Entre deux battements de cœur

Eddie s'était toujours considéré comme un homme fort, capable de surmonter toutes les épreuves que la vie pouvait lui imposer. Pourtant, en cette nuit sombre, il se sentait plus vulnérable que jamais.

Le départ de Christopher pour El Paso avait laissé un vide béant dans son cœur.

Chaque soir, il se retrouvait seul dans une maison trop silencieuse, ses pensées tourbillonnant autour de l'absence douloureuse de son fils.

Il s'en voulait terriblement de ce qui s'était passé. Il avait pourtant pris garde à ce qu'il ne puisse pas rencontrer Kim, pour lui éviter ce genre de choc, mais il n'avait pas prévu qu'elle irait jusque-là.

Il aurait dû la mettre dehors immédiatement mais il avait été séduit par l'idée de pouvoir enfin dire à Shannon ce qu'il avait sur le cœur, d'enfin pouvoir mettre un point final à cette histoire.

Elle tenait son cœur en suspens depuis trop longtemps et c'était un moyen comme un autre de lâcher prise et de la laisser partir pour de bon. Il aurait vraiment dû se contenter de ça mais Eddie avait été trop gourmand et il l'avait embrassée comme un ultime adieu à la femme de sa vie.

Encore une erreur de plus, qui avait blessé son fils.

Depuis, il avait essayé de tendre la main, mais Christopher était parti vraiment en colère contre lui. Tous ses appels se soldaient par un échec. Christopher refusait de lui parler, augmentant encore la douleur et la culpabilité qu'il ressentait.

Assis sur son canapé, Eddie fixait le téléphone, espérant une réponse, un signe de Christopher. Mais le silence assourdissant régnait en maître sur sa vie. Il se souvenait de chaque sourire, de chaque éclat de rire de son fils, des moments partagés ensemble.

Maintenant, tout cela semblait lointain, presque irréel.

Il ne savait plus vraiment où il en était et il ressentait une grande colère bouillonner en lui, une rage impossible à maitriser qui le poussait à vouloir trouver quelque chose ou quelqu'un à frapper. Il avait besoin d'un exutoire mais il ne pouvait pas encore trahir une promesse en retournant se battre pour de l'argent et il refusait de détruire encore une fois sa chambre…Il ne voulait plus jamais être dans cet état et faire peur à son petit garçon.

Il devait trouver un autre moyen de se faire du mal.

Son regard s'arrêta sur le placard de la cuisine, celui où il gardait une bouteille de tequila caché à l'abri des regards et de la curiosité de son fils. Il attrapa un verre et récupéra la bouteille, puis il s'installa à la table de la cuisine et se servi un verre généreux qu'il avala d'un coup avant de s'en resservir un.

La chaleur de l'alcool lui brûla l'œsophage et l'estomac mais cette douleur était bienvenue et anesthésiait quelques instants son cœur brisé. Il avait tellement déconné et il avait tout perdu. Il était seul alors qu'il détestait ça.

Il voulait plus que tout être tenu et aimé.

Avant même de s'en rendre compte, il se mit à pleurer sur lui-même, sur sa vie en morceaux. Comment avait-il pu encore tout gâcher ? Il l'avait d'abord fait avec Shannon, puis avec Ana, et maintenant il le faisait aussi avec Marisol.

Le pire, c'était qu'il le faisait consciemment.

Il avait sciemment utilisé Kim pour saboter sa relation avec Marisol, peut-être même celle qu'il avait avec Christopher. Il n'osait imaginer ce que son fils avait ressenti en se trouvant devant l'image vivante de sa mère décédée.

En faisant entrer Kim dans sa vie, il n'avait pas fait que se faire du mal à lui-même, il en avait fait plus encore à son petit garçon. Il ne se le pardonnerait jamais, à l'instar de Christopher lui-même qui ne semblait pas prêt à le lui pardonner non plus.

Il n'avait plus rien maintenant, plus personne sur qui compter à part Buck.

Son ami était la seule constante dans sa vie. Il l'aimait éperdument depuis des années, mais il ne s'était jamais autorisé à se l'avouer. Chaque fois qu'il croisait son regard, son cœur se serrait, partagé entre l'amour, le désir qu'il ressentait pour lui et la peur de le briser, comme il avait brisé chacune de ses relations précédentes.

Alors, il avait repoussé ses sentiments, sachant qu'il ne les méritait pas, qu'être heureux n'était pas fait pour lui. Mais il était à bout de souffle, il n'en pouvait plus de lutter. Il craquait lamentablement sous le poids de la solitude et du désespoir avec pour seule compagnie une bouteille de Tequila à moitié vide.

Eddie se resservit un autre verre.

Il avait un peu perdu le compte de ce qu'il avait bu. Il attrapa son téléphone et sortit une photo de son fils, tout sourire dans les bras de son meilleur ami.

Qu'est-ce qu'une épave comme lui pouvait leur apporter d'autre que de la déception, franchement ?

Rien, absolument rien.

Chris avait choisi une vie bridée avec ses grands-parents plutôt qu'avec lui et Buck… Et bien, Buck méritait le monde et il semblait l'avoir trouvé avec Tommy.

Et c'était bien, vraiment.

Il était heureux pour lui mais Tommy avait intérêt à prendre bien soin de lui ou il allait lui botter le cul méchamment et aucune promesse ne pourrait l'en empêcher.

La bouteille rendit l'âme et Eddie se redressa trop rapidement.

La pièce tangua méchamment et il crut qu'il allait vomir mais non. Il n'avait jamais réussi à vomir sur commande, même enfoncer les doigts au fond de sa gorge ne fonctionnait pas. La seule chose efficace était les mauvaises odeurs, du genre de celles qui vous prenait à la gorge et vous faisait avoir des hauts le cœur, rien qu'au souvenir.

Il était conscient qu'avec tout ce qu'il avait bu, il risquait un grave empoisonnement à l'alcool s'il ne l'évacuait pas de son organisme au plus vite mais il n'avait ni la force, ni le courage de s'en occuper.

Au pire ça ne serait une perte pour personne.

Si seulement il pouvait disparaitre, il ne pourrait plus faire de mal à personne. Il eut de nouveau un haut le cœur et se leva précipitamment pour rejoindre l'évier de la cuisine mais il trébucha et sentit sa tête cogner violemment sur le bord du comptoir, avant de s'effondrer sur le sol, laissant le noir l'engloutir.

La douleur fut la première chose qu'il ressentit, comme si son crâne répétait à l'infini des explosions nucléaires

Son estomac n'était pas mieux loti.

– Tu es sûre ? demanda doucement la voix de Buck.

– Il va être légèrement commotionné mais je ne pense pas qu'il ait besoin d'aller à l'hôpital. Il est sous IV, ça va le réhydrater mais je pense qu'il a vomit tout ce qu'il avait dans le corps. Par contre…

– S'il revomit, je l'emmène aux urgences, promit Buck. Merci d'être venue Hen.

– Il a eu de la chance que tu sois passé le voir. Il aurait pu ne pas s'en sortir.

– Ouais, souffla-t-il.

– Tiens-moi au jus.

Eddie n'entendit pas la réponse mais il était presque certain que Buck avait acquiescé. Il entendit la porte se refermer doucement et il remercie silencieusement son meilleur ami d'avoir pitié de son mal de crâne.

Il ouvrit lentement les yeux et vit que la lumière était tamisée.

Il avait envie de pleurer tellement la sollicitude de Buck le touchait. Pourquoi devait-il être aussi parfait ? C'était pour ça aussi qu'il était tombé amoureux de lui, sa prévenance et sa gentillesse.

Il porta sa main à sa tête pour voir que Hen lui avait posé une voie sur le dos de la main. Il n'était pas étonné vu ce qu'il avait perçu de l'échange mais il se figea et l'observa un long moment.

– Si tu l'enlèves, le prévint soudain Buck. Je te la repose moi-même et crois-moi, j'étais loin d'être le plus doué en cours pour ça.

– Je… Je suis sûr que tu sais faire.

– Je sais faire, confirma-t-il. Mais je ne suis pas aussi doué que Hen dans ce domaine.

Mais tu l'es dans tellement d'autres domaines, pensa-t-il avant de se rendre compte que son ami attendait une réponse.

– Je n'ai pas l'intention de l'enlever. Pas temps qu'il y a la troisième guerre mondiale dans ma tête.

– C'est ce qui arrive quand on boit plus que de raison. Mais qu'est-ce qui t'a pris ?

– Qu'est-ce que ça peut faire ?

– Une bouteille de Tequila Eddie ! Tu veux te tuer ou quoi ?

– Une demi bouteille, le corrigea-t-il.

– C'est ça, joues au malin. Tu aurais pu mourir d'un empoisonnement à l'alcool ou d'un traumatisme crânien. Merde Eddie, si je n'étais pas venu…

– Justement, pourquoi t'es là ? T'as sûrement mieux à faire.

– Ouais, mais tu m'as appelé.

– Je ne t'ai pas…

– Si et tu n'étais pas vraiment cohérent. J'ai préféré venir voir. Je ne m'attendais pas à te retrouver inconscient dans ton vomi, le front en sang.

Eddie leva les yeux sur Buck.

Ses yeux exprimaient à la fois de l'inquiétude et une pointe de reproche. Il n'était qu'un putain de connard et pourtant Buck était là pour lui, alors qu'il ne méritait que d'être laissé à sa propre déchéance. Il avait réussi à faire fuir Christopher et il avait blessé Buck dans le processus en éloignant ce qui comptait le plus pour eux deux.

Il était conscient que Chris était certainement la seule chose qui faisait que Buck s'accrochait autant à leur amitié. Avec le départ de Christopher, il n'avait plus vraiment de raisons de rester.

– Pourquoi tu fais ça ? explosa-t-il. Pourquoi tu fais toujours ça ? Te détruire, comme si c'était la seule solution à tous tes problèmes.

– Je ne sais pas faire autrement.

– Putain, mais t'as vraiment besoin de consulter, tu sais ça ?

– J'ai besoin de mon fils !

Et de toi, mais tu finiras par partir parce que je vais te briser comme je le fais avec tout le monde.

– Parles-moi Eddie ! le supplia-t-il.

– Il n'y a rien de plus à dire, grogna-t-il en détournant le regard.

– Tu étais plus bavard quand tu étais ivre, grommela Buck en réponse.

Eddie se figea sentant une terreur sourde lui glacer le sang.

Il ne se souvenait pas de l'avoir appelé, il ne se souvenait même pas d'avoir parlé à voix haute. Il espérait qu'il n'avait pas parlé de ce qu'il ressentait pour lui.

– Qu'est-ce que j'ai dit ? demanda-t-il d'une toute petite voix.

– Rien de bien intelligible, j'ai compris que t'étais un connard, que tu étais content de mon bonheur… Que tu voulais frapper mon petit-ami s'il me faisait du mal. A propos merci mais je suis parfaitement apte à me défendre, tu sais ?

– Ouais, désolé, je suppose que je ne sais pas trop ce que je racontais. Je veux dire ça devait avoir un sens à ce moment-là mais, là, je ne sais plus.

– Ouais mais j'ai un peu flippé quand tu as dit que rien ne te retenait, que tu ne manquerais à personne. Est-ce que tu… ?

– Non ! Je te jure que… ce n'est pas ce que je voulais dire.

– Tu voulais dire quoi alors ?

– Je me sens… inutile comme vide. J'ai fait fuir l'être le plus important de ma vie, de notre vie et je ne comprends même pas pourquoi tu te soucis encore de moi.

– Je suis très en colère, admit Buck calmement. Mais je viendrais toujours pour toi. T'es mon meilleur ami.

– Mais pas toi, lâcha-t-il les larmes roulant sur ses joues. Je ne veux pas que tu sois mon ami, je ne l'ai jamais voulu. J'ai essayé, tu sais ? J'ai vraiment essayé toutes ces années et c'était facile temps que je n'avais aucune chance. Et puis, Tommy arrive et tout est plus compliqué. Et la douleur était tellement forte et puis Kim apparait et je ne sais même pas à quoi j'ai pensé sur le moment, peut-être un signe du destin ou je ne sais pas…

– Putain, Eddie respire, s'inquiéta-t-il en s'asseyant à côté de lui. Je ne comprends rien à ce que tu dis.

Eddie ne parvenait plus à respirer, tellement tout l'oppressait.

Il s'effondra, laissant enfin tomber les barrières qu'il avait érigées autour de son cœur. Buck le prit dans ses bras, le serrant contre lui avec force. Eddie s'accrocha à lui comme à une bouée de sauvetage, les sanglots secouant son corps.

– Ça va aller, Eddie. On va arranger ça, d'accord ?

Eddie hocha la tête, incapable de parler. Buck était là, et c'était tout ce qui comptait. Ils restèrent ainsi un moment, le silence seulement interrompu par les sanglots d'Eddie.

Puis, lentement, Eddie se redressa et, avec une hésitation palpable, se pencha vers les lèvres de Buck. Il l'embrassa, incertain de la réaction de son ami. À sa grande surprise, Buck répondit immédiatement, l'embrassant à pleine bouche.

Ils se séparèrent, haletants, leurs fronts se touchant.

– Eds, souffla-t-il.

– Je suis déso…

– Non, s'il te plait. Si tu savais depuis combien de temps j'attends ça. Alors s'il te plait, ne t'excuse pas.

– Je t'aime Buck, lui sourit-il à travers ses larmes. Tellement que sans toi je fais n'importe quoi.

– Je suis là Eds, je ne compte pas partir.

– D'accord, acquiesça-t-il avant de l'embrasser de nouveau et c'était la meilleure chose au monde.

Il se pressa contre lui et finit par se hisser sur ses genoux ne quittant pas ses lèvres, se réjouissant des gémissements qu'il pouvait tirer de lui. Tant pis s'il ne pouvait pas respirer, s'il mourait d'hypoxie, il mourrait heureux au moins.

– Eds, attends, se dégagea Buck complètement essoufflé.

– Je veux encore t'embrasser, murmura-t-il. Encore et encore, tiré tous ses merveilleux sons de toi, te faire l'amour avec tendresse et dévotion parce que tu le mérites.

– Eds, tu es commotionné et tu as un peu trop bu.

– Je m'en fous, sourit-il en se penchant sur ses lèvres.

– Pas moi, l'arrêta-t-il en posant son index sur ses lèvres.

– Buck… ? s'inquiéta-t-il.

– Si demain matin, tu veux toujours de moi de cette façon…

– Je ne suis pas assez ivre pour oublier ça, argumenta Eddie.

– Alors j'appellerai Tommy et je romprai avec lui. Parce qu'il n'y a aucune chance que je commence quoi que ce soit avec toi en étant un menteur.

– Tellement gentil, lâcha Eddie en faisant la moue. Tu restes quand même ?

– Tu es sous surveillance médicale, je te rappelle. Essaie de te reposer un peu.

Eddie posa la tête sur la poitrine de Buck, écoutant les battements réguliers de son cœur. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait en paix. Buck était là, et grâce à lui, il savait qu'il pourrait retrouver sa vie, reconstruire ce qu'il avait perdu.

Ils étaient ensemble, et c'était tout ce qui importait.