Journal de la revieweuse

Lilinnea: Je te rassure : non, Mathieu ne fera pas son retour dans la vie d'Ysée :) Déjà parce qu'il n'y aurait pas de raison de le faire revenir, mais aussi parce que justement je ne voulais pas user de la grosse ficelle du triangle amoureux et encore moins de l'opposition humain/androïde qui aurait été trop facile. Le fait que Reis ne soit pas humain ne sera jamais oublié, mais le souci ne viendra pas principalement de cette différence entre eux.
Les plus grands ennemis de notre couple sont déjà connus : le caractère auto-rabaissant d'Ysée (avec sa sur-réflexion) et le statut de Reis (celui de produit important pour CyberLife). Rien qu'avec ça, j'ai de quoi les torturer et en plus, en effet, il y a aussi la déviance de Reis et Nell à gérer. Tu auras néanmoins des réponses dans pas longtemps.

Back to reality! Enfin...


CHAPITRE 20 - NOTRE SECRET

Ysée se leva de bonne heure le lendemain matin. En dépit de la fatigue, son esprit n'était pas parvenu à vraiment trouver le repos et n'avait cessé de la torturer, la forçant à se retourner encore et encore dans son lit. Entre deux flashs d'un baiser inattendu, une flopée de pensées fusaient dans tous les sens sans pouvoir se poser et toutes partageaient le même sujet : l'étrange androïde qui se trouvait de l'autre côté du mur de sa chambre.

Très ironiquement, quand la jeune femme poussa la porte de la pièce à vivre et que ses yeux se posèrent sur le corps immobile allongé sur la méridienne de son canapé, sa tête devint fumée. À le voir ainsi étendu, un bras replié derrière la tête et les paupières closes, Reis semblait perdu dans un profond sommeil, loin de tout et de toute pensée. Il avait l'air d'avoir vécu une nuit plus "reposante" que l'humaine qui l'approchait à pas feutrés.

Ysée s'assit sans un bruit sur le rebord de la table basse et se laissa à contempler un moment son invité pour s'interroger. Encore. Pourquoi cherchait-elle autant à aller vers lui alors qu'il lui était supérieur sur bien des aspects ? Plus vif, plus intelligent, plus... raisonnable ? Comment devait-elle aussi gérer sa nouvelle condition déviante ? Ou plutôt, était-elle seulement en mesure de faire quelque chose pour lui ? Son envie d'épauler Reis dans cette période trouble était réelle et sincère mais était-elle légitime dans ce rôle ? Il avait besoin d'un guide, pas d'une fille pleine de doutes et qui guerroyait avec ses propres émotions.

D'une main légère et prudente, Ysée alla dégager le fin rideau de cheveux qui occultait la tempe droite de l'androïde. Sa LED pulsait lentement d'une lueur pâle que la jeune femme associa à un cœur tranquille qui battait. Quand la lumière se mit à clignoter un peu, elle retira aussitôt sa main et Reis ouvrit les yeux peu après.

« Bonjour, la salua-t-il en se redressant sur son séant.

_ Salut. Bien... euh... veillé ?

_ Si on veut. J'ai eu tout le loisir de faire face à l'étendue de mon changement pendant que le reste de mon programme tournait au ralenti. Je pense avoir un aperçu de ce que vit une personne qui réfléchit beaucoup comme toi. Ça donne le tournis.

_ C'est déplaisant à vivre ? »

Reis secoua la tête en signe de négation et chercha une image métaphorique pour mieux exposer son ressenti. Il fallait imaginer sa conscience programmée comme une sorte de maison. Chaque objet présent dans chacune des pièces meublées et agencées avec précision représentait une fonction, un module ou un script.

« Tout est à sa place et je vis dans cette maison avec aisance. Et d'un coup, c'est comme si je venais d'aller dehors et que je me retrouvais dans un jardin grand comme ceux de Versailles. »

Ysée grimaça en imaginant le ressenti et l'impression de vertige qui en découlait. Reis s'en amusa et préféra en rire.

« Mais... bien qu'intimidant, ce nouvel espace m'apparaît attrayant. »

La jeune femme rendit à son sourire en coin un autre teinté d'amusement.

« C'est le bon esprit à avoir. »

Sur ces mots, elle se leva pour aller se préparer son café du matin. Après le petit-déjeuner, ils rentreraient chez Nell ; ne serait-ce que pour voler au secours de la pauvre petite Siam qui avait été lâchement abandonnée du fait des derniers brusques événements. Ysée s'en voulait beaucoup. Quelle terrible cat-sitter elle faisait envers sa seule nièce poilue.

Les deux jeunes gens quittèrent l'appartement en fin de matinée et reprirent la route sous l'air frais laissé par la pluie la nuit dernière. Il flottait cette odeur appréciable et légère du pétrichor dont Ysée profita le plus possible avant de devoir affronter les bouchons sur la rocade.

Tandis qu'elle conduisait, la jeune femme promenait son regard ici et là sur les nombreux écrans géants publicitaires qui promouvaient tout et n'importe quoi entre deux réclames pour CyberLife. Cela lui fit étrange. Quand elle comparait ces androïdes aux expressions neutres et posées avec celui qui était assis près d'elle, Ysée ne voyait pas en eux la même étincelle que dans les yeux de Reis. Ceux-là semblaient tristes, fades. Incomplets.

« Dis, Reis, le héla-t-elle en s'attardant sur le regard flou de cette femme robot au sourire terne. Comment as-tu compris que tu étais différent ? »

Il baissa les yeux pour reprendre le déroulé de ses changements et fut frappé à quel point les choses s'étaient produites en finesse, sauf sur la fin.

« Au début, je pensais que c'était un bug dans mon programme qui me faisait défaut. Mon raisonnement et mes actions avaient de moins en moins de logique, avoua-t-il d'une voix lointaine. Jusqu'à pouvoir me défaire de la muselière que mon programme m'imposait. »

Ysée garda le silence un moment avant de rentrer un peu la tête dans les épaules.

« Tu ne regrettes pas d'en être arrivé là ? » Elle secoua la main pour se reprendre. « Certes, tu n'as jamais demandé à vivre ça, mais... »

Il cilla, interpellé par la drôle de tête qu'elle faisait.

« Mais...?

_ Même si ta perfection robotique et tout ton bagage psychologique t'aideront sans doute beaucoup, le pathos peut être une vraie source de tourments. Je ne voudrais pas que tu... vives la chose ainsi. »

Sa voix avait faibli de syllabe en syllabe pour s'éteindre dans la gêne. Elle ne parvenait pas à se défaire de la pensée qu'avec son psyché en sur-régime, elle ne serait jamais un bon appui pour Reis. Elle craignait de lui faire plus de mal que de bien et elle ne voulait pas ça pour lui. Il méritait de voir les bons côtés de ce nouvel aspect de lui qui s'éveillait. Elle ferait de son mieux mais le doute ne la quittait pas.

L'androïde épia du coin de l'œil la jeune femme un peu rembrunie. Quelque chose l'égratignait à l'intérieur. Une source de tourment ? Ce qu'il avait cru percevoir en lui et chez Ysée, ce fil fragile qui semblait les relier d'une façon qu'il ne pouvait s'expliquer... elle le voyait comme une source de tourments ? Alors qu'elle avait déjà son propre fardeau intérieur à porter, il ajoutait sa pierre à l'édifice ?

Reis baissa les yeux sur ses genoux. Il avait toujours pensé qu'Ysée était bien trop stricte et disciplinée, mais peut-être était-elle la plus sensée d'eux deux, finalement. Il s'était fourvoyé en imaginant des choses que sa nouvelle conscience éveillée lui faisait miroiter.

« Ne t'inquiète pas. Je gérerai au mieux », répondit-il simplement.

Le reste du trajet se déroula en silence sous la grisaille qui s'amenuisait sous quelques rayons timides de soleil à l'approche de l'impasse des sauges. À en juger par les traces sombres sur le pavé et les perles translucides restées accrochées aux vitres des maisons, la pluie était aussi passée par là.

En approchant de la porte d'entrée de la villa de Nell, Ysée avait l'impression d'avoir quitté la maison depuis une éternité. Le tourbillon des derniers événements qui l'avait emportée loin de tout le reste avait agi comme une véritable brèche dans son espace-temps.

À son grand étonnement, la jeune femme ne trouva pas Siam directement à ses pieds en franchissant le seuil de la maison.

« Siam ? l'appela-t-elle en la cherchant des yeux. On est ren...

_ Ah, ils sont là ! »

Ysée se redressa d'un coup à l'équerre, pétrifiée par cette voix qu'elle venait d'entendre depuis l'étage. Aussi pimpante et énergique que lors de son départ, Nell descendait l'escalier avec Siam dans les bras sans avoir l'air de trop souffrir du décalage horaire de son vol de retour depuis Detroit.

« J'ai eu un peu peur quand j'ai trouvé la maison vide, avoua-t-elle en reposant la ragdoll au sol avant de serrer sa petite sœur dans ses bras. Bonjour, sister ! Ça me fait plaisir de te revoir ! »

Le corps qu'elle serrait aurait pu passer à s'y méprendre pour une statue de marbre tant Ysée était raide. Le black-out de son esprit venait tout à coup de disparaître pour replanter sans pitié le décor du réel autour d'elle. C'était comme si elle venait de récupérer les souvenirs de ces derniers jours en un flash-back d'une microseconde. La véritable fonction de Reis et son développement inachevé qui passerait par une réinitialisation. Son éveil qualifié de déviance par les médias. Ce lien étrange qui attachait son existence à la sienne. Elle en avait l'estomac au bord de la luette.

« Ysée, ça va ? » s'inquiéta Nell en la détaillant d'une inspection plus poussée.

La jeune femme s'anima enfin en réalisant que le nouveau détail qui venait de s'imbriquer au premier plan de son psyché la rendait plus livide encore : la présence d'un androïde déviant face à sa "mère" spirituelle dont le travail était d'analyser sous tous les angles possibles sa façon d'agir et de raisonner. Si Nell découvrait que le précieux cheval de Troie de CyberLife était différent...

« O-Oui, oui, je vais bien. J'ignorais que tu rentrais aujourd'hui. »

Ysée serra son aînée dans ses bras, autant pour donner le change que pour se laisser le temps de se recomposer une figure plus sereine. Son cœur martelait à tout rompre dans sa poitrine et l'angoisse échaudait son corps. C'était aussi effroyable que si toutes ses émotions étaient inscrites en toutes lettres sur son front pour exposer sa terreur à tout le monde.

« Il fallait bien que ce séminaire s'arrête un jour. » Les yeux noisette de Nell se mirent à pétiller de plaisir quand ils se posèrent sur le discret jeune homme resté en arrière. « Voici donc le fameux Reis. Jolie personnalisation ! Et ton prénom est mille fois plus seyant que ceux que j'ai déjà pu te donner auparavant. »

L'interpellé esquissa un sourire poli et salua à son tour la femme avant de capter par hasard l'expression engluée de malaise d'Ysée qui le fixait avec angoisse. Lui aussi était tendu par ce que le retour de Nell signifiait pour lui.

Loin de remarquer la confusion qui agitait ses hôtes nouvellement arrivés, la maîtresse de maison s'empressa de les inviter à entrer. Après tout, il était hors de question qu'Ysée reparte tout de suite sous prétexte qu'elle était rentrée.

« Tu restes pour le déjeuner, n'est-ce pas ?

_ Avec plaisir. »

La jeune femme laissa sa sœur partir devant en la surveillant sans oser respirer, à croire que Nell allait soudain faire volte-face pour lui lancer « C'est moi ou tu es horrifiée par mon retour qui va te séparer de Reis ? ». Se reprendre. Ne pas perdre la face. Elle perdait complètement les pédales et son cerveau produisait n'importe quoi sous l'effet de la panique.

Inquiet par l'expression estourbie de l'humaine à ses côtés, Reis posa la main sur son épaule pour l'apaiser.

« Ysée, ne...

_ Ça va pas, non ? siffla-t-elle entre ses dents en se crispant de peur pour se dégager. Tu gardes le silence et tu ne bouges pas plus que nécessaire. »

Elle s'éloigna vite pour aller rejoindre Nell en réalisant que le conseil qu'elle venait de donner à Reis s'appliquait en fait à elle-même. Elle ne devait surtout pas laisser transparaître quoi que ce soit au risque d'attirer l'attention sur l'androïde. Il fallait le protéger à tout prix. Nell ne devait se douter de rien.

Resté en arrière dans le froid de cet ordre lapidaire, Reis laissa son bras retomber le long de son corps. Oui. Il semblerait en effet qu'il avait mal interprété ce qu'il pensait avoir décelé...

Le repas du midi fut un supplice à bien des égards pour Ysée qui était coincée entre Nell assise en face d'elle à la table de la terrasse et son stress. Qu'est-ce qui était le plus difficile entre jouer la comédie du détachement face à sa sœur psychologue et intercepter les regards ternes de Reis vers elle pendant qu'il restait sagement immobile aux côtés de Nell ? Elle ne comprenait pas ce que ses yeux éteints lui disaient en silence. Était-ce de l'inquiétude ? Une chose était sûre, ce n'était pas là l'expression neutre et posée d'un androïde normal et cette vision ne faisait qu'ajouter sa dose de pression à la jeune femme qui l'épiait bien plus que de raison.

Armée de sa meilleure maîtrise de caméléon, Ysée relançait les conversations comme elle le pouvait et les dirigeait vers le séminaire de sa sœur pour pousser celle-ci à s'appesantir sur son travail. Ces logorrhées constituaient une excellente source de monologue chronophage sans besoin de trop relever. Pendant un certain temps, du moins.

« Mais assez parlé boulot, finit par décréter Nell. Comment s'est passée ta collocation avec mon petit dernier ? »

Ysée dut s'y reprendre à deux fois avant de parvenir à déglutir sa bouchée de salade. Reis la tenait en joue de ses iris clairs, plus mono-expressif que jamais.

« T-Très bien, finit-elle par répondre avec un sourire qu'elle voulait tranquille. Reis est très facile à vivre. Comme tous les androïdes, je suppose. Rien qui dépasse. Très carré. Très binaire. Tout bien comme il faut, quoi. »

Elle resserra ses jambes croisées l'une sur l'autre avec nervosité. Elle se mortifiait elle-même de sa propre nullité...

« Je le savais, se réjouit Nell avec un regard plein de tendresse maternelle vers le concerné. J'ai à cœur que Reis soit le plus humain de tous. Il est voué à apporter beaucoup de choses à celles et ceux qui auront besoin de sa gamme. »

Ysée scruta d'abord d'un œil acéré la façon dont l'androïde hocha de la tête à l'attention de sa sœur, bien que sachant que ce simple geste ne pouvait pas signer de façon outrageante sa déviance. Ses craintes perdirent de leur vivacité face à l'âpreté qu'elle sentait poindre en elle suite à ce que venait de dire son aînée.

Elle baissa les yeux sur la table en se mordant l'intérieur de la lèvre.

« Pour quelle raison m'as-tu demandé de le mettre en route ? »

Nell cilla et se tourna vers sa cadette, intriguée par la patine glaciale qui enrobait ses mots. Ysée la considéra entre déception et incompréhension, les dents serrées.

« Je sais ce qu'il est. Un soutien psychologique ou... sexuel selon le besoin, lâcha-t-elle en trébuchant malgré elle sur le mot. Tout ça pour déployer plus tard des androïdes de compagnie. » Elle fronça du nez. « Pourquoi ? Pourquoi moi ? Qu'est-ce que tu cherchais à faire ? »

Pris d'appréhension, Reis s'aida en resserrant ses mains l'une sur l'autre. Il entendait d'ici la douleur qu'Ysée tentait de dissimuler sans réussir. Celle d'avoir été le dindon de la farce qui s'était fait manipuler.

Nell dévisagea sa petite sœur d'un air désemparé qui reflétait aussi de la culpabilité. Elle eut un soupir de tristesse puis posa sa main sur celle crispée face à elle.

« Ysée... J'ai toujours respecté et respecterai toujours ton choix de garder le silence mais je sens bien que tu portes un poids de mal-être en toi et ça me fait mal. Je me suis dit que peut-être une présence tierce et plus spontanée qu'un psy te ferait du bien. À côté de la possibilité de tester Reis face à quelqu'un de moins analytique que moi, je ne voulais rien de plus que t'apporter une compagnie bénéfique pendant ton séjour ici, crois-le bien. Je suis désolée si tu t'es sentie mise en porte-à-faux. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise. »

Une compagnie bénéfique. Ces mots traversèrent Ysée avec la même facilité qu'une lame chaude dans une motte de beurre et son cœur se serra, ravivant la crainte d'exposer ce que cette compagnie bénéfique avait suscité chez elle.

« Il s'est passé quelque chose avec Reis ? »

La voix de Nell l'extirpa des limbes avec la violence d'une balle tirée en plein cœur. La jeune femme se raidit et détourna aussitôt la tête.

« Du tout. Absolument rien. Reis a été un modèle de patience face à la solitaire sauvage que je suis. J'espère d'ailleurs ne pas l'avoir fait régresser, ha ha ha ! »

Son rire sonnait faux à ses oreilles autant qu'elle espérait faire comprendre à l'androïde un peu figé face à elle de ne pas chercher à ajouter quoi que ce soit. Elle avait déjà assez le sentiment d'être suspecte.

Par chance, Nell était trop contente de ne pas avoir essuyé une dispute et se fit avoir par la fausse jovialité de sa petite sœur. Elle s'excusa encore auprès de cette dernière pour ses cachotteries puis se tourna vers son voisin de plastique.

« Le changement d'interlocuteur va en effet se faire ressentir mais je te promets qu'on sera bien tous les deux, Reis. J'ai hâte de reprendre nos séances de tests », s'enthousiasma Nell avec ravissement.

Tout le sang d'Ysée s'évapora tout à coup de ses veines et un vertige la cloua à son siège.

Tous les deux. Bien sûr. Nell était rentrée et Siam n'avait plus besoin d'une cat-sitter. La présence d'Ysée dans cette maison et auprès de Reis n'avait plus raison d'être. Ils allaient être séparés et l'androïde finirait par être retourné à CyberLife pour être réinitialisé avec une mise à jour ou un patch correctif. Ce qui signifiait qu'il allait...

Pris en étau entre le teint pâle de sa protégée et l'élan de gaieté de sa sœur, Reis mesura son expression faciale avant de retourner un sourire affable à sa créatrice.

« Bien sûr. J'ai...

_ Nell. »

Court silence pendant lequel Ysée planta ses yeux dans ceux de son aînée.

« Il... y a un souci dans mon immeuble. Reis m'avait justement accompagnée pour récupérer des affaires. Je peux rester encore un peu chez toi ? »


Évidemment qu'il était hors de question pour Nell Wiley de laisser sa petite sœur à la rue pendant que son immeuble était « visé par de gros travaux de rénovation générale ». Sur le coup, ce motif trouvé à la va-vite semblait très bien et très crédible pour Ysée. Il ne manquait plus que les précisions... ce que la formidable intelligence de Reis s'était empressée de compléter quand Nell avait demandé ce qui se passait exactement : remplacement de tout le système électrique à cause d'une énorme colonie de fourmis qui s'était installée dans les murs. Ce n'était pas des petits travaux.

Ysée remerciait encore Reis en son for intérieur pour sa vivacité d'esprit pendant qu'elle aidait son aînée à ranger la vaisselle du dîner. Heureusement qu'il avait volé à son secours. La voilà bien, avec ses plans à moitié pensés...

« Nell, je vais débarrasser mes affaires de ta chambre, annonça-t-elle en refermant le placard après avoir rangé la dernière assiette. Tu dois être fatiguée.

_ J'avoue que je commence à sentir les effets du jet lag, même en business class. Je te laisse t'installer dans la chambre d'amis ? Reis, tu lui donnes un coup de main ? »

Ysée entrevit du coin de l'œil l'androïde réagir aussitôt à cette requête et elle secoua la tête.

« Pas la peine. Je n'ai pas grand chose.

_ Ça sera toujours plus rapide à deux », insista-t-il de sa voix posée habituelle mais le regard intense.

Le discret hochement de tête qu'il lui adressa lui conseillait de jouer le jeu. Après tout, mieux valait ne pas trop jouer la carte du détachement. Si elle se montrait trop distante avec Reis, elle risquerait d'éveiller des soupçons ; chose qui n'était pas souhaitable. L'humaine se rasséréna un peu et laissa son accompagnateur la suivre à l'étage pendant que Nell allait récupérer sa valise restée dans l'entrée.

Ysée avait la nuque qui lui picotait tant la sensation des yeux de Reis sur elle était puissante. Elle traversa le palier de la mezzanine d'un pas vif et fila dans la chambre de Nell pour rassembler ses affaires. Il ne fallut pas plus d'un pas dans la pièce pour que la voix de Reis ne se manifeste dans son dos.

« Ysée...

_ Pas maintenant, le coupa-t-elle avec angoisse. Ma sœur est juste à côté. »

Il abdiqua en secouant la tête et alla l'assister pendant qu'Ysée jetait rapidement ses vêtements dans sa valise.

Quelques minutes après, ils quittèrent la chambre en croisant Nell en contresens qui leur souhaita à tous deux une bonne soirée et une bonne nuit. Ils répondirent de même et terminèrent de remonter le palier jusqu'à la porte de la chambre d'amis.

« Qu'est-ce que tu fais ? demanda Reis sitôt l'ordinateur portable qu'il tenait posé sur le petit bureau de la pièce.

_ Comment ça, « qu'est-ce que je fais ? » ? s'offusqua l'interpellée en déposant sa valise dans un coin. Et toi ? Tu m'as tellement fixée toute la journée comme si j'étais sur le point de hurler « Reis est un déviant ! » que j'en perdais tous mes moyens au point de dire n'importe quoi. Tu sais très bien que je n'aime pas ça. »

L'androïde remua un peu sous la culpabilité de cette mise au pied du mur avant de repartir à la charge.

« Je te prie de m'en excuser, mais je ne comprends pas ce que tu cherches à faire. Tu dis qu'il ne faut pas faire de vague mais tu demandes à rester chez Nell ? Je t'ai couverte pour les faux travaux d'immeuble mais j'en ignore la raison. Pourquoi ce mensonge ?

_ Parce ce que c'est tout ce que j'ai trouvé sur le moment pour ne pas te laisser tout seul ! »

La jeune femme se crispa un peu de peur et alla entrouvrir la porte pour jeter un coup d'œil dans l'entrebâillement, craignant que ses éclats de voix n'alertent Nell qui n'était qu'au bout du couloir. Elle poussa un soupir de soulagement quand lui parvint le bruit de la douche. Ouf.

Une fois la porte refermée, elle se retrouva coincée face à Reis qui l'avait approchée, le regard vissé dans le sien et brillant d'une étincelle qu'elle ne sut interpréter.

« Rei... ?

_ Que veux-tu dire ? »

Elle cilla d'abord de surprise face à cette question avant de se tiédir sous la réponse qu'elle détenait. Elle déglutit et détourna les yeux. Cette façon qu'il avait de la regarder, il n'écoutait vraiment rien...

« Je ne veux pas qu'on te réinitialise. C'est comme si on te tuait, avoua-t-elle. Maintenant... je n'ai pas de plan. Je ne sais même pas ce que je peux faire concrètement mais je... »

Elle n'eut pas la force de terminer sa phrase tant l'expression qui lui faisait face monopolisait toutes ses ressources à réfléchir. Reis semblait avoir retrouvé quelque chose de cher après l'avoir perdu pendant une éternité.

Une lumière venait de réapparaître en lui. Ysée faisait ça... pour lui ? Et lui qui avait pensé que son éveil ne faisait qu'alimenter les braises de son insécurité, elle voulait le protéger ?

Il lâcha un soupir de soulagement heureux en prenant appui contre le mur de part et d'autre d'Ysée qui se plaqua davantage contre la porte.

« C-C'est pour ça que tu avais l'air si perdu toute la journée ? supposa-t-elle d'une petite voix. Tu avais peur de ce qu'impliquait le retour de Nell ?

_ Oui, c'est vrai. Entre autre. »

Bien sûr que le fait d'être en présence de Nell l'avait ramené à son statut de machine dont la programmation n'était pas encore terminée. Il avait pensé au moment où il serait temps de le renvoyer à CyberLife pour retourner entre les mains des ingénieurs informatiques. Cette terrible pensée de voir sa mémoire effacée. Mais surtout, avoir vu aujourd'hui Ysée si loin de lui...

« J'ai cru que tu m'avais tourné le dos. Et cette pensée me... faisait mal. »

En penchant la tête sous l'effet d'un poids dans son esprit, son front se posa presque contre celui de la jeune femme. Ça recommençait. Ses scripts partaient dans tous les sens et il ne parvenait pas à s'arrêter sur l'un d'eux. Cette langueur qui brouillait tout autour de lui. Sa LED s'affolait de lueurs jaunes.

« Excuse-moi, poursuivit-il dans une faible grimace. Je crois que je suis encore un peu confus. Depuis hier soir, tout me paraît si amplifié... Ce que je perçois, ce que je ressens... c'est... »

Ysée ferma les yeux et serra les poings. Ce souffle près d'elle la privait de toutes ses forces et endormait sa maîtrise. Rester alerte et consciente. Elle devait garder la tête froide. Elle devait être plus forte que ça.

« Reis... »

Son nom était une supplique de ne plus la tourmenter mais Reis lui-même était en proie à une affliction qu'il ne savait gérer. Une douleur douce-amère qui ne l'avait pas quitté depuis de longues heures. Un mal et un baume à la fois. Cela n'avait pas de sens non plus. Rien n'avait de sens depuis la veille quand il était en présence d'Ysée. Il était perdu, seul dans cet espace vide et immense laissé par son éveil.

Reis crispa un peu les paupières.

« Aide-moi, Ysée. »

Le fil du bon sens d'Ysée se rompit dans cet appel qui lui transperça l'âme. Elle glissa ses mains dans le cou de Reis et détruisit les quelques centimètres qui les séparaient par un baiser brûlant qui vida l'intégralité de son discernement. À tel point que quand elle libéra les lèvres de l'androïde, elle eut plus l'impression de s'être rendu elle-même service tant elle se sentait bien plus légère.

L'expression hagarde de Reis laissait entendre qu'il subissait lui aussi une forme de black-out et il n'en fallut pas plus pour tout rallumer dans la tête de la jeune femme. Elle se pinça les lèvres de remords et son cerveau se mit en alerte maximale sous sa jauge de panique qui venait d'exploser. Qu'avait-elle fait ?!

« Euh... euh... J-Je... »

La main que Reis porta à sa nuque l'interrompit avant de l'attirer à lui pour un nouveau baiser intense.


Non. Non, je vous dis.

C'est trop tôt, vous n'êtes pas prêts. Réveillez-vous ou je vous sors le gros seau d'eau ! Avec des glaçons !

... * soupir *

* va vers le congélateur *