Interrogations
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Une tasse de café fut offerte à Henry Wu. La nuit avait été courte pour l'ancien généticien d'InGen et sa tête fourmillait de questions.
Il se trouvait dans la tente de Peter Ludlow. Dodgson était présent également, tel un fidèle laquais aux petits soins pour son maître. Wu ne comprenait pas l'intérêt pour Ludlow de garder cet homme près de lui. Bien qu'aucune preuve n'avait pu être trouvée, il était évident que la catastrophe de Jurassic Park était à imputer à Biosyn. La fuite de Nedry et la disparition d'embryons d'une valeur de plusieurs millions de dollars sentaient le vol industriel à plein nez…
Dodgson s'approcha de la table posée entre Wu et Ludlow et y posa un magnétophone. Henry Wu regarda les bandes noires se dérouler pendant que l'employé de Biosyn commença sa série de questions.
— Il est temps d'accorder nos violons, afin que nous sachions tous à quoi nous en tenir. Après l'incident de 93 et votre départ d'InGen…
L'incident que Nedry et vous avez provoqué, oui !
Malgré son aversion pour ce voleur, Wu se garda de tout commentaire. Avant toute chose, il devait savoir précisément ce qu'il faisait ici. Si ses interlocuteurs voulaient des réponses, Wu comptaient également en recevoir…
— …en 94, le travail du docteur Burton a été confié au cofondateur d'InGen : Benjamin Lockwood. D'après monsieur Ludlow, tous les deux travaillaient sur un projet portant sur une possible application de vos travaux dans le domaine de la médecine génétique. Globalement, la tâche de Burton consistait à fouiller à travers des milliers de pages d'archives la moindre notion de modification génétique et d'en déduire une possible application médicale. Votre avis ?
— Si ce que vous dites est vrai, cela signifie que Burton a dû lire des centaines de milliers de pages. Je ne pense pas que quelqu'un d'autre que lui aurait pu y parvenir.
— Vous. Semblez. Le. Tenir. En. Grande. Estime, intona froidement le micro de Ludlow.
— C'est un généticien brillant, reconnut sans peine Wu. Un introverti doublé d'un snob, c'est sûr, mais qui excellait dans son domaine. En un sens, lui et moi étions complémentaires.
— De quelle façon ?
— Je dirais que Burton est un « développeur » tandis que je me qualifierais comme un « innovateur. » Voyez Burton comme… Un voyageur. Il a besoin d'emprunter des chemins déjà existants pour atteindre sa destination. Moi, je découvrais de nouveaux sentiers.
— Alors qu'a-t-il découvert une fois à destination ? reprit Dodgson.
— Je l'ignore. Un remède au cancer ? Au sida ? Une nouvelle voie dans la thérapie génique ? Sans plus de détail, je ne peux que spéculer. Vous ne m'avez pas fait venir jusqu'ici pour vous faire le travail d'un courtier de la Bourse, non ?
— Très drôle. Vous devez avoir votre petite idée, non ?
— On voit bien que vous n'avez jamais travaillé avec lui… Déjà lorsqu'il dirigeait le Site C, Burton travaillait dans le plus grand des secrets. Son côté introverti : il avait du mal à faire confiance aux gens. Et avec moi, c'était encore pire… Mais pour revenir à ce que nous parlions. Oui, j'ai mon idée. Une hypothèse, pour être honnête.
— Vous. Avez. Toute. Notre. Attention.
— Je pense que Burton cherchait à utiliser les capacités immunitaires des dinosaures à des fins thérapeutiques.
Un long silence régna dans la tente. Les sous-entendus qu'impliquait un tel travail étaient explosifs, pour ne rien dire !
Pourtant, ni Ludlow ni Dodgson ne semblaient réellement perturbés par cette révélation. Ce fut à peine si Dodgson faussa un haussement de sourcils.
Voici donc ce qu'ils recherchent…
Lewis Dodgson gloussa nerveusement pour dissimuler la vérité mais Henry Wu resta de marbre. Il savait à présent.
— De ce que nous savons, les dinosaures ont régné sur Terre pendant cent soixante millions d'années. Ils ont survécu à plusieurs extinctions, à des cataclysmes majeurs, aux maladies et évidemment aux autres dinosaures. N'y a-t-il pas dans leur ADN les secrets de cette survie miraculeuse ? Imaginez un peu les capacités cardiaques d'un Vélociraptor, plus efficace que notre propre cœur, modifié par nos soins pour éviter tout rejet et transplanté chez une personne qui… vient d'être déclaré inéligible à une greffe de cœur humain, par exemple. Si l'opération est un succès, vous retrouverez notre patient dehors à faire le marathon en un temps record. Nous pourrions appliquer le même procédé avec les personnes ayant perdu la vue et leur greffer des yeux de T-rex et voilà qu'ils pourraient discerner une fleur à plus de six kilomètres de sa position. En ce moment, la xénogreffe n'en est qu'au stade expérimental et tous les essais cliniques se sont soldés par des échecs. Si nous parvenions à déposer un brevet d'après les travaux de Burton, vous feriez d'InGen l'entreprise la plus riche du monde, monsieur Ludlow.
— Ce qu'il en reste du moins, et en partenariat avec Biosyn naturellement, commenta Dodgson.
Peter Ludlow le foudroya du regard pour son insolence mais Wu pouvait voir dans ses yeux une idée en gestation. Dans sa chaise roulante, le neveu de John Hammond déglutit et tira une série de grimaces auxquelles son appareil donna voix.
— Cela. Me. Soignerait. il ?
Wu se douta de cette question.
— Je ne sais pas. Je ne suis pas médecin. J'ignore l'étendue de vos blessures et des travaux de Burton mais cela peut valoir le coup.
— Alors. C'est. Décidé.
— Un détail, néanmoins, ajouta Dodgson. En plus de nous avoir ramené votre « clé », dit-il en désignant la mallette de Wu rangée non loin d'eux, nous aimerions que vous jetiez un œil à notre infirmerie.
— Pourquoi donc ?
— Nous avons deux patients malades dedans. Nous voudrions que vous nous donniez votre avis sur leurs symptômes. Il s'agit de cas assez particulier, voyez-vous ?
