24 juillet
« Je n'irai nulle part sans toi »
Napoléon Solo était aussi chaleureux et pétillant qu'Illya Kuryakin se montrait froid et réservé en la plupart des circonstances. Des caricatures de leur pays d'origine : les États-Unis capitalistes pour Solo et la Russie communiste pour Kuryakin. Ils étaient si différents que ça paraissait improbable que l'étincelle de l'amitié ait fini par jaillir entre eux. C'était ce que semblaient penser les douaniers et les policiers de ce petit pays capitaliste, qui empêchaient Illya de quitter leur juridiction.
« Je ne vois pas ce que vous lui trouvez, lança Napoléon d'un ton espiègle servant à désamorcer la tension. Je pense qu'il est un peu trop grand pour vous servir de cavalier au prochain bal des officiers auquel vous assisterez. »
Son ami lui jeta un regard noir. La situation était déjà suffisamment problématique comme ça sans qu'il en rajoute avec ses plaisanteries qu'il ne trouvait absolument pas drôles. L'ostracisme en règle qu'il était en train de subir ne l'aidait pas non plus à conserver son sang-froid. Ses doigts tapotaient à un intervalle régulier mais frénétique la jambe de son pantalon et il commençait à regarder dans le vide. Napoléon savait que, s'il continuait comme ça, il allait perdre le contrôle et agripper le plus proche des agents de sécurité pour lui briser la nuque.
Ce n'était pas quelque chose qu'ils désiraient. D'une part, parce qu'ils étaient humains, Illya et lui, et pas les brutes sanguinaires qu'on pourrait croire. C'était une épreuve profonde d'ôter la vie, plus encore quand son esprit tourmenté le rendait plus incontrôlable qu'une bête. D'autre part, une crise psychotique donnerait une raison tout à fait justifiée aux autorités pour l'arrêter. Pour l'instant, ils n'avaient que des préjugés et du bluff à leur opposer, pas de torts autres que sa nationalité à reprocher à son ami.
Napoléon soupira et, conscient que le temps pressait, essaya de refaire un pas vers le portique de sécurité. S'il parvenait à établir un contact physique avec Illya… à lui toucher l'épaule, ou le dos, ou la main, peut-être que sa présence l'aiderait à garder les idées claires. Mais le douanier le fit reculer une nouvelle fois.
« Vous ne pouvez pas repasser la frontière, M. Solo, lui indiqua-t-il. Vos papiers sont parfaitement en règle.
-Ceux de mon ami aussi, chantonna l'espion américain de son ton léger mais menaçant. Laissez passer M. Kuryakin, je vous prie. Autrement, je pourrais vous en vouloir.
-Ah, les Américains, toujours à penser que le monde entier croule sous la reconnaissance et l'adoration à leur égard ! Tout ressortissant du plus riche et puissant pays du monde que vous êtes, vous n'en demeurez pas moins un simple citoyen. Je doute que vous ayez un quelconque pouvoir sur nous, M. Solo, alors je vous serais gré de partir maintenant et de nous laisser régler nos problèmes avec cet étranger russe. Il vient de l'URSS. On ne peut pas lui faire confiance. »
Illya eut comme un tressaillement sur le côté du cou qui inquiéta son partenaire. D'un geste décidé, il écarta les policiers du coude et repassa le poste frontière de l'aéroport en se hissant par-dessus le portique.
« Eh bien, je crois que je viens de violer votre territoire national, déclara-t-il en réajustant ses boutons de manchette. Si vous voulez retenir M. Kuryakin en votre compagnie, vous allez devoir me mettre aux arrêts, moi aussi.
-Qu'est-ce que tu as fabriqué, Cowboy ? lui reprocha Illya, sortant momentanément de son début de crise tellement le comportement de Napoléon le perturbait. Tu étais libre, tu pouvais sortir d'ici avant que…
-Je n'irai nulle part sans toi, déclara Napoléon d'un ton sans appel, les mains levées sous la menace des douaniers armés. Nous sortons d'ici ensemble, Péril Rouge, ou, eh bien, nous installerons nos valises dans cette ville pleine de poussière pendant un moment. »
Il fut plaqué contre le mur par les agents de sécurité qui se mirent à le fouiller avec acharnement. Un grondement s'échappa des lèvres d'Illya, qui lâcha :
« Laissez-le tranquille ! C'est contre moi que vous en avez !
-Je suis touché que tu prennes ce moment de délicatesse autant au sérieux, le relança Napoléon, mais ce n'est pas la peine d'être jaloux. Ton tour viendra plus tard. »
Il demeura serré contre la cloison quand les hommes s'emparèrent de son équipier pour retourner les poches de ses vêtements et tâter ses jambes de pantalon. Il espérait que rester là, auprès de lui, aurait un effet rassurant sur l'agent soviétique, mais il n'avait pas pensé que voir des policiers le malmener aurait un tel effet sur lui. Il n'aimait pas du tout qu'on le frappe et Napoléon se sentit pratiquement plus irrité, contre l'homme qui passa à l'acte, pour la détresse qu'il infligeait à son ami plutôt que pour le tourment physique qu'il ressentit.
« Illya, du calme, tenta-t-il de le raisonner à travers le mince interstice que ces types laissaient entre leurs membres agités et l'agent plaqué contre le mur. Ce n'est qu'une fouille ordinaire. Avec un peu plus de rudesse que leur manuel l'exigerait, certes. Mais ils ne vont pas nous faire de mal ! »
C'était peine perdue. Kuryakin endurait trop d'agressivité depuis le début de ce passage de douane catastrophique, il ne pouvait plus se contenir. Les trois agents qui se trouvaient près de lui mangèrent la poussière avant même de comprendre ce qui leur arrivait. Napoléon se jeta pratiquement sur lui pour l'arrêter avant qu'ils ne mettent à le maîtriser comme un animal.
La partie cynique de son cerveau se dit distraitement que, quelque part, il ne pouvait pas leur en vouloir. Illya était tellement grand et impressionnant, avec ses yeux qu'il figeait parfois comme de la glace, qu'on avait l'impression en le voyant que rien ne pourrait jamais l'arrêter. Il était habitué à ses crises, lui, par contre, et il savait comment le tenir pour éviter le maximum de dégâts. Pas qu'ils se connaissaient si parfaitement que ça mais, si on voulait rester en un seul morceau, avec l'agent russe, il fallait commencer par là. Il se demanda si les supérieurs et les formateurs de son ami avaient les mêmes gestes que lui pour contrôler leur "créature"… Son cœur se serra de douleur à cette idée, puis il se retrouva tiré sur ses pieds et poussé en avant vers les cellules où on enfermait temporairement les réfractaires.
« Il ne t'est pas venu à l'idée, murmura Illya après un long moment de silence, que tu aurais pu demander de l'aide à Waverly après être sorti d'ici ? C'est trop tard à présent. Personne ne viendra nous chercher. »
Solo, qui était en train d'observer l'environnement de leur prison, se tourna vers lui au ralenti. Ses sourcils se haussèrent au-dessus d'un regard bleu perplexe.
« Tu n'es pas un peu trop défaitiste, Péril Rouge ? soupira-t-il. Le patron va bien finir par se rendre compte que ce pays ne nous laisse pas repartir. Il viendra nous secourir. Ou plutôt, nous allons nous évader. Je ne suis pas sûr d'apprécier la façon dont ces gardes parlent de toi. »
Il défit une aiguille qui avait habilement été dissimulée contre sa clavicule et la montra à son compagnon. Celui-ci, au lieu de faire un mouvement de surprise et de témoigner d'une motivation retrouvée, se contenta de s'enfoncer encore plus contre le mur de la prison. Les ombres se creusèrent encore davantage sur le visage de Napoléon tandis qu'il accentuait son froncement de sourcils.
« Péril Rouge…, soupira-t-il avant de rectifier le tir. Illya… Qu'est-ce qui te perturbe comme ça ? Est-ce que tu es blessé ? s'enquit-il soudain, inquiet.
-Non, gronda l'agent russe, je suis juste contrarié que tu sois coincé ici avec moi.
-Ça ne me plaît pas plus qu'à toi, mais…
-Tu te comportes comme si j'avais besoin qu'on me protège ! Que j'étais incapable d'être assez intelligent, assez débrouillard ou assez fort pour me sortir de traquenards pareils !
-Non, ce n'est pas ça du tout. Tu vois bien que tu as encore du mal à contenir tes émotions ! Ces douaniers avaient déjà une dent contre toi. Que crois-tu qu'il se serait passé si tu avais entrepris de leur ouvrir la tête en les cognant contre le portique de sécurité – jusqu'à ce que le sang leur sorte par le nez ?
-J'arrive de mieux en mieux à maîtriser mon ressentiment !
-Oui, mais ce n'est pas suffisant ! Est-ce que tu n'étais pas sur le point de leur briser les doigts ? Réponds-moi honnêtement ! »
Ce n'était pas une bonne idée d'enfoncer Illya à coups de paroles certes vraies mais humiliantes : il se mettait encore plus en colère et finalement, se renfrognait dans son coin. Mais Napoléon n'avait absolument pas le temps pour ça. Ils étaient des professionnels et il était son ami ! Il se décida donc à laisser son épingle dans un coin, se rapprocher de l'agent russe et prendre son visage dans ses mains avant qu'il ne puisse même penser à lui donner un coup de poing.
« Je suis resté parce que je m'inquiétais pour toi, admit-il, parce que tu allais leur faire du mal et qu'ils allaient te tirer dessus en représailles. Je suis d'accord qu'ils auraient bien mérité quelques doigts en moins, mais mon devoir, c'est aussi de te garder en sécurité.
-Alors si j'avais pu me contrôler…, murmura Illya, tu serais parti chercher Waverly ?
-Heu… Non. Je serais resté avec toi quand même. Parce que nous sommes une équipe et que la situation ici est beaucoup trop louche pour que je te laisse seul. On ne peut pas savoir ce que ces policiers ont derrière la tête. »
Ce faisant, il lâcha celle d'Illya et recommença à observer la ronde des gardes. Il avait eu bien assez de sentimentalité pour aujourd'hui, décida-t-il. Mais ce fut sans compter sur la main de son ami qui attrapa la sienne pour la serrer. Dans les yeux bleus de l'agent russe, il y avait une émotivité et une reconnaissance qui lui arrachèrent un sourire. Il tira néanmoins sur ses doigts pour le relever, vite, avant que leur pudeur de super agents ne se trouve brusquée par tant de franchise entre eux.
« Bien ! conclut-il. Alors tu vas m'aider à la mettre en place, cet évasion ? »
