ELFES, GOBELINS ET PORTEURS DE BAGUETTES

La nuit était très avancée, maintenant. Fleur, qui avait enfilé un grand tablier blanc semblable à ceux que portaient les Guérisseurs de Ste Mangouste, s'affairait autour d'Hermione, Mr Ollivander et Griphook sous les regards épuisés de Megan, Ron, Luna et Dean. Tous trois étaient hors de danger mais allaient avoir besoin de repos. Le vieux fabricant de baguettes était considérablement affaibli par ses mois de captivité dans l'obscurité de la cave des Malfoy, et le gobelin avait eu les jambes cassées. Dans la chambre où dormait Hermione, Megan observait, les mains crispées sur la tasse de thé brûlant que lui avait servi Bill, l'inscription que Bellatrix avait profondément gravé au couteau dans le bras gauche de sa meilleure amie. Sang‑de‑bourbe. Ses hurlements de douleur lui vrillaient encore les tympans. Elle bouillait de retourner au manoir Malfoy et d'infliger les pires sévices à Bellatrix.

- Quelqu'un a vu Harry? demanda Luna après de longues minutes de silence.

- Il est dehors, répondit posément Fleur, penchée sur Hermione. Bill m'a dit qu'il creusait une tombe pour l'elfe.

À mains nues, sans magie? Megan ne comprenait pas pourquoi Potter s'infligeait cet effort, mais elle ne s'en souciait pas. Ron et Dean échangèrent un regard, puis ils se levèrent et quittèrent la pièce en silence. La nuit commençait à s'éclaircir, annonçant le matin. Aucun d'eux n'avait dormi. Bill s'était rapidement entretenu avec Ron à son arrivée dans le cottage, puis avait enfilé une cape de voyage et était parti. Megan n'avait pas eu la force de lui demander où il allait. Elle se sentait vidée.

Hermione bougea lentement. Megan vit ses paupières se soulever. Elle sauta au bas de son fauteuil et s'approcha du lit avec précaution.

- Eh, lui dit-elle en souriant. Ça va?

Instinctivement, Hermione se recroquevilla sur elle-même, regardant autour d'elle d'un air effrayé. Son visage était très pâle, vidé de toute couleur.

- Ne t'inquiète pas! On est chez Bill et Fleur. C'est terminé. Tout le monde est là, même Lovegood.

- … Luna? murmura Hermione d'une voix éraillée, sans cesser de regarder autour d'elle.

- Ouais. Ils la gardaient chez les Malfoy, elle aussi. On est repartis avec un peu tout et n'importe qui: on a un gobelin et Ollivander.

- Ollivander?

- Comment tu te sens?

Hermione baissa les yeux, inspectant mentalement son corps. Elle frôla du bout des doigts le bandage que Fleur avait enroulé autour de son avant-bras.

- Ça guérira, promit Megan. Tout ira mieux. Je sais ce que c'est.

Elle connaissait ce regard, cette fébrilité, la terreur que laissait le sortilège Doloris dans les membres même plusieurs années après. Il n'était pas étonnant que les parents de Neville aient fini par perdre l'esprit.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé? Comment les Rafleurs vous ont trouvés?

- Oh…

Hermione serra ses bras autour d'elle-même, comme pour se rassurer.

- Dis-moi que vous avez brisé le Tabou, et qu'ils n'ont pas trouvé un nouveau moyen de nous avoir, insista Megan.

- Non, non, c'était le Tabou.

- C'est Potter? devina Megan, en serrant les dents.

- Il n'a pas fait exprès…

- J'espère bien! C'était lui, avec le visage tout défiguré?

- Je ne voulais pas que les Mangemorts le reconnaissent. Je lui ai jeté un sortilège Cuisant.

- C'était bien joué.

- Mais tu n'étais pas là? se rappela soudain Hermione, encore un peu hagard. Comment tu nous as retrouvés?

- Je suis comme la peste, c'est difficile de se débarrasser de moi. Visiblement, je ne peux pas vous lâcher des yeux une minute sans que vous vous mettiez dans le pétrin.

La main tremblante d'Hermione serra celle de son amie. Lorsque Megan retrouvait Bellatrix – et elle la retrouverait –, elle se promit de l'achever de la manière la plus lente et la plus douloureuse possible

- Ron? Harry? demanda Hermione en fouillant de nouveau la pièce des yeux.

- Ils sont dehors. Euh… Ils creusent une tombe. Pour Dobby, ajouta-t-elle en voyant les yeux d'Hermione s'écarquiller d'horreur.

Mais cette précision ne l'apaisa pas. Hermione se mit à trembler et des larmes lui montèrent aux yeux.

- Dobby? répéta-t-elle. Je ne comprends pas…? Pourquoi…?

- Je ne sais pas vraiment comment il s'est retrouvé là. Il a aidé Dean, Luna, Ollivander et le gobelin à s'enfuir de la cave, puis il est revenu nous chercher. Mais Bellatrix (elle prononça ce nom avec toute la haine dont elle était capable) lui a lancé un poignard juste avant qu'on transplane.

Deux larmes roulèrent sur les joues d'Hermione et s'écrasèrent sur les oreillers.

- Je veux être avec eux. Dobby…

Megan tenta de la convaincre de rester allongée et de se reposer, mais Hermione était déterminée. Fleur ne sembla pas surprise de sa décision. Au contraire, après s'être assurée qu'elle pouvait s'éloigner de ses deux autres malades quelques temps, elle lui prêta une robe de chambre et trouva des manteaux pour Megan et Luna. Bill venait de revenir au cottage. Tous les cinq rejoignirent en silence la grève jonchée de grosses pierres blanches polies par la mer où se trouvaient Ron, Dean et Potter, debout autour d'un trou profondément creusé dans la terre entre des buissons et des massifs de fleur, à côté de trois pelles. À côté de la tombe reposait le corps de Dobby, emmitouflé dans un bonnet de laine et ce que Megan identifia comme la veste de Potter et les chaussettes de Ron. Ils restèrent tous en silence autour de lui quelques instants.

- Il faudrait lui fermer les yeux, dit Hermione d'une voix faible.

Elle s'approcha en vacillant et Ron passa un bras réconfortant autour de ses épaules. Luna s'accroupit et posa tendrement les doigts sur les paupières de l'elfe qu'elle abaissa sur son regard vitreux.

- Voilà, dit-elle avec douceur. Maintenant, c'est comme s'il dormait.

Potter allongea l'elfe dans la tombe, disposa ses membres minuscules de façon à donner l'impression qu'il se reposait, puis ressortit de la fosse et regarda le petit corps pour la dernière fois. Il tremblait, mais le froid de la matinée de printemps et le vent qui balayait la côte n'y étaient pour rien.

- Je crois que nous devrions prononcer quelques mots, suggéra Luna. Je vais commencer, d'accord ?

Sous les regards qui s'étaient tournés vers elle, elle s'adressa à l'elfe mort :

- Merci, Dobby, de m'avoir arrachée de cette cave. Il est tellement injuste que tu aies dû mourir alors que tu étais si bon, si courageux. Je me souviendrai toujours de ce que tu as fait pour nous. J'espère que tu es heureux, à présent.

Elle se tourna vers Ron, attendant qu'il parle à son tour. Celui-ci s'éclaircit la gorge et dit d'une voix rauque :

- Ouais… Merci, Dobby.

- Merci, marmonna Dean.

- Adieu, Dobby, murmura Potter.

Bill brandit sa baguette et le tas de terre accumulé au bord de la tombe s'éleva dans les airs puis retomba dans la fosse, se transformant en un petit tertre rougeâtre. Megan écouta les vagues se briser sur la plage. Le vent salé agitait et emmêlait ses cheveux. Elle tourna la tête pour regarder la mer et respira l'air iodé. L'aube perçait à l'horizon, légèrement dorée, d'un rose de nacre.

- Ça ne vous ennuie pas que je reste ici un petit moment ? demanda Potter.

Ça n'ennuyait pas Megan. Elle se détourna tandis que les autres murmuraient des paroles d'encouragement au garçon en lui donnant de petites tapes dans le dos. Ils regagnèrent le cottage d'un pas lourd. Bill les invita à s'asseoir dans le petit salon, une jolie pièce aux couleurs claires éclairée par le feu qui brûlait dans la cheminée.

- Racontez-moi exactement ce qu'il s'est passé, leur demanda-t-il posément.

Dean et Luna racontèrent ce qui les avait amenés au manoir Malfoy puis à la Chaumière aux coquillages. Megan, Ron et Hermione furent beaucoup moins loquaces. Ils se contentèrent de dire qu'ils avaient trouvé l'épée de Gryffondor à proximité de leur tente et qu'ils ne savaient pas non plus qui la leur avait confiée, qu'ils avaient été attrapés par les Rafleurs en brisant le Tabou par erreur, qu'ils avaient réussi à s'échapper du manoir et qu'ils ne resteraient probablement pas ici très longtemps. Ils ne dirent rien des sévices qu'avait subi Hermione, peu désireux de réveiller cette blessure encore fraiche. Lorsqu'ils eurent terminé leur récit, Bill hocha lentement la tête en les observant attentivement.

- Ron, maintenant que les Mangemorts ont la confirmation que tu voyages avec Harry, ils vont sûrement s'en prendre à notre famille.

Ron se tendit brusquement et esquissa un geste pour se lever mais Bill l'apaisa d'un geste.

- Je m'en suis occupé. Je reviens tout juste du Terrier et je suis allé récupérer Charlie chez lui, il m'a aidé à déplacer tout le monde rapidement. Je les ai tous emmenés chez Muriel. Pour Percy, je ne peux rien faire…

- Tu sais où il est? demanda Ron d'une voix blanche.

- Autant que je sache, toujours au cabinet du ministre.

- Du ministre? répéta Megan en fronçant les sourcils. Mais Scrimgeour est mort, Thicknesse est soumis à l'Imperium.

- Je sais, mais c'est une information taboue au ministère. Papa a essayé de le lui dire, mais… Percy ne l'écoute pas. Tu sais comment il est. Au moins, tant qu'il a cette attitude, il est hors de danger immédiat. Il fait du bon boulot, il leur est utile là-bas, même si ça me fait mal que mon frère travaille pour l'ennemi. En tout cas, c'était une chance que Ginny soit en vacances. Si elle avait été à Poudlard, ils auraient pu venir la prendre avant que nous ayons eu le temps d'intervenir. Maintenant, nous sommes sûrs qu'elle aussi est en sécurité.

Megan poussa un soupir de soulagement. Elle n'avait même pas pensé au fait que les Mangemorts allaient s'en prendre aux Weasley maintenant qu'ils savaient que Ron n'était pas cloué au lit par une forme agressive d'éclabouille. Elle remercia le ciel que Bill soit aussi efficace. La fatigue lui brouillait l'esprit.

Bill tourna la tête. Potter se tenait dans l'embrasure de la porte. Fleur lui adressa un sourire encourageant. Il avait entendu leur conversation; il ouvrit la bouche, mais Bill l'interrompit:

- Non, ne t'excuse pas. Depuis des mois, papa disait que ce n'était plus qu'une question de temps. Nous sommes la plus nombreuse famille de traîtres à leur sang qui existe.

- Comment sont-ils protégés ? s'enquit le garçon.

- Par le sortilège de Fidelitas. Papa est le Gardien du Secret. Nous avons fait la même chose avec le cottage. Ici, c'est moi, le gardien. Aucun d'entre nous ne peut retourner travailler, mais pour l'instant ce n'est pas le plus important. Quand Ollivander et Griphook iront mieux, nous les enverrons également chez Muriel. Il n'y a pas beaucoup de place, ici, mais chez elle, c'est très grand. Les jambes de Griphook sont en train de guérir. Fleur lui a donné du Poussoss. On devrait pouvoir les déplacer tous les deux dans une heure ou…

- Non, l'interrompit Potter.

Bill parut interloqué. Megan haussa un sourcil.

- J'ai besoin qu'ils restent ici tous les deux, dit-il d'un ton autoritaire. Je dois leur parler. C'est important.

Tout le monde le regardait, l'air déconcerté.

- Il vous faudra autre chose, monsieur? lui lança Megan, agacée par son attitude.

Bill et Fleur les accueillaient chez eux en catastrophe, passaient la nuit debout, et il les récompensait avec froideur et autorité sous leur propre toit.

- La ferme, Buckley. Je vais me laver, ajouta-t-il en regardant ses mains toujours couvertes de boue et du sang de Dobby. Après, il faudra que je les voie. Tout de suite.

Il se rendit dans la cuisine sous le regard courroucé de Megan. Les autres échangèrent des coups d'œil gênés.

- Qu'est-ce qu'il leur veut? demanda Fleur d'un ton raide.

- Aucune idée, répondit tristement Hermione. Peut-être… Peut-être que Dobby lui a dit quelque chose?

- Il est mort dès qu'on a atterri, répondit froidement Megan. Comment il nous a trouvés? Dobby. Qu'est-ce qu'il faisait là? Il ne sert plus les Malfoy.

- Bonne question, murmura Ron, qui serrait la main d'Hermione en regardant dans le vide. Il est juste… apparu dans la cave, d'un coup. Enfin, juste avant, Harry s'était mis à crier. Mais il criait dans le vide, il appelait à l'aide, en disant qu'il était dans la cave, mais il n'y avait personne d'autre avec nous. Je ne comprends pas. Mais il nous a sauvé la vie.

- Comment vous êtes sortis de la cave?

- Wormtail et un des Rafleurs, Scabior, sont venus. Je crois qu'ils avaient entendu Dobby transplaner. On a stupéfixié le Rafleur et on s'est jeté sur Wormtail. Il a attrapé Harry par le cou, mais… Harry lui a dit quelque chose, comme quoi il avait une dette envers lui parce qu'il lui a sauvé la vie. Il l'a lâché et je lui ai pris sa baguette. Mais ensuite…

Il fut parcouru d'un frisson.

- Wormtail est mort, annonça-t-il en secouant la tête, le regard toujours dans le vide. Vous savez, la main argentée, qu'il avait? Harry nous avait raconté qu'il s'était tranché la main, il y a trois ans, pour aider Vous-Savez-Qui à revenir, et qu'en échange il lui a créé une main argentée, magique? La main… s'est retournée contre lui. Elle l'a étranglé. On n'a rien pu faire.

Hermione écarquilla les yeux d'épouvante et se remit à trembler. Il y avait eu beaucoup d'horreurs, cette nuit, mais Megan restait impassible.

- Parce qu'il a hésité à tuer Potter, devina-t-elle. Le Seigneur des Ténèbres n'accepte pas la faiblesse, et il ne pardonne pas. Ce qui n'est pas de son côté est contre lui. Bon débarras.

Bill observait Megan en plissant les yeux; elle savait qu'il désapprouvait le fait d'appeler Voldemort ainsi. Mais avant qu'il ait pu dire quelque chose, la tête de Luna tomba sur l'épaule de Dean. Elle aussi était épuisée.

- Vous devriez aller dormir, décréta Fleur.

Le soleil s'était levé, désormais, éclatant. C'était une belle journée qui commençait, mais le poids des responsabilités, de la douleur et de la mort écrasait Megan, Ron et Hermione qui restaient indifférents au magnifique spectacle de la nature. La Française accompagna Dean et Luna à l'étage, mais les trois autres ne bougèrent pas.

- Je fais partie de l'Ordre, leur rappela Bill. Vous savez que vous pouvez me faire confiance.

Son regard s'attarda sur Megan. La confiance avait longtemps été un sujet difficile entre eux. Elle constatait avec soulagement que Charlie ne lui avait visiblement rien dit de son comportement lorsqu'ils étaient en France. Elle ressentit un nouvel élan d'affection envers lui.

- Ce n'est pas la question, répondit son frère. On ne peut rien dire à personne. Dumbledore a été très clair là-dessus.

- Ron, vous arrivez ici avec Ollivander qui a disparu depuis un an, un elfe mort et un gobelin à moitié assommé, Megan se balade avec l'épée de Gryffondor, vous êtes tous dans un état pitoyable, tu dois me donner des explications.

- Crois-moi, j'aimerais beaucoup, soupira Ron.

Il aurait été tellement facile, tellement reposant de déposer ce fardeau l'espace d'un instant. À l'instar de Charlie, Bill était solide et fiable. Il inspirait la confiance, l'efficacité et la sécurité. Megan avait envie de rester ici, dans ce cottage au bord de la mer, et de le laisser mener ses combats à sa place, mais elle n'avait pas ce luxe.

Fleur était redescendue.

- Ils se sont déjà endormis, dit-elle.

Elle posa un regard sévère sur ses trois invités.

- Est-ce que vous allez nous expliquer ce qu'il se passe? demanda-t-elle en croisant les bras.

- Même réponse, répondit Megan en haussant les épaules. On ne peut rien vous dire.

- On est désolés…, murmura Hermione.

Fleur jeta un regard de reproches à son mari. Bill se leva et l'accompagna hors de la pièce, laissant les trois autres seuls.

- Vous êtes sûrs qu'on ne pourrait pas…, commença Hermione à voix basse.

- Non, lui répondirent Megan et Ron d'une même voix sans appel. C'est trop dangereux.

- Pourquoi est-ce que Harry veut parler à Griphook et Ollivander? demanda alors Hermione.

Aucun des deux autres n'avait la réponse à cette question. Ils étaient épuisés. Pour ne pas céder à la fatigue, Megan se leva et s'approcha de la porte du salon. Bill, Fleur et Potter étaient dans l'entrée, au pied des escaliers.

- Griphook, disait le garçon. Je vais parler à Griphook en premier.

- Alors, montons là-haut, répondit Bill en passant devant lui.

Potter gravit plusieurs marches puis s'arrêta et jeta un coup d'œil derrière lui. Il vit Megan, qui avait été rejointe par Ron et Hermione.

- J'ai aussi besoin de vous, lança-t-il.

- Bien sûr, on est à ta disposition, répliqua Megan.

Mais Ron et Hermione semblaient soulagés qu'il les associe à son projet, quel qu'il soit.

- Comment vas-tu ? demanda Potter à Hermione. Tu as été extraordinaire… Réussir à inventer cette histoire malgré tout ce qu'elle te faisait subir…

Hermione eut un faible sourire et Ron la serra contre lui, un bras autour de ses épaules.

- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant, Harry ? demanda-t-il.

- Vous verrez. Venez.

De mauvaise grâce, Megan suivit Bill et les trois autres dans l'escalier aux marches raides et ils arrivèrent à un petit palier sur lequel donnaient trois portes.

- Là, dit Bill, ouvrant la porte de sa propre chambre.

La pièce faisait face à la mer, dont la surface était parsemée des reflets dorés du soleil. Potters'approcha de la fenêtre puis y tourna le dos, attendant les bras croisés. Megan avait la même posture, adossée au mur qui lui faisait face. Entre eux, Hermione s'installa à côté de la coiffeuse et Ron s'assit sur l'un des bras du fauteuil qu'elle occupait. Bill réapparut, portant le petit gobelin qu'il déposa précautionneusement sur le lit. Griphook marmonna un « merci » et Bill sortit, refermant la porte sur eux.

- Je suis désolé de vous sortir du lit, dit Potter. Comment vont vos jambes ?

- Douloureusement, répondit le gobelin. Mais elles se remettent.

Il tenait serrée contre lui l'épée de Gryffondor qu'il avait réussi à récupérer au milieu du chaos ambiant, et affichait une étrange expression, mi intriguée, mi-agressive. Megan n'avait jamais vraiment pris le temps d'observer un gobelin. Sa peau était cireuse, ses doigts fins, ses yeux noirs. Fleur lui avait enlevé ses chaussures : ses longs pieds étaient sales. Il était plus grand qu'un elfe de maison, mais pas de beaucoup. Sa tête bombée était en revanche beaucoup plus volumineuse que celle d'un humain.

- Vous ne vous souvenez sans doute pas…, commença Potter.

- Que je suis le gobelin qui vous a amené dans votre chambre forte, lors de votre première visite à Gringotts ? acheva Griphook. Si, je me souviens, Harry Potter. Même chez les gobelins, vous êtes très célèbre.

Megan leva les yeux au ciel. Potter et Griphook s'observèrent, se jaugeant du regard. Elle était épuisée et elle n'avait pas la patience pour ce petit jeu. Mais alors qu'elle allait intervenir, le gobelin rompit le silence :

- Vous avez enterré l'elfe, dit-il.

Il y avait dans le ton de sa voix une rancœur inattendue.

- Je vous ai vu depuis la fenêtre de la chambre voisine.

- En effet, répondit Potter.

Griphook le regarda du coin de ses yeux noirs et bridés.

- Vous êtes un sorcier inhabituel, Potter.

- En quel sens ? demanda le garçon en massant sa cicatrice d'un air absent.

- Vous avez vous-même creusé la tombe.

- Et alors ?

Griphook ne répondit pas. Le gobelin se moquait-il de lui parce qu'il avait agi comme un Moldu ou était-il impressionné par la «grandeur d'âme» de Potter?

- Griphook, il faut que je vous demande…

- Vous avez également secouru un gobelin.

- Quoi ?

- Vous m'avez amené ici. Vous m'avez sauvé la vie.

- J'imagine que vous ne le regrettez pas, répliqua le garçon avec un certain agacement.

- Non, Harry Potter, assura Griphook.

D'un doigt, il tortilla la fine barbe noire qu'il portait au menton.

- Mais vous êtes un sorcier très bizarre.

- Admettons. En tout cas, j'ai besoin d'aide, Griphook, et cette aide, vous pouvez me l'apporter.

Le gobelin ne lui donna aucun signe d'encouragement. Il continuait à regarder Potter en fronçant les sourcils comme s'il n'avait jamais vu quelqu'un de semblable. Le garçon, lui, continuait à masser sa cicatrice et ne cessait de froncer des sourcils, signe qu'elle était douloureuse. Voldemort avait découvert que les Malfoy les avaient attrapés mais qu'ils s'étaient échappés. La peur tordit les entrailles de Megan: allait-il se venger sur Draco?

- Ça suffit le suspense, s'agaça-t-elle. On a besoin que vous nous aidiez à entrer par effraction dans une chambre forte de Gringotts.

Ron, Hermione et Griphook la regardèrent comme si elle était folle. Potter, lui, semblait surpris et ennuyé qu'elle ait compris où il voulait en venir.

- Pénétrer par effraction dans une chambre forte de Gringotts, répéta le gobelin qui grimaça légèrement en changeant de position sur le lit. C'est impossible.

- Non, pas du tout, objecta Ron qui avait cessé de se frotter le visage pour chasser sa fatigue. Quelqu'un l'a déjà fait.

- Oui, acquiesça Potter. Le jour même où je vous ai rencontré pour la première fois, Griphook. C'était le jour de mon anniversaire, il y a sept ans.

La chambre 713, se remémora Megan. Celle qui avait un temps contenu la Pierre Philosophale.

- La chambre forte en question était vide, à l'époque, répliqua sèchement le gobelin. Sa protection était minimale.

De toute évidence, même si Griphook avait quitté Gringotts, l'idée qu'on ait pu percer les défenses de la banque lui paraissait offensante.

- La chambre forte dans laquelle nous devons entrer n'est pas vide et je devine que ses protections doivent être très puissantes, reprit Potter.

- Celle des Lestrange, précisa Megan.

Ron et Hermione échangèrent des regards stupéfaits, mais Megan était concentrée sur le gobelin.

- Vous n'avez aucune chance, déclara-t-il d'un ton catégorique. Pas la moindre. « Si tu veux t'emparer, en ce lieu souterrain, d'un trésor convoité qui jamais ne fut tien…»

- « Voleur, tu trouveras, en guise de richesse, le juste châtiment de ta folle hardiesse », acheva Potter, citant l'inscription gravée sur la porte en argent de la Banque des sorciers. Oui, je sais, je m'en souviens. Mais je ne veux pas essayer de m'emparer d'un trésor, je ne veux pas prendre quelque chose pour mon bénéfice personnel. Pouvez-vous croire cela ?

- S'il existait un sorcier dont je puisse penser qu'il ne cherche pas un bénéfice personnel, ditenfin Griphook, ce serait vous, Harry Potter. Les gobelins et les elfes ne sont guère accoutumés à la solidarité ou au respect que vous avez manifestés cette nuit. Pas de la part des porteurs de baguettes.

Son regard vrilla en direction de Megan. Avait-il deviné qu'elle incarnait tout ce qu'il haïssait chez les sorciers?

- Les porteurs de baguettes ? répéta Potter.

- Le droit de porter une baguette, poursuivit le gobelin à mi-voix, a longtemps été un sujet de controverse entre sorciers et gobelins.

- Les gobelins peuvent pratiquer la magie sans baguettes, fit observer Ron.

- La question n'est pas là ! Les sorciers refusent de partager les secrets de la fabrication des baguettes avec les autres êtres magiques, ils nous dénient la possibilité d'étendre nos pouvoirs.

- Les gobelins ne partagent pas non plus leur magie, rétorqua Ron. Vous ne nous avez jamais appris à fabriquer des épées et des armures telles que vous savez les faire. Les gobelins parviennent à travailler le métal d'une façon que les sorciers n'ont jamais…

- On s'en fout, intervint Megan tandis que le rouge montait aux joues de Griphook. Le sujet-

- C'est précisément le sujet, l'interrompit Griphook en la foudroyant de ses yeux noirs. Les conflits entre les porteurs de baguette et les autres créatures magiques!

Il laissa échapper un rire mauvais.

- Maintenant que le Seigneur des Ténèbres devient toujours plus puissant, votre espèce prend un ascendant de plus en plus grand sur la mienne ! Gringotts est soumis à la loi des sorciers, les elfes de maison sont massacrés, et qui, parmi les porteurs de baguettes, proteste contre cette situation ?

- Nous ! s'exclama Hermione.

Elle s'était redressée dans son fauteuil, le regard brillant.

- Nous protestons ! Et je suis tout autant opprimée qu'un gobelin ou un elfe, Griphook ! Je suis une Sang-de-Bourbe !

- Ne t'appelle pas…, marmonna Ron.

- Et pourquoi pas ? coupa Hermione. Je suis Sang-de-Bourbe et fière de l'être ! ajouta-t-elle en brandissant son bras gauche où brillait l'inscription gravée dans sa peau. Depuis le nouvel ordre des choses, je n'ai pas un rang supérieur au vôtre, Griphook ! C'est moi qu'ils ont choisi de torturer chez les Malfoy ! Saviez-vous que c'est grâce à Harry que Dobby est devenu libre ? Saviez‑vous que depuis des années nous exigeons la libération des elfes ? (Ron se trémoussa d'un air gêné sur le bras du fauteuil d'Hermione et Megan eut un haussement de sourcils évocateur.) Vous ne pouvez souhaiter plus que nous la défaite de Vous‑Savez-Qui, Griphook !

Le gobelin observa Hermione avec la même curiosité qu'il avait manifestée envers Potter.

- Qu'est-ce que vous cherchez dans la chambre forte des Lestrange ? interrogea-t-il brusquement. L'épée qui s'y trouve est un faux. La vraie est celle-ci.

Il les regarda tous les quatre successivement.

- Je crois que vous le savez déjà.

- Mais il n'y a pas que la fausse épée dans cette chambre forte ? Peut-être y avez-vous vu d'autres choses ? demanda Potter d'un ton pressant.

Le gobelin recommença à tortiller sa barbe autour de son doigt.

- Il est contraire à notre code de parler des secrets de Gringotts. Nous sommes les gardiens de trésors fabuleux. Nous avons des devoirs envers les objets que l'on nous confie et qui, bien souvent, ont été façonnés par nos mains.

Le gobelin caressa l'épée et ses yeux noirs se posèrent tour à tour sur Potter, Hermione, Ron et Megan qui soutint son regard sans ciller, puis revinrent vers Potter.

- Si jeunes, dit-il enfin, pour combattre tant d'ennemis.

- Et vous comptez nous aider ou nous laisser nous débrouiller tout seuls? lança Megan.

- S'il vous plait, intervint Potter, plus poliment. Nous ne pouvons espérer pénétrer là-bas sans l'aide d'un gobelin. Vous êtes notre seule chance.

- Je vais… y réfléchir, répondit Griphook, avec une lenteur exaspérante, savourant visiblement d'être en position de force face à des «porteurs de baguette».

- Mais…, commença Ron, énervé.

Hermione lui donna un coup de coude dans les côtes et fit signe à Megan de ne rien dire non plus.

- Merci, répondit Potter.

Le gobelin inclina sa tête bombée en guise de salut puis replia ses jambes courtes.

- Je crois, dit-il en s'installant ostensiblement sur le lit de Fleur et de Bill et en déposant l'épée à côté de lui, que le Poussoss a fait son œuvre. Peut-être vais-je enfin pouvoir dormir. Pardonnez-moi…

- Bien sûr, répondit Potter.

Megan avait envie de secouer le gobelin, de lui donner une nouvelle raison de prendre du Poussoss, mais elle refoula cette violence. En revanche, elle récupéra l'épée de Gryffondor en fixant durement Griphook. Il ne protesta pas mais le ressentiment emplissait son regard lorsque la porte se referma sur les quatre sorciers.