Il neigeait ce jour-là. Il neigeait et peut-être bien que pour la première fois de sa vie, une petite fille sentait les flocons fondre sur sa peau. S'il fallait qu'elle mette aujourd'hui des mots sur les émois de cet instant de découverte, il était certain que la fascination était le terme adéquat. Bien que l'idyllique moment semblait constamment plongé dans le brouillard au sein de son esprit, un sentiment de découverte intense restait ancré au milieu de ses vagues souvenirs.

Mais au milieu de cette admiration certaine pour ce phénomène hivernal, il ne restait pas la moindre trace de froideur. Pas le moindre balbutiement de sensibilité aux températures négatives. Pourtant il ne lui paraissait pas être chaudement habillé. Comment en était-elle arrivée là ? Seule, sous la poudreuse, sans gants, sans écharpes, sans chaussures ? Mystère car, c'est ici que ses plus anciens souvenirs remontent.

Il neigeait ce jour-là. Oui, ce jour-là, les flocons venaient rejoindre la terre par centaine. Dans une danse folle et entraînante ils flottaient pour fêter la naissance d'une nouvelle âme sous leur ciel. Il neigeait à l'instant où son regard d'eau croisa les leur pour la toute première fois. Ce jour-ci, les cotons des cieux ouvraient grand leurs bras à la création d'une nouvelle famille, et aujourd'hui, c'était la pluie qui accueillait sa mort par son désarroi et son amertume.

Au beau milieu d'un sombre salon, les larmes du ciel envahissaient le parquet sans épargner les meubles exposés aux intempéries par les fenêtres laissées grandes ouvertes. Imprégnant jusqu'aux coussins du canapé, elles laissaient tremper les livres qui avaient le malheur de se trouver à leur portée. À l'abri de cette inondation, une silhouette recroquevillée dans l'obscurité semblait ne pas vouloir quitter du regard le téléphone fixe placé dans l'entrée.

Qu'attendait- elle ? Immobile, silencieuse, comme un prédateur traquant sa proie. Croyait-elle réellement que l'objet de son attention prendrait la fuite au moindre geste de sa part ? Ou bien peut-être que cet intense regard lui permettrait de sonner plus rapidement ? Que le temps lui paraissait long à attendre sans nouvelles. Son esprit ne souhaitait rien d'autre qu'une garantie de la bonne portance de son père pour s'autoriser à se reposer. Rien de plus. Que la solitude lui paraissait pesante dans l'ignorance. Et c'était bien la première fois que tel était le cas. Le lourd silence, que même le tonnerre n'arrivait à faire taire, pesait sur ses épaules, les affaissant de plus en plus au fur et à mesure que les minutes défilaient sur le cadran du téléphone.

23:58. Fallait-il voir du positif à ce temps qui s'écoulait si lentement dans le calme le plus total ? Dans deux minuscules minutes, seulement 120 secondes, cette journée de cauchemar serait enfin terminée. S'il clôturait ce court chapitre d'émotions, le destin pourrait ainsi reprendre sur de nouvelles bases et arranger ce qu'il avait détruit quelques pages auparavant. En ce nouveau jour qui débuterait, en ses premiers instants, tout s'arrangerait sans doute facilement. Dans deux minuscules minutes, seulement 120 secondes, le téléphone sonnerait enfin et une voix au bout du fil redémarrerait ce cœur mis à l'arrêt par le chagrin.

00:01. Un tout autre genre d'appel détacha la jeune fille de son hypnotique fixation. Bruits de pas et couinements canin précédèrent un martèlement de porte peu délicat. Une voix s'éleva alors sans grande surprise dans le couloir. Une voix que la muette savait incapable de lui annoncer ce qu'elle attendait tant.

« Sana ! Ouvre, je sais que tu es là ! s'impatientait déjà Toka. Le patron m'a dit qu'il t'avait vu rentrer il y a plus d'une heure. Ne fais pas semblant de ne pas m'entendre ! »

Aucune réponse. Feignant la surdité, la brune espérait-elle que son amie puisse l'oublier, au moins pour la soirée. Ne pouvait-elle pas garder Muchi un peu plus longtemps ?

« Je te préviens ! Il est hors de question que je me coltine ton clebs une minute de plus ! reprit l'agacée comme devin. Je suis pas ta dogsitter ! Ras-le-bol que tu me préviennes au dernier moment pour que je le sorte et le nourrisse ! »

Au moins elle avait sa réponse. Alors, d'un pas las et dénué de tout entrain, la muette se décida à ouvrir. Aussitôt le loquet déverrouillé, une tornade blanche se faufila dans l'entrebâillement avec énergie. À sa suite, une jeune femme aux sourcils froncés.

« Pas trop tôt ! souffla-t-elle en entrant sans demander l'autorisation. Tu devrais me payer pour toutes les fois où je le garde à ta place. Parfois j'ai l'impression qu'il m'appartient aussi. Et ce n'est pas quelque chose de positif, crois-moi !

- Hinami l'adore pourtant, marmonna l'hôte d'une voix éteinte. »

Le ton qu'elle avait adopté alerta immédiatement sa collègue aux courts cheveux mauves. Ce n'était pas tant les sons à peine audibles de ses cordes vocales, qu'elle s'était habituée à écouter avec attention, mais plutôt la monotonie de ses mots prononcés sans accrocs qui tiltèrent à son oreille.

« Hé… Ça ne va pas ? l'interrogea-t-elle immédiatement. Où est Fujio ? Vous n'étiez pas censés dîner en famille ce soir ? »

Un regard. Pas besoin de mots lorsque les iris s'assombrissent au point de se confondre dans une noirceur abyssale.

« Qu'est-ce qui s'est passé, Sana ? demanda donc l'ignorante, la boule au ventre.

- J-je sais pas... balbutia son interlocutrice laissant enfin percevoir une partie de ses émois. Tout… tout est a-allé t-trop vite. »

Les yeux baissés, la voilà qui paraissait revivre l'instant qui lui avait arraché son père. Compatissant à sa douleur, Toka s'autorisa à poser une main réconfortante sur son épaule. Immédiatement, la brune reprit la parole, comme pour la rassurer :

« M-mais il va bien ! s'exclama-t-elle dans un faux-semblant de certitude. Je l'ai vu r-respirer. Et les co-colombes l'ont sûrement emmené à l'hôpital... j'attend ju-juste l'appel qui me le con-confirmera. »

Comme animées par la même âme, toutes deux se retournèrent d'un même geste en direction de l'appareil, futur annonciateur de bonnes nouvelles. À nouveau, l'espoir qu'un timing parfait le fasse sonner à ce moment précis les caressa avant que l'une ne conduise l'autre jusque sur le canapé détrempé par la pluie. S'il fallait attendre, il fallait au moins se poser sur quelque chose de confortable. Mais surprise par l'humidité des coussins, la cadette du duo ne resta pas bien longtemps assise. S'empressant de fermer les fenêtres, elle se dépêcha d'aller chercher de quoi éponger l'inondation sous les yeux bleus indifférents de son amie. Décidément, l'aînée n'était même pas capable de préserver ses biens des intempéries.

Avachies contre le sofa, le duo resta muré dans le silence, espérant à chaque seconde qu'il se brise pour laisser entendre la mélodie des informations. Profitant de l'angoisse de sa maîtresse, Muchi aussi pelucheux que pouvait bien l'être un chiot de son âge, gagna à se faire câliner comme un antistress, jusqu'à s'endormir sur ses genoux.

Doucement, la maisonnée tombait dans le sommeil alors qu'une seule et unique âme restait pourtant bien éveillée, patiente, éprise d'une insomnie coriace. Il fallut attendre les premiers rayons du soleil pour qu'enfin ses paupières s'accordent un instant de répit. Mais à peine assoupie, qu'enfin le téléphone se mit à sonner.

Un sursaut général et voilà Sana bondissait pour atteindre le réveil matin improvisé. La gorge serrée, elle décrocha, sous le regard attentif de ceux qui avaient dormis à ses côtés. D'abord habitée par le soulagement d'enfin pouvoir entendre la voix d'un membre du personnel médical, l'expression d'espoir qui avait fait halt sur son visage s'évanouit peu à peu. Même ses épaules, tendues par l'impatience, se laissèrent retomber en même temps que les mots lui parvenaient. Puis, sans prévenir, alors que les acquiescements de politesse se faisaient de plus en plus hésitants, la brune raccrocha. Pas d'au-revoir, pas de merci. Un mouvement effectué à la hâte, comme s'il l'avait démangé depuis l'instant même où elle avait pris l'appel. L'absence de réaction qui vint par la suite ne fit qu'alourdir l'atmosphère alors qu'encore installée sur le canapé, Toka n'attendait qu'une chose, que son amie prenne la parole.

« Ils veulent que j'aille le voir... commença enfin cette dernière d'une petite voix.

- C'est une bonne nouvelle, s'enthousiasma la curieuse quelque peu soulagée. »

Mais alors que la jeune femme s'attendait à une confirmation de la part de son interlocutrice, son silence abattu la fit immédiatement douter.

« Non ?

« ... à la morgue, termina la brune d'une froideur accablante. »

Dans le calme qui s'imposa par la suite, aucun sanglot ne se fit entendre. Pas de pleurs, pas de cris de désespoir, pas un son. Pourtant, dans le néant sonore, un petit gloussement vint se glisser à travers l'absence de bruits. Un petit gloussement résonna dans sa gorge, puis un second. Avant même que Toka ne comprenne ce qu'il se passait, la nouvelle orpheline éclata d'un fou rire hystérique. Pouvait-on lire dans cette voix semblant incontrôlable, une pointe de détresse ou bien la folie s'emparant d'un être empreint au désespoir ? L'action était libre à l'interprétation de chacun et Toka, elle, ne savait quoi en penser. Son amie affichait sous ses yeux et sans son habituelle pudeur, un étrange rictus qui l'amenait au bord des larmes. Cette annonce avait-elle donc fait disjoncter l'esprit fragile de la brune ? Ou bien l'ironie de la chose avait-elle réussi à la faire sortir de ses gonds ? La réponse n'était pas claire, mais ce qui était certain, c'était qu'à cet instant, Sana faisait naître en elle un profond sentiment de malaise, si ce n'était pas ce qu'elle pouvait identifier comme de la peur.

Restait à côté d'elle, Muchi, lui aussi ne semblait pas vraiment apprécier le moment. Si d'ordinaire en voyant sa maîtresse bien aimée éclater de rire, il se serait précipité pour festoyer à ses côtés, là, il paraissait vouloir se faire le plus petit possible, caché entre les coussins du canapé. Le sentait-il également ? Cette électricité dans l'air ? Cette aura inhabituelle que dégageait celle qu'ils connaissaient pourtant si bien.

Ce fut donc sans que personne n'ose briser la tension instaurée que la nouvelle orpheline attrapa chaussures et manteau avant d'ouvrir la porte pour s'éclipser. Mais au moment de baisser la poignée, une main se voulant paralysante se posa sur son épaule.

« Sana, tu ne comptes quand même pas y aller, si ? demanda l'entrave aux yeux myosotis, soucieuse. Il y aura sûrement des colombes et c'est... »

Elle n'eut guère le temps de terminer sa phrase que, dans son calme fraîchement retrouvé, la jeunette se dégagea de l'emprise de ses doigts d'un geste sec qui n'était pas sans rappeler celui d'un sursaut. L'avait-elle surpris ? Dans tous les cas, il était certain que ce mouvement inattendu et dénué de toute sympathie avait décontenancé la demandeuse de contact qui, restée idiote face à ce rejet, n'avait trouvé autre chose à faire que de la regarder partir en ravalant ses mises en garde.

Elle ne pouvait qu'espérer à présent. Espérer que son amie ne se dirige pas tout droit au cœur de problèmes trop grands pour elle. Espérait qu'elle lui revienne saine et sauve maintenant que l'un des leurs n'était plus.