22 juillet

Perdu dans la jungle


La chaleur de la jungle était si lourde et humide qu'elle faisait suer Illya à grosses gouttes.

Pour sa défense, il n'était pas non plus habitué à ce type de climat. Sa Russie natale ne se trouvait pas sous de telles latitudes et même si on l'avait fait voyager souvent, en sa qualité d'agent secret, il avait du mal à se faire aux pays chauds.

Ses foulées continuaient de se faire longues et énergiques dans l'humus gras de cette forêt, mais il sentait lui-même qu'il commençait à faiblir. Il n'avait rien bu depuis près de vingt-quatre heures. Impossible de trouver un fleuve dans cette partie du Mexique alors qu'il était sûr que le territoire était largement irrigué, entre le Río Nuevo, le Río Lerma et autres Río Bravo, le plus long de tous. S'il avait pu en trouver un, il n'aurait pas fait que s'y abreuver pour pouvoir continuer de marcher, il l'aurait aussi suivi pour arriver enfin à une ville. Mais les circonstances semblaient jouer contre lui.

Le Russe s'arrêta auprès d'un arbre pourvu de grandes feuilles souples qui avaient poussé, incongruité bienvenue pour lui, très près de la base du tronc. Il en arracha de grosses poignées pou refaire son bandage. Ah, oui ! Il était blessé aussi. Par balle : elle avait transpercé la chair de son épaule et était allée se perdre quelque part dans les plantes sauvages de la forêt. Comme elle était ressortie, Illya ne s'en était pas autrement inquiété; il avait mis de la distance entre lui et les agents du KGB qui lui avaient tiré dessus et ensuite, il avait utilisé des morceaux de sa veste pour se faire une compresse. Mais le pansement de fortune était usé et plein de saletés, il fallait qu'il le change.

Heureusement pour lui, l'agent russe n'eut pas le temps de s'introduire malencontreusement terre, brindille, spore toxique ou pire !, œuf d'insecte parasite dans la plaie de son épaule. Quand il se baissa près du tronc de l'arbre pour s'asseoir et souffler un moment, un vertige le saisit et il commença à voir des points noirs pétiller devant ses yeux. Avant qu'il puisse faire autre chose que porter la main à son front, avant même de pouvoir s'asseoir correctement, son esprit bascula complètement dans le noir.

OooooO

Illya revint à lui en sentant qu'on lui tapotait le visage. Il fit mine d'entrouvrir les lèvres pour pousser un long râle de douleur et, aussitôt, de l'eau se mit à lui couler dans la bouche. Un réflexe l'aurait poussé à tout recracher et à se redresser en sursaut, mais une main tenait son menton et… on le faisait boire. Quelqu'un essayait de lui sauver la vie et, une seconde plus tard, il se rendit compte que l'arrière de sa tête reposait sur quelque chose. Ce n'était pas de la terre épaisse, ni la grosse racine d'un arbre, pas plus que le sol en planches d'une maison où on l'aurait traîné par miracle. C'était plus souple, plus… apaisant. C'était les genoux de quelqu'un et il pouvait compter sur les doigts d'une seule main le nombre de personnes susceptibles de poser sa tête sur leurs genoux.

L'espion russe battit rapidement des paupières pour recouvrer ses esprits et il espéra très fort que ce soit une des personnes auxquelles il pensait qui se tenait au-dessus de lui. Il n'était pas du genre à avoir du succès auprès des femmes mais, quelquefois, une inconnue se prenait d'intérêt pour ses yeux très clairs, ses cheveux blonds ou sa haute stature. Il y en avait même quelques-unes pour s'attendrir devant un homme inconscient à sauver et à dorloter ! Il espérait que ce n'était pas l'une d'entre elles qui le maintenait dans ses bras. Il n'aimait pas être touché par des personnes qu'il ne connaissait pas.

« Ah, Péril Rouge ! s'exclama, au-dessus de lui, une voix traînante qui se chargea de le rassurer. Il s'en est fallu de peu que ce jaguar ne te croque un bout de la jambe. Tu as conscience, j'espère, qu'un Russe croqué par un jaguar, c'est complètement ridicule. Au fait, es-tu conscient tout court ? »

Illya poussa un grognement en sachant très bien que ce n'était pas une vraie question. Napoléon était toujours en train de lui donner à boire, une main sous son menton pour lui maintenir la bouche entrouverte et ses jambes servant à lui caler la tête dans une position semi-redressée. Il ne pouvait pas lui répondre dans ces conditions.

« Tu savais que les ours polaires étaient les plus gros carnivores terrestres ? reprit l'agent américain dans son plus pur style de bavardage inutile. Bien plus imposants que les jaguars, donc. As-tu déjà croisé des ours polaires lorsque tu étais en Russie, Péril Rouge ?

-Deux fois, parvint à rétorquer Illya lorsque la gourde s'éloigna de ses lèvres. Est-ce que tu veux bien arrêter de me noyer, Cowboy ?

-Tu en avais bien besoin ! fit valoir son partenaire. Ton organisme était complètement desséché. Une demi-journée de plus dans cette jungle et Gaby aurait eu de bonnes raisons de te trouver craquant ! Et je ne parle pas que de la déshydratation, ajouta Napoléon en fronçant les sourcils. La perte de sang commençait à devenir préoccupante, elle aussi. Non mais à quoi est-ce que tu pensais ?

-À me mettre à l'abri, répondit Illya en tâchant de se redresser. M'éloigner le plus possible des détachés du KGB dans la région du Mexique et après, je n'ai pas pu retrouver mon chemin dans la jungle.

-Whow ! Ne bouge pas. Tu vas rouvrir ta plaie. Et je ne l'ai pas bandée pour rien ! Encore un peu d'eau ?

-Non, ça ira. »

Illya prit le temps de détailler son environnement. Il aurait dû le faire bien avant, quand il avait repris connaissance, mais il faisait un peu trop naïvement confiance à Napoléon depuis qu'ils étaient une équipe. S'il ne lui faisait pas comprendre que la situation était tendue, alors c'était qu'il n'avait pas à s'inquiéter. Il avait bien senti qu'il était dans une maison cependant, même si les genoux de son partenaire en guise de coussin avaient faussé ses sensations immédiates. Le logement était très simple, en bois, avec une partie ouverte et une rambarde qui laissait voir la jungle tout autour. Les gens aux cheveux noirs assis dans la pièce unique n'arrêtaient pas de leur jeter des coups d'œil en chuchotant entre eux.

« Heureusement que tu parles espagnol, remarqua Illya en s'appuyant contre le mur derrière lui. Mais je croyais que tu devais intégrer un groupe de braconniers qui travaillaient pour notre dernière cible ?

-C'est exact, répondit Napoléon, mais quand je suis passé dans la ville pour récupérer mon groupe, les badauds étaient complètement paniqués. Ils n'arrêtaient pas de dire qu'il y avait eu une tentative d'assassinat contre un Russe et que ça leur faisait diablement penser à ce qui s'était passé en août 1940 à Mexico.

-Bien sûr, les gens ne savent jamais observer les choses avec rationalité, grommela l'agent secret. Et donc ?

-Et donc j'ai convaincu mes collaborateurs braconniers de mettre leurs talents à mon service. Ils connaissent bien cette jungle. Mais il leur a quand même fallu une journée pour te retrouver ! Même à l'aide de leur jeep. Au risque de reposer ma question, mais à quoi est-ce que tu pensais ?

-Et au risque de me répéter, j'essayais d'échapper au KGB. Je ne sais pas si on les a envoyés à ma poursuite ou si c'est la branche mexicaine qui a agi de sa propre initiative, mais ils savaient précisément où j'étais.

-Hum. Il faudra en parler à Waverly. »

Napoléon adressa un sourire charmant aux gens qui les hébergeaient et qui les dévisageaient toujours. Ce n'était pas eux les braconniers, Illya entendait le groupe discuter à l'extérieur et vérifier leurs armes et leurs pièges.

« Je leur ai dit que tu étais un agent de liaison de leurs employeurs, reprit son ami en lui souriant. Ce n'était pas la couverture que le chef t'a donnée, mais je n'avais pas d'autres moyens de les convaincre de se lancer à tes trousses.

-Qu'est-ce que je fais, maintenant ?

-Je ne te laisse pas tout seul dans cette jungle. Tu vas encore te perdre. »

L'agent russe, qui tâtait précautionneusement son épaule blessée, foudroya son coéquipier du regard. Solo lui adressa un autre sourire et se leva pour aller parler avec leurs nouveaux collègues. Il lui faudrait de la place à l'arrière de leur véhicule pour s'allonger pendant la suite de la mission, le temps qu'il regagne des forces, mais les braconniers ne pourraient tout simplement pas se passer de leur "agent de liaison". C'était une idée salvatrice que Napoléon avait eue. Pour leur opération et pour eux deux surtout !