et toujours prêts à aspirer une âme, celle d'un prisonnier ou celle d'un Auror, peu leur importe. Avec eux, c'est… vigilance constante!

—Ça doit être un endroit terrible.

—Demain, j'ai un voyage à faire. Tu pourrais venir. Je me demande ce que dirait ta mère…

Puis, les degrés se mêlant à la fatigue, Glenn eut l'esprit trop embrumé. Il partit au salon, s'affala un journal à la main et perdit conscience.

Le soleil peinait à percer l'horizon chargé de nuages que le vent poussait à une vitesse folle. Un rai traversa les lattes des volets de la chambre et effleura les paupières de Glenn. À tâtons, il chercha sa montre à gousset sur la table de nuit. Une fois en main, il l'approcha de son visage. Il sursauta. Il était en retard. Très en retard. Il se redressa, l'esprit encore sous l'emprise de l'alcool de la veille. Il se surpassa pour transplaner directement dans sa douche. Quelques minutes plus tard, un sortilège informulé fit sortir des vêtements propres de son armoire personnelle et l'habilla. Le petit-déjeuner fut renvoyé aux calendes grecques. Il trouverait bien une tasse de café à bord.

Il s'empara de sa cape, de sa baguette et de sa sacoche avant d'entrer dans la cheminée familiale et de disparaître dans une bouffée de flammes vertes.

—Glenn? fit Emily, depuis la salle de bain. Glenn?

Elle sortit et fila dans le séjour. Il y avait un peu de suie sur le parquet.

—Bon sang! Déjà parti. Alastor, mon chéri! Il faut te laver, mon grand. Je t'emmène chez miss Jones pour tes leçons. Alastor Maugrey, si tu ne me rejoins pas, je vais te lancer un sort.

Le garçon s'abstint de répondre. La mère quitta les deux cadets occupés à grappiller ou à jouer avec leur petit déjeuner et se rendit dans la chambre de l'aîné. Il n'y était pas. Le lit était fait et son pyjama, plié avec soin, débordait sous son oreiller. Son cartable était vide, hormis sa plume, de l'encre et un livret de parchemins vierges.

—Alastor? Ce n'est pas le moment de jouer! Nous allons être en retard!

Elle se hasarda à passer une tête dans la salle de bain, puis aux toilettes. Prise d'un horrible pressentiment, elle explora toutes les pièces en un éclair. Elle transplana à l'extérieur pour inspecter le jardin et la cabane. L'aîné avait disparu. Glenn, pressé, n'avait pas pensé à vérifier la présence de tous les membres de la famille avant de partir au bureau des Aurors. Paniquée, elle précipita le mouvement, interrompit le petit déjeuner et prépara les plus jeunes pour les confier à une nounou Cracmol de leur connaissance, sise à Édimbourg. Une fois la tâche accomplie, elle transplana jusqu'à la cheminée publique la plus proche. De là, elle gagna le Ministère pour alerter Glenn.

Même si Emily était nantie du statut d'Auror, comme ses collègues masculins, son chef de groupe Rufus Scrimgeour n'avait pas pour habitude de lui confier des missions vitales. À dire vrai, il la cantonnait aux opérations d'infiltration, de surveillance et aux interrogatoires. Son charme et son autorité naturelle faisaient merveille pour cuisiner et faire avouer les pires criminels, sans l'usage de potions ou de sortilèges interdits. Mieux: assez douée en Legilimancie, elle n'avait pas son pareil pour diriger les questions, droit sur les points faibles des prévenus. Mais, dès qu'il s'agissait d'aller au combat, de batailler pour arrêter les fauteurs de troubles, les faussaires, les trafiquants ou pire, les mages noirs partisans de l'ennemi numéro 1, l'anguleux chef au sourire inexistant l'écartait systématiquement. Qui plus est, l'homme n'était ni aimable, ni enclin aux confidences. Emily le soupçonnait d'avoir été une Langue-de-plomb dans sa prime jeunesse. Aussi, c'est sans espoir de glaner des informations utiles qu'elle tenta en arrivant:

—Bonjour, chef.

—Bonjour.

—Savez-vous où se trouve mon mari, Glenn?

—Je l'ignore. Et si je possédais cette information, je m'interdirais de vous la communiquer.

Elle accusa le coup.

—Je voulais savoir s'il avait vu Alastor, notre fils aîné. Il a disparu de notre domicile. J'ai envoyé un hibou à notre préceptrice, madame Jones, dans l'espoir que notre fils ait pris l'initiative de s'y rendre plus tôt. Cependant, ce n'est pas dans les habitudes de notre garçon de partir sans nous saluer. J'espérais obtenir une information de Glenn avant de déclarer la disparition de mon enfant au Commandant.

Scrimgeour grimaça. Ses lèvres se pincèrent plus que d'ordinaire. Il marmonna:

—Glenn est injoignable. Il effectue un convoyage.

—John Nox? Le trafiquant d'Amortensia frelatée?

—À qui nous devons une trentaine de comas profonds à Sainte-Mangouste. Oui, nous parlons de cet abominable potionniste.

—Glenn est injoignable?

—Il l'est. Si tout se déroule sans accroc, il sera de retour à la fin de la journée.

—Bon sang!

—Cependant, je vous autorise une visite rapide chez miss Jones. Les hiboux postaux sont parfois sujets à des distractions augmentant leur délai de livraison et déréglant leur service.

—Merci, Monsieur.

Sans perdre une minute, elle prit la direction de l'ascenseur.

Glenn détestait les convoyages. Le bureau affectait toujours une paire d'Aurors, à minima, pour accompagner les condamnés à Azkaban. Pour des oiseaux de l'envergure de Nox, c'était le service standard. Lui et Septimus Weasley, un type expérimenté et talentueux. Mais si le Ministère leur avait confié la tâche d'incarcérer le Lord qui faisait frémir le monde des sorciers, la totalité des effectifs aurait été mise sur le pied de guerre. Le risque d'une opération en bande organisée, visant à récupérer une icône du monde noir, aurait été avéré.

Après l'emprunt d'un Portoloin – une vieille poubelle crasseuse –, le trio était parvenu au sommet d'une falaise. Le vent du nord soufflait en rafales glaciales qui ne faciliteraient pas la traversée. Un rugissement terrible couvrit les hululements de la bise. Le cri d'une bête féroce. Nox, gringalet aux cheveux filasses, grisonnants, au regard perçant et aux pommettes saillantes, perdit sa contenance et sa superbe.

—Que… que… qu'est-ce que c'est? bégaya-t-il.

—Notre moyen de transport.

Il se retourna et découvrit un dirigeable, en tous points comparable à ceux inventés par les Moldus. Une immense enveloppe de tissu imperméable, rempli de gaz plus léger que l'air – de l'hélium – et dessous, une énorme structure métallique séparée en deux parties inégales. L'avant comportait un espace passager et une passerelle pour le capitaine, avec toutes les commandes ensorcelées. À l'arrière, encagé dans l'acier le plus solide, à l'épreuve de la torsion, il n'y avait point de moteur mais un Vert Gallois. Des aiguillons, placés autour de sa gueule, le piquaient lorsque le capitaine souhaitait lui faire cracher du feu. En appuyant sur des manettes, en manœuvrant le gouvernail, il pouvait reproduire tous les mouvements de l'aéronef moldu. Cependant, l'engin était sensible au vent et aujourd'hui, la traversée allait mettre les nerfs à rude épreuve.

La prison d'Azkaban, située en pleine mer du Nord, était inabordable par la voie maritime. N'importe quel esquif se briserait sur les innombrables écueils qui la cernaient. Pourvue de toutes les protections magiques, elle repoussait les Moldus et interdisait le transplanage. Pour débarquer un prisonnier, de la nourriture ou plus rarement, extraire un prévenu ayant accompli sa peine sans devenir fou ou rejoindre le cimetière attenant, il n'y avait pas mille solutions. L'aérostat devait atteindre l'île, se positionner face au vent et impulser des jeux de feu modérés ou soutenus selon la force des courants aériens. Un exercice de haute voltige exigeant de connaître l'engin et ses limites par cœur, de savoir doser les stimuli – cruels – du dragon asservi, de savoir se positionner à la bonne hauteur, de lancer une échelle de corde tout en faisant confiance aux Aurors pour mener leurs tâches au plus vite. Accessoirement, il fallait savoir user d'un puissant Patronus pour maintenir les Détraqueurs à bonne distance. Ainsi, le Ministère de la magie ne comptait que trois sorciers capables de réaliser ces expéditions fantastiques. Former un pilote capable de ces exploits prenait, en moyenne, une bonne dizaine d'années.

Nox fut contraint d'avancer vers la terrible machine volante. À chaque hurlement du Vert Gallois, ses jambes perdaient un peu plus de force. Glenn en fut témoin et se dit que tous les prisonniers d'Azkaban vivaient le voyage de la même façon: une frayeur irrépressible. Il savait que cela n'était rien face à ce qu'il endurerait dans une paire d'heures.

Ils atteignirent la cabine. Deux longs bancs se faisaient face. L'un était confortable, avec des assises moelleuses. L'autre était en bois, riveté au mur et au sol. Il était pourvu de menottes et de chaînes. Il y avait également des bâillons pour faire taire les prisonniers, au cas où certains auraient des talents de nature à exercer une magie orale persuasive.

—Salut, Muldan, fit Septimus. Prêt à appareiller?

—Bonjour, Weasley. Oui, c'est bon. Le dragon a la panse pleine. Il va bien cracher.

—Parfait. Allons-y!

Glenn ne prononça pas un mot. Même si Weasley était son égal en titre, en ancienneté, Septimus s'était maintes fois illustré dans des affaires très pointues. Avec son épouse Cedrella née Black, médicomage à Sainte-Mangouste, ils avaient résolu des mystères dignes d'intrigues imaginaires, reformant à maintes reprises un duo des années 40 des plus étonnants avant de convoler en justes noces en privé. Leur aîné, Arthur, était dans les âges d'Alastor.

Nox, en vertu des règles de sécurité, fut enchaîné côté prévenu. Comme il paraissait avoir perdu son bagout, les Aurors jugèrent le bâillonnement superflu. Baguette en main, ils prirent place sur leurs sièges et passèrent un cordage devant leur ventre, juste au cas où le voyage serait très chahuté.

Muldan lança un sortilège Lashlabask et les quatre filins qui retenaient le dirigeable, tombèrent à terre. Le frêle appareil fut ballotté et précipité vers la mer mais Muldan aiguillonna le dragon qui aspergea les cieux de son haleine enflammée. L'engin volant se cabra et reprit de l'altitude. Glenn poussa un ouf de soulagement et essuya une goutte de sueur glacée, perlant sur son front plissé. Sa première envie fut d'avaler une gorgée de whisky pour affronter la situation et contrôler sa frayeur. Il avait une flasque dans sa sacoche, mais il n'avait jamais cédé à cette folle envie de picoler en plein service, en présence d'un collègue. Hors de question de se laisser emporter par sa première pulsion.

Histoire de se changer les idées, il ouvrit la mallette verticale à sortilège d'extension et fouilla pour dégoter l'ordre de mission parcheminé précisant les modalités et la durée de l'incarcération de Nox. Il farfouilla jusqu'à ce que ses doigts touchent une matière douce et chaude. Il frissonna, terrifié par l'explication.

Nisaba Jones était une jeune femme enseignant aux enfants de sorciers, qu'ils soient Sangs-Purs ou Sangs-Mêlés. Elle s'occupait d'une vingtaine de marmots âgés de 6 à 10 ans, Poudlard se chargeant de leur apprendre la sorcellerie à partir de 11 ans. Dans la classe de Nisaba, il était hors de question de pratiquer la magie. Elle était d'une sévérité absolue à ce sujet. Les élèves étaient ici pour apprendre à lire, écrire, compter, faire des opérations et toutes sortes de choses utiles comme savoir lire l'heure ou se faire des œufs au bacon avec des toasts grillés à point. Sang-Mêlé, Nisaba savait tout ce qu'il fallait des deux mondes, moldu et sorcier.

Elle était mariée à Phinéas Jones, le jeune entraîneur de l'équipe de Quidditch local, les Catapultes de Caerphilly, au nord de Cardiff. C'était aussi une sportive accomplie, comme son époux. Ils formaient un couple complice, harmonieux, complémentaire. La seule ombre au tableau, c'était une inexplicable impossibilité d'avoir des enfants. En un sens, le métier de Nisaba compensait quelque peu l'absence de parentalité.

Lorsque Emily débarqua dans la cheminée des Jones, un détail attira aussitôt son attention. Le silence. Son instinct lui commanda de s'emparer de sa baguette magique. La cuisine était déserte mais, à huit heures passées, c'était logique. Elle s'approcha de l'unique fenêtre et avisa la remise attenante au corps principal de la vieille ferme. L'espace transformé en salle de classe polyvalente était inanimé, tout comme la cour de la ferme. La situation était anormale.

Elle entendit un grincement et identifia sa source: il venait d'une fenêtre de toit qu'une personne venait d'entrebâiller. Un hibou postal approcha par le nord et s'engouffra par la brèche. Emily chercha l'escalier – elle ignorait presque tout de la configuration des lieux – et s'y engagea avec prudence, prenant garde à ne pas faire couiner les marches. Elle atteignit l'étage, tendit l'oreille et ne perçut aucune présence humaine. Elle lança un Hominum Revelio silencieux; sa baguette lui révéla plusieurs humains au dernier niveau, dans le grenier. Pour l'atteindre, il fallait emprunter une échelle de meunier et risquer de s'exposer. À moins que la classe ait lieu exceptionnellement dans le toit et que madame Jones ait choisi d'expliquer aux enfants quels étaient les différents animaux rongeurs habitués des toitures, c'était trop étrange.

—Maudit hibou! Vas-tu rester tranquille?!

La phrase lancée sur le ton de l'exaspération avait été prononcée par une voix masculine, grave. Impossible que ce soit miss Jones!

—Qu'allez-vous faire de nous?

La question avait fusé de l'enseignante. Les plus petits pleurnichaient.

—Tout ira bien, si le Ministère exécute mes ordres. Dans le cas contraire, il y aura du sortilège impardonnable pour tous. Je n'ai plus rien à perdre!

C'était du sérieux.

—C'est quoi, ça, dans la bouteille?

—Une potion gazeuse. Elle nous tuera tous en quelques secondes. Si vous tentez quoi que ce soit contre moi, le Wingardium Leviosa cessera et elle se fracassera au sol.

—Par Merlin! Vous êtes fou!

—Surveillez vos paroles! Tenez ce hibou, que je lui accroche mon parchemin.

—D'accord, d'accord.

Emily ne sut que faire. Si elle transplanait sur quelques mètres, elle pourrait prendre l'avantage sur le preneur d'otages, à priori seul. Mais elle ne pourrait pas rattraper sa bouteille mortelle dont elle ignorait la position. Elle ne savait pas où il avait contraint les enfants à s'asseoir. Seule Miss Jones était proche de lui, désarmée, forcément. Grimper l'échelle de meunier l'exposait directement. Pas question de passer par là.

Hormis sa baguette, elle n'avait rien sur elle. Un Scrutoscope ne lui aurait pas été d'une grande utilité et dans sa besace, elle n'avait qu'une brosse à cheveux, un rouge à lèvres moldu et un miroir à double sens dont Glenn possédait le jumeau enfoui dans sa sacoche. Elle avait été tentée de l'utiliser pour contacter son mari, mais il était impératif qu'il en fasse autant au même instant. De plus, s'il était en train de convoyer un prisonnier à Azkaban, la magie du miroir était bloquée par une série de protections. Il n'était pas souhaitable de laisser la possibilité de communiquer aux résidents de la prison. Tout à coup, un éclair de génie la traversa:

«Mais oui!»

Elle redescendit jusque dans la cuisine, sortit dans la cour en rasant les murs et s'empara de son miroir carré de 10cm de côté.

—Diffindo!

Elle scinda l'objet en deux parties inégales. Puis, elle posa le plus petit morceau dans le creux de sa paume gauche et agita sa baguette de la main droite. La minuscule partie s'envola dans les airs. Elle la dirigea de manière à tourner sa face active vers la fenêtre de toit. Elle prit mille précautions pour l'approcher sans jamais l'orienter vers le soleil filtrant entre les nuages par intermittence. Elle observa la grande portion. Elle corrigea en douceur, compta les élèves, discerna la bombe chimique et découvrit les traits du preneur d'otages. Son périscope improvisé tomba droit sur elle et elle le rattrapa à temps. Désarçonnée, elle rentra dans la bâtisse principale, s'engouffra dans la cheminée et prit la direction du Ministère de la magie.

Glenn avait blêmi à un point qu'il n'avait pas pu dissimuler son trouble à son collègue. La chose épaisse et soyeuse, au fond de sa sacoche, il la connaissait par cœur. La tignasse blonde indisciplinée d'Alastor, son fils. Le prenant au mot à propos de la visite de l'établissement carcéral, il s'était glissé à son insu dans la sacoche à sortilège d'extension.

—Un souci? lança Septimus.

—Euh… Hum… Peux-tu jeter un œil ici, Weasley?

Il désignait l'ouverture. Son collègue obtempéra, s'empara de sa baguette, l'alluma avec un Lumos Maxima et la plongea dans l'anfractuosité. Il découvrit un visage enfantin et pâlit à son tour.

—Comment est-ce possible?

—Il a dû profiter d'un instant d'inattention, ce matin.

—Mais comment a-t-il eu l'idée?

—Il se pourrait que je lui en ai parlé hier soir et que par curiosité…

—Je vois. Maugrey, tu es un excellent Auror mais tes… dérives personnelles… te mèneront à des problèmes si épineux que tu ne pourras plus faire face. Je veux bien te couvrir pour cette fois-ci, mais promets-moi de parler avec Cedrella.

—Ta femme?

—Oui. Elle est médicomage, elle peut t'aider. Il existe de bonnes potions pour ton souci. En attendant, aujourd'hui, tu restes en retrait et tu le surveilles de près. Pas question qu'il se montre.

—D'accord. Je… Merci…

—Pas de quoi.

Septimus se rassit et éteignit sa baguette. Glenn frémit: Emily devait être en proie à la panique puisqu'elle avait dû déjà constater la disparition de leur aîné. Elle était sûrement en train de remuer ciel et terre. Il était dans l'incapacité de l'avertir de sa trouvaille. Si tout se déroulait sans problème, il aurait droit à une scène d'anthologie, ce soir. S'il foirait, il aurait droit à un blâme, voire à un renvoi du corps des Aurors. Scrimgeour n'était pas un plaisantin.

Il leva les yeux vers le prisonnier qui esquissa un sourire.

Rufus Scrimgeour serrait les dents si fort que ses hommes percevaient le grincement de l'émail. Il haïssait les prises d'otages, encore plus les affaires impliquant d'innocents bambins. Le terrain d'action – un grenier étriqué avec une seule fenêtre et un seul accès – n'était pas avantageux. Cependant, les Aurors avaient deux atouts dans leurs manches: le criminel était seul et il ignorait que son acte était déjà connu du Ministère. Le temps que le hibou postal parcourt la distance séparant Londres de Cardiff, il s'écoulerait environ quatre heures.

Face à l'urgence, Scrimgeour avait rameuté tout l'effectif possible. Emily avait dessiné un plan aussi précis que possible sur un parchemin. Tout le personnel soupesait les possibilités d'action. L'opération nécessitait un effet de surprise et l'absence de stupéfaction: si le sorcier sursautait, il relâchait son contrôle de la bonbonne en verre et elle se brisait. Si on le stupéfixait ou on le désarmait, elle se brisait. Si on tentait un Accio, elle pouvait se fracasser sur tout le fatras encombrant le grenier ou sur une poutre ou exploser dans la fenêtre de toit.

—Chef… Et si je tentais un double transplanage? proposa Emily.

—Expliquez-vous.

—La cible essentielle, c'est la sphère. Je me matérialise, je la capture, je disparais.

—Il va sursauter.

—Mais j'aurai la main sur sa potion volatile.

—Vous serez trop exposée! Ah! On ne peut pas tous transplaner, on n'a pas vu ce fichu grenier. Vous êtes la seule à pouvoir le faire.

—Alors, on transplane à deux. Voire à trois. Mais moi, je me concentre sur la bonbonne. Vous, vous réglez le problème du preneur d'otages.

—Ça peut fonctionner. Vous devez transporter. Attention, à l'arrivée, ça secoue. On perd parfois l'équilibre. La moindre fraction de seconde sera vitale. Y aller à trois, c'est augmenter la déstabilisation.

—Et l'échelle? proposa Travers.

—Mes 40 kilos m'ont sauvé de craquements trahissant ma présence, dans l'escalier, rétorqua la jeune femme. L'échelle, c'est inimaginable.

Scrimgeour organisa la répartition:

—Donc, vous trois, vous vous postez au pied de l'escalier. Nous deux, nous sécurisons l'extérieur. Folœil, vous transplanez avec Robards.

—Je pèse 68 kilos, Emily. Ça ira?

—Faisons un essai, tout de suite.

Ils mirent le projet à exécution dans l'enceinte du bureau des Aurors, en respectant les distances évaluées sur plan. Le résultat fut concluant. Scrimgeour donna le signal du départ. Emily tenta de chasser l'angoisse l'étreignant toujours plus à chaque seconde. Alastor ne figurait pas parmi les otages. Où était-il?

Le convoyage de Nox ne s'était pas déroulé dans les meilleures conditions météorologiques. Ballotté par les vents, l'aérostat avait eu mille peines à se maintenir au-dessus de la prison pour débarquer le prisonnier, encadré par les Aurors. C'était Septimus qui avait ouvert la voie, recevant l'insigne honneur de se balader comme un pendule de sourcier dans les airs avant de toucher terre et d'arrimer l'aéronef. Ensuite, le criminel était descendu par l'échelle tendue. Maugrey avait fermé la marche. Le terrible comité d'accueil n'avait pas tardé à se manifester. Les baguettes avaient maintenu les monstres fantomatiques à distance, le temps de traverser le toit et de guider leur colis à travers les coursives. Deux gardiens affectés au ravitaillement des «pensionnaires» les avaient accueillis. L'air assombri par le milieu dévorant leur entrain, ils avaient désigné une cellule libre, avaient forcé le misérable à y entrer et l'avaient enchaîné. Ensuite, les Détraqueurs lui avaient réservé un traitement des plus monstrueux, à la mesure de sa joie, sa persuasion d'être bientôt libéré, grâce à un odieux chantage ourdi par son jeune frère.

À l'extérieur, alors que les Aurors revenaient au point d'accueil, une pièce poisseuse sans confort, à l'hygiène inexistante, ils avaient été les témoins d'une scène d'horreur. Un jeune enfant blond se tenait face à un Détraqueur qui aspirait tout son bonheur, comme une mort lente par asphyxie, une succion sucrée pour la créature.

—Expecto patronum! vociféra Glenn de toutes ses forces.

Les trois autres Patronus se joignirent au sien pour aplatir le monstre au fond d'un long couloir. Alastor s'écroula au sol, en pleine crise convulsive.

À peine trente minutes après avoir expédié son hibou, Herbert Nox montrait déjà des signes de nervosité. Madame Jones faisait de son mieux pour rassurer les enfants mais les plus jeunes ne pouvaient pas s'empêcher de chouiner, terrorisés. Herbert était tenté de les houspiller; il n'avait jamais supporté les gamins et il avait détesté sa propre enfance, devenant endurci par une pauvreté prégnante et par les sortilèges parentaux cuisants, lui interdisant l'insouciance légitime des premières années. Il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur son sortilège de lévitation. Il s'épongea le front en sueur, avec le revers de sa manche. La sphère chuta d'une cinquantaine de centimètres, occasionnant plusieurs cris de frayeur.

Il fit remonter la bonbonne à deux mètres. Ce fut à cet instant précis qu'un crac se produisit. Emily et Robards apparurent. La femme roula au sol et se plaça sur la trajectoire de la bombe chimique. La bonbonne atterrit dans ses bras sans exploser. Robards désarma Nox sans difficulté. L'homme se rabattit sur l'échelle pour fuir, mais il tomba nez à nez avec une partie de la troupe déboulant de l'escalier. Alors, il tenta le tout pour le tout en se jetant à travers la fenêtre de toit. Il eut droit à un parfait Arresto Momentum de Travers, resté au-dehors en compagnie de Scrimgeour, en couverture. Il demeura suspendu une seconde au-dessus d'une flaque de boue avant de s'aplatir dedans. Il fut neutralisé, ligoté et conduit sous bonne garde au bureau des Aurors. Scrimgeour confia à Travers le soin de recueillir le témoignage de madame Jones.

Emily, la tension retombée, revint au problème initial:

—Mon fils n'est pas là.

Le chef de groupe lui conseilla de contacter Glenn, lui et Weasley ayant dû remonter à bord du dirigeable à l'heure qu'il était. Elle prit le plus gros morceau de miroir à double sens et tenta de discerner son mari ou son collègue dans la cabine. Il fallait évidemment que Glenn ait pensé à la même chose. C'était le cas. Mais ce qu'elle découvrit, la terrifia. Alastor était là-bas. Son visage était livide, sans expression. Leur enfant reposait sur le sol métallique du transport aérien.

Après un court séjour à Sainte-Mangouste, Alastor était revenu au domicile familial. Selon les médicomages, l'enfant n'aurait aucune séquelle de son infortunée rencontre avec le Détraqueur. Selon Emily, leur fils était devenu secret, grave, sérieux. L'innocence de son enfance avait été balayée en quelques secondes. Depuis, elle n'adressait plus la parole à Glenn, jugé responsable de l'accident. La bévue était remontée à sa hiérarchie. Il n'avait pas anticipé le problème en contrôlant le contenu de son sac. De plus, il avait violé les règles de sécurité en ne laissant pas son fils à bord de l'aérostat après avoir constaté sa présence. Il avait eu beau argumenter que les Détraqueurs pouvaient sortir de la prison et s'en prendre au pilote, Glenn avait écopé d'un blâme.

Afin de récupérer les bonnes grâces de sa hiérarchie et de son épouse, il avait accepté d'aller à Sainte-Mangouste pour traiter son addiction à l'alcool. Ensuite, il s'était porté volontaire à chaque mission dangereuse ou ingrate. Hélas, un jour, il avait bu une fois de trop et n'avait pas fait preuve de vigilance. Il avait péri sous les coups de partisans du mage noir dont-on-ne-prononçait-pas-le-nom. Alastor s'était juré d'avoir la peau du monstre. Il venait d'échouer.

15