20 juillet
Dépannage nocturne
On avait confié à Illya un communicateur qui était relié à celui de Napoléon Solo, de Gabriella Teller et d'Alexandre Waverly. Les membres de la fine équipe qui composait maintenant la seule cellule, nouvelle et expérimentale, du projet international U.N.C.L.E.
Naturellement, ce communicateur n'était pas un jouet. Il ne devait l'utiliser qu'en cas d'absolue nécessité ou pendant les missions et le Russe l'aurait fait, car il était un agent sérieux, rigide et responsable. Mais Napoléon et Gaby n'avaient pas ce genre de scrupules et ils s'en servaient pour communiquer sur tout et rien, prendre des nouvelles, demander à l'autre de rapporter des gâteaux quand il passerait ou de lui dépanner du scotch. C'était beaucoup plus pratique que d'utiliser les cabines téléphoniques. Pas de délai, pas besoin de quitter son appartement… totalement gratuit au lieu de se défausser de quelques pièces ! Illya les avait grondés. Ils étaient des adultes, ils étaient responsables et des agents aguerris qui ne pouvaient pas occuper le canal au cas où il y aurait un problème ! Mais Napoléon et Gaby ne l'avaient pas vraiment écouté, Illya savait qu'ils discutaient souvent par communicateur le matin ou en fin de soirée.
Il ne le leur avait pas dit, mais l'une des raisons pour lesquelles Illya n'aimait pas qu'ils fassent biper l'appareil pour rien, c'était qu'il se trouvait, lui, toujours inquiet qu'il ait pu vraiment leur arriver quelque chose. On ne savait jamais ce qu'il avait pu se passer dans les rues de la cosmopolite New-York lorsqu'on était un agent secret international; ils s'étaient fait un tas d'ennemis dont certains, du côté de la vie passée de Napoléon et Gaby, qu'il ne connaissait même pas. On pouvait à tout moment vouloir ramener la jeune femme dans son ancienne existence en Allemagne de l'Est. On n'était pas à l'abri que des propriétaires floués décident de se venger des cambriolages de son meilleur ami. Illya ne pouvait pas supporter cette idée, il les aimait tellement tous les deux.
Un frisson de glace remonta le long de son épiderme lorsque le bruit familier du communicateur résonna entre les quatre murs de sa chambre. Moins tendu qu'à l'origine, il ne bondit pas immédiatement dessus mais se redressa dans son lit. Sa main tâtonna autour de lui pour le retrouver et il ouvrit le canal avec un petit clic ! sec.
Ça n'avait pas l'air d'un appel urgent. De la musique feutrée se faisait entendre en arrière-plan et il y avait des rires aussi, qui paraissaient innocents.
« Kuryakin, lâcha l'agent russe dans le micro de l'appareil.
-Ah, Illya ! s'enthousiasma la voix légère et insouciante de Napoléon. Excuse-moi de te déranger à des heures aussi indues, je sais que tu as l'habitude de te coucher à… 21h. Et il est déjà 22h20 ! J'aurais besoin que tu me rendes un service.
-Qu'est-ce que tu veux, Cowboy ? gronda Illya, impatienté.
-Il me faudrait des glaçons, des bougies et du chocolat à dessert. Je sais que tu en as chez toi, tu as toujours des réserves de tout. Tu veux bien me les apporter, s'il te plaît ?
-Et pourquoi est-ce que je ferais ça ? s'indigna Kuryakin en pivotant au bord du lit dans un réflexe pour évacuer sa contrariété. Tu t'imagines que je n'ai que ça à penser, faire le plein de tout ce qui pourrait te servir un jour et te le livrer comme un coursier ?!
-Je te ferai des cookies pour me faire pardonner.
-Tu n'as qu'à demander à Gaby ! Vous faites bien la paire pour vous passer des messages inutiles par le communicateur ! Je vous avais pourtant dit de ne pas le faire. Un jour, il vous arrivera quelque chose pour de bon et, lassé par vos bêtises, je ne répondrai pas, Cowboy, tu m'entends ?
-Gaby n'a pas de chocolat à dessert, elle le mange.
-Et en plus, tu te moques de ce que je te raconte !
-Je t'ai entendu, Péril Rouge, et je suis désolé de te causer autant d'ennuis. C'est important pour moi, s'il te plaît. »
Illya, qui s'était levé depuis longtemps et arpentait la chambre d'avant en arrière, lui adressa une série de jurons en russe, dont le plus poli était de loin "Américain stupide". L'Américain lui répéta également en russe qu'il était désolé et qu'il lui promettait de faire quelque chose pour lui en échange s'il voulait bien lui rapporter ce qu'il lui avait demandé. Illya raccrocha en décidant fermement de ne plus jamais avoir d'ami comme Napoléon Solo.
En vérité, il n'aurait probablement jamais d'autres amis tout court, l'agent de la CIA et Gaby étaient tout ce qu'il avait. Alors, en grommelant et en pestant contre cet irresponsable de Solo auquel il s'était malencontreusement attaché, Illya s'habilla rapidement, mit une poche de glaçons, des bougies et du chocolat à dessert dans un sac et sortit de chez lui.
L'intérieur de l'appartement de Napoléon était exactement ce qu'il paraissait au communicateur. L'atmosphère était feutrée, la lumière tamisée et il y avait deux femmes magnifiques qui déambulaient dans le salon, vêtues de robes vaporeuses qui tombaient jusque par terre. Illya foudroya Solo du regard et y mit d'autant plus de conviction quand il aperçut ses yeux pétillants et son sourire niais.
« Je ne veux pas savoir ce que tu fais là-dedans, Cowboy, grogna-t-il. Mais j'espère pour toi que tu seras en état de venir travailler lundi !
-Oh, Illya ! Comme si j'avais besoin de deux jours pour dégriser, protesta l'agent américain. Est-ce que tu as apporté le chocolat ?
-Oui, et aussi les bougies et les glaçons ! Dépêche-toi de les mettre dans votre champagne avant qu'ils ne fondent !
-Hum… Ce n'est pas la norme de faire coexister des glaçons et du champagne. Je vais décider de croire que tu as reconnu la bouteille et pas que tu es mauvais en alcools français
-Et porter sa chemise ouverte et sa cravate desserrée, c'est français, peut-être ? »
Illya referma la porte en levant les yeux au ciel et en se disant qu'il était bien content que Napoléon ne l'ait pas invité à faire la connaissance des deux jeunes femmes.
~w~
Illya se réveilla en s'entendant appeler de l'autre côté de sa porte d'entrée. On était dimanche, tôt le matin. C'était la voix de Napoléon. Il n'avait plus entendu parler de lui depuis vendredi soir, depuis qu'il lui avait apporté des glaçons pour son champagne spécial, des bougies pour son atmosphère intimiste et du chocolat à dessert pour… il n'avait pas envie de savoir quoi ! D'un mouvement lourd, l'agent russe se redressa sur un coude et lança qu'il arrivait.
« Ce n'est pas la peine ! répondit son ami à travers une pièce de distance et deux battants de bois. Si tu me laisses crocheter ta serrure, tu pourras continuer de savourer sereinement ta tranquillité !
-Ma tranquillité ? Avec toi en train de fureter partout ? rétorqua Illya avant de retomber sur l'oreiller. Fais ce que tu veux, soupira-t-il, en manque d'énergie. »
Il entendit le mécanisme de sa porte travailler et le battant s'ouvrit bientôt en grinçant. Des pas se faufilèrent à l'intérieur, jusque dans la chambre d'Illya et une main se posa bientôt sur son épaule.
« Salut, chuchota la voix de Napoléon. Je te promets de ne pas faire trop de bruit. Je suis venu te rembourser pour ton aide de vendredi.
-Tu vas me donner de l'argent ? soupira le Russe en tâtonnant pour essayer de trouver son bras.
-Mieux que ça. Et j'ai commencé par ne pas t'appeler sur le communicateur pour te dire que je venais. Je suis désolé que nous ayons mis autant de temps à comprendre que c'était anxiogène pour toi.
-Quoi, "nous" ? Tu en as parlé à Gaby ? Et par quel biais ? Le communicateur, je parie. »
Napoléon laissa échapper un souffle amusé et prit le bras d'Illya pour le glisser de nouveau sous la couverture. Cette fois-ci, les protestations russes que son ami laissa éclater furent beaucoup douces et alternèrent entre "Américain stupide" (de loin la moins polie) et "Mère poule". Napoléon rit une nouvelle fois et quitta la pièce après lui avoir adressé quelques paroles affectueuses, également en russe.
Il cuisina toute la matinée, Illya l'entendit au bruit des casseroles et des couteaux qui avaient l'air de s'activer derrière sa porte, durant les moments où il ne voguait pas dans un paisible sommeil. C'était fou, se dit-il entre deux assoupissements, ce que la présence de son ami causait. Il se sentait naïvement détendu, en sécurité… Il n'avait aucun mal à dormir et, pire encore, il n'arrivait plus à émerger du sommeil. C'était comme si son corps malmené pendant toutes ces années le rattrapait enfin et que la compagnie de Napoléon lui permettait d'en profiter.
Sur les coups de onze heures, il parvint enfin à s'extirper du lit. Napoléon était assis dans l'un des fauteuils de son salon et il lisait le journal, un verre de vin à la main, tandis que derrière lui une énorme pièce de viande rôtissait dans le four. Quand il leva les yeux, Illya vit instantanément un sourire moqueur se peindre sur ses lèvres. Il grogna un avertissement mais son ami l'ignora royalement :
« On croirait voir un ours russe qui sort d'une hibernation ! »
Illya lui donna une tape dans l'épaule pour le faire taire et alla observer ce qu'il se passait dans son four.
« Tu m'as fait à manger ? finit-il par marmonner devant l'évidence. Tout ça pour trois tablettes de chocolat et des cubes de glace à moitié fondus ?
-Je nous ai fait à manger, corrigea Napoléon en laissant tomber le journal pour se mettre sur ses pieds. Un bon rôti de porc et des patates dorées au four comme tu n'en as jamais vues ! Je t'avais promis de me faire pardonner.
-Tu m'avais aussi promis des cookies.
-Je les ais avec moi ! »
Napoléon se rapprocha encore et Illya détourna le regard, gêné. Il ne voulait pas avoir donné l'impression de se comporter comme un enfant susceptible, grognon et angoissé qui ne supportait pas que ses amis l'appellent sans avoir une excellente raison… Mais c'était ce qui avait dû se passer, parce que sinon, pourquoi son meilleur ami prendrait-il soin de lui ainsi ?
« Je l'ai fait aussi parce que je tiens à toi, déclara l'agent américain tranquillement. Et que j'ai envie que tu te sentes bien de temps en temps.
-Merci, murmura Illya, rassuré, en se plantant devant lui pour poser son front contre le sien. »
Il sut instantanément que son ami se retenait de faire un nouveau commentaire moqueur (sans doute à base "d'ours en peluche russe"), mais le moment était trop précieux pour ça. Alors, il se contenta d'appuyer son front contre le sien à son tour.
« Bien ! lança-t-il au bout de cinq secondes et de deux grandes tapes sur le torse. Je crois que le moment est venu de mettre la table. Je te laisse t'en occuper ?
-Non, rétorqua Illya en allant s'enfermer dans sa salle de bain. Tu as dit que tu voulais te rattraper pour l'autre soir ! Je te laisse faire.
-Quoi ? Mais j'ai préparé à déjeuner ! »
L'agent russe l'ignora superbement et sourit quand il se mit à l'invectiver dans sa langue de l'autre côté de la porte.
Joyeux anniversaire, Illya Kuryakin !
