Convoi

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À présent que le jour était levé, Muldoon pouvait mieux discerner le paysage autour du camp. Des arêtes volcaniques et des ravins, envahis par une végétation luxuriante. Du ciel, un touriste aurait pu trouver la scène plaisante, voire magnifique, mais Muldoon voyait les choses sous un autre angle. Il savait qu'il serait extrêmement difficile de progresser à travers ce terrain accidenté. Il scruta la jungle, cherchant le tracé d'une ancienne route ou d'un sentier. On lui avait signalé quelques trouées entre les arbres, jonchées d' herbes hautes mais Boutcher refusait d'y poser un hélicoptère de peur de perdre tout l'équipage à cause d'un terrain trompeur.

— On n'attend plus que vous, Bob.

L'ancien gardien de Jurassic Park se tourna vers Boutcher. Ce dernier se dressait depuis un véhicule tout-terrain à l'aspect carré, appuyé sur une portière ouverte.

Muldoon tira de sa veste une boîte de couleur orange. Il l'ouvrit et glissa une gélule dans sa bouche. C'était un médicament très puissant pour soulager sa gorge, suffisamment pour lui permettre de communiquer plus que quelques mots quand la situation l'exigeait. Il but une gorgée d'eau, ferma les yeux quelques secondes et attendit que les effets agissent.

Quand il sentit la douleur permanente dans sa gorge se soulager, Muldoon acquiesça de la tête et Boutcher tapa du poing sur la portière, le sourire d'un enfant imaginant une mauvaise blague aux lèvres. Muldoon et lui prirent place à l'arrière et le véhicule démarra.

L'intérieur du véhicule trahissait ses origines militaires : toutes les parois présentaient du métal nu, sans la moindre présence de cuir ou de moquette. Le luxe des véhicules civils n'avait pas lieu d'être ici. Le tableau de bord était spartiate avec peu d'instruments de contrôle, tous de petite taille. La boîte à vitesse était compacte et les leviers de vitesse étaient juste assez longs pour être saisis d'une main. Entre le conducteur et le copilote se trouvait un grand espace occupé par plusieurs postes radio de taille et d'usage différents. une planche pliable qui servait de support pour les cartes et les boussoles. Le dessous de la boîte à gants exposait une multitude de câbles et de tuyaux de tailles et de couleurs différentes. L'arrière était encore plus sommaire, puisqu'il ne s'y trouvait que des fauteuils basiques et peu confortables.

— Un HUMVEE, le nec plus ultra de ce que peux fabriquer l'US Army ! Vous pourriez traverser la jungle comme le désert en grimpant des falaises sans problème avec ce bébé !

— Vous aimez vous entendre parler…

— Bah ! J'aime mon pays et j'aime ce qu'il produit, il n'y a rien de mal à ça ! Et vous ? Vous êtes de quel coin ? Australie ? Afrique du Sud ?

— Kenya. Mon père organisait… des safaris pour les chasseurs de fauves. J'ai passé mon enfance auprès des bêtes.

— Pourquoi vous n'êtes pas retourné là-bas avec le pognon des indemnités du Parc ?

— Le reste de ma famille vit en Rhodésie…

— Vous voulez dire Zimbabwe ?

— Zimbabwe. La crise les a forcés à fuir chez nous, mais ils ont dû tout abandonner… L'argent pour cette expédition leur permettra… de commencer une nouvelle vie.

— Ah, la famille ! gloussa Boutcher. Soyez comme moi : orphelin et célibataire, la clé de la tranquillité !

Muldoon se détourna de Boutcher, exaspéré de son attitude malicieuse forcée. Ce type était un clown et il était incompréhensible de laisser un tel individu à la tête de l'expédition. Tout semblait faux chez cet homme qui prétendait appartenir à une branche de la division Sécurité InGen dont il n'avait jamais entendu parler…

Son visage se porta vers le rétroviseur d'où il pouvait voir le reste du convoi. Derrière eux suivait un deuxième 4x4 militaire précédant quatre gros camions bâchés et trois motos tout terrain. Même à cette distance, Muldoon pouvait reconnaître les armes automatiques que portaient les mercenaires.

Des mercenaires…

Quand bien-même Boutcher se qualifiait lui et sa troupe de « wranglers », Muldoon savait reconnaître des soudards quand il en voyait. Du temps où il travaillait pour son père dans sa réserve naturelle en février 1976, des tensions frontalières avaient éclaté entre le Kenya et l'Ouganda. Le Kenya avait déployé des troupes près de leur réserve, certains étant des mercenaires. Ceux-ci, payés par des magnats asiatiques, s'étaient aventurés sur les terres familiales pour braconner des éléphants. Grâce à leur connaissance du terrain et de coup de semonces bien placés, Muldoon et son père étaient parvenus à chasser les mercenaires de leur réserve.

Auparavant, il n'aurait jamais accepté de travailler en compagnie de ces porte-flingues mais aujourd'hui, Muldoon avait conscience qu'il lui fallait concéder à de nombreux sacrifices s'il voulait subvenir aux besoins de sa famille…

Un soupir s'échappa de ses lèvres à la réalisation de cet amer constat. Son regard suivit la poussière s'envoler et se perdit dans le large, vers les crêtes de l'île.

— Que sait-on sur… Muerta ?

— Quoi, vous n'avez pas lu le rapport avant de venir ?

— Je sais qu'InGen aime garder ses secrets. Ludlow n'aurait jamais rien révélé d'important sur un bout de papier. Le site C était censé servir de centre de R&D. Je veux la vérité maintenant.

Boutcher fit une grimace tout en hochant de la tête, les mains autour de l'appuie-tête du passager avant. Dans cette position, il donnait l'attitude de quelqu'un s'apprêtant à révéler de sombres secrets.

— Vous êtes arrivé au Parc en quelle année ?

— 1988. J'avais envie… de m'éloigner de l'Afrique et le salaire était élevé. Pourquoi ?

— Quand vous êtes arrivé, les dinos étaient déjà dans leur enclos, non ? Comment a-t-on fait pour connaître la superficie requise de chaque espèce ?

— Donc Muerta servait de terrain d'essai ?

— Dans le mille ! Principalement des études comportementales. L'île fait seulement le tiers de Sorna mais dispose d'une topographie similaire à Nublar. Quelques individus sont déposés sur le terrain pour voir comment ils agissent dans différents environnements et interagissent avec d'autres espèces avant de les transférer au Parc.

— Attendez, quoi ?

— Je veux dire, créer ces bestioles coûte des centaines de millions de dollars, vous vous doutez bien qu'ils ne vont pas jeter un nouvel animal dans le grand terrain avec les autres et risquer de perdre des profits sur pattes à cause d'un animal trop agressif…

— Attendez ! Vous voulez dire qu'il y a des dinosaures sur cette île ?

Un claquement tout près de lui fit sursauter Muldoon. Le convoi suivait maintenant un ancien sentier où la jungle avait repris ses droits, au point qu'elle semblait enfermer ses intrus dans un couloir de végétation. Les branches frappaient en permanence la carrosserie des véhicules à leur passage comme les matraques des matons contre les barreaux des cellules.

— Quelques individus, oui, reprit Boutcher. Une dizaine, tout au plus.

— Quelles espèces ?

— Pas des Vélociraptors en tout cas, gloussa Boutcher. Aux dernières nouvelles, on n'en compte plus que sur le site B. En fait, depuis le premier jour où nous avons posé le pied sur cette île, nous n'avons pas vu le moindre dinosaure. Sûrement qu'ils ont peur de nous !

— Même si c'est le cas, ça ne durera pas longtemps. La peur ne fait pas oublier la faim et les dinosaures ressortiront bientôt de leurs cachettes pour se nourrir. Répondez-moi : Que peut-on s'attendre à trouver ici ?

— Aucune idée.

— Vous plaisantez ?

— Pas le moins du monde. Le système informatique de Muerta opère sur un réseau local. Question de confidentialité. Je crois que des travaux pour le relier aux autres îles étaient en cours mais l'ouragan Clarisse a changé la donne.

Robert Muldoon opina de la tête. Moins de six mois après la fermeture de Jurassic Park, un ouragan de force 4 nommé Clarisse avait dévasté Isla Sorna au point de forcer InGen à abandonner l'île et les dinosaures à leur sort. À l'époque, il n'avait pas pensé grand-chose, persuadé que les dinosaures étaient condamnés sans l'apport en lysine nécessaire à leur survie. Ses présomptions s'effrondrèrent suite à l'incident de San Diego où John Hammond révéla au monde ses créations, toujours en vie et dans un écosystème florissant… Un écosystème dont ils ne se trouvaient qu'à quelques centaines de kilomètres…

— Pour être tout à fait sincère avec vous, Bob, je ne crois pas que les dinos seront un problème.

— Que voulez-vous dire ?

— Je vais vous montrer.

Boutcher se pencha près de Muldoon pour taper sur l'épaule du conducteur pour lui faire ralentir le véhicule tout en claquant des doigts auprès du passager avant. Celui-ci s'empressa de saisir l'une des radios qu'il donna à son supérieur. Les ordres étaient donnés sans échanger la moindre parole et donnaient une impression de cohésion profonde chez les trois individus. Muldoon se surprit même à trouver le chef des opérations soudainement plus professionnel. Ce dernier passa sur une fréquence et l'activa deux de suite, sa voix vibrante et autoritaire fit hausser les sourcils à Muldoon.

— Priorité ! Ici Boutcher pour convoi. Nous allons faire un détour au PI-1 pour une durée de cinq minutes, je répète cinq minutes. Distance de 20 mètres entre les véhicules. Gardez les doigts sur la gâchette mais n'ouvrez le feu que sur mon ordre. Terminé.

Chaque véhicule confirma le message et Boutcher lança en l'air le récepteur que le passager rattrapa adroitement. D'un hochement de tête, le 4x4 se remit à avancer.

— Qu'est-ce que c'est ce PI ?

— Point d'Intérêt numéro 1. C'est le premier truc qu'on a découvert en arrivant. Peut-être que vous pourrez nous aider.

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Le trajet ne dura pas plus d'une dizaine de minutes mais Muldoon pouvait sentir une nouvelle ambiance à bord du véhicule. Tous les passagers étaient sur le qui-vive, scrutant les feuillages en silence. Même Boutcher ne disait plus rien.

En face, la jungle se fit plus ouverte puis disparut sous ses yeux, dévoilant une vaste plaine, piquée de brume matinale. Comme Boutcher l'indiqua, Muldoon ne trouva aucun dinosaure. Juste une masse importante de brouillard à une cinquantaine de mètres devant leur véhicule. Il discernait des formes étranges. Des pointes étirées vers le ciel, des protubérances et des arcs brisés…

Boutcher lui tendit un étui de plastique, à l'intérieur se distinguait un masque à gaz.

— Mettez-le avant de sortir et ne vous éloignez pas du véhicule, dit Boutcher en plaçant son masque sur son visage, imité par les autres mercenaires.

Muldoon obéit et descendit tout comme eux du Humvee. Il lui suffit d'ouvrir la portière pour que le malaise s'installe en lui…

Aucun humain ne parlait… En fait, il n'entendait même rien du tout… Aucun cri du passé ou du présent n'accueillait les humains. Il n'en fallut guère plus à Muldoon pour savoir que quelque chose ne tournait pas rond ici… Le silence du gibier en forêt était un fait commun, uniquement perturbé par le chant pluriel des oiseaux. Dans cet espace confiné où la visibilité était réduite, les prédateurs pouvaient s'approcher plus facilement des proies alors que la même situation dans un grand espace à découvert tournait à l'avantage de la proie. Muldoon n'avait encore jamais vécu une telle étrangeté…

— 8 h 54, fit Boutcher en regardant sa montre. Le vent va bientôt souffler.

— Quel rapport entre le vent et ces masques ?

— Vous allez voir. Regardez !

La montée progressive du soleil dans le ciel matinal et de sa chaleur entraîna un couloir venteux dans la vallée. La brume fut soufflée et révéla ses secrets aux mercenaires. Une masse blanchâtre se matérialisa devant les humains et les muscles sur le visage de Muldoon se relâchèrent devant la scène qui se présentait à lui…

Face à lui… se trouvait les longs os de plusieurs dinosaures. Tout un groupe. Mort ici. Comme les éléphants… C'était…

— C'est un cimetière…, lâcha Muldoon à voix-basse, comme s'il était dans une église.

— Non, répondit Boutcher sur le même ton que lui. C'est un charnier.