Isla Muerta
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Dans la lumière déclinante de l'après-midi, l'hélicoptère rasait les flots de l'océan d'un bleu-vert profond. Les derniers rayons du soleil miroitaient sur sa surface métallique, reflétant à la surface des vagues une bande bleue et une inscription : INGEN CORPORATION.
Au loin apparut au loin une île rocheuse, escarpée, brisant la surface de l'océan. Un épais brouillard enveloppait les versants boisés, conférant à l'île un aspect mystérieux.
Isla Muerta.
Site C.
Cette île faisait partie d'une chaîne volcanique, qui s'étirait en arc de cercle, appelée les Cinq Morts. Il suffisait d'observer tout autour pour discerner des pointes de reliefs rompant la continuité de l'horizon. Isla Matanceros au nord, et au sud Isla Sorna. Massacre et sournoiserie. Des noms de morts et de destruction…
Gardant le cap vers l'ouest, l'hélicoptère survola la côte, où courait une plage sur laquelle mordait la jungle. Ses origines volcaniques étaient évidentes ; un sable noir de basalte, des parois rocheuses dénudées, d'un gris rougeâtre, perçaient ça et là à travers la jungle. L'appareil entra dans les terres à une altitude de plusieurs centaines de pieds, en direction de la partie centrale de l'île et du brouillard qui y régnait. Nerveux, le pilote se tourna vers la cabine des passagers.
— Dites, señor… Vous êtes sûr que c'est la bonne direction ? Je ne capte toujours rien.
L'homme assis sur le siège arrière de l'appareil ne répondit pas. Rien dans son attitude n'indiquait qu'il avait entendu. Le menton dans les mains, la mine revêche, il regardait par la vitre.
Il portait un ensemble de toile blanc, une veste légère beige et un chapeau à large bord enfoncé sur le crâne. Un foulard Keffieh couvrait entièrement son cou. Malgré cette apparence de baroudeur du tiers monde, l'homme avait le regard vif et perçant d'un vétéran. Ses yeux scrutaient sans relâche l'immensité végétale, comme s'il voulait en arracher tous ses secrets.
— Señor…
— Continuez tout droit, lâcha-t-il d'un claquement de la voix.
Faisant fi de quelques turbulences, l'hélicoptère passa entre deux versants au relief dissimulé dans la brume avant de plonger à son tour dans le brouillard. Le cockpit baigna aussitôt dans une pénombre désagréable, seulement perturbé par les voyants de quelques boutons. Le pilote regarda d'abord sur la gauche, puis sur la droite, le visage concentré. Au bout d'un moment, il commença à discerner la cime de grands arbres qui perçaient le brouillard et dont l'hélicoptère frôla quelques branches.
— Seigneur ! souffla Henry Wu.
À l'opposé de l'homme au chapeau se trouvait l'éminent généticien et concepteur des dinosaures d'InGen. En cette occasion, il avait troqué sa blouse de laboratoire pour une tenue légère kaki, propre à une balade en trekking. Entre ses mains, calée contre son torse, se trouvait une large mallette dont il refusait d'en révéler le contenu.
En dépit de la climatisation de la cabine, son visage transpirait abondamment et ses mains étaient moites. Pour un scientifique à l'esprit si rationnel, il était terrifiant de voir le pilote naviguer dans le brouillard total. La moindre erreur et l'appareil pouvait finir écraser contre un arbre haut ou un mont dissimulé par la brume. Wu n'avait jamais aimé les voyages aériens pour cette raison : trop de variables, trop d'imprévisibilité, pas assez de contrôle sur les évènements.
Wu essaya d'engager la conversation avec l'autre passager de la cabine pour chasser ses craintes.
— Comment diable fait-il pour voir quelque chose dans cette purée de pois ?
— Il ne voit rien.
La réponse morne de son compagnon n'améliora guère l'état du généticien. Une série de turbulences vinrent secouer l'hélicoptère et les phalanges de Wu devinrent blanches tant il les serraient autour de sa mallette. Il avait l'intime conviction qu'à chaque secousse, l'appareil s'était accroché à un arbre et commençait à chuter et à chaque fois, l'hélicoptère poursuivait sa route. C'était extrêmement éprouvant pour les nerfs ! Heureusement pour lui, il entendit bientôt à travers son casque un signal électronique discontinu.
— Ah, ça y est ! s'exclama le pilote en ajoutant un commentaire dans sa langue natale. Balise repérée !
Le pilote orienta l'appareil à travers la brume, sans plus de crainte à présent. Tout ce qu'il avait à faire était simplement de remonter vers la source du signal comme un poussin retourne vers sa maman poule.
L'hélicoptère déboucha de nouveau en plein soleil. À travers la vitre de plexiglass, Henry Wu put enfin contempler le relief tourmenté des hautes collines qu'il survolait. Même à leur altitude, le généticien pouvait sentir l'air froid et humide qui y régnait. Ce n'était vraiment pas une île où il faisait bon vivre….
Quand l'appareil sortit une nouvelle fois du brouillard, le soleil s'était fait crépusculaire. Ses derniers rayons peignaient d'une teinte rouge le relief tourmenté des hautes collines qu'ils survolaient. À travers la vitre de plexiglass, Henry Wu vit ces collines laisser place à une vallée vaste et impénétrable que la nuit s'était déjà emparée. Même à leur altitude, le généticien pouvait sentir l'air froid et humide qui y régnait. C'était une forêt primaire, où l'homme n'avait pas sa place….
L'intensité du signal s'accrut.
À présent, le pilote était en mesure de voir une zone déboisée, peuplée de tentes, de véhicules en tout genre et délimitée par tout un assortiment d'équipement dernier-cri. Projecteurs, barbelés, rien n'était laissé au hasard. Au centre du camp brillait une gigantesque lettre H d'où clignotaient des lumières aux extrémités. L'appareil amorça sa descente et décrivit un large cercle au-dessus du camp. Wu put voir des tentes s'agiter sous le vent des hélices et des hommes s'agitèrent en contrebas, certains lançant un poing rageur vers l'hélicoptère. Le pilote corrigea légèrement le cap et l'appareil se posa sur l'air d'atterrissage. Le bruit des rotors diminua, puis cessa.
Quelqu'un s'élança vers l'hélicoptère, un homme aux cheveux sombres, coiffé d'une ancienne casquette de l'armée.
— Heureux de voir sains et saufs, on commençait à s'inquiéter de votre retard ! s'écria-t-il en ouvrant la porte. Je suis Jim Boutcher et je vous souhaite la bienvenue sur Muerta, Docteur Wu. Faites attention à la marche en descendant.
Henry Wu descendit précautionneusement de l'hélicoptère, sa mallette encombrante entre les bras. L'air tropical le saisit et il grimaça en se retournant vers son compagnon au chapeau, toujours assis à sa place.
— Vous venez ?
Pour lui, l'homme porta la main à sa gorge et la pressa. La voix qui en sortit était faible et hésitante, en contraste total par rapport à l'individu.
— Allez-y… Je vais… rester un peu…
Le scientifique hocha la tête et s'en alla sans se retourner.
L'homme au chapeau resta un long moment figé dans sa position. Seules ses mains tremblantes trahissaient la nervosité qui l'habitait. Après un long moment d'attente, il se décida à poser un pied hors de l'appareil, puis le second. Il se hissa hors de la cabine et soupira, indifférent à la différence de température.
Un craquement sec, tout proche, lui fit tourner la tête. Le pilote venait de gratter une allumette et était en train de s'allumer un cigare fin. L'homme remarqua qu'il n'avait pas bougé de son siège ni retiré son casque.
— Et vous… Vous ne descendez pas…?
Le pilote le regarda à travers ses lunettes intégrées et secoua la tête.
— Non, señor. J'ai entendu des histoires sur cette île. C'est ici que vit la hupia.
— La hupia ? Qu'est-ce que c'est ?
Le pilote se signa tout en expliquant.
— Des esprits nocturnes, sí, vampiros ! Des suceurs de sang qui enlèvent des nouveau-nés.
— Et quel rapport… avec l'île ?
— Je ne connais pas les détails mais il s'est passé quelque chose ici, il y a des années. On parle d'un blessé conduit à Bahía Anasco. Il avait été attaqué par quelque chose qui lui avait laissé des blessures ignobles, des horreurs qu'un homme ne peut pas faire à un autre homme… So no señor, je préfère rester ici, prêt à partir dès qu'il le faudra. Il n'y a rien de bon à tirer de ce lieu maudit, ajouta-t-il avant de claquer la porte de son cockpit.
Robert Muldoon laissa son regard courir sur la jungle obscure qui l'entourait.
— Rien de bon… En effet…
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Loin du camp et des humains, au cœur de la jungle, de la brume et des ténèbres se fit entendre un craquement de branches. Soudain, un animal d'un vert sombre, haut d'un mètre vingt, surgit du couvert des fougères à une vitesse folle, bondissant sur le terrain accidenté et poussant des glapissements terrifiés. Son corps léger lui permettait de sauter au-dessus des branches basses sur son chemin, sa vitesse laissait un bruit de flèche derrière lui.
Ce qui pourchassait le dinosaure était une créature au corps puissant et élancé, ses griffes acérées s'enfonçaient dans la terre humide, y laissant une empreinte menaçante pour les millénaires à venir. Son corps était sombre comme la nuit, ses yeux rouges et menaçants. Il courait vite, sa queue rigide dépassait à peine des hautes herbes, chacun de ses pas la ramenait plus près encore du jeune Dryosaurus isolé du troupeau.
Ce n'était qu'une question de temps avant que le carnivore bondisse sur le jeune herbivore dans un grondement terrifiant, ses membres antérieurs équipés d'une terrible griffe en forme de faux. Dans un hurlement d'agonie, le Dryosaurus fut éventré, ses intestins se répandirent sur le sol par une plaie béante.
Le corps agité de soubresaut, l'animal chercha toujours à fuir, ses pattes battant faiblement contre ses propres entrailles. Une main écailleuse le cloua au sol. Trois doigts munis de griffes acérées perçaient la chair de part en part tandis qu'un quatrième, opposable, se serrait autour de son cou. Cependant, la fin ne vint pas de cet instrument de guerre évolutive, mais d'une paire de crocs mal alignés mais aiguisés comme des rasoirs.
La proie lui avait donné du mal. Elle avait traversé des ruisseaux et escaladé des arbres mais à aucun moment n'avait-elle échappé à ses sens surdéveloppés. La proie n'avait jamais eu la moindre chance de lui échapper.
Elle était plus rapide, plus grande, plus forte.
Car tel était le but de sa conception.
Le prédateur approcha son museau de la carcasse, ses narines aspirant goulûment l'odeur du sang chaud et des tripes fumantes. Des millions d'années auparavant, ses ancêtres avaient chassé des créatures pareilles. Leurs cris de victoire et de défaite étaient inscrits dans sa mémoire…
Comme en transe, le carnivore rejeta la tête en arrière et poussa un long rugissement dans la lueur de la lune.
Puis sans plus attendre, il enfouit sa tête dans les entrailles et arracha les mets les plus délicieux d'un geste sec, avalant tripes et sang avec la même extase.
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