19h. Antoine débarqua en compagnie de Vincent dans le grand hall de cet hôtel parisien. Et on pouvait dire que Vincent n'avait vraiment pas mal choisi… Moquette rouge, décoration raffinée et moulures au plafond. Typique des quartiers centraux de la capitale. Et au fond, un joyeux brouhaha résonnait en chœur. Autour d'une table soigneusement dressée, une dizaine de commissaires discutait chaleureusement. C'était un peu étrange de retrouver une communauté pareille à l'autre bout de la France, songeait Antoine qui commençait à reconnaître certaines têtes. Des anciens camarades de promo, d'autres visages inconnus et… elle... Ridiculement, le sétois semblait un peu angoissé à l'idée de la retrouver. Et visiblement, la gêne était réciproque. Il salua les autres et conclut par le plus gros morceau, qui finalement paraissait plutôt accueillant.

«Commissaire Dumas! sourit-elle.

- Commissaire Brocher! répliqua-t-il timidement.

- Il paraît que t'avais peur de me revoir… ironisa-t-elle en montrant Vincent du doigt.

- Il est con! rigola-t-il. Nan, c'est juste qu'avec ce qu'il s'est passé je… Fin' c'est délicat quoi…

- Ouais fin' c'était y a plus de 20 ans… On est plus des gamins nan?

- Ouais! T'as raison… On fait la paix alors? proposa-t-il en lui tendant la main.

- Paix acceptée, commissaire! sourit-elle en serrant sa main à son tour

Une poignée de main vigoureuse, annonciatrice d'une nouvelle ère. Une nouvelle ère plus paisible, voire amicale vu les échanges qui suivirent. Et Antoine s'en satisfit. Pour une fois, il allait pouvoir discuter avec une ex sympa sans risquer de subir les foudres de Candice à 800 kilomètres d'imaginer ces retrouvailles étonnantes. Rapidement, Vincent fit claquer le manche de sa cuillère contre son verre à vin encore vide. Voilà, encore une fois le commissaire fêtard faisait le choix de se placer au centre de l'attention. Amusé, Antoine le brima gentiment alors qu'il criait au discours sérieux.

«Nan en vrai, je tenais à dire que je suis super content d'être avec vous cette semaine. On va sûrement passer des journées pourries à écouter des mecs boring mais… j'ai prévu un programme chargé… pour vous…»

L'assemblée s'enthousiasma rapidement, pressant leur camarade pour qu'il révèle ses surprises. Il feignit garder le silence mais dévoila le programme du soir. Repas tranquille et fin de soirée dans un bar privatisé à quelques pas de l'hôtel… avec DJ! Antoine hocha négativement la tête. Décidément, son pote était infatigable… Après une nuit blanche en boîte, il rempilait pour un évènement similaire. Bon en même temps, c'était pas à Sète que Dumas allait faire cela. Rien que sortir le mot «boîte» de sa bouche lui vaudrait quelques déconvenues, à commencer par une engueulade avec une compagne jalouse et inquiète. Là au moins il était libre et son esprit n'était plus tourné vers elles. Oui, elles. Les femmes en avaient toutes après lui en ce moment…

Vincent conclut sa tirade par un photo de groupe, histoire de se souvenir de cette première soirée où toute l'équipe dénotait encore par sa sobriété. Et enfin, les hostilités étaient lancées. Antoine rangea son téléphone dans sa poche, bien décidée à couper tout contact avec l'extérieur. C'était simple, ce soir, et pour les soirs à venir, c'était lui, lui et encore lui.

...

Dimanche, 13h.

Machinalement, la blonde glissa son téléphone rose hors de sa poche arrière de jean. Le cœur emballé, elle osa le déverrouiller et à nouveau, seule une photo de famille s'affichait. Rien… Toujours Rien… Elle bouda et renfonça le petit objet carré au même endroit. La blonde n'avait donc aucunes nouvelles de son chéri depuis près de 24h. Pas un seul message. Pas un appel. L'angoisse la démangeait… Peut-être avait-il fait une bêtise et gardait le silence par culpabilité? Peut-être ne lui manquait-elle pas tant que ça finalement? Bref, elle était définitivement perdue. Candice avait confiance en lui mais vu les tumultes de la situation actuelle, tout était désormais possible. Le pire, comme le meilleur…

Elle secoua la tête pour chasser ses pensées qui la hantaient et retourna en cuisine charger ses bras de vaisselle de table. Trois verres à pied, trois assiettes blanches, trois paires de couverts… Tout était presque prêt pour le repas du midi. La blonde déposait à peine la dernière serviette sur la table extérieure que la porte s'ouvrit doucement sur une jeune enfant hésitante. Et cette boule dynamique fonça tout droit dans les jambes de sa grand-mère qui s'empressa de la porter en l'embrassant bruyamment.

«Salut maman! lança Emma qui déposait ses affaires sur le canapé avec Sacha.

- Ma chérie! sourit-elle en l'embrassant gentiment. Sacha!

- Bonjour… lança timidement le jeune homme. Vous allez bien?

- Oui! Je te remercie! J'étais en train de mettre la table dehors. Il fait super chaud aujourd'hui! expliqua-t-elle en entraînant la famille à l'extérieur.

Emma suivit sa mère avec entrain avant de fixer la table avec étonnement.

- Bah on est que 3? s'étonna-t-elle.

- Ouais! confirma Candice avec fébrilité. Antoine est en formation à Paris…

- Un dimanche?! s'étonna Sacha.

- Non… Enfin ça commence demain mais il voulait y passer le week-end aussi. En fait, il y retrouvait des vieux copains alors… le choix était vite fait…

- Ok… répondit sa fille avec étonnement.

- On s'assoit? proposa Candice pour éluder.

- Éloïse! Tu viens sur ta chaise?! cria son père alors qu'elle déambulait dans le jardin.

- Faudrait peut-être penser à mettre des barrières pour elle quand même… Elle pourrait tomber dans l'étang ou je ne sais quoi…

- Oui enfin je ne vais pas réhabiliter tout l'extérieur de la maison pour quelques jours de visite par an, ma chérie ! marmonna Candice.

- Euh d'ailleurs. On a pris ses affaires parce qu'en fait, on est invités ce soir et… on voulait savoir si t'acceptais de la garder pour la nuit?

- Mais je travaille moi demain Emma!

- Oui mais ça va! Suffit juste que tu ouvres le cabinet plus tard… C'est plus comme avant avec tes horaires imposés…

- Ah ça! C'est sûr que c'est plus comme avant ouais…

- T'as toujours du mal à trouver des clients?

- C'est pas facile tous les jours mais je m'en sors… C'est juste qu'on a déjà fermé toute la semaine d'avant pour nos vacances alors si je continue… On va croire que j'ai fermé boutique pour de bon! se plaignit-elle.

- Tu la déposes demain matin, à 9h. La baby-sitter sera là… Le dimanche on doit la payer en heures supp, c'est chiant…

- Ok… souffla-t-elle en fixant sa petite-fille qui essayait de grimper sur ses genoux. En même temps, ça me fera un peu de compagnie comme ça…

- Et Suzanne d'ailleurs? Qui est-ce qui la garde?

- Oh bah sûrement sa mère… Ou sa grand-mère… J'en sais rien… répondit-elle, évasive.

- Ah ouais! T'as l'air au courant… plaisanta Emma. T'es sûr qu'Antoine vit encore là au moins? continua-t-elle en rigolant avec son compagnon.

Peu amusée, Candice détourna le regard pour fixer l'étang face à deux mines surprises.

- Y a un problème? osa Sacha.

- Nan… C'est juste que… Je paye les pots cassés de cette semaine de vacances quoi…

- Ah… grimaça la brune. Il fait la gueule?

- Je sais pas… Enfin… C'est un peu compliqué en fait… Jennifer demande la garde exclusive, à cause de moi…

- Merde! lâcha-t-elle stupéfaite. J'imagine l'état d'Antoine.

- Ah bah oui… En fait, c'est simple… C'est soit elle, soit moi…

- Et qu'est-ce qu'il va faire?

- Si seulement je le savais… souffla-t-elle en se réajustant dans son siège.

- Elle est vraiment bizarre cette meuf de toute façon! conclut Sacha pour déclencher des éclats de rire du duo à ses côtés.

- Mais ça va! relativisa Candice. On va attendre la conclusion de cette semaine de distance et… on verra!

- En tout cas, si t'as besoin, nous on est là!

- Merci…

- Bon alors apéro?!

- Apéro!»

...

21h.

Dans sa chambre assombrie par la descente fulgurante d'un soleil tapant, Candice tentait tant bien que mal la lecture de son polar du moment. Une sombre affaire de crime non élucidé qui revenait sur le devant de la scène vingt ans plus tard. Le genre de ceux dont elle raffolait, finalement. Devant son lit, une petite brune s'amusait à explorer chaque recoin de la pièce, peu décidée à rejoindre Morphée. Au contraire, elle préférait s'amuser à grimper et descendre du lit de l'ex-commandante qui priait intérieurement qu'elle parvienne enfin à s'endormir.

«Papy… balbutia-t-elle en tirant un vêtement de sa penderie.

Surprise, Candice leva la tête de son livre et fixa la petite avec tendresse.

- Oh... Oui, c'est le pull de papy mon ange.

- Papy?

- Il est pas là… Il est au travail…

- Oh… rigola-t-elle alors que le vêtement chutait sur le sol.

- Oh non chérie! Il va pas être content si tu plies ses affaires. Tu sais bien qu'il déteste ça… maugréa-t-elle en se levant pour le ramasser.

- Là? demanda-t-elle en touchant le téléphone de Candice avec ses doigts.

- Tu veux l'appeler? s'étonna-t-elle en la rejoignant sur le lit. Mais tu sais il est sûrement occupé mon cœur…

- Là!

- Ok… plia-t-elle. Alors viens!»

Perspicace, la brunette ne tarda pas à approcher et s'immisça dans les bras de la détective avec aise. Elle l'observa tapoter sur son écran et balbutia de satisfaction.

«C'est toi qui prends le téléphone?

- Ouiiiii! cria-t-elle, enjouée.

- Mais je sais pas s'il va répondre hein…

- Oh… s'étonna-t-elle alors que le téléphone affichait la photo d'Antoine en attendant qu'il décroche.

- Oui, c'est sa photo… s'amusa-t-elle en ricanant.

- Allô? lança une tête brune sur fond bruyant et animé.

- Papy! s'enthousiasma la petite en faisant signe.

- Oh! s'étonna-t-il tout sourire en la fixant tendrement. Bah… Salut toi…

- Elle a déniché ton pull sur la penderie et… a insisté pour t'appeler… se justifia Candice. Je crois que tu lui manques.

- C'est mignon…

- Hum…

- T'es de babysitting alors?

- Ouais… Mais on te dérange non?

- On est au bar, y a un peu de bruit…

- Garde! cria-t-elle pour attirer son attention.

- Wouah! Il est super ce bracelet !

- Forcément, il vient de moi! fanfaronna Candice en souriant. Emma et Sacha sont venus déjeuner à midi. On s'est baladées jusqu'au parc cet après-midi et, voilà où j'en suis!

- Elle dort pas?

- Comme d'hab! C'est une galère à l'endormir… Elle était en train de s'épuiser à courir partout là…

Il rigola doucement, amusé.

- Zane?

- Suzanne est pas avec moi, ma chérie. Elle est avec sa maman…

- Oh… bouda-t-elle.

- Antoineeeeee! hurla une voix féminine au loin.

- Ah! grimaça Candice. T'as l'air d'être attendu… On va te laisser… répondit-elle tristement.

- Ouais… J'ai planté la partie de baby pour décrocher… J'ARRIVE! cria-t-il à ses collègues.

- Dépêche… Roh! Mais t'inquiète pas Anna, il va revenir… entendit Candice au loin.

- Tu devrais y aller, Anna t'attend je crois… lâcha Candice sans sourire.

- C'est juste parce qu'elle aime pas perdre… Et on a la réputation d'être des pros du baby… se justifia-t-il hasardement.

- Non mais vas-y. T'inquiète pas…

- On se rappelle? proposa-t-il gentiment.

- Ok! acquiesça-t-elle faussement enjouée. Tu fais un bisou à papy mon cœur ?

La jeune mima son baiser volant et fit signe de la main à Antoine qui souriait.

- Allez! Bisous… À plus tard…

- Oh… balbutia-t-elle alors que son presque grand-père disparaissait. Parti…

- Bah oui! Il est parti…

- Quand?

- Il va revenir bientôt chérie. Mais tu sais ce qu'il aimerait là ? C'est qu'Eloïse elle fasse un gros dodo! Hein?»

Et la brune quitta rapidement les bras de Candice et courut s'enfuir dans la maison alors que sa grand-mère éclatait de rire. Définitivement, elle ne voulait pas dormir et sa grand-mère allait avoir du mal à obtenir un peu de répit…

...

«Bah alors t'étais où? pesta sa collègue.

- Ça va! J'ai cru que c'était une urgence!

- Parce qu'il y a plus urgent que gagner cette partie de baby?!

- Oui bah tu verras ça avec la petite hein! maugréa-t-il en reprenant les commandes de la partie.

- La petite?! répéta-t-elle dans l'incompréhension. Ta fille?

- Nan… Ma presque petite-fille.

- T'es grand-père? s'époumonna-telle en attisant la curiosité de ses collègues.

- Mais nan?! pouffèrent les mecs d'à côté.

- Je suis pas grand-père! rectifia-t-il agacé par leurs brimades.

- Antoine Donjuan le grand-père… continuèrent-ils hilares.

- Après c'est beau… Il a expédié sa famille pour nous retrouver… C'est beau! continua Vincent qui rigolait aux éclats. »

Antoine s'immobilisa, sonné par «sa famille». Et là, c'était un véritable coup que le commissaire venait de se prendre. En fait, ce n'était pas juste Candice qu'il pourrait perdre en faisant le choix de la raison… C'était carrément «sa famille». Tout ce qu'ils avaient finalement réussi à construire ensemble: leur famille. Alors oui, ce n'était pas son grand-père biologique mais, Éloïse l'avait clairement identifié comme tel. Et Antoine s'en était accoutumé. Faut dire que face à l'absence de Laurent, peu difficile de le supplanter avec aise. Puis il avait assisté à son accouchement, la petite avait fait ses premiers pas dans une maison qui à l'époque était presque devenue la sienne et la brunette l'avait adopté sans difficulté. Elle adorait les histoires du soir, les chatouilles ridicules, les câlins généreux qu'offraient ses bras musclés. C'était simple, Antoine était devenu un vrai pilier pour toute la famille et ce que demandait Jennifer était injuste, odieux même! À aucun moment elle n'avait le droit de détruire ces années de bonheur qu'il avait eu du mal à récupérer. À aucun moment elle n'avait le droit de priver sa fille de cette vie animée que chacun adorait. Et pourtant, c'est ce qu'elle faisait, détruire sa vie… Et lui, devait désormais choisir. Choisir entre la vie et la survie. Choisir… Choisir… Choisir… Comme un cercle vicieux. Un tourbillon infini. Choisir… Choisir… Choisir…

Sa vue se troubla. Les voix qui l'entouraient s'enfuyaient en un écho lointain. Ses repères s'effaçaient et l'entraînaient dans une chute inévitable. Il se cramponna difficilement aux manettes du baby-foot et finit par lâcher sa poigne, heurtant le sol dans un bruit sourd et paniquant.

Jennifer avait finalement eu raison de lui.