Nouvelles Priorités
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Jim Boutcher écarta du bras la moustiquaire qui barrait l'accès à la tente de commandement, sorte de QG de campagne pour les wranglers. Henry Wu découvrit une pièce assez vaste, grouillant d'activités. Plusieurs hommes occupaient les lieux, certains penchés sur des cartes, d'autres arguant à la radio ou vissés sur des écrans d'ordinateurs. L'air chargée de fumée de cigare et baignant dans la lumière jaunâtre des halogènes lui rappelait l'ambiance des saloons de Western.
— Suivez-moi, et faites attention où vous mettez les pieds, déclara Boutcher.
Wu suivit son conseil. Le sol était jonché de papiers déchirés et de gros câbles métalliques servant sans doute à alimenter les ordinateurs.
— Postes radios et ordinateurs connectés à des satellites de l'armée américaine, expliqua le chef de la sécurité en passant devant chacun des appareils mentionnés.
— J'ignorais que les États-Unis prêtaient aussi facilement leur matériel d'espionnage.
— Depuis la désintégration de l'URSS, ces trucs n'ont plus beaucoup d'utilité à part rouiller au-dessus de nos têtes. J'ai juste eu besoin d'appeler quelques vieux amis, serrer quelques mains, tout ça… Grâce à ces petits bijoux, nous savons en permanence où se trouvent nos hommes. Regardez…
Ils s'approchèrent d'un écran. Wu pouvait y voir une carte en trois dimensions de l'île. Près du centre se trouvait une pléthore de cercles bleus que Wu reconnut comme le campement. Disséminés sur la carte se trouvaient d'autres cercles, en plus petits nombres.
— Nos unités de reconnaissance. Elles ont déjà repéré le laboratoire.
Boutcher désigna un grand carré jaune plus au nord-est.
— On ira l'inspecter demain. Vous nous rejoindrez le jour suivant.
— Pourquoi pas maintenant ?
— Trop dangereux pour y faire poser un hélicoptère. Nous devrons d'abord déblayer la zone et s'assurer que la zone soit pacifiée… Par ici, je vous prie. Quelqu'un tient à vous voir…
Au fond du QG se situait une pièce annexe, plus petite et discrète. Wu suivit Boutcher à l'intérieur et y découvrit deux hommes.
Le premier était vautré sur un lit pliable, une paire de lunettes de soleil aux yeux, les mains derrière la tête. Le second assis dans un fauteuil roulant, le buste tourné contre un ventilateur. Bien que caché au trois quart, le généticien pouvait remarquer une chevelure hirsute et éparse et une peau rougeâtre comme le sang là où manquait les cheveux.
En voyant le généticien entrer, l'homme aux lunettes se hissa de son lit et accueillit poliment Wu. Son visage était émacié, son front dégarni mais son regard était vif. Wu lui donna une quarantaine d'années, tout au plus.
— Ravi de vous rencontrer enfin, cher confrère. Lewis Dodgson, pour vous servir ! Je suis généticien en chef à Biosyn Corporation.
Biosyn !
Le visage d'Henry Wu se crispa au nom de l'entreprise.
La fin du XXe siècle avait vu dans le domaine scientifique une nouvelle ruée vers l'or pour commercialiser les découvertes du génie génétique. À la tête de ce mouvement se trouvait InGen bien-sûr, mais également Biosyn. Cette dernière était bien connue pour mener des opérations d'espionnage industriel, principalement dirigées contre InGen !
Qu'un individu à l'éthique douteuse soit présent ici laissa Wu sans voix. Mais avant qu'il ne puisse exprimer son avis, une voix mécanique s'éleva chez l'homme dans le fauteuil roulant.
— Vos. Inquiétudes. N'ont. Pas. Lieu. D'être. Professeur. Dodgson. Est. Un. Homme. De. Confiance.
L'homme fit un mouvement de la tête et Dodgson s'empressa de faire pivoter le fauteuil vers Wu et ce dernier étouffa un cri d'horreur.
Face à lui se présentait un visage couvert d'ignobles balafres sur toute la partie gauche ; sa joue arrachée exposait l'os et les dents étaient sans pupilles, sa bouche sans lèvres ; l'os ressortait là où aurait dû se trouver sa joue et son crâne n'arborait que quelques touffes de cheveux ici et là. Henry Wu fut mal à l'aise face au regard de ce défiguré. Ses yeux le regardaient fixement, incapables de cligner ou de pleurer. Il n'avait plus de paupières…
Il fallut un moment de réflexion à Wu pour identifier le défiguré, mais ce dernier se présenta de lui-même. Sa bouche sans lèvres s'ouvrit et se referma difficilement. Un boîtier situé sous sa gorge mutilée s'alluma et traduit ses glapissements :
— Cela. Faisait. Longtemps. Docteur. Wu.
— Peter Ludlow…?
La surprise du généticien était sincère. Suite au désastre de San Diego de 1997, le neveu de John Hammond avait été annoncé comme mort. Dans la foulée, InGen avait fait faillite. Par la suite, les îles de Nublar et de Sorna avaient été déclarées réserves naturelles.
— Je vois que l'annonce de votre mort était… exagérée.
— Beaucoup. De. Choses. Ont. Été. Dites. Et. Plus. Encore. Ont. Été. Tues.
Wu voyait très bien de quoi il parlait… En 1997, le généticien avait fait les gros titres des journaux en révélant la création d'une plante hybride, résultant de la combinaison de plusieurs espèces végétales. Pendant quatre jours, il fut la cible des appareils photos et l'invité d'honneur des conventions scientifiques. Au cinquième jour, son nom avait disparu des journaux pour laisser place au Tyrannosaure qui avait saccagé la ville.
— C'est donc vous qui avez organisé cette opération, comprit le généticien. Je croyais que Masrani…
— Masrani. A. Racheté. La. Plupart. Des. Capitaux. De. InGen. Mais. Pas. Encore. Les. Miens. Je. Suis. Tout. Ce. Reste. De. La. Compagnie.
— Alors que faisons-nous ici ? Je connais votre intelligence, monsieur Ludlow. Je doute clairement que vous vouliez retenter l'expérience d'Isla Sorna.
— Ramener. Les. Dinosaures. N'est. Plus. Rentable. Muerta. Offre. D'autres. Opportunités.
Il n'en fallut guère plus à Wu pour deviner de quoi il en retournait.
— Burton.
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Un flash blanc naquit à l'arrière de son esprit.
Elle était en pleurs, comme elle l'était toujours dans le passé. Les larmes rendaient sa vue brouillée. Son corps était captif de liens trop serrés. Deux humains étaient là. L'Alpha en blanc et l'humaine-à-la-voix-douce. L'Alpha lui parlait mais elle n'en comprenait pas le sens de ses mots. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle allait avoir mal.
flash
À présent, elle était suspendue dans les airs, aveuglée par la lumière blafarde d'un soleil miniature tandis qu'un monstre de métal descendit vers elle, la gueule hérissée de pointes.
La torture débuta : la plaque, s'enfonça brutalement dans son bras. Elle hurla tandis que de l'encre était apposée sur la peau incisée.
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Elle se réveilla, le corps nu tremblant de froid. La rosée du matin l'enveloppait d'une fine couche d'humidité. Des gouttes coulaient sur les contours de sa peau ou s'agglutinaient dans sa chevelure.
Elle était couchée au centre d'une vaste pièce, un filet de bile aux lèvres. Au-dessus d'elle, le plafond crevassé laissait filtrer des rayons du jour jusqu'à elle, réchauffant lentement son corps grelottant.
À mesure que sa conscience se précisait, des mouvements convulsifs commencèrent à agiter ses membres. Elle poussa un grognement plaintif, la tête douloureuse.
Un instant, quelque chose bloqua la lumière et aussitôt ses yeux se braquèrent vers le plafond, les sens en alerte. Ses yeux papillonnaient nerveusement tandis qu'elle essayait de repérer la menace. Elle distingua une forme entre les couches de bétons et attendit, les muscles bandés, sans bouger ni respirer, jusqu'à ce que par ses gazouillis l'intrus ne se révèle être qu'un oiseau.
La tension retomba mais amplifia le malaise dans son organisme. Sa respiration se fit haletante. Elle posa une main sur sa tempe, la douleur brûlant de plus en plus en elle. Un instant, celle-ci sembla se stabiliser. Mais une nouvelle vague de souffrance la plia en deux et elle vomit un mélange de bile et de sang !
Elle se replia en position fœtale, paralysée par la douleur et ses yeux se fixèrent sur son bras dans un vain espoir d'oublier sa souffrance par la concentration. Dans sa conscience embrumée, une forme se matérialisa : cinq doigts, sans griffes pour attaquer ; une paume, trop sensible pour marcher avec ; un bras, trop faible pour se défendre. Sa vue se précisa et s'attarda sur son avant-bras, là où sa chair avait été défigurée à jamais. Sous la peau se dessinaient des traits et des courbes, des inscriptions humaines… Des… lettres et… des chiffres…
Un matricule…
Elle posa sa main sur cette… transgression, et ses ongles s'y enfoncèrent jusqu'au sang. Cela n'avait pas d'importance. Les lettres et les chiffres revenaient toujours. Toujours. Quoi qu'elle fasse…
Cela faisait… tre-ois… ans ?… depuis qu'elle avait fui l'Alpha en Blanc et les humains. Mil-ka-tre-win-kin-ze jours… qu'elle supportait cette vie dans cette forme mutilée. Hybride. Ni proie, ni chasseur.
Elle connaissait le nombre de jours d'une semaine et d'une année, mais ne pouvait leur donner de sens. Ces connaissances lui étaient inutiles, pure futilité des humains qu'ils lui avaient transmise lorsqu'ils avaient violé sa chair et ses os.
Elle aurait dû mourir… La douleur qu'elle avait subie durant le processus ait été suffisante pour préférer la mort à la continuité de son existence… La sensation de ses entrailles brûlant d'un feu impossible à éteindre, celle de ses membres douloureux battant l'air de façon spasmodique lui revenait avec une netteté désagréable. Les bruits de déchirements, d'arrachage, les sons affreux d'un corps mis au supplice sous le regard imperturbable des humains…
Elle poussa un grondement guttural car c'était le seul moyen qu'elle connaissait pour chasser ces souvenirs… Elle avait survécu aux épreuves des Chemises Blanches et avait arraché de leurs mains ses plus grands attributs. Son intelligence et son obstination.
Elle avait usée de ses deux dons envers ses dresseurs, et en réponse, ils lui avaient fait connaître les affres des coups et des gourdins. Ils la battaient dès qu'elle les décevait, ou au contraire, tentait de se révolter. La douleur lui avait fait réaliser que les hommes aux bâtons étaient des maîtres auxquels elle devait se résigner à obéir, mais jamais elle n'avait commis la bassesse de ramper à leurs pieds. Ce que les humains n'avaient pas compris, c'était que sous sa chair meurtrie, elle restait indomptée !
Elle gronda de nouveau. Une nouvelle douleur naquit en elle, différente des précédentes. Celle-ci ne venait pas du mal qui la rongeait de l'intérieur mais de quelque chose de plus profond encore… Si puissant était cette sensation qu'elle éteignit cette douleur brûlante en elle.
Par son esprit de revanche et sa ruse, elle s'était faite l'écho de toutes les haines contre les humains. Mais elle n'était pas maîtresse d'elle-même : c'était ses ancêtres encore, anéantis et réduits en poussières depuis des temps immémoriaux, qui hurlaient par sa voix. Chaque jour de plus dans ce monde était une victoire vengeresse contre eux.
Cette certitude fit cesser ses tremblements.
Elle déclencha en elle une série de changements qui la submergea. Et la dernière chose que ses yeux virent avant de se clore fut sa peau se déchirer pour laisser place à un nouvel épiderme…
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