Chapitre 66 - Le philtre de Mort Vivante


Hermione sortit sa baguette, referma le bagage d'un sort et arracha l'écharpe à Zabini. Il retint son poignet. La force qu'il y mit était à la hauteur de la claque qu'il venait de recevoir et elle grimaça de douleur. Aveuglée par sa colère, elle avait oublié qu'ils pouvaient s'en prendre à elle, eux aussi.

— Si tu crois que je vais me laisser frapper une Sang-de-Bourbe...

Draco fit irruption à son tour dans le wagon et cette fois, ce fut un poing qui s'écrasa dans la joue intacte de Zabini, puis il le repoussa en arrière. Goyle lui empoigna aussitôt l'épaule, faisant pression comme pour le mettre à genoux, et quand Hermione voulut intervenir, Pansy lui agrippa les cheveux, la tirant en arrière.

— Ça, vous allez le payer cher, dit Zabini, le visage écarlate autant à cause des coups qui décoraient ses deux joues que de l'humiliation.

— Ça je ne crois pas, non, répliqua la voix de Ron dans le couloir.

Harry, Neville et Luna se tenaient avec lui, leurs baguettes levées. La pression sur son crâne s'atténua quand Pansy libéra ses cheveux et Hermione en profita pour ramasser la valise. Elle frappa la main de Goyle qui relâcha Draco de mauvaise grâce et ils descendirent ensemble du train. Draco conserva une certaine distance et la distance se creusait chaque fois qu'un groupe d'élèves murmurait ou les fixait un peu trop longtemps. Elle se creusa tant que Draco s'arrêta à une diligence alors qu'ils continuaient d'avancer. Hermione le vit monter.

— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Ron.

— Je ne sais pas, répondit-elle, la gorge serrée. Je pense qu'il a besoin de temps.

« La dernière volonté de ton père est que tu oublies la Sang-de-Bourbe. » Crabbe disait la vérité, la culpabilité de Draco était inscrite sur son visage. Portait-il ça en silence depuis deux mois ? Comment son père avait-il pu lui imposer une dernière volonté aussi cruelle ?

Draco ne rejoignit pas la Grande Salle pour le festin de la rentrée. Dans son dortoir, Hermione s'assit devant son parchemin, la chaleur de Pattenrond appuyé contre sa cuisse et celle d'Orron niché dans son cou. Leur présence adoucissait un peu sa peine. Lentement, pour ne pas les perturber, elle traça son message pour Draco.

« Tu as raté le dîner. Je me disais que tu aurais peut-être voulu savoir ce qu'il s'y est passé. Slughorn ne sera pas notre professeur de défense contre les forces du Mal tu sais ? Ce sera le professeur Rogue. »

Les mots s'effacèrent et aucun ne vint lui répondre. Elle lutta jusqu'à ce que la fatigue commence à l'emporter. Tentant de ne pas l'imaginer seul, écrasé par son fardeau bien trop lourd, elle griffonna quelques mots avant de poser son visage dans son oreiller, récupérant Pattenrond et Orron dans ses bras. À côté d'elle, ses mots s'attardèrent un instant avant de s'effacer.

« J'aurais aimé pouvoir être là pour toi. »

Elle aurait aimé que son message l'atteigne, mais il devait certainement dormir depuis un moment déjà.

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Un privilège de préfet était de connaître le mot de passe de leur salle commune avant tous les autres. Une fois dans le hall du château, Draco se détacha du flux d'élèves se dirigeant dans la Grande Salle et s'enfonça dans les cachots. Assit sur ses couvertures, il tira les baldaquins autour de lui. Les yeux ouverts, il attendit. Le temps semblait suspendu, comme figé dans du cristal. Pourtant il lui semblait qu'un instant seulement s'était écoulé quand les autres Serpentards entrèrent. Un an plus tôt, ils étaient tous à ses pieds et à présent, il sentait le stress l'envahir à leur simple présence.

L'été n'avait pas été évident à accepter, mais en comparaison, les matchs, les repas à s'échanger des piques, les après-midi à se balader avec Hermione paraissaient si... paisibles.

Draco sortit le parchemin, peut-être dans l'espoir de retrouver un peu de ce calme et la culpabilité revint le mordre à la gorge. Il avait réussi à ignorer les dernières paroles de son père jusqu'ici. Était-ce parce qu'il n'avait pas eu le choix de les côtoyer pendant l'été ? Ou était-ce parce que l'été lui avait fourni une excuse pour endormir sa conscience ? Si seulement il avait pu lui parler une dernière fois... il aurait pu lui expliquer...

Des mots sur le parchemin le fit relever les yeux. Il ne parvint pas à répondre. Le temps continuait de filer sans qu'il ne bouge. Une éternité plus tard, d'autres mots se tracèrent.

« J'aurais aimé pouvoir être là pour toi. »

Il le froissa alors qu'une goutte s'écrasait sur le dos de sa main.

Draco ouvrit les yeux à l'aube, l'esprit embrumé par une fatigue diffuse, légère, comme s'il n'avait dormi qu'une dizaine de minutes. Le simple fait de se lever lui demanda une quantité d'énergie qu'il n'avait pas et il se traina jusqu'à la Grande Salle pour déjeuner. Il préférait avoir terminé avant que les autres ne le rejoignent, mais son estomac bloqua après un seul toast.

L'arrivée des premiers élèves de son année lui fit réaliser que les Serpentards n'allaient pas être ses seuls ennemis ; eux aussi lui lançaient des regards en coin. Le dédain qu'il leur avait toujours témoigné se retournait contre lui. C'était le prix à payer quand on tombait en disgrâce. Un prix dont il ne s'était jamais soucié avant sa cinquième année parce qu'il n'imaginait pas une seule seconde que ça aurait pu lui arriver. Quand il avait choisi Hermione Granger, était-il réellement prêt à le payer ou pensait-il s'en sortir en toute impunité comme il le faisait toujours ?

Une carafe d'eau bascula, trempant sa chemise noire et le haut de son pantalon.

— Oups, je suis maladroite, dit Pansy. En même temps, ça ne serait pas arrivé si tu t'asseyais à la bonne table.

Il se leva, trop fatigué pour être furieux.

— Les Gryffondors sont par là, ajouta-t-elle.

Draco l'ignora et se dirigea vers le professeur Rogue. Il récupéra un des emplois du temps, ou plutôt le lui arracha presque des mains, et redescendit se changer. Il nota aussitôt le cours de potions qui se tenait après la pause déjeuner, mais sans Rogue comme professeur, que vaudrait-il ? La façon dont Slughorn l'avait royalement ignoré dès qu'il avait appris que sa famille l'avait rejeté était encore cuisante.

Lorsqu'il se retrouva devant son chaudron, à devoir concocter le meilleur philtre de Mort Vivante pour gagner une stupide potion de Felix Felicis, l'apathie qui le rongeait depuis le matin le ralentit une nouvelle fois. Les quatre Serdaigles s'étaient mis à une table, Harry, Ron et Hermione avaient été aussitôt rejoints par Ernie, ce qui le laissait avec Blaise, Théodore et Pansy. Pourquoi devait-il se fatiguer à essayer quand les trois autres useraient de chaque opportunité pour saboter un travail que Slughorn ignorerait ?

Il croisa le regard d'Hermione qui se mordit la lèvre et se tourna vers Ernie. Un instant, il crut qu'elle allait lui demander d'échanger avec lui, ce que le Poufsouffle n'accepterait jamais. Finalement, elle garda le silence, puis éteignit son feu. Ron et Harry l'observèrent avec des yeux ronds ramasser ses affaires. Elle les posa devant Draco.

— Prends ma place.

Ce n'était pas une demande.

— Pourquoi ? demanda Draco.

— Tu es sûre de vouloir faire ça, Granger ? lança Nott sur un ton d'avertissement.

Elle l'ignora.

— Je t'ai vu travailler sur des potions, encore et encore, ces deux dernières années, chuchota-t-elle. Le professeur Slughorn ne sait pas encore de quoi tu es capable, mais ça va venir.

Draco se retrouva avec son chaudron entre les bras, dans lequel elle empila ses affaires sans ménagement. Peut-être parce qu'elle était la « brillante amie de l'Élu », en tout cas Slughorn prétendit être trop concentré sur la table des Serdaigles pour avoir vu quoi que ce soit. Draco approcha donc de la table de Ron, Harry et Ernie sans savoir quel accueil lui serait fait. Au final, il n'y eut pas d'accueil, vu que tous les trois s'affairaient déjà sur les vapeurs de leur potion, déterminés à gagner.

Sans le poids d'être saboté, Draco alluma son chaudron et retrouva les nombreux réflexes gagnés à tenter des potions de plus en plus complexes. Les connaissances et les astuces qu'il avait acquises en testant de nouveaux antidotes et en adaptant les anciens lui permirent de survoler le début de la conception. Ses gestes lui revenaient si facilement après les deux mois de vacances qu'il ressentit presque la même sensation de légèreté que lui procurait le Quidditch. Même sa compréhension des différents dosages, des raisons derrière les choix composant la potion s'étaient aiguisées.

— Temps... écoulé ! s'exclama Slughorn.

Draco revint à la réalité et termina le tour dans le sens contraire des aiguilles d'une montre qu'il décrivait avec sa baguette (contre les indications de son manuel, mais certain que ce changement régulier de sens contribuait à mieux diffuser les ingrédients) puis vérifia la dernière étape de son manuel : « remuez jusqu'à ce que la potion devienne claire comme de l'eau ». La surface de sa potion était d'un rose si pâle qu'il aurait pu être un simple effet de lumière. Il jeta un regard autour de lui. Le chaudron de Ron semblait empli de goudron, celui d'Ernie d'un bleu marine, à la table des Serpentards, seule Hermione avait atteint un doux lilas et aucun Serdaigle ne s'approchait d'un bon résultat.

Contre toute attente, le seul à avoir fait mieux qu'Hermione était Harry, mais même le bleu pâle de sa potion sur lequel Slughorn s'extasiait actuellement restait foncé en comparaison de sa propre potion. Alors Draco attendit, les bras croisés.

— Dieu du ciel, poursuivit Slughorn, il est évident que vous avez héri...

Son regard s'attarda enfin sur la vapeur pâle qui s'échappait de son chaudron et il s'approcha, médusé.

— Remarquable, dit-il dans un souffle. Draco c'est bien ça ? C'est tout bonnement remarquable. Entre Miss Granger, Harry et vous, le niveau de votre classe est stupéfiant.

Que Hermione ait obtenu un résultat aussi excellent ne le choquait pas, mais Harry ? Celui-ci tapotait d'un air distrait le vieux manuel corné que lui avait donné Slughorn au début du cours.

— Eh bien vous êtes sans conteste notre vainqueur. Le flacon de Felix Felicis est à vous, toutes mes félicitations, et surtout faites-en bon usage !

Draco admira la texture dorée du liquide qui remplissait la minuscule fiole puis la glissa dans la poche de sa veste. Slughorn lui adressa un sourire rayonnant en répétant qu'il avait un don. Draco ne ressentit... rien. Ce dédain dans le train et à présent cette admiration, si son avis pouvait changer si vite, il ne valait pas grand-chose. Mais il se souviendrait au moins de son nom, cette fois, et pour quelque chose qu'il avait accompli lui-même. Draco se tourna vers une des rares personnes dont l'avis comptait réellement et Hermione lui sourit, ravie. Derrière elle, Draco croisa le regard de Blaise et une pierre chuta dans son estomac. En une fraction de seconde, il avait compris ce que Blaise avait en tête. Draco avait bondi avant même qu'il ne lève la main, repoussant Slughorn hors du passage. Il atteignit Hermione au moment où le contenu de son chaudron était projeté vers elle, usant son élan pour échanger leurs places. Il ignorait pourquoi il avait agi quand le liquide bouillant frappa la partie gauche de son corps. La douleur dans son bras, son épaule et son dos s'effaça doucement, comme si une plume l'emportait, volant par la même occasion toute sa force et toute la lumière de la pièce.