CW : harcèlement et deuil

CHAPITRE 15 - La hermana mayor

Octobre 2001

— Il paraît que ses parents sont morts, chuchota Clay.

— Mon plus grand frère est dans la classe de sa sœur, murmura Paige. Leur professeur leur a dit qu'elle est morte aussi à New-York.

— Elle vit chez sa tante, prononça doucement Hilary à Peter.

Les bras croisés sur la table, Calipso n'entendait que les paroles de ses camarades. Madame Farrah continuait la leçon, Calipso ne voyait que ses lèvres remuer. Seuls les échos à son égard parcouraient son oreille jusqu'à atteindre son cerveau.

Et puis, sa toux ne la quittait plus. Les médecins étaient confiants, elle s'atténuerait. Mais actuellement, c'était le seul son qu'elle était capable de produire. C'était fatigant.

Calipso apprécia le courant d'air qui rafraîchit la salle de classe. Depuis son retour de New-York, elle avait toujours chaud. Parfois, elle rentrait de l'école se plaignant à Tia Helena. Il n'y avait rien à faire, car elle n'était pas malade – le docteur lui avait dit. Alors quand elle ne supportait plus cette chaleur, Tia Helena lui proposait une boule de glace. Cela avait le mérite de l'apaiser, à défaut de la soigner.

— Ça va ? lui demanda Lena, sa copine et voisine de classe.

Calipso tourna la tête vers Lena. Elle tenta de bouger sa bouche, ce fut un échec. Elle resta figée, comme cousue. Elle n'y arrivait pas. Une goutte glissa sur sa joue, Calipso se cacha entre ses bras. C'était la honte.

— Désolée, Calipso, murmura Lena.

C'est pas ta faute. C'est moi. Je n'arrive plus à parler. J'ai mal. Mon papa et ma mamà me manquent. Bianca me manque. T'es gentille, Lena. C'est pas ta faute. Merci d'avoir fait attention.

Les pensées de Calipso livraient une bataille acharnée. Tant de mots qu'elle aurait aimé exprimer. Tant de mots qui ne dépasseraient jamais la barrière de ses lèvres. Tant de mots éteints. Calipso ignora Lena et se perdit dans les paroles discrètes de ses camarades.

Dès son arrivée à l'école, elle avait subi les messes basses. Les élèves l'avaient toisé de haut en bas. Elle savait que ce n'était pas méchant, mais elle s'était renfermée un peu plus.

D'habitude, elle aimait faire rire. Maintenant, elle attisait la pitié. De toute façon, elle n'avait pas envie de rire.

Calipso n'avait jamais aimé l'école, sauf pour la récréation. Aujourd'hui, elle l'aimait encore moins.

Mais chaque soir, Bianca lui répétait qu'il était important qu'elle continue de bien travailler. Bianca lui avait expliqué que, même si elle ne voulait pas faire d'études, elle devait travailler jusqu'à la fin du secondaire. C'était important.

Calipso ne comprenait toujours pas pourquoi. Cependant, elle savait une chose. Cela tenait à cœur à Bianca, alors elle s'était promis de respecter les conseils de sa sœur.

Pour Bianca.

Pour sa hermana mayor.


Aujourd'hui

Holà, hermana mayor.

Bianca n'avait pas changé. Physiquement. Mentalement. Bianca la connaissait. Son arrivée. Son comportement. Ces derniers mots. Rien n'était laissé au hasard. Bianca fonçait, avec provocation et une pincée d'arrogance. Calipso la détestait pour cela.

Elle ne réagirait pas. Bianca l'attendait. Bianca ne gagnerait pas. Pas cette fois.

Calipso occulta les plaintes de Coop, elle rejoignit la chambre et claqua la porte.

— Tu ne croyais pas me fuir, moi aussi ?

Bianca était sur le lit, allongée. Ses jambes vers le plafond et la tête entre les mains, un sourire railleur collé au visage. Elle était insupportable. Calipso la fusilla de son plus sombre regard. Bianca se moquait d'elle. C'était la première à être partie. Elle était culottée de lui faire porter le chapeau.

— Je ne pouvais pas rester et tu le sais, répondit Bianca, elle lisait toujours dans ses pensées. Je ne peux pas rester. Toi, tu le peux.

Calipso roula des yeux. Qu'est-ce qu'il ne fallait pas entendre ? Si elle avait eu un violon, elle en aurait joué avec grand plaisir. Le son cacophonique – elle ne savait pas jouer du violon – pourrait faire fuir Bianca. Peut-être qu'elle pouvait en commander sur Internet.

— C'est très mature, commenta Bianca. Cela ne fonctionnera pas. Seule toi as la capacité de me faire disparaître.

Après toutes ces années, Bianca ne comprenait toujours pas que Calipso ne souhaitait pas la voir partir… Pas vraiment.

— Tu me manques aussi, répondit Bianca.

Calipso glissa le long de la porte de la chambre et explosa en larmes. Cette soirée était un film d'horreur, ou un film dramatique, ou un mélange des deux.

La main de Bianca frotta son dos – enfin, elle crut la sentir.

— Alors ? Tu ne veux pas me raconter ta vie à Los Angeles ?


Février 2002

— Tiens, Calipso, proposa Lena.

Sa camarade de classe, autrefois copine, lui tendit un morceau du marbré qu'elle avait pour sa collation. Calipso le récupéra lui adressa un sourire. Lena resta en face d'elle d'un air interrogateur. Peut-être qu'elle attendait la formule de politesse, ce que Calipso ne parvint pas à produire. Le mot restait coincé dans sa gorge. Alors Calipso lui offrit un plus grand sourire.

— Mes parents m'ont expliqué comme ça doit être dur pour toi, continua Lena en se balançant d'un pied sur l'autre. Je suis toujours ta copine si tu veux. Est-ce que tu veux venir jouer au tennis de table avec Tyler, Ashley et moi ?

D'un hochement de tête, Calipso refusa avant de baisser la tête pour continuer sa lecture de son livre sur les pompiers que lui avait offert Tia Helena. Depuis qu'elle était revenue à l'école, elle n'avait plus d'amis. Personne ne se moquait d'elle, elle était juste devenue une extra-terrestre.

Elle connaissait tout le monde, mais elle n'était pas revenue de New-York. Elle y était restée avec ses parents. C'était un autre elle, venu d'une autre planète. Calipso n'aimait pas les regards et les murmures. De toute façon, elle ne savait plus leur parler.

Lena n'insista pas.

— Quand tu veux. A tout à l'heure, dit-elle avant de rejoindre ses amis.

Cachée derrière sa crinière de lion – aujourd'hui, Tia Helena avait accepté de les laisser détachés, Calipso releva la tête. Lena parlait avec Tyler et Ashley. Peut-être qu'elle leur racontait leur conversation, ou que Lena leur disait qu'elle était nulle. Tous les trois se tournèrent vers Calipso et elle entendit Tyler dire :

— Elle est trop bizarre.

— J'ai oublié le son de sa voix, remarqua Ashley.

— Mes parents ont dit qu'elle avait sûrement besoin de temps, assura Lena. De toute façon, elle n'a pas le choix. Elle ne peut pas toujours fuir, elle devra bien retrouver des copains et copines.

Une goutte claqua sur l'image de l'incendie. Calipso l'essuya, elle ne devait pas abîmer son livre. Tout était déjà assez cassé et elle l'aimait beaucoup trop.

Le soir, à l'heure du coucher, Calipso attendit que Tia Helena ferme la porte.

C'était son moment préféré de la journée. Elle avait juste à allumer sa lampe de pocher et… Les yeux marron de Bianca la fixaient.

— Bonsoir, hermanita, lui sourit Bianca.

Sa sœur lui replaça une de ses mèches tombantes sur son visage parmi toute sa crinière de lion. Calipso serra la main de sa sœur, elle aimerait tant pouvoir la tenir la journée.

— J'aimerais aussi. Comment s'est passé ta journée ?

— Lena m'a donné son goûter, marmonna-t-elle.

— C'est très gentil de sa part, s'enthousiasma Bianca. Tu as joué avec elle ? Ou même discuté ?

— Je n'ai même pas dit merci, commença-t-elle à sangloter.

Elle détestait être malpolie. Elle détestait ce qu'il se passait. Une larme coula le long de sa joue et Bianca l'arrêta avec son index. Sa sœur s'approcha pour la prendre dans ses bras. Calipso était sûre de la toucher, mais elle ne sentait que l'odeur des draps. Elle aurait aimé pouvoir sentir l'odeur du parfum de Bianca. Elle pourrait peut-être demander à Tia Helena de lui acheter, si elle parvenait à se souvenir de l'étiquette.

— Je n'arrive à parler à personne…, ajouta-t-elle.

— Tu parles à Tia Helena, la corrigea Bianca.

— C'est tout. Même Madame Farrah ne me force plus. Elle a abandonné.

— Tu n'as qu'à imaginer que c'est à moi que tu t'adresses, proposa Bianca.

— C'est pas toi…

— C'est encore tôt, tu sais.

Ce n'était pas que passager. Bianca en avait connaissance. Calipso n'aurait jamais pu s'en douter, mais elle termina ses années de collège sans sa voix. Elle demeura plongée dans son propre silence.


Lui parler de sa vie à Los Angeles ? Lui raconter le chaos qui l'avait engloutie au fil de semaines ? Une situation qu'elle avait cherchée, poussée jusqu'à s'en plaindre ? Calipso ne ferait pas ce plaisir à Bianca. D'autant plus, qu'elle n'avait aucun doute sur le fait que sa sœur était déjà au courant de toute l'histoire. Son seul objectif était de la faire parler.

— Mmhh…, marmonna Bianca. Ne fais pas comme si ta voix t'échappait, elle a toujours fonctionné avec moi. Tu es juste trop orgueilleuse.

Si c'était censé la rendre en colère, cela ne réussit pas. Calipso s'écroula, toujours plus. Elle était juste triste, beaucoup trop triste. Toutes ces années, elle avait cru que le ciel viendrait l'emporter, elle aussi. Pourtant, seule la tristesse l'aspirait.

— Tu acceptes ta tristesse, c'est un grand pas, se moqua Bianca. Oh ! Ne le prends pas si mal. Bref, papa et mamà te passent le bonjour ! Tia Helena aussi.

Moyen très subtil de lui rappeler qu'ils étaient tous ensemble et elle seule, ici. Ils l'avaient tous abandonnée, preuve qu'elle n'en valait pas la peine.

— Ne sois pas si bête. Toi et moi savons que tu n'es pas seule.

Si cela lui faisait plaisir. Elle n'avait juste pas conscience que la 118 se rendrait vite compte qu'il était préférable de ne pas insister. La caserne ne se rendait pas compte qu'elle n'avait attiré que des problèmes. Le drame la suivait, peu importait ses destinations.

Calipso leva la tête quand la main de Bianca quitta son dos. Sa sœur était debout et s'étirait, comme si elle avait été coincée dans une boîte bien trop petite pour son corps pendant de trop nombreuses années.

— Crois-moi, commenta Bianca, ils ont vécu bien pire avant ton arrivée à Los Angeles. Tu t'empoisonnes juste de négatif.

Sa sœur se balada dans la chambre et observa les lieux, en pleine découverte. Que cherchait-elle ? Bianca s'arrêta devant la fenêtre, et passa un coup d'œil vers le ciel, un sourire défiant au coin des lèvres :

— Ton cœur est bien trop étroit, Calipso. Tu devrais lui accorder plus de place.


Mai 2006

— Meryl Portman en groupe avec… Calipso Murphy.

Oh non. Le cœur de Calipso s'emporta de battements plus intenses que l'autre. Sa tête lui tourna. Le stylo qu'elle tenait tremblota et s'humidia par la moiteur de sa paume de main. Oh non. Parmi toutes les personnes de sa classe, il fallait que Calipso se retrouve avec une membre de son plus gros groupe de bourreaux.

Le pire lui arrivait toujours.

Elle arracha un morceau de sa feuille et griffonna dessus avec acharnement le temps que Meryl Portman se déplace à côté d'elle.

Il était difficile d'ignorer les rires des amis de Portman. Monsieur Donovan avait beau demandé le silence, la situation était beaucoup trop amusante pour le reste de la classe. Pour les moins matures, bien sûr. Portman se laissa tomber sur la chaise à côté d'elle, puis elle la décala – d'un grincement strident — sûrement pour éviter de la toucher. Portman craignait certainement d'attraper la peste. Les théories allaient bon train sur le pourquoi de sa toux. Heureusement pour Calipso, sa toux était bien moins forte qu'au collège.

L'entrée au lycée avait été difficile. La plupart de ses camarades de collège était dans un autre lycée. Lena avait été avec elle lors du premier mois, mais elle avait déménagé vers une destination inconnue. Elle manquait beaucoup à Calipso, elle regrettait de ne jamais avoir été capable de lui parler. Elle n'avait jamais pu lui dire merci.

— Avec la weirdo, trop de chance, Mer ! se moqua Chase Lance.

— Lance, nous n'avons pas besoin de vos commentaires, soupira monsieur Donovan.

A côté d'elle, Meryl Portman ricanait d'un air plus bête que jamais. Calipso leva les yeux au ciel, heureusement qu'elle avait toujours une solution. Elle aurait été incapable de supporter une telle personne en groupe de travail. Elle transmit sa note sur le bout de papier et Portman l'observa avec dégoût avant de déplier le papier du bout des doigts.

Je fais tout le travail. Tu n'auras qu'une chose à faire : parler le jour de l'exposé. Okay ?

Elle dégagea ses mèches de droite pour voir Portman et celle-ci parut surprise. Portman haussa les épaules et approuva d'un signe de tête. Un problème réglé.

Après les cours, elle se rendit à l'entraînement d'athlétisme. Elle l'aurait bien évité, mais c'était le seul moyen qu'elle avait trouvé pour avoir une bourse d'études. Elle ne souhaitait pas dépenser l'argent qui lui restait de ses parents rien que pour ses études.

Calipso enchaîna les tours de piste sans un mot à ses coéquipières, ni à l'entraîneur. Tous les professeurs étaient au courant de son problème non résolu. Ils l'acceptaient. Heureusement. Elle se contentait de simples hochements de tête quand on lui posait une question.

— Au lycée, les gens étaient stupides toi aussi ? demanda-t-elle à Bianca le soir.

— Tous les adolescents sont stupides, mais je n'ai pas le souvenir que l'un d'eux ait été méchant avec moi, répondit sa grande sœur.

— S'ils pensent me faire tomber, ils se mettent le doigt dans l'œil ! Je m'en moque d'eux. Je n'ai en tête que la bourse et les devoirs.

— Je sais… Mais… Comment te sens-tu ?

— J'aimerais juste réussir à parler de nouveau, ce serait mille fois plus simple. Je ne peux rien changer d'autre. Mais cela ne veut pas, les mots restent coincés. Je n'ai que mon regard et mes gestes. Quand vais-je redevenir moi-même ?

Elle grogna dans son oreiller. Elle avait passé le stade de la tristesse, maintenant elle était en colère. Elle était ridicule. Tia Helena avait eu un rendez-vous avec la psychologue scolaire et Calipso s'y était rendu plusieurs fois. Rien n'y faisait. Elle restait muette.

Le lycée s'adaptait à elle. Calipso craignait le jour où elle devrait se rendre aux entretiens pour les universités. Comment ferait-elle ? Tout le monde ne pouvait pas s'adapter à elle, c'était à elle de s'adapter au monde. Si cela continuait, elle ne réaliserait rien dans la vie.

— Bientôt, hermanita, lui promit Bianca.

— Comment peux-tu le savoir ?

— Je le sais, c'est tout.

— Bref, changea-t-elle de sujet. Coach Harrison est convaincu que si je continue comme ça, je pourrai obtenir la bourse. Je dois faire un exposé avec Meryl Portman, elle m'insupporte et toute sa bande ! J'espère ne plus être dans leur classe l'année prochaine.

— Je l'espère pour toi aussi, soupira Bianca. Pour la bourse… Es-tu certaine qu'il s'agisse de ce que tu veuilles vraiment ?

— Evidemment.

— Ne le fais pas pour moi, fais-le pour toi.

— Stop, l'arrêta-t-elle. On en a assez parlé. Je t'ai dit que j'ai découvert une série à la télévision ? One Tree Hill, ça t'aurait vachement plu ! Il faut que je finisse de rattraper les saisons.

Comme toujours, Bianca l'écoutait parler avec attention. Elle était l'oreille dont elle avait besoin, elle lui apportait des paroles apaisantes. Sans elle, Calipso n'aurait jamais survécu au harcèlement. Bianca l'aiderait toujours.

— Bon, je vais aller dormir. J'ai tout un exposé à faire et une dissertation à rédiger demain.

Te amo, hermana mayor.

Te amo, hermanita.


Un court moment, Calipso s'éclipsa pour nourrir Coop. Il n'était pas glouton ce soir. Il ne se jeta pas sur sa gamelle de croquettes – au saumon pourtant. Il refusa même de sortir. Coop se contenta de se coucher, en boule, à la porte d'entrée. Que grand bien lui fasse.

— Ton chien est aussi perspicace que moi, ricana Bianca. Seule toi est à la ramasse.

Calipso feinta de l'ignorer. Elle frôla sa sœur quand elle retourna dans la chambre. Son portable vibra. Elle constata qu'elle avait raté de nombreux messages. Plusieurs sur le groupe de la 118, qu'elle n'ouvrit pas. Grâce aux notifications, elle découvrit les autres messages aux différents expéditeurs.

mayyy : Tout s'est bien passé ?

mayyy : J'ai besoin de toi, Cali. Je peux passer stp ?

mayyy : Réponds au moins… Stp…

yasmine : Dure la journée ?

yasmine : a envoyé une photo

yasmine : Pour te remonter le moral

TikTok : Christopher vous a envoyé une vidéo

chaton : cœur cœur

maddie : Chimney et Buck m'ont dit que tu partais. Prends soin de toi.

Ah. Ils se mettaient à jouer avec ses sentiments. Calipso se mordit la joue, elle avait assez pleuré pour aujourd'hui. Bianca tentait de regarder par son épaule, elle était bien plus petite qu'elle maintenant. Calipso approchait le mètre soixante-quinze alors que Bianca devait s'être arrêtée au mètre soixante-dix.

— Mmhh… Intéressant, dit Bianca. J'avais donc raison, tu n'es pas seule. Quelle surprise.

Calipso se tourna vers sa sœur. Comment avait-elle pu apercevoir, ne serait-ce qu'un message ? Peu importait, elle lança son portable sur son lit et se libéra enfin de son uniforme protocolaire. Elle pourrait bientôt le brûler, avec les flammes de son corps, elle n'en aurait plus besoin.

— Tu n'as toujours pas compris ? demanda Bianca.

Il n'y avait rien à comprendre. Calipso enfila un débardeur et un jogging, voilà, c'était bien mieux. Elle s'assit au bord de sa fenêtre et regarda le ciel étoilé. Ce n'était pas la plus brillante, pourtant Calipso-Edmundo illuminait cette sombre nuit. Son cœur battit à la chamade.

— Tu l'aimes, n'est-ce pas ? J'ai cru que tu ne m'écouterais jamais.

Que racontait Bianca ? Sa sœur se plaça à côté d'elle et posa sa tête sur son épaule. Aussi orgueilleuse qu'était Calipso, elle était heureuse d'avoir Bianca auprès d'elle. Elle lui avait tant manqué. Elle lui manquait chaque jour.

Toutes ces années, Calipso avait réussi à faire le deuil de ses parents, puis de Tia Helena. Bianca… C'était plus compliqué. Calipso avait lâché sa main. Bianca était revenue et… Calipso se concentra sur leur étoile.

Il lui avait dit que la Femme-Au-Prénom-Banal n'avait jamais compté. Il lui avait dit qu'il l'aimait.

— Il n'est pas trop tard, tu sais, dit Bianca.

Comment ferait-elle sans sa voix ? Elle aurait l'air d'une idiote. Un message ne serait pas respectueux. Et que ferait-elle ? Elle songea à la vie californienne, à la vie qu'elle pourrait avoir. Est-ce qu'un futur avec Eddie et Christopher aurait été possible ? Avec la 118 ? Si la perfection existait, ce futur serait bien possible. Le problème était qu'elle n'existait pas, ce futur était impossible.

— Sois tu agis trop vite, soit tu réfléchis trop. Un véritable paradoxe.

Ouais. Ce n'était pas la première fois qu'elle l'entendait. Bianca se décala. Calipso se blottit contre ses jambes. Elle observa sa sœur, qui lui sourit – moins arrogante cette fois, plus douce. C'était le sourire de son enfance, celui qui la consolait depuis sa naissance.

Le sourire d'une hermana.


29 janvier 2007

La journée avait été une vraie catastrophe.

Sa leçon de biologie lui avait demandé une concentration insoutenable. Depuis des semaines, Calipso tentait de retenir ses définitions, mais rien ne rentrait. Elle lisait les mots et ils s'évaporaient aussitôt. Insupportable.

Son contrôle était dans une semaine et elle n'avait plus le choix : il fallait qu'elle les sache. Calipso s'était alors retrouvée dans les toilettes de la cantine – personne n'y allait tant elles étaient sales – pour apprendre. Elle n'avait même pas eu le temps de manger, juste son morceau de cheddar.

Après son entraînement d'athlétisme, puis sa course, puis le repas, elle avait étudié jusque vingt-trois heures. Il était temps d'aller se coucher. Elle avait besoin de discuter avec Bianca. Elle avait besoin d'exprimer toute son inquiétude et qu'elle craignait de lâcher si près du but. Ensuite, elle pourrait s'endormir.

Calipso enfila rapidement son pyjama et passa son nez par la porte :

Buenas noches, Tia Helena !

Buenas noches, Calita.

Parfait. Calipso ferma la porte et cala une couverture en bas de la porte pour camoufler le bruit. Enfin, elle se glissa sous les draps. Elle parfuma l'oreiller à côté d'elle et éteignit la lumière. Elle chercha sa lampe de poche, l'alluma et la posa à côté d'elle.

Bianca l'attendait.

— Je suis épuisée, chuchota Calipso. Si au moins, tu acceptais de m'aider en biologie !

— Je ne peux pas.

La voix de sa sœur tremblait. Un pincement au cœur gêna Calipso. Les yeux de Bianca brillaient, elle avait l'air triste. Bianca n'était jamais triste.

— Je dois te parler, Calipso, annonça-t-elle.

— De quoi ?

— Je vais devoir te laisser.

— Comment ça me laisser ?

— Je ne peux pas rester plus longtemps avec toi, révéla Bianca. Je dois partir, Calipso. Ma place n'est pas ici.

C'était un véritable coup de massue. Elle en était sonnée. Cela ne pouvait pas être réel. Calipso frotta son pied au drap pour se rassurer. Elle n'avait qu'à lui demander de rester, le problème serait réglé.

— Tu ne peux pas me laisser toute seule. J'ai besoin de toi, Bianca.

— Calipso…

— J'ai besoin de ma hermana mayor.

Ses murmures s'effilochèrent et virevoltèrent dans un tourbillon, emportés par les poussières invisibles. Ils se dispersèrent dans la chambre et disparurent, engloutis par le silence de la nuit.

Un vent glacial fouetta le visage de Calipso, un rappel de l'éruption de son corps.

Calipso eut l'impression qu'un long câble l'éloignait de Bianca. Une force inexistante tirait sur elle. Doucement. Etouffant. Le corps de Calipso paraissait léger, comme une plume. N'importe qui, n'importe quoi aurait pu l'extraire de ce cauchemar. Elle l'aurait remercié.

La réalité frappa.

— Tu es la hermana mayor maintenant, déclara Bianca – détachée, déjà partie.

Non. Non. Non.

Calipso n'était pas la hermana mayor. Elle était la hermanita de Bianca. Le contraire était impossible. Elle n'osait plus regarder Bianca. Elle acceptait simplement les larmes chaudes qui s'écoulaient sur son visage. La main de Bianca s'approcha, pour la première fois, Calipso l'évita. Elle ne voulait pas qu'elle la touche.

Un mal de tête foudroyant s'abattit sur elle. Sa vision se troubla. Un ruisseau dévala ses joues, agrémentant les flammes qui la détruisaient un peu plus chaque jour. Calipso manquait d'air. Comme toujours, elle toussa.

— Non.

— Ce moment dev…

— Tu ne peux pas me laisser !

Calipso s'extirpa de son lit et planta ses pieds au sol. Bianca se leva. Calipso prit conscience qu'elle était bien plus grande que Bianca maintenant, mais cela ne voulait rien dire. Rien.

— Je n'ai jamais été là.

— TU es là !

— Ecoute-moi…

— Non, je veux juste que tu restes !

Le ciel s'était déjà écrasé sur elle, maintenant le sol s'écroulait sous ses pieds. Calipso était dévorée par le brasier du centre de la Terre. Autour d'elle, les murs se fissuraient à l'image de ses os qui lâcheraient. Les vitres se brisèrent en même temps que son cœur. Tout disparaissait, sauf Bianca. Bianca n'avait pas le droit de s'en aller, il était de son devoir de l'accompagner, c'était son rôle d'hermana mayor.

— Tu es la hermana mayor, répéta Bianca. C'est okay, Calipso.

— NON ! RESTE AVEC MOI !

Te amo, Calipso. Cree en ti como yo creo en ti.

Le corps de Bianca s'évapora dans un mélange de poussières et d'étoiles. Calipso fronça les sourcils et sa bouche se tordit.

— BIANCAAA !

Calipso l'appela de plus en plus fort, d'une voix de plus en plus aigüe. Ses cordes vocales pourraient s'arracher, elle s'en fichait, de toute manière, elles ne lui étaient d'aucune utilité. Calipso hurla et s'étouffa, elle refusait de tousser.

Bianca ne réapparut pas et, comme sa sœur, les jambes de Calipso la lâchèrent. Ses genoux percutèrent le sol et Calipso explosa dans un ouragan de sanglots. Une tornade d'étincelles l'emmaillota, même ses larmes n'étaient pas assez puissantes et nombreuses pour les éteindre. Ce ne serait jamais suffisant.

— Calipso ? Calipso ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

La voix de Tia Helena émergea au loin, d'abord brouillé, plus proche, à son oreille. Tia Helena enroula ses bras au tour de Calipso, elle les refusa. Calipso ne voulait que Bianca. Sa sœur. Son hermana mayor l'avait abandonnée. Calipso se débattit, Tia Helena referma son étreinte. Calipso s'agita, ses jambes tapèrent sur le sol et elle chercha à se libérer. A aucun moment, Tia Helena ne capitula. Au contraire, Tia Helena la berçait de mots espagnols pour l'apaiser. Rien ne le pourrait.

La violente toux que rejetait Calipso éclata. Des secousses la parcoururent de la tête aux pieds. Sa gorge s'enflamma, privée d'air. Elle ne respirait plus. La toux ne s'arrêta pas, Calipso vomit sur le parquet de sa chambre, Tia Helena écarta ses cheveux.

— Bianca est partie, pleura Calipso. ELLE EST PARTIE !

— Je sais, mija, je sais. Calme-toi.

Un immense vide s'implanta dans la poitrine de Calipso, elle pouvait sentir une brise s'infiltrait entre ses côtes. Bianca était partie avec son cœur.

— BIANCAAA !

Pas une seule seconde, sa sœur n'avait pensé à la douleur qui la terrasserait. Calipso avait tant eu confiance, depuis ses premiers jours de vie, en sa sœur, celle-ci l'avait balayée d'un revers de main. Bianca était égoïste et Calipso le subissait.


— Tu m'as abandonnée.

Un rire nerveux s'échappa de Calipso. Elle n'était même pas surprise que sa voix soit déjà de retour. Bianca lui avait dit, sa voix avait toujours fonctionné en sa présence. Presque quinze ans plus tard, ce détail n'avait pas changé. Le visage de Bianca s'éclaira, elle était fière d'elle.

— Tu m'as abandonnée, répéta Calipso. J'avais besoin de toi et tu es partie, sans même me préparer.

— Tu es incroyable, soupira Bianca. Quelles œillères, tu te mets ! C'était nécessaire, tu le sais aussi bien que moi.

— La manière dont tu l'as fait ! Tu es partie avec un morceau de mon cœur !

Bianca pouffa. Même dans ses plus loin souvenirs, Calipso ne se souvenait pas la trouver aussi agaçante ! Pourtant, Bianca pouvait l'être, à ce point ? Jamais ! Comment osait-elle se moquer d'elle ? Alors qu'elle avait souffert, plus que le jour où le ciel avait emporté Bianca.

Puisqu'il en était ainsi, Calipso préféra trouver compagnie auprès des étoiles.

— Qu'une seule étoile, précisa Bianca.

Une seule, oui. Calipso posa la main sur son front. Elle n'était pas fiévreuse, toujours ce fichu feu. Bianca l'agrémentait.

— Tu t'en occupes toute seule, la critiqua sa sœur. Tu sais très bien comment l'éteindre.

— Si c'est pour me faire la morale, je préfère que tu te taises.

Calipso s'adossa à la plinthe, les jambes recroquevillées contre elle. Bianca l'imita, dans une parfaite symétrie, comme si elles n'étaient qu'une dans des univers parallèles. La bouche de Bianca s'étira jusqu'à ses oreilles.

— Es-tu prête à m'entendre ? demanda-t-elle.

— Oh, excuse-moi, jusqu'à maintenant, je ne le faisais pas, baragouina Calipso.

— Non, en effet.

Pendant de longues secondes, Bianca et elle entreprirent une bataille de regards – la même que celles qui avaient lieu quand elle s'étaient toutes les deux faites disputer. Les yeux étaient plus expressifs que les mots, le plus dur était de se retenir de lui sauter au cou.

— Si j'étais restée, tu te serais renfermée. Tu n'étais plus toi. J'étais là pour t'accompagner, et non pour te guider dans ta vie.

— Quelle est la différence ?

— Tu empruntais un chemin qui appartenait à une autre personne, pas le tien. J'étais obligée de me cacher, en espérant que tu continues de m'écouter. Tu t'es bien battue. Mais… Tu es tellement perdue. Tu continues de te protéger, alors qu'il n'y a rien à craindre.

Les mains de Calipso devinrent humides, elle les frotta contre son jogging. Bianca n'était pas là pour la ramener à la 118, elle était là pour panser ses blessures.

— Non, Calipso, lui répondit Bianca. Je t'accompagne toujours, toi seule peux te guérir.

— Je ne comprends pas, admit-elle.

— N'as-tu jamais remarqué que je n'étais pas celle que tu connaissais ? Bianca sourit. Non, bien sûr que non. Je ne suis qu'une projection de ce que tu refoules, le seul mécanisme de protection que tu as trouvé. Il était bien trop difficile pour toi de me voir partir, de supporter les épreuves. Là, encore, je ne suis que la projection de ce que tu n'admets pas. Il est plus simple pour toi de l'enten… d'avoir l'impression qu'une autre personne te pousse sur ce chemin, plutôt que t'entendre, toi.

— Pourquoi ?

— Nos combats internes sont les plus violents, les battre demande une énergie et une force fulgurantes. Les vaincre, un effort surhumain pour des humains.

— Tu sous-entends que je suis faible ?

— Je sous-entends que tu n'étais pas prête à les affronter. Calipso, ne crois-tu pas qu'il est temps d'ouvrir les yeux ? Tu es prête. Tu es forte. Je ne te lâcherai pas, car je sais que cette fois, tu vaincras. Ecoute.

Bianca s'était rapprochée. Un vent chaud sembla s'infiltrer dans la chambre, Calipso eut l'impression de sentir ses cheveux virevoltaient. Elle coupa sa respiration quand Bianca ne fut plus qu'à quelques centimètres d'elles. Calipso serra la mâchoire et ferma les yeux quand Bianca chuchota à son oreille :

— Je ne t'ai jamais abandonnée, j'ai toujours été là.

Oh. Calipso réalisa. Son corps se vida en entier, dégoulinant au sol.

Les grains de sable du sablier tombèrent un par un, alors qu'elle chutait dans les étages du plus grand building du monde.

D'une même violence, son corps se remplit. Elle récupérait ses organes. Elle se retrouvait, c'était si percutant qu'un coup de poing n'aurait été qu'une caresse.

— Je n'ai jamais entendu ta voix, réalisa Calipso.

— J'ai toujours été la tienne, lui sourit la projection de Bianca.


La nuit avait été courte. Il n'y avait pas eu de nuit d'ailleurs. Calipso n'avait pas fermé les yeux de la nuit. Elle s'était calmée, grâce au réconfort de Tia Helena, mais elle ne s'était pas endormie. Calipso ne s'était jamais senti aussi seule. Bianca avait été sa compagne de vie depuis sa naissance, elle l'avait lâchée de la plus horrible des manières. Calipso se sentait un déchet qu'on jetait avec dégoût à la poubelle.

L'avantage était qu'elle avait pu terminer sa dissertation, accompagnée par la lune et les étoiles.

Les yeux cernés, les cheveux plus en bataille, Calipso gardait ses larmes dans un poids présent dans sa poitrine. Elle en était essoufflée. La course de ce soir serait dure, mais nécessaire. Elle attrapa son classeur et ses livres. C'était parti, encore une journée dans cet enfer.

Quand elle se tourna, Chance Lance la bouscula, comme chaque jour depuis son arrivée au lycée. Calipso resta figea. Elle ne ramassa pas ses affaires dans le silence, comme à son habitude. Les poings serrés, Calipso se nourrit de chacun de leurs rires et de leurs remarques acerbes.

Ils ne l'avaient jamais atteint, ils ne commenceraient pas aujourd'hui.

Sa colère rebondissait. Calipso transpirait tant elle bouillonnait, ses oreilles sifflaient, comme une théière sur le feu.

— DEGAGE, LANCE ! cria-t-elle.

Le couloir se plongea dans un silence absolu, pour une fois ce n'était pas le sien. Calipso porta les mains à sa gorge. Sa voix. Elle était capable de parler. Elle en aurait pleuré de joie si elle n'avait pas eu ces idiots en face d'elle. Comme à un spectacle, la surprise passée, Chase Lance et sa bande se remirent à rire aux éclats.

— Wow, bravo ! applaudit Lance. Tu as appris à parler, Murphy ? Est-ce que tu saurais faire une phrase, la weirdo ?

C'était le jour de trop. Calipso se rua sur lui et attrapa son col. Elle plaqua Lance contre les casiers, il avait perdu son sourire. Personne ne leva le petit doigt, pas même les amis de Lance. Typique de l'humain, la lâcheté. Il était plus simple de regarder, plutôt qu'agir. Calipso sentait les veines de son cou palpiter. Elle le cogna à nouveau contre le casier et le fixa avec férocité :

— Je m'exprime bien mieux que toi. Mais je vais me mettre à ton niveau : ne m'approche plus JAMAIS ! Ne t'adresse plus JAMAIS à moi ! FAIS TA VIE ET JE FAIS LA MIENNE ! A moins que ta vie soit si nulle que la mienne t'intéresse autant ? Sale naze.

Elle le relâcha et elle fit volte-face :

— Ca vaut aussi pour vous, bande d'idiots ! précisa-t-elle aux amis de Lance.

Lance lâcha une moquerie, la voix moins assurée. Calipso se contenta de lui montrer son majeur.

C'était terminé. Elle ne se laisserait plus marcher sur les pieds.


Et voilà ! :D

J'espère que le chapitre vous a plu ! J'avais si hâte de vous le partager ! A la base, les flashbacks devaient être dans le Calipso begins. Cependant, je trouvais que cela ne collait pas car ils ne racontaient pas la même histoire. Puis, ces flashbacks auraient dû être un chapitre à eux seuls, ainsi que la confrontation Calipso/projection de Bianca. Cependant, je trouvais que cela ne marchait pas. Alors j'ai préféré cette version, cette alternance. Alors, j'espère que cela vous convient à vous aussi.

Bon... Qui a envie de faire un câlin à la petite Calipso et à la Calipso d'aujourd'hui ? Qui a envie d'applaudir la projection de Bianca (qui est, en fait, Cali, mais vous voyez ce que je veux dire ?) La petite Lena n'est-elle pas trop mims ?

Sinon, comprenez-vous ce combat interne que ressent Calipso ? Ce sont des étapes difficiles pour Calipso, la perte de Bianca a été très brutale.

Avez-vous des choses à ajouter ? :)

Au prochain chapitre : Calipso prépare ses valises et la nouvelle vie qui l'attend. Pendant ce temps, des invités surprises viennent perturber son organisation.

Pour la publication... J'essaie dans deux semaines. Je dois travailler les prochains chapitres de mon autre fanfic, donc je vais voir. D'autant que je suis en arrêt pour mon trouble anxieux qui est en train de me dévorer, sooooo... Comme dirait mon médecin et ma psy "prends soin de toi et pense à toi avant de penser aux autres", alors je posterai si je suis disponible à cela.

J'en profite pour vous le dire à vous aussi "Pensez à vous avant de penser aux autres, prenez soin de vous". Vraiment. (coeur)