FULGURACRUCIO

Herbert Parker, le directeur de l'usine Ford de Dagenham, une localité située à une vingtaine de kilomètres à l'est de Londres, avait reçu l'information quelques mois auparavant et avait eu le temps d'organiser la transition et l'adaptation des chaînes de montage. L'Anglia 105E, un des modèles-phares du constructeur américain, serait désormais construite à l'usine Halewood, près de Liverpool. Il avait été décidé que l'ultime modèle, fabriqué en septembre 1962 et stocké sur le parking démesuré attenant, serait affecté à John Campbell, père de famille de trois enfants, employé depuis quinze ans sur le site et considéré, par la majorité des ouvriers, comme le plus consciencieux et le plus polyvalent des membres du personnel. Qu'il soit affecté à la sellerie, au montage du moteur, au câblage des faisceaux électriques, au tableau de bord ou à la peinture, John ne faisait prendre aucun retard. On ne se heurtait jamais à des pannes majeures sur ses réalisations. La dernière Anglia 105 E, version Deluxe, sortie de l'assemblage, était d'une livrée blanche et rouge.

Le 2 octobre, en quittant son bureau vers 20h00, Herbert se hâta de rejoindre sa Jaguar type E, un coupé surpuissant acheté l'année précédente, dès sa sortie. La journée avait été chaude, étouffante même, ce qui était exceptionnel pour un début d'automne. Néanmoins, une dépression très creuse avait traversé l'Irlande dans la journée, avec une forte activité électrique et des précipitations record, soudaines. La masse se dirigeait droit vers la capitale anglaise. Herbert s'engouffra dans le coupé alors que quelques gouttes commençaient à maculer son pare-brise. Il donna un tour de clé et fit rugir le six cylindres. Il bondit vers le poste de garde, salua le planton et s'engagea sur l'avenue le menant à l'ouest.

Dehors, la pluie entama son staccato. Tous les usagers de la route allumèrent leurs feux de croisement et leurs essuie-glaces. Ben Gillis, le vigile, fermait les deux fenêtres du poste lorsqu'un éclair zébra le ciel au loin. Buddy, son berger belge, se mit à trembler lorsque le tonnerre roula jusqu'à eux. Il poussa un petit gémissement.

—Tu n'aimes pas ça, l'orage, hein le chien? Moi non plus! Pourtant, à 22h00, il faudra faire notre ronde.

Buddy aimait fureter, dénicher des rats ou chasser des lapins qui s'aventuraient sur le parking. Il se méfiait de la pluie, qu'elle soit tiède ou glacée. Mais il haïssait l'orage par-dessus tout. Un autre éclair déchira la masse noire. La nuit fut totale alors que l'usine bénéficiait d'un éclairage généreux. En une minute à peine, ce fut un déluge enténébré qui s'abattit sur eux.

—C'est parti pour durer! Merde!

La foudre tomba à deux ou trois kilomètres. Ben compta machinalement le nombre de secondes écoulées entre l'éclair et le tonnerre.

—Six secondes. Ça se rapproche.

Le vent s'était levé depuis une demi-heure et se renforçait. Il espérait juste que la grêle ne s'inviterait pas à la fête. Si les projectiles étaient trop gros, sa guérite ne résisterait pas longtemps. La foudre s'abattit en face, de l'autre côté de la Tamise bordant le site. La détonation fut immédiate et fit vibrer les vitres du logement de fortune.

—Bazar! Ça barde!

Son angoisse se communiqua à Buddy qui poussa un gémissement plus soutenu que les précédents. L'orage asséna un nouveau coup de boutoir et le courant fut coupé après une explosion de décibels.

—Merde! Ça ne va pas s'arr…

Un jet de lumière blanche, bleutée, frappa du côté du parking automobile et il y eut des étincelles. Le chien se cacha sous le bureau où Ben notait les allées et venues des visiteurs. Il refusa de sortir lorsque son maître le traita de poltron. L'homme s'empara de jumelles et se posta près de la fenêtre donnant sur les véhicules neufs. Il chercha, avec rigueur et méthode, quelle automobile avait été atteinte par l'éclair et si elle était en feu. Si c'était le cas, il avait ordre de se rendre sur place avec des extincteurs à poudre et de circonscrire l'incendie par tous les moyens. Il était vital, pour l'entreprise, que le feu ne se propage pas.

Sa scrutation attentive n'aboutit pas à la découverte d'une anomalie. Pourtant, il était persuadé d'avoir aperçu des scories à l'impact. L'orage se déchaîna durant un quart d'heure, les arcs électriques se multipliant et assourdissant le maître et son fidèle compagnon. Puis, l'intensité lui parut décliner en dépit des précipitations soutenues. Le temps entre foudre et grondement crut peu à peu. Vers 21h00, la pluie redevint plus conforme aux valeurs habituelles de l'automne. Ils patientèrent, barricadés au chaud, jusqu'à 22h00.

Afin que les équipes du matin et de l'après-midi puissent profiter de la cérémonie de remise des clés, monsieur Parker avait exigé qu'elle ait lieu à 12h45, dans l'intervalle de passation des informations entre les chefs d'équipe. À une heure moins le quart, il était prêt pour dérouler son discours et attribuer le sésame à l'heureux chanceux. Mais cela n'avait pas été sans mal, car le directeur de la production, Stanley Smith, avait déboulé dans le bureau directorial dès 8h05, le teint cramoisi, la sueur au front, le souffle court.

—Monsieur, nous avons un problème.

—De quoi s'agit-il, Smith?

—L'Anglia pour Campbell.

—Eh bien?

—Elle a disparu.

—Quoi? Il y a eu un vol cette nuit? Convoquez-moi le vigile de garde.

—Oui, Monsieur.

Ben aurait dû quitter le site à 7h00 du matin lorsque Richard, son collègue, était arrivé pour le remplacer. Ce n'était pas le cas. Ben était en état de choc et n'avait cessé de répéter:

—Je l'ai vue. Elle l'a poussée. Elle l'a tuée.

Un médecin était en train de l'examiner lorsque monsieur Smith, le directeur de la production, avait investi la place.

—Mais que se passe-t-il?

—Je l'ai trouvé comme ça, presque assommé, les yeux exorbités, dit le vigile de jour. J'allais appeler le service du personnel, mais j'ai préféré contacter les secours avant.

—De quoi souffre-t-il, Docteur?

—Quelque chose l'a plongé dans cet état presque catatonique. C'est peut-être en lien avec l'orage qui a déferlé sur la région, hier soir.

—L'usine n'a pas été touchée mais le courant a été coupé dans le secteur. Je ne comprends pas. À 22h00, horaire de sa première ronde, il pleuvait mais l'orage était passé.

—Elle l'a tuée.

—Quoi? Qui a tué qui?

—L'Anglia.

—Il nous manque une automobile. La blanche et rouge pour Campbell. Où est-elle?

Ben leva les yeux vers le directeur et bafouilla:

—Je l'ai vue. L'Anglia bleue a démarré, a roulé sans conducteur, s'est placée derrière la blanche et rouge et… elle… l'a poussée jusqu'à ce qu'elle tombe dans la Tamise.

—C'est insensé!

—Je vous jure! Je vous le jure sur la tête de mon chien!

Ben n'en avait pas démordu et avait conduit le responsable jusqu'au lieu du drame. Une Anglia bleu ciel trônait à la place dévolue à la blanche et on pouvait voir un peu de gomme dispersée sur l'asphalte du parking. La berge de la Tamise était détrempée et deux sillons, bien nets, la traversaient jusqu'au fleuve. Naturellement, si le récit et les faits corroboraient les preuves matérielles, il était évident que la Ford bleue n'avait pas changé de place toute seule et qu'un ou plusieurs malfaisants avaient berné le gardien, se livrant à un pur vandalisme. À moins que le vigile ne soit lui-même en cause. Néanmoins, l'avis du praticien contredisait cette hypothèse: Ben était trop choqué pour être l'instigateur de cet acte de déprédation. Le patron et Smith avaient convenu de maintenir la cérémonie, d'affecter un autre véhicule à la finition équivalente. En parallèle, ils appelaient les forces de l'ordre ainsi que les pompiers pluviaux.

De l'avis de tous les employés, le discours de monsieur Parker et la collation marquant l'instant spécial avaient été une réussite. John Campbell s'était dit ravi d'avoir été récompensé et avait affirmé que s'il gagnait un bon prix aux courses hippiques, il ferait repeindre l'Anglia.

En début d'après-midi, l'inspecteur Stanford avait assisté à la traction de l'Anglia blanche hors du fleuve, après avoir été repérée à trente mètres de son point de chute. Il avait effectué les premières constatations: aucune empreinte n'était présente ou exploitable. Le frein à main était serré. Il avait fallu pousser fort sur son pare-choc arrière, éraflé, pour la précipiter à la baille. Le policier avait noté que l'Anglia bleue avait également des égratignures sur son avant chromé. Le registre indiquait qu'elle aurait dû se trouver à la place 196 de l'allée H et non dans l'allée M, à la place 99. Soit cinquante mètres à vol d'oiseau et plus de cent mètres parcourus en empruntant les voies de circulation. Il n'y avait aucune empreinte à l'intérieur. Hormis les éraflures sur les pare-chocs, il y avait une tache noirâtre sur le capot, semblable à de la graisse, mais elle résistait au polish et au dissolvant. Comme elle n'était pas plus grosse qu'une pièce d'un Penny, un petit autocollant fantaisie fut apposé pour la dissimuler. L'inspecteur autorisa le personnel à reprendre la bleue et nota dans son rapport que des inconnus non identifiables avaient commis un acte de vandalisme sans laisser de trace. La blanche fut mise au rebut, son séjour aquatique ayant signé sa mort après sa naissance. Puis, il fut décidé de mettre le vigile à l'arrêt et de le placer dans un établissement psychiatrique. Enfin, tout le monde oublia cette histoire. Sauf Buddy, le berger belge, qui refusa de remettre les pattes dans l'allée M.

Mister Campbell conduisait sa petite automobile sur une départementale qu'il croyait tranquille. Depuis son arrivée dans le foyer heureux, l'année précédente, la Ford n'avait engendré que la satisfaction de l'ouvrier qualifié. Aucune panne, ni de défaut d'assemblage. La petite famille se rendait à un repas familial chez une tante de sa femme. Les enfants se tenaient tranquilles à l'arrière. Une chance, car le brouillard réduisait la visibilité et exigeait une concentration permanente. Le conducteur ne dépassait pas 60km à l'heure, anticipant les virages de cette route à la sinistre réputation.

Sa progression prudente n'était pas du goût d'un chauffeur de camion-benne à béton qui lui collait aux basques et lui envoyait ses phares ainsi que des coups de corne pour le presser d'appuyer sur le champignon. Monsieur Campbell fulminait mais prenait son mal en patience. Leur destination n'était plus qu'à cinq kilomètres. Il ralentit à l'approche d'un virage à gauche, assez raide, bordé par des poteaux en bois. Juste en face, il y avait un chemin de terre qui desservait les champs cultivés. Le suiveur klaxonna une fois de plus. En tournant le volant, rien ne se passa comme prévu. L'Anglia tira tout droit en déboulant sur le providentiel chemin de terre. Tout le monde fut bringuebalé. John sauta sur les freins et le véhicule s'immobilisa. Il ne vit qu'une explication plausible: la colonne de direction venait de céder!

Les émotions de la famille furent détournées par une explosion monstrueuse. Les regards se tournèrent vers l'arrière. Sur la route, dans le virage, le camion-benne s'était encastré dans un camion-citerne, un ravitailleur de station-service, avec un plein chargement. Une seconde explosion généra une boule de feu incandescente d'au moins quarante mètres de hauteur.

—Bon sang! s'exclama le père de famille, les doigts crispés sur le volant. Si notre voiture n'avait pas tiré tout droit… on serait…

Il jeta un œil dans le miroir de courtoisie. Le brasier était monstrueux, la colonne de fumée noire s'élevait très haut dans le ciel. Il ne pouvait plus rien pour les chauffeurs. Selon toute vraisemblance, le camion transportant du béton s'était déporté vers la voie de droite, ne pouvant lutter contre la force centrifuge. Inutile d'aller chercher des secours au village à quatre kilomètres. Le feu était visible de loin, les secours ne tarderaient pas à parvenir sur le lieu du drame.

John choisit de faire sortir les enfants et son épouse et de s'enfoncer plus loin sur le chemin desservant les zones de culture. Une fois en sécurité, ils attendirent tandis que le feu consumait la moindre parcelle des véhicules.

Lorsque les pompiers étaient arrivés sur le lieu du sinistre, il n'y avait plus grand-chose à éteindre. La famille Campbell était indemne. Plusieurs dépanneurs étaient venus pour s'occuper des carcasses fumantes après que les corps calcinés aient été retirés des vestiges. John héla l'un des mécaniciens et lui expliqua ce que l'Anglia avait accompli. Le diagnostic du mécano – rupture de la colonne de direction – fut le même. Mais lorsque le dépanneur tenta de manœuvrer la Ford, pour vérifier ses assertions, tout fonctionna. Il ouvrit le capot, inspecta le moteur et se glissa sous le châssis pour contrôler les articulations essentielles. Il n'y avait aucune anomalie. John ne put que le constater de visu. Il se remémora l'incident et, à la réflexion, s'il y avait eu casse de la colonne, le volant n'aurait pas pu opposer la moindre résistance. Or, là, il y a une demi-heure, il s'était bloqué au lieu de tourner dans le vide. Le dépanneur les convainquit de reprendre la route et les suivit jusqu'au village, leur terminus. L'Anglia se comporta comme attendu. Après le repas en famille, sur le chemin du retour, l'employé de Dagenham nota aucune anomalie. Il oublia l'accident au bout de quelques semaines mais le brasier, lui, resta gravé dans sa mémoire.

En 1969, John céda son auto à une grand-mère anglaise qui, hélas, trépassa dans le mois qui suivit, emportée par une crise cardiaque foudroyante. La succession de la pauvre femme se passa entre trois frères qui ne s'entendaient absolument pas. L'un voulait conserver la maison de son enfance mais n'était pas en mesure de racheter les parts de ses deux frères qui en voulaient un prix 50% plus cher que la cote du marché. Le dernier sous-évaluait le bien et se rendait fréquemment dans la bâtisse pour l'enlaidir, la dégrader, afin que de futurs acheteurs soient dégoûtés par les travaux en regard du prix demandé. En attendant, les traites sur l'électricité, l'eau, les impôts s'accumulaient et aucun des trois frères n'était décidé à les régler. Tant et si bien qu'au bout de deux ans, la bicoque et tous ses biens furent saisis par la Couronne et mis en vente. Un garagiste à la réputation douteuse acquit l'Anglia pour vingt livres sterling! Il la parqua avec les autres véhicules et attendit le pigeon.

L'occasion se présenta avec l'arrivée, quelques jours plus tard, d'un jeune godelureau roux au visage constellé de taches de rousseur. Le dadais expliqua qu'il cherchait une automobile pour apprendre la mécanique moldue. Lorsque le garagiste lui demanda d'expliquer le terme «moldu», le rouquin se racla la gorge, dit qu'il avait commis un lapsus et voyant une publicité pour de l'huile, indiqua qu'il lui fallait de la «Motul» pour mettre dans le moteur. Le garagiste lui fit l'article et indiqua qu'il faudrait recharger la batterie, car la voiture n'avait pas fonctionné depuis deux ans. Quand il demanda si le garçon avait son permis de conduire, ce dernier fut évasif. Le garagiste lui apprit que s'il réglait la somme de cent livres, il rechargerait la batterie, vérifierait les niveaux et lui déposerait l'automobile à l'adresse de son choix. Le Moldu se fichait éperdument que l'auto ne soit pas assurée et que le client n'ait pas de permis de conduire: il était curieux et il l'avait bien ferré! Le garçon de 21ans, nommé Arthur Weasley, accepta que le véhicule lui soit amené à une drôle de bâtisse perdue dans les champs. Le garagiste s'arrangea avec son mécanicien pour effectuer la livraison et grossit encore un peu plus la facture avec les plaques d'immatriculation. Après tout, le garçon avait sûrement un travail bien payé puisqu'il travaillait au Ministère, sans préciser lequel.

Après avoir englouti toutes ses économies, Arthur poussa sa voiture dans une dépendance où il collectionnait une ribambelle d'objets moldus. Il jeta un sort compliqué afin de préserver la batterie et ne pas perturber l'allumage, le démarreur et l'alternateur. Il détailla l'automobile, la clé de contact et tenta de se remémorer la méthode utilisée par les Moldus qu'il observait souvent dans Londres.

—Par quoi commencer?

La portière droite, côté conducteur, se libéra d'un coup.

—Par la barbe de Merlin! s'exclama le jeune homme. Tu… comprends ce que je dis?

Il eut droit à un bref appel de phares, signe que la Ford décodait le langage humain. Arthur prit place à bord. Le commodo placé à droite de son volant s'agita pour attirer l'attention du sorcier sur le Neiman encastré à droite du tachymètre, logé dans le tableau de bord. Le sorcier introduisit la clé fournie par le garagiste et la tourna. Le moteur encore chaud se lança aussitôt et l'avertisseur klaxonna tout seul en signe de contentement.

—Eurêka! Une auto ensorcelée! Bon sang! Il faudra te faire discrète et moins débridée.

Fort de cette réflexion, il décida de lui adjoindre un réacteur d'invisibilité. Et si elle n'était plus visible, il fallait que l'auto évolue là où les trajets seraient moins dangereux pour elle: dans le ciel, en volant, bien sûr! Arthur n'eut alors de cesse de travailler sur son acquisition tout en apprenant à la conduire. Ainsi, lorsqu'il se présenta aux épreuves du permis de conduire moldu, il fut brillamment reçu du premier coup. Néanmoins, un petit coup de baguette discret fut nécessaire pour que l'Austin de l'examinateur cesse de caler à tout bout de champ.

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