Voici le nouveau chapitre, bonne lecture à tous!
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Après ce jour-là, Draco reste longtemps en colère. Les jours, les semaines et les mois filent, et il est tendu, à cran. Il s'efforce de rester agréable avec les patients et ses collègues, mais il se sent dur au fond de lui, et en permanence contrarié. Presque… inquiet.
C'est Olivier qui en fait parfois les frais, quand il ne comprend pas qu'il faut le laisser tranquille plutôt que d'essayer de lui changer les idées. À la fin de l'été, ils ont une violente dispute, pour des broutilles, pour une énième fois où Olivier n'a pas préparé le dîner alors qu'il était rentré bien plus tôt que lui et où il traîne pour appeler le traiteur. Excédé, Draco jette quelques affaires de rechange dans un sac et part en claquant la porte. Il se trouve une chambre d'hôtel pour la nuit, va travailler le lendemain comme si de rien n'était et retourne à l'hôtel le soir venu.
Il finit par rentrer à l'appartement au bout du troisième jour et ils se réconcilient sur l'oreiller, mais ce sont des retrouvailles amères, brusques, presque violentes. Leur relation met du temps à s'apaiser.
Finalement, c'est l'automne qui lui apporte un semblant de calme et de sérénité. Les jours de pluie, le froid humide, le plaisir de se pelotonner sous un plaid avec un thé brûlant et une divine tablette de chocolat. L'impression de ralentir sa vie et que la tension, la contrariété s'éloignent enfin de son cœur et de son esprit.
C'est aussi la période où Emily accouche d'une magnifique petite fille et Draco va lui rendre visite dans sa chambre d'hôpital. Tout en découvrant une petite poupée emmaillotée de blanc, il lui offre un énorme bouquet de fleurs et un panier des meilleurs chocolats de ses épiceries fétiches. Elle le remercie de l'attention et aussi de cette bonne excuse pour ne pas réussir à perdre ses kilos de grossesse. Draco sourit et l'observe. Emily est radieuse, rayonnante d'un bonheur qu'il ne connaîtra jamais mais il est heureux pour elle. Elle mérite ce bonheur.
Le soir venu, il se rend au Manoir pour rendre visite à sa mère et il fait même l'effort de dîner avec elle. Narcissa a été très malade au début de l'automne et elle qui était déjà assez fragile en est ressortie encore plus faible, comme une fleur gracile et délicate sur une tige trop ténue. Draco s'efforce d'aller la voir plus souvent, même si Olivier ne se joint jamais à lui. Il fait en sorte d'être plus présent, de rompre sa solitude distinguée et discrète, d'accompagner doucement les quelques mois ou années qu'il lui reste à vivre. Il ne craint pas sa mort parce qu'ils ont pris leurs distances sur beaucoup de sujets, mais elle reste tout de même sa mère.
Décembre approche enfin, saupoudré de blanc, et les décorations lumineuses font leur apparition dans les rues, dans les devantures des magasins ou au sein même du service. Un sapin miniature dans le poste de soins des infirmières, quelques guirlandes rouge et or dans les couloirs, une couronne de Noël sur la porte de chaque chambre. Une ambiance à la Gryffondor, chaude et lumineuse, généreuse. Draco aime particulièrement cette atmosphère d'avant les Fêtes, cette espèce de féerie, de magie, qui allège les cœurs et les âmes, et en particulier les siens.
Le retour de Potter le prend par surprise, un matin alors qu'il écoute les transmissions de l'équipe de nuit. Cela fait des semaines, des mois qu'il n'a pas pensé à lui, mais en entendant son nom et le bilan de son état de santé, Draco ferme les yeux et soupire. En réalité, c'est davantage comme une bouffée d'air frais, un relâchement, et il prend brusquement conscience du poids qui vient de s'envoler de ses épaules.
Potter est là comme en convalescence, après un sort qui a mal tourné et qui traîne à s'estomper, mais quitte à le sortir de son champ de bataille, le Département des Mystères a insisté pour le mettre ici et le médecin de nuit n'a pas vraiment eu son mot à dire. Draco aimerait protester pour la forme mais au final, il n'est pas mécontent de la situation, alors il ne dira rien et il n'enverra pas de courrier cinglant au Ministère. Il attend juste d'avoir fini sa visite des patients pour aller voir Potter en chair et en os.
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Il lui faut bien quatre heures avant d'être libre assez longtemps pour s'autoriser à entrer dans la chambre de Potter. En réalité, c'est l'heure de sa pause déjeuner mais le mug de thé qu'il tient dans sa main fera l'affaire. Il avalera un ou deux chocolats des boîtes de douceur offertes par les anciens patients à l'ensemble du service et il tiendra jusqu'à ce soir… En espérant qu'Olivier ait le bon goût de préparer le dîner.
Draco est un peu déçu en entrant dans la chambre de Potter parce que celui-ci dort d'un sommeil profond, les yeux clos et la respiration lente. Ses cheveux noirs sont un peu plus longs que les autres fois, étalés sur l'oreille en une corolle sombre, et sa barbe est rasée. C'est étrange de le voir ainsi, le visage nu, avec des rides d'expression plus apparentes aux coins de la bouche, et l'ébauche de cette fossette sur sa joue gauche, qui se creuse quand il sourit. La cicatrice qui court le long de sa tempe et de son oreille jusqu'à l'angle de la mâchoire est aussi plus visible mais elle n'est plus qu'un mince trait pâle, presque nacré. De toute évidence, il n'a pas perdu de poids, il a l'air plutôt en forme et son visage est apaisé.
Désœuvré puisque Potter dort, Draco s'installe dans le fauteuil des visiteurs et boit lentement son thé. Il pourrait sans doute descendre au self et avaler un repas correct, mais il est aussi bien ici, au calme et dans un silence confortable. À une période, il lui arrivait également de venir là, quand Potter était convalescent, pour remplir ses dossiers et faire sa paperasse tranquillement. Aujourd'hui, il n'a rien entre les mains pour s'occuper, mais un moment de silence pour laisser dériver ses pensées n'est pas de refus. Par la fenêtre de la chambre, il devine la neige qui tombe mollement et qui fond dès qu'elle est au contact de la vitre, et ce spectacle reposant le bercerait presque jusqu'au sommeil.
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Après plusieurs passages infructueux, il lui faut attendre le lendemain pour se trouver un moment de disponibilité qui coïncide avec un moment d'éveil de Potter. Quand il entre dans la chambre, celui-ci est assis dans son lit, en train d'avaler un plateau-repas plantureux que les infirmières ont abondé de rations supplémentaires, d'un croissant réchappé du petit-déjeuner et de quelques chocolats. Draco n'a toujours pas compris comment Potter a ainsi mis toutes les infirmières du service dans sa poche mais elles ne tarissent pas d'éloge sur lui, sur sa gentillesse et sa bonne humeur permanente. Que ce soit déjà la quatrième fois qu'il séjourne dans le service et qu'à chaque départ, il soit presque enlevé par les types du Département des Mystères doit compter également dans leur attachement à ce patient particulier.
Dès qu'il le reconnaît, Potter l'accueille par un large sourire et il s'essuie la bouche avant de le saluer joyeusement.
– Malfoy! se réjouit-il. Il me tardait de te voir! J'ai même cru que tu ne bossais plus ici… Et tu vois, cette fois, je ne suis pas revenu tout cassé!
– Juste un sortilège de narcolepsie, ironise Draco en haussant un sourcil moqueur. Et au risque de te décevoir, je dirige toujours ce service.
Potter sourit devant cette précision sans doute un peu prétentieuse, puis il proteste en riant:
– C'était un accident! Je devais endormir une sentinelle pour qu'on puisse s'infiltrer dans un bâtiment et mon sortilège a ricoché sur celui d'un de mes hommes; il est revenu vers moi, agrémenté d'un petit quelque chose en plus…
– Tu veux dire que c'est ton propre sortilège qui t'a touché?! s'étrangle Draco avec une grimace de dépit. Ceci dit, ça explique peut-être sa persistance.
– C'était un accident, répète Potter en gloussant. Au début, ça allait, j'étais juste un peu fatigué mais je pensais que le sortilège n'agissait pas. Et puis au fil des jours, ça s'est aggravé… Quand je suis tombé de sommeil au beau milieu d'un assaut, les gars ont décidé de m'évacuer.
Draco secoue la tête avec un air navré, presque désespéré, qui fait encore rire Potter comme un gosse que sa propre bêtise amuse.
– Je ne voulais pas les mettre en danger, alors j'ai accepté de rentrer en Angleterre.
Draco devine que ce n'était pas de gaieté de cœur. Aujourd'hui, Potter récupère mais à son arrivée, il pouvait s'endormir n'importe quand, parfois au beau milieu d'une phrase, et il plongeait dans un sommeil profond près de vingt heures par jour. Une vraie Belle au bois dormant!
– Le briseur de sorts a réglé ça, explique-t-il. Mais comme tu as été imprégné un certain temps, ça va mettre un temps certain à disparaître.
– Longtemps? s'inquiète déjà Potter.
– Au moins une dizaine de jours, exagère Draco, peu pressé de le voir disparaître pour se remettre en danger à peine guéri. Et parce que Potter grimace de dépit, il ajoute avec un peu d'humour: Tes hommes ne vont pas t'en vouloir, à force de prendre des vacances impromptues en Angleterre?
– Oh, tu sais, ils me doivent tous la vie un certain nombre de fois, glousse Potter.
Malheureusement, Draco sait que ce n'est pas de la vantardise. Potter est assez fou et inconscient pour se mettre au-devant du danger pour sauver n'importe qui, et assez brillant pour en réchapper d'un sortilège réflexe ou hasardeux.
– Finalement, c'est comme autrefois: je finis tous les quatre matins à l'infirmerie… Mais l'infirmière a bien changé!
Son sourire est hilare, découvrant des dents blanches et impeccables, son regard brille de malice…
– Oh, elle était déjà assez virile à l'époque…
– T'es con! lâche Potter avant d'éclater de rire.
Le son est un peu incongru dans une chambre d'hôpital, plutôt rare, mais c'est une bouffée d'oxygène qui lui fait un bien fou et qui pétille au fond de son ventre; Draco ne peut s'empêcher de sourire lui aussi. Depuis que Potter est revenu, et surtout depuis qu'il l'a vu réveillé, il se sent plus léger, délivré de toute la grisaille accumulée jusqu'à l'hiver. Aujourd'hui, pourtant, le temps est brumeux, gris et froid, humide d'une pluie larvée, mais ça n'a pas la moindre importance; c'est presque plus confortable que la chaleur dure de l'été.
– Comment va ta jambe? interroge-t-il pour revenir sur un terrain plus professionnel.
– Parfaite, sourit Potter en tirant le drap comme une mariée soulèverait sa robe jusqu'à la jarretière.
Draco se débarrasse de sa tasse de thé sur la table de chevet, puis il se lève et s'assoit sur le bord du lit, avant de faire glisser sa main sur la jambe nue, palpant attentivement l'articulation du genou et de la cheville.
– Et tes bras?
Par-dessus le plateau-repas, Potter lui tend ses deux mains comme pour un baise-main, et l'intention est évidente. Draco sourit puis il prend sa main droite dans la sienne pour l'examiner. Il lui fait tourner le poignet pour mettre la paume vers le haut, lui fait plier le coude, palpe la peau de ses doigts en remontant vers l'épaule, cachée sous l'emmanchure d'un tee-shirt sombre et près du corps. Puis il fait la même chose avec l'autre bras, et au moment où il prend cette main aux doigts manquants, il y a toujours cette douleur étrange et pointue qui serpente au fond de son ventre.
– Mmh, grogne-t-il. Ça a l'air pas mal… Tu as bien mis l'onguent?
– Oui, docteur, minaude Potter d'une voix aiguë. Plusieurs fois par jour et jusqu'à la fin des trois pots…
Draco respire profondément et soupire, mais il est amusé et il ne peut pas lutter contre son sourire. Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude. Déjà ce matin, après les transmissions, une infirmière l'a fixé un peu trop longtemps avec un regard intrigué parce qu'il souriait sans raison.
Pour se donner une contenance, il pique un chocolat sur le plateau de Potter et le met dans sa bouche.
– Hey! Mes chocolats!
– Fais pas ta mijaurée. Je t'en ramènerai une boîte, fait Draco en se léchant les doigts. Et des meilleurs que ça.
Le visage indigné puis amusé de Potter le fait sourire à nouveau, puis c'est un bâillement qui fait plisser toutes les petites rides au coin de ses yeux verts.
– Dépêche-toi de finir de manger avant de t'endormir sur ton ass...
Il n'a pas le temps de terminer sa phrase que la tête de Potter a déjà basculé sur le côté, comme un pantin désarticulé, et ses paupières ont caché son regard si vert. Draco soupire en posant un regard presque attendri sur lui, puis il repousse la table qui porte le plateau-repas avant d'allonger Potter d'un sortilège. Il se laisse faire sans se réveiller, sa tête ballotte un instant avant de se caler sur l'oreiller, Draco remonte le drap sur son torse. Une mèche de cheveux voile son front et chatouille ses cils, il la repousse doucement du bout des doigts. Il a presque l'impression de prendre soin d'un enfant ou d'un amant malade… Puis il reprend son mug de thé et sort de la chambre.
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La fin de la journée et les deux jours suivants sont horribles. Le service croule sous les entrées, les patients sont graves, instables, les infirmières courent partout et tout le monde est débordé. Le Département des Mystères a refusé de transférer Potter dans un service plus léger pour leur faire de la place et à dire vrai, Draco n'a pas beaucoup insisté. Il l'a fait surtout parce que personne n'aurait compris qu'il ne fasse pas cette demande. Tout le monde sait qu'il entretient une amitié particulière avec Potter et personne ne lui dit rien, mais il ne faut pas non plus que cette relation prenne le pas sur les réalités du service.
Ceci dit, Potter est un patient léger, qui ne leur demande quasiment aucune surveillance. Ils se contentent juste de le laisser dormir et de quantifier son sommeil quotidien, en s'assurant bien que le total diminue au fil des jours. À ce stade, il dort encore une quinzaine d'heures par jour, d'un sommeil de bébé, profond et bienheureux, mais ses périodes d'éveil s'allongent progressivement.
Malgré tout, Draco n'a pas eu le temps d'aller le voir davantage qu'en coup de vent, pour une visite quotidienne rapide afin d'évaluer son état de santé. Alors, quand il est enfin un peu libre, – et parce qu'il doit une boîte de chocolats à Potter –, il passe le voir un peu plus longuement.
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Potter a l'air somnolent quand il entre dans la chambre, mais dès qu'il l'aperçoit – lui ou la boîte de chocolats –, son regard s'éclaire et il sourit largement. Draco s'installe dans le fauteuil des visiteurs et lui tend les confiseries.
– Je paye mes dettes.
– Merci! s'empresse Potter avec des yeux qui brillent de gourmandise.
Il s'assied un peu mieux dans son lit d'hôpital puis défait soigneusement le ruban qui ferme la boîte ornée de l'emblème d'une épicerie fine de Londres. Après coup, Draco se dit que ce ruban est un peu ridicule, un peu trop… délicat et féminin pour offrir des chocolats à un homme, mais la vendeuse lui a donné la boîte comme ça, et il n'a pas réfléchi.
Potter, lui, n'a pas l'air de s'en formaliser et son sourire lumineux hésite devant le premier chocolat qu'il va goûter. Ils sont tous délicieux, bien sûr, et Draco n'a pris un assortiment que des meilleurs; les plus fins, les plus doux et les plus réconfortants, en évitant les mélanges audacieux ou ceux trop forts en cacao si Potter n'est pas habitué. Et vu la vie qu'il mène, il n'est sans doute pas habitué…
– Oh, bon sang!
Le gémissement de plaisir de Potter n'est pas feint; on dirait presque qu'il vient d'avoir un orgasme et ses yeux qui roulent sous les paupières en donnent un peu plus l'illusion. C'est un spectacle si étonnant, si merveilleux, que Draco doit faire un effort pour rester impassible malgré sa fascination et la presque indécence de la situation.
– C'est un délice! s'exclame Potter en ouvrant ses yeux verts pour les planter droit dans son regard.
Draco sourit tranquillement; heureux de pouvoir lui faire plaisir. Parfois, le bonheur ne tient pas à grand-chose… Et les chocolats en sont déjà d'exquises prémices.
Potter goûte une deuxième douceur et son regard ne le quitte pas. Un regard piquant, malicieux au possible. Draco se trompe peut-être mais il a presque l'impression que Potter va lui faire un clin d'œil en se léchant ostensiblement les doigts. Même si ça ne mène à rien, il a toujours ce petit air provocant et audacieux à fleur de peau.
Au bout du troisième chocolat, et devant son absence de réaction, Potter lui tend la boîte en levant les yeux au ciel.
– Prends-en un, Malfoy. Tu en meurs d'envie.
– J'en ai des placards pleins à la maison, tu sais, répond-il en souriant. Le chocolat, c'est mon péché mignon.
– Eh bien, justement! Fais pas ta mijaurée, insiste Potter avec son fameux clin d'œil. Il ne manquerait plus que je te supplie…!
Ce pourrait être un spectacle fascinant, que de voir Potter le supplier… Draco se contente de sourire avant de piocher un chocolat dans la boîte. Sans hésitation, il prend son préféré et le porte à sa bouche en suçant légèrement le bout de ses doigts. Le contexte n'est pas très attrayant, une chambre d'hôpital n'est jamais un lieu de détente, mais ça reste un excellent chocolat de son épicerie favorite… Et puis partager ça avec Potter, autant le moment que le chocolat, n'est pas dénué d'intérêt.
– Et donc? Draco Malfoy, expert en chocolat?
– Un autre de mes talents cachés, sourit Draco en haussant un sourcil fier qui fait rire Potter.
Un instant, il le considère, avec cette fossette qui se creuse dans sa joue, malgré la barbe naissante, avec ces rides joyeuses au coin des yeux, et il le trouve si lumineux que c'en est presque éblouissant.
Et puis… C'est étrangement gratifiant et agréable d'être celui qui allume cette étincelle de vie dans son regard. C'est une chose à laquelle il pourrait s'habituer. Une chose qu'il aimerait faire plus souvent.
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Ils continuent à plaisanter, quelques minutes, une conversation légère, pleine de petites piques, comme autrefois, agrémentées d'une bonne dose d'autodérision. Et Potter ne manque pas d'humour! Est-ce parce qu'il ne veut pas le bousculer, que Potter l'épargne si gentiment, ou par un étrange respect…? En réalité, il est son propre sujet de moquerie: ses défauts, sa vie improbable, les raisons toujours surréalistes qui le ramènent à l'arrière du front et à l'hôpital, comme à l'infirmerie des années plus tôt.
De toute évidence, Potter joue. Il joue avec un humour un peu grinçant à ses propres dépens, il joue à le faire rire et Draco rit de bon cœur, il joue de ses regards et de son sourire en espérant le déstabiliser et il n'y arrive pas si mal. Il est taquin, espiègle, malicieux, il remue des choses étonnantes dans la froideur aseptisée de cette chambre d'hôpital et dans le fond de son ventre… S'il fermait les yeux, Draco aurait l'impression d'être ailleurs, en train de boire un verre en tête à tête dans l'atmosphère feutrée d'un bar ou dans le confort moelleux de son salon. Des chocolats, un verre d'alcool et les yeux pétillants de Potter…
– Manquerait plus qu'un bon café, glousse celui-ci en s'adossant contre l'oreiller et le montant du lit.
Va pour un café plutôt qu'un verre d'alcool, alors… S'il n'y a que ça pour lui donner un air aussi radieux.
– Autre chose que la pisse d'âne de l'hôpital? ricane Draco.
Potter a un haussement de sourcils dépité qui vaut une affirmation puis il se met à rire doucement. Entre ses mains puissantes malgré les doigts manquants à sa main gauche, la boîte de chocolats a l'air d'une boîte au trésor, précieuse, tenue avec dévotion et révérence. Il baisse les yeux et il hésite, il finit par en choisir un qu'il porte à ses lèvres avant de le croquer en deux, il regarde ce qu'il contient puis il l'enfourne avec gourmandise. Enfin il tend la boîte vers lui tandis que Draco refuse d'un signe de tête.
– Prends! Sinon, je vais tout engloutir en cinq minutes.
– On n'engloutit pas un chocolat de cette qualité, Potter! grimace-t-il d'un ton réprobateur. On le déguste…
Tandis que Potter glousse discrètement, Draco se penche sur le lit – il ne sait même plus à quel moment il s'est approché aussi près –, et attrape un chocolat. Il pourrait jouer, comme Potter, en faire un geste suggestif, rejouer une scène audacieuse ou érotique, sortir le bout de sa langue pour le lécher tranquillement, mais il se contente de le mettre dans sa bouche sans le croquer et de le sucer doucement jusqu'à ce que la première enveloppe de chocolat ne fonde.
Il tente de deviner la texture et le goût de ce qui se cache en-dessous, quand il aperçoit brusquement le regard fasciné et gourmand de Potter. Celui-ci fixe l'infime mouvement de succion de sa bouche et de sa langue, ses lèvres tendues pour se rejoindre alors qu'il a les mâchoires écartées et il manque de rougir quand il devine à quoi Potter est en train de penser.
Draco croque son chocolat et le mange rapidement tout en poussant un soupir faussement excédé. Il lève les yeux au ciel et Potter ricane de ces idées qui lui traversent l'esprit, de ce qu'un simple chocolat peut suggérer comme envies. En réalité, Draco aimerait pouvoir rentrer dans son jeu, il aimerait pouvoir pousser plus loin ces échanges de regards, de sourires, de suggestions muettes. Soulever encore cet enthousiasme et cette effervescence dans son ventre. Mais Potter est son patient, un patient qui va de toute façon repartir dans quelques jours, et rien de tout cela n'est envisageable. C'est juste une image fugace et illusoire d'une autre réalité, d'une éventualité qui aurait été possible dans une autre vie ou dans un autre monde.
Potter se calme, son sourire se fait plus doux, plus tranquille et il contemple la boîte presque vide avec un regard déjà nostalgique.
– Ils sont vraiment délicieux! Tu es un ange!
Le mot bourdonne un peu dans le silence – ou dans ses oreilles –, et Draco ne peut empêcher les coins de ses lèvres de s'affaisser en une grimace triste. Mon ange, c'est comme ça que l'appelait celui qu'il avait rencontré pendant ses études, bien avant Olivier. Un Irlandais, avec un accent à couper au couteau; une force de la nature avec une joie de vivre sans pareille et une constance tranquille qui forçait le respect. Finn est aussi celui qui l'avait aidé à assumer, aussi bien son nom que son homosexualité, dans ces années de solitude dévorées par les études et les doutes.
Que Potter utilise ce mot-là, aujourd'hui, remue dans son cœur des sentiments anciens, un peu mélancoliques. Olivier, lui, n'est pas adepte des petits surnoms, des mots doux, ni même des gestes de tendresse ou d'affection. Il n'a aucun problème à affirmer ce qu'il est ou à le présenter comme son compagnon, mais il le fait avec une sorte d'indifférence, de distance, que Draco a toujours trouvée un peu blessante. Pour exprimer ses envies de sexe, en revanche, il a toujours su se montrer très direct et très explicite.
– Alors? Où es-tu en ce moment? demande Draco pour reprendre une conversation plus neutre et fuir ses pensées amères.
– Toujours au même endroit, à quelques centaines de kilomètres d'ici, répond Potter en hésitant au-dessus de la boîte de chocolat. C'est une guerre qui va durer, moche et meurtrière, mais on n'a pas trop le choix…
Draco grimace intérieurement. Ce retour à une triste réalité est difficile après leurs paroles légères, et puis… il ne veut pas relever que Potter a le choix, que ces guerres lointaines ne le concernent pas, que ce n'est ni son pays, ni ses origines, ni sa famille, mais il ne veut pas le vexer. Les choix de Potter ne le regardent pas, même s'il n'en pense pas moins.
– Mais tu… choisis tes missions? demande-t-il malgré tout.
– Évidemment! ricane Potter avec un air sombre que Draco aimerait voir disparaître aussitôt. Je suis un mercenaire, mais je ne suis pas une pute; je ne me vends pas au plus offrant!
Draco se mord la lèvre, désolé de ce que sa question pouvait sous-entendre et troublé de cette dureté soudaine. Il aurait voulu se taire, ravaler ses mots et revenir au moment où Potter riait, le regardait sucer un chocolat avec envie ou quand il disait qu'il était un ange, mais il est celui qui a fait dériver la conversation.
– Je choisis mes causes, reprend celui-ci plus doucement après un silence. Tu me connais… Le faible, l'opprimé, l'agressé… L'injustice sous toutes ses formes. On ne se refait pas… Bien sûr, «les autres» essaient parfois de m'acheter ou de me retourner… mais je ne me bats pas pour l'argent.
Bien sûr. Draco n'est même pas étonné. Ça ressemble tellement à Potter de se battre pour la veuve et l'orphelin, de défendre des causes perdues et de se sacrifier pour le bien commun. Comme il le faisait autrefois, comme si rien n'avait changé depuis la guerre, comme si sa vie personnelle n'avait aucune valeur sans ces combats. Comme s'il était incapable de vivre pour lui-même…
– Et quoi que tu en penses, j'ai une certaine éthique. Je ne tue pas si je peux l'éviter, je ne commets pas d'exactions, ni de tortures, même pour des renseignements qui nous font défaut, j'essaie de faire les choses proprement. Ça reste sale et moche, mais le moins moche possible.
Des mots fugaces traversent son esprit, une fois où Potter lui avait dit avoir tué plus de gens que lui-même n'en avait jamais sauvés…
– Je ne te juge pas, s'empresse de dire Draco. C'est juste que… c'est quelque chose que je ne comprends pas, je crois… se battre, en permanence, pour des causes qui nous sont si lointaines. Je suis peut-être trop égoïste, trop centré sur ma personne; je ne pourrais pas tout sacrifier pour me jeter dans des causes perdues.
Potter lui sourit avec une douceur déconcertante.
– C'est juste que tu te bats autrement…
Un silence file tandis que Potter croque tranquillement dans un autre chocolat. Pour lui, c'est comme s'ils parlaient de la pluie et du beau temps, et non pas de guerre, de peur et de blessures traumatisantes. Comme s'il était normal de passer de quelques mots suggestifs et impertinents à cette vie de combat et de souffrance. C'est son monde. Sa réalité. Où la douleur côtoie parfois des envies furtives.
– Et tu n'as jamais eu envie de… rentrer? De te poser?
Il avait déjà posé la question, une des premières fois où Potter était venu dans le service, mais il voudrait sa réponse d'aujourd'hui, maintenant qu'ils se connaissent un peu mieux, maintenant qu'il sait un peu quelle est sa vie.
– Ici, je ne connais plus personne, Malfoy… Je n'ai pas d'amis, pas de famille, pas de boulot. Je n'ai même plus de logement: j'ai donné le square Grimmaurd pour en faire un musée! Les gens qui me connaissent le mieux aujourd'hui, ce sont trois gars avec qui je me bats depuis un an. Il n'y a qu'eux qui savent quelques bribes de moi, quelques souvenirs, le repas qui me fait rêver si je devais mourir demain ou qui savent d'un simple coup d'œil si j'ai bien dormi ou si les cauchemars sont venus me hanter. Des gars avec qui j'ai pleuré de fatigue, avec qui je peux plaisanter sur les doigts qui me manquent ou sur la cicatrice que j'ai sur la gueule, qui m'ont montré la photo de leur fiancée ou de leurs gosses et qui pourtant donneraient leur vie pour moi. Ici… je n'ai rien.
Draco a baissé les yeux depuis longtemps, incapable de soutenir le regard de Potter. Il voudrait dire que c'est faux, qu'ici, il y a encore des gens qui pensent à lui, qu'il ne serait pas si difficile de renouer le contact avec Granger ou Weasley… Et surtout que lui aussi, il fait partie des gens qui ne l'ont pas oublié, qui l'apprécient encore, et qu'il serait ravi de le voir dans un autre contexte que l'hôpital, qu'il serait ravi d'aller boire un verre ensemble ou d'aller dîner, de partager autre chose que des moments où il tente de le rafistoler ou de le convaincre de prendre soin de lui… Mais il n'ose pas.
Aujourd'hui, leur amitié n'existe que dans le cadre d'une chambre d'hôpital, biaisée par leur rôle de médecin et de patient, et rien n'existera jamais en dehors. Et c'est quand même furieusement dommage.
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La porte qui s'ouvre à la volée dans un grincement aigu les fait sursauter l'un et l'autre. Dans l'entrebâillement apparaît le visage défait d'une infirmière, rapidement remplacé par un soulagement évident.
– Monsieur Malfoy! Chambre 104, tout de suite… Monsieur Wilkinson ne s'en sort pas! Je suis désolée… je vous ai vu entrer tout à l'heure.
Avec un sentiment d'écœurement et d'injustice, Draco plisse les yeux et la fusille d'un regard noir. Il n'est pas de service, il est là sur sa journée de repos et elle le sait très bien. Il est en civil, il ne porte même pas sa blouse…
Et elle sait aussi très bien qu'il va venir, parce que sa conscience professionnelle l'y oblige et qu'il ne va pas laisser un patient s'enfoncer et mourir alors qu'il est présent sur place.
Il se lève, lentement, à contrecœur, et cette fois, garder un visage impassible lui coûte un réel effort, plutôt que de laisser apparaître cette grimace amère qui ne demande qu'à surgir. Tandis qu'il fait un pas vers la porte, la lassitude de ce travail qui empiète sur toute sa vie, jusque sur des moments où il ne devrait pas travailler, le submerge encore une fois.
– Un dernier pour te donner du courage, fait Potter en lui tendant la boîte avec un sourire sincère.
– Merci, répond Draco.
Tandis qu'ils échangent un regard étrange, il pioche un dernier chocolat et il le croque machinalement, à peine attentif au goût. En revanche, quand il voit Potter rejeter les draps et se lever, il redescend brusquement sur terre.
– Où tu vas?!
Dans son esprit a ressurgi la crainte brutale qu'il n'en profite pour disparaître et son ton est déjà accusateur.
– Pas de panique! glousse Potter jambes nues, en caleçon et tee-shirt sombre. Je vais juste pisser, Malfoy… Pourquoi? Tu veux m'accompagner?
Devant cette petite provocation plus efficace qu'un chocolat, Draco retrouve son sourire et un semblant de bonne humeur.
– Fais gaffe de pas t'endormir debout!
La tête échevelée de Potter, déjà entré dans la salle de bains, ressurgit brusquement dans l'encadrement de la porte, un sourire hilare sur les lèvres.
– Ça m'est déjà arrivé, tu sais! Je me suis retrouvé par terre, avec une grosse bosse sur la tête et des chaussures humides! Depuis je pisse assis, ajoute Potter avec un clin d'œil. Je tombe de moins haut!
Cette fois, Draco sourit largement. Il aurait presque envie de répliquer, de lui demander s'il a encore besoin d'aide pour la tenir, mais Potter trouverait sans doute le moyen de le taquiner une fois de plus et il n'a pas le temps pour ces joutes verbales. Il ferme la porte de la chambre derrière lui avec regret.
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Le lendemain, Draco arrive dans le service en début d'après-midi, au moment où il sait que les infirmières sont occupées à préparer toutes les potions du soir et de la nuit suivante. Il fait un détour par le couloir du fond, contournant le poste de soins, en espérant que personne ne le voie approcher de la chambre de Potter. Le coup fourré de la veille lui a bien suffi.
Après la réanimation du patient de Wilkinson, il n'a même pas pu repasser voir Potter pour s'excuser: il était trop tard et il avait à peine le temps de rentrer chez lui pour se changer avant de retrouver Olivier au restaurant. À présent, il espère simplement – profondément – que Potter n'a pas pris la poudre d'escampette depuis la veille.
Parvenu devant la porte, Draco frappe doucement puis l'ouvre sans attendre, avant d'entrer et de refermer derrière lui. La chambre est un peu sombre, les nuages et le temps gris au dehors ne laissent passer qu'une morne lumière d'hiver. Là-bas, entre les draps qui forment une auréole plus claire, Potter semble dormir ou se reposer.
Draco hésite un instant à repartir mais il n'aura pas d'autre occasion de passer un peu de temps avec Potter avant de reprendre le boulot. Et puis finalement, c'est un murmure issu des draps froissés, un petit «Hey!» chuchoté du bout des lèvres, qui le convainc de rester.
Il s'approche doucement, pose le sac qu'il a apporté sur la table de chevet, puis il enlève son manteau humide dont il enveloppe le dossier du fauteuil avant de s'asseoir.
– Tu dormais…
– À moitié, répond Potter avec un sourire somnolent.
Ses yeux mi-clos sont encore brumeux de sommeil, ses cheveux éparpillés dans tous les sens… Il se tient recroquevillé en position fœtale, tout au bord du lit, tourné vers lui; ses deux mains sont glissées sous sa joue. On dirait un enfant, épuisé mais qui lutte encore contre le sommeil, qui veut profiter de chaque moment… Et dans cette position, blotti dans une attitude presque fragile, allongé alors que Draco est assis, Potter a un air de vulnérabilité qui le chavire.
– Alors, ce patient? demande-t-il dans un murmure. L'infirmière de nuit m'a dit qu'il revenait de loin…
– Oh. Heu… sans doute, oui, bafouille Draco.
À vrai dire, il ne se souvient qu'à peine de ce patient, de ses résultats sanguins ou de l'ensemble de ses pathologies. Il a oublié les sortilèges qu'ils ont lancés, les incantations à rallonge qu'ils ont prononcées pour sauver ses organes l'un après l'autre, et parfois plusieurs en même temps. Il ne se souvient même plus de son âge ou de son nom. Il ne sait même pas s'il est encore vivant aujourd'hui.
Depuis des années, Draco essaie de compartimenter sa vie, de ne pas penser aux patients une fois qu'il quitte l'hôpital, de ne pas passer un appel de cheminette ou envoyer un hibou pour avoir des nouvelles quand il est de repos; il tente de ne pas se sentir coupable quand un patient s'enfonce en son absence, de ne pas s'attarder démesurément quand il a fini sa journée de travail et qu'un patient est encore fragile; il s'efforce de faire confiance à ses collègues – et raisonnablement, il a confiance en eux. Il veut juste que son travail n'empiète pas sur sa vie… Il n'y a qu'avec Potter que les frontières sont floues et qu'il se laisse déborder.
– J'espère que tu ne m'as pas attendu, hier soir, reprend-il précipitamment. Ça a duré un bon moment et quand ça s'est calmé, j'étais attendu au restaurant…
Potter sourit, très simplement; amusé de son embarras, ou plus certainement, charmé à cette idée de dîner dans un bon restaurant.
– Avec qui? Olivier…?
Draco hoche la tête, puis précise:
– Et quelques amis… On se fait un repas gastronomique une fois par mois. Une façon de s'obliger à se voir régulièrement, sans se faire bouffer par le quotidien et le boulot…
– Et c'était bon? fait Potter avec ses yeux qui papillonnent et son visage chiffonné de sommeil. Qu'est-ce que tu as mangé?
La question le prend un peu au dépourvu et Draco peine à rassembler ses souvenirs de la soirée précédente. Tout ça semble tellement lointain, comparé à cette chambre d'hôpital et la vie de Potter. Comme deux mondes si différents qu'ils en paraissent irréconciliables.
– Tu veux que je te mette l'eau à la bouche, c'est ça? ricane-t-il.
Pour un peu, il voudrait s'être tu quand il voit le petit sourire en coin de Potter et son haussement de sourcil suggestif. Mais celui-ci ne dit rien et attend patiemment que Draco se ressaisisse.
– Eh bien… En amuse-bouche, on a eu une déclinaison autour de la tomate: confite, givrée, en tartare… En entrée, un délicieux foie-gras avec une compotée de pommes au cidre… C'était un restaurant français, précise-t-il. Ensuite, la plupart ont pris le pigeon, et moi j'ai pris du poisson: un lieu jaune avec des légumes de saison… Et en dessert, c'était du chocolat, forcément. Une mousse et un crémeux sur un sablé nappé de caramel.
Potter sourit avec un air rêveur et tendre, presque enfantin, qui contraste tellement avec son corps dur, puissant, noueux de muscles, que c'en est improbable.
– Ça fait envie… Ça fait tellement longtemps que j'ai pas mangé des choses aussi… douces. Qu'est-ce que vous avez fait ensuite? Vous êtes allés danser?
– Non. La plupart travaillaient aujourd'hui et le dîner s'est déjà terminé vers vingt-trois heures… Mais je n'avais pas très envie de rentrer tout de suite et avec Olivier, on est allés boire un dernier verre.
– Laisse-moi deviner, fait Potter avec un air de profonde réflexion et un doigt pensif sur ses lèvres. Il te faut un truc chic et délicat en même temps. Un cosmopolitan? Ou… un gin-fizz! Je suis sûr que tu adores le gin!
Draco lève les yeux au ciel en secouant la tête.
– J'ai pris un chocolat chaud, Potter! Je bois rarement de l'alcool.
Aussitôt, Potter éclate de rire, un rire si franc et spontané que Draco devine toutes ses dents, blanches, éclatantes, et jusqu'à sa langue, tapie au fond de sa bouche. Et quand il s'arrête enfin, le souffle un peu court, ses yeux sont humides de larmes de rire.
– Un chocolat chaud?! Sérieux, Malfoy! On dirait ma grand-mère!
– T'as pas de grand-mère!
Potter se fige un instant, surpris, puis il se reprend et il rit doucement, tranquillement, blotti, la tête posée sur son oreiller et les mains glissées dessous.
– Touché, Malfoy. Un-zéro.
– Je suis désolé, bafouille Draco, horriblement gêné de sa maladresse. Ce n'était pas ce que je voulais dire… Je… Je suis vraiment désolé!
Ce n'est même pas une maladresse, c'est une méchanceté gratuite, et il s'en veut terriblement de savoir où toucher Potter, dans ces endroits qui font mal parce qu'ils sont précisément justes. Et il s'en veut surtout de l'avoir fait, sans savoir se retenir, comme si toutes ces années ne lui avaient appris aucune modération.
– Ne t'excuse pas, le coupe Potter. C'était une bonne répartie… Et je suis content de voir que même si je ne suis plus là pour te donner la réplique, tu sais encore faire mouche.
Son large sourire prouve qu'il n'est pas vexé et il y ajoute même un clin d'œil. Un signe de connivence, de complicité, parce que ces petites phrases et ces sarcasmes font partie d'eux, de leur histoire, de leur façon d'être l'un à l'autre et ça en fait quelque chose d'intime et de privé. Un lien intangible qui les réunit par-delà les années, comme cette manière de s'appeler toujours par leurs noms de famille comme s'il s'agissait d'un diminutif affectueux. «Potter» sonne toujours dans sa bouche avec l'écho d'un souvenir un peu tendre, un peu nostalgique… Une rondeur douce et attentive.
– Potter, je…, veut encore s'excuser Draco avant de se raviser.
Parce qu'un geste vaut mille mots et que cette petite attention sera sans doute plus parlante que tous ses remords, il se lève pour prendre le sac qu'il a posé sur la table de nuit et le tend à Potter.
– Tiens, je t'avais emmené ça.
Immédiatement, Potter ouvre des yeux pétillants et curieux, avides comme un enfant devant une surprise. Il se redresse aussitôt pour s'asseoir en tailleur dans son lit, face à lui, et il repousse les draps et la couverture qui l'encombrent pour saisir le sac et l'ouvrir avec des précautions presque religieuses. Ses cheveux sont plus ébouriffés que jamais, un épi s'est même formé sur le côté de sa tête et sa joue porte la trace du pli de son oreiller… Draco sent cette petite pointe d'affection qui tourbillonne dans son ventre et qui l'émeut sans raison. Observer Potter à son réveil, c'est comme observer Potter quand il dort: être témoin d'un moment de vulnérabilité et de confiance qui le touche comme rarement.
Avec des yeux émerveillés, Potter sort du sac en papier les deux gobelets de café maintenus au chaud par un sort depuis que Draco les a achetés. L'odeur puissante et un peu âcre a déjà empli la pièce, incomparable, promesse d'un goût riche et savoureux.
– C'est du vrai café? fait Potter en levant un regard gourmand vers lui.
– Du vrai café, confirme Draco avec un sourire. Un artisan passionné qui fait venir son café des quatre coins du monde et qui le torréfie lui-même… J'ai hésité alors je t'en ai pris deux différents: un qui vient des montagnes de Jamaïque et l'autre qui vient de la Réunion… T'avais dit que t'étais en manque, alors… voilà.
– Et des chocolats pour accompagner tout ça?! s'extasie Potter en sortant une nouvelle boîte du fond du sac.
– Je me suis douté que tu aurais fini l'autre…
– Même pas! proteste Potter en riant. Je sais faire durer le plaisir…
Draco sourit franchement devant la petite phrase tendancieuse à souhait et parfaitement assumée de Potter. Pour le coup, il a l'air bien réveillé à présent, et s'il n'a pas osé le haussement de sourcil suggestif, l'intention et l'intonation y étaient. Quand il éloigne le sac en papier de ses jambes croisées en tailleur, Draco a même l'impression que le renflement dans son boxer est un peu plus proéminent que lorsqu'il s'est assis, mais il met ça sur le compte d'un résidu de sommeil ou sur la chaleur des gobelets…
Il ne sait pas vraiment ce qu'il pense de tout ça, de cette façon qu'à Potter de faire danser des suggestions audacieuses dans la moindre phrase, et à vrai dire, il évite d'y penser… Mais jouer a quelque chose de piquant et de rafraîchissant, même pour lui, alors il laisse faire. Ça lui rappelle des souvenirs anciens, tout ce côté pétillant et léger des débuts de relation, le plaisir de la séduction, celui de plaire, ou celui de l'effervescence qui monte peu à peu; un petit jeu du chat et de la souris fait de connivence et d'effleurements de langage.
Avec Potter, ce n'est qu'une conversation sans lendemain et sans conséquence, mais il se demande, dans l'histoire, qui est le chat et qui est la souris…
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– Allez, tu vas bien m'accompagner! sourit Potter en lui proposant les gobelets fumants.
– Tout était pour toi, tu sais. Pour que tu puisses goûter les deux…
– Eh bien, on va partager… Si tu ne vois pas d'inconvénient à tremper tes lèvres au même endroit que moi!
Derrière les mots plutôt sages, Draco devine toutes les insinuations que Potter n'a pas osées mais qui restent suspendues entre eux, et il rompt la tension du moment en prenant un café au hasard. Avec un petit sourire piquant, Potter fait mine de trinquer avec lui et son regard ne le quitte pas tandis qu'il pose ses lèvres sur le rebord du gobelet pour boire une gorgée de caféine et de chaleur.
Après un instant de résistance à soutenir ce regard trop intense pour son bien, Draco cède: il baisse les yeux en attrapant la boîte de chocolat pour l'ouvrir et y picorer une douceur sucrée. Quand il les relève, Potter a fermé les siens, parti très loin dans le goût du café et un plaisir presque excessif.
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– Raconte-moi, murmure Potter au bout d'un long moment à siroter son café. Le torréfacteur, le chocolatier… Tu y es allé ce matin…? Fais-moi rêver…
Une fraction de seconde, la main de Draco suspend son geste pour attraper un autre chocolat: la voix de Potter contient une fêlure étonnante; c'est presque une prière, la tête basse, un regard mélancolique fixé sur le liquide sombre qu'il fait lentement tourner dans son gobelet. Draco a l'impression de le revoir quand il est entré dans la chambre, désarmé, aux portes du sommeil, recroquevillé en position fœtale au bord du lit… Dans cette envie de rêver et d'évoquer une vie normale se tient toute la fragilité de Potter.
Alors, Draco achève son geste pour attraper un chocolat, il le mange consciencieusement tout en réfléchissant et il se met à raconter, comme on raconte une belle histoire à un enfant pour le rassurer et l'endormir; il raconte le froid piquant sur le Chemin de Traverse, l'odeur du café qui s'échappe jusque dans la rue, le goût du pain d'épice et du thé de Noël dans la pâtisserie où il a pris son petit-déjeuner, les décorations de fêtes dans les vitrines et le sapin scintillant sur la place, au milieu des boutiques… il raconte ça comme il raconterait que la princesse est toujours belle et que le prince charmant vient toujours la sauver à la fin de l'histoire, que ce sont toujours les gentils qui gagnent et les méchants qui finissent en prison… Il raconte ça comme si cette vie normale pour lui n'était pas un rêve pour Potter, comme s'il pouvait un jour accéder à cette autre réalité et faire de cette illusion de conte de fées son quotidien.
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Durant les deux jours qui suivent, Draco a l'impression de ne pas toucher terre. Sa journée de travail est envahie de réunions inutiles et de paperasses absurdes au point que tout ça lui paraît ubuesque. De vaines agitations bureaucratiques où on lui demande des statistiques, des tableaux de chiffres et des budgets prévisionnels, ce qui n'est en rien son domaine. Et il enchaîne sur une garde de nuit où manquent deux infirmières alors qu'ils reçoivent urgence sur urgence.
Son service étant ce qu'il est: un service de pointe à la réputation nationale, ils sont rarement impactés par les problèmes de personnel; quand il s'agit de déshabiller Pierre pour habiller Paul, ils ne sont pas souvent lésés… Mais ce soir, les mauvaises conjonctures s'amoncellent, le médecin de garde présent avec lui n'est pas au mieux de sa forme et passe la moitié de la nuit alité, et l'infirmière des étages qui vient suppléer les absentes ne peut assurer que des soins de base ou surveiller les convalescents.
La charge de travail est telle que Draco n'a pas remis un pied dans la chambre de Potter depuis leur grande discussion deux jours plus tôt. À vrai dire, il n'a pas vraiment essayé de le faire, il se sent encore confus et troublé après leur dernière rencontre. Cette façon qu'à Potter d'osciller d'un flirt pétillant à une vulnérabilité touchante l'a laissé enlisé dans une tourmente qu'il ne comprend pas et qu'il peine à maîtriser.
Ses sentiments embrouillés, qui envahissent jusqu'à ses rêves, lui ont fait miroiter d'autres possibilités et il s'en veut pour ça. Une culpabilité sourde d'avoir pris plaisir à ces échanges, d'en avoir souhaité d'autres, dans d'autres circonstances, et d'avoir imaginé davantage du fond de son sommeil, sans rien pouvoir en maîtriser. Et par-dessus tout cela, celui qui aurait pu tout résoudre et le rassurer, n'a fait que jeter de l'huile sur le feu: Olivier a été odieux et Draco est encore profondément en colère contre lui. Et peut-être même blessé, s'il ose se l'avouer ainsi.
Tout est parti d'une banale dispute domestique, à propos de courses non faites, de dîner pas prêt et de costumes toujours chez le teinturier. Une partie de tout ça est de sa faute, Draco en est bien conscient, parce qu'il a préféré passer un peu de temps avec Potter – bien qu'il ne l'ait pas dit – et que ces fichus costumes lui sont sortis de la tête. Mais il n'est pas le seul fautif, les courses étaient la tâche d'Olivier, et il est bien conscient de ça aussi. Seulement cette fois, Olivier s'est emporté, il s'est mis à vociférer à travers le salon, à déverser des monceaux de reproches injustifiés, et il est parti en claquant la porte.
Raisonnablement, une fois calmé, Draco a été capable d'admettre un certain nombre de choses. Mais s'entendre dire que pour lui, le travail est une priorité absolue, que rien d'autre ne compte, qu'il laisse ça envahir sa vie – leur vie –, alors qu'en réalité, il se démène en permanence pour séparer vie privée et vie professionnelle… la critique a été difficile à avaler. Et d'ailleurs, elle ne l'est toujours pas. Olivier est complètement aveugle des efforts qu'il fait pour préserver leur tranquillité… Ce n'est tout de même pas de sa faute si Draco est parfois réclamé sur certains cas, en particulier celui de Potter. Et il voit mal comment il pourrait déroger à une requête du Ministère!
En revanche, cela n'a jamais dérangé Olivier d'étaler des dizaines de journaux et de magazines sportifs sur la table du salon, de rédiger la plupart de ses articles à la maison plutôt qu'à son bureau ou au contraire de passer la majorité de ses week-ends à écumer les compétitions sportives et les troisièmes mi-temps. Et Draco n'a jamais rien dit à ce sujet. Il a toujours considéré que cela faisait partie de son travail de journaliste et qu'il n'avait pas à intervenir là-dedans, quand bien même Olivier passait plus de temps à fêter la victoire avec les vainqueurs qu'à regarder les matchs.
D'ailleurs, il ne sait même pas où il est allé traîner quand il a quitté l'appartement en claquant la porte, dans quel bar ou boîte de nuit dans lesquels il a ses habitudes, mais quand Olivier est revenu au milieu de la nuit, il sentait à plein nez l'alcool et le parfum d'un autre homme.
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Ce n'est pas la première fois qu'Olivier le trompe. C'était déjà arrivé au début de leur relation, ils s'étaient même séparés quelques semaines pour cette raison. Mais cette fois, la pilule est amère, l'infidélité a un goût de vengeance et d'injustice, les concessions de leur vie de couple commencent à le lasser et le lien qui les maintient ensemble paraît de plus en plus ténu. Rentrer chez lui, certains soirs après le travail, ne devrait pas être un poids, une relation de couple ne devrait pas être un effort et avoir une relation sexuelle ne devrait pas être une contrainte.
Le regard perdu dans le vague, Draco grimace. Il n'aime pas s'avouer ce genre de choses. Il sait bien que la vie de couple a tendance à endormir sa libido, qu'il apprécie davantage un dîner au restaurant ou une soirée dans le canapé qu'une partie de sexe endiablée, et que les «besoins» d'Olivier sont plus importants que les siens. D'ailleurs c'est très symptomatique, et Olivier n'en a heureusement jamais pris conscience, mais quand il en a vraiment envie, Draco préfère être actif, alors que lorsqu'il est passif, c'est généralement pour avoir la paix, pour apaiser les tensions entre eux ou parce qu'Olivier le presse un peu trop après plusieurs jours de «jeûne».
Préserver la paix des ménages… ce serait risible si ce n'était pas sordide. Du reste, quand Olivier est rentré, auréolé de ce parfum masculin et inconnu, Draco est parti dormir dans la chambre d'ami et il n'a pas l'intention de s'offrir de sitôt pour calmer ce conflit. L'injustice des reproches d'Olivier est encore trop présente, la colère bouillonne sans discontinuer, et l'infidélité, s'il aurait pu la comprendre dans d'autres circonstances, est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Alors, durant cette garde de nuit, Draco est bien content que le service soit plein, que les urgences pleuvent et que le travail lui tombe dessus comme la misère sur le monde. Ça lui évite de penser à sa rancœur, à son amertume et à la lassitude générale qui l'assaille depuis des mois. Au moins, quand il est concentré sur des corps agonisants, à réciter des incantations longues comme le bras, il ne pense à rien d'autre qu'à se battre pour sauver des vies. Et ça lui évite aussi de penser à Potter, quelques portes plus loin, qui va bientôt retourner se battre pour sauver – ou prendre – d'autres vies.
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Au petit matin, quand la nuit sombre laisse place à un jour gris, quand la fatigue lui vide l'esprit et que la peau de son visage tire du manque de sommeil, Draco rentre chez lui pour dormir quelques heures. Un long moment, il a hésité à dormir à l'hôpital, dans une quelconque chambre de garde, pour ne pas avoir à rentrer… mais il a également besoin de prendre une douche, de changer de vêtements et de manger un morceau à son réveil. Quand il ouvre la porte de son appartement en soupirant, pas prêt mais résigné à une conversation houleuse et amère imprégnée d'épuisement, il a la bonne surprise de constater qu'Olivier est absent. Mais pour pallier à toute éventualité s'il rentre entre temps, Draco va s'allonger dans la chambre d'ami, sans même se déshabiller.
À son réveil, après quelques maigres heures d'un sommeil agité, Olivier n'est toujours pas rentré et Draco peut profiter tranquillement d'une longue douche bien chaude et d'un petit-déjeuner au milieu de l'après-midi. Malgré tout, il se sent encore si fatigué et cotonneux qu'il manque de s'endormir sur son café. Alors, puisqu'il n'a rien de mieux à faire et qu'il ne veut pas s'attarder dans l'appartement, il repart à l'hôpital bien avant l'heure. Autant se pencher sur les tableaux de statistiques maintenant, plutôt qu'au milieu de la nuit.
Cette deuxième garde de nuit d'affilée n'était pas prévue quelques jours plus tôt; Draco l'a acceptée au pied levé pour remplacer un collègue absent pour des raisons familiales. Mais finalement, tout ça tombe très bien; il est toujours parfaitement parvenu à s'épuiser dans le travail et cette impression de donner raison aux reproches d'Olivier est une jubilation amère et douloureuse. Au moins, cette fois, les critiques seront justifiées… Si Olivier s'aperçoit un jour que Draco n'est pas à la maison cette nuit encore.
Avant de véritablement commencer sa nuit, il passe quelques heures dans son bureau personnel, le regard rivé sur des colonnes de chiffres au point de les voir danser devant ses yeux. Taux d'occupation des lits, durée de séjour, taux de mortalité, ratio patient/médecin et patient/infirmière… Justifier les postes médicaux et paramédicaux qu'on lui octroie et prouver l'efficacité et la pertinence de son service. Une bureaucratie qui lui donne envie de vomir.
Quand son cerveau finit par refuser d'aligner des arguments ou de déchiffrer des statistiques, il abandonne ses dossiers et rejoint son service deux étages plus bas. Il est encore tôt et personne ne l'attend réellement pour des transmissions ou prendre un charge un patient, mais il est interpellé par la première infirmière qu'il croise.
– Ah, monsieur Malfoy… Monsieur Potter a demandé à ce que vous passiez le voir dès que possible.
Draco fronce les sourcils, à la fois suspicieux de cette demande émanant de Potter, agacé de se faire ainsi convoquer par un patient et doutant même de le trouver encore dans sa chambre. Tout ça ne lui dit rien qui vaille et il grogne un son vague pour toute réponse. C'est sans doute la fatigue qui lui tape sur les nerfs et il tente de se ressaisir en se dirigeant vers la chambre de Potter. Un instant, pourtant, un sentiment d'usure et d'amertume prend le dessus, il hésite même à faire demi-tour, par principe, et à tout envoyer balader: le service, les infirmières, les tableaux de statistiques, Olivier et Potter, tout ensemble dans le même panier. Mais il ne pourrait pas faire ça sans le regretter ensuite, au moins pour certaines choses… Reste à savoir lesquelles.
Quand il ouvre la porte de la chambre, en frappant par réflexe et non pas par réelle volonté, il trouve Potter debout près de son lit, en tee-shirt moulant et boxer, aussi noir l'un que l'autre. Surpris, son regard glisse le long des jambes nues, assombries de poils bouclés, et s'échoue sur ses pieds, osseux, nerveux, nus sur le sol de la chambre, et cela trouble quelque chose au fond de son ventre. L'instant d'après, Draco soupire avec lassitude, chassant de son esprit toutes les pensées et les envies qui lui viennent en tête. Ce n'est le moment pour rien de tout ça.
– Potter, qu'…
– Bon sang, mais qu'est-ce qui t'arrive? l'interrompt Potter d'une voix stupéfaite. T'as l'air d'un inféri!
Draco grimace et ferme les yeux une seconde pour soupirer à nouveau. Il voudrait argumenter en disant que Potter ne sait même pas de quoi il parle mais il se souvient juste à temps qu'il en a «croisés» quand ils étaient encore élèves à Poudlard… et peut-être même plus récemment, pour ce qu'il en sait.
– Merci pour le compliment! grogne aigrement Draco. Je sais que je n'ai pas beaucoup dormi aujourd'hui mais la politesse voudrait que tu ne le fasses pas remarquer.
Son intonation, sans doute trop sèche, interpelle un peu plus Potter qui s'approche de lui avec des yeux écarquillés.
– Qu'est-ce qui s'est passé, Draco? Pourquoi t'as l'air tellement… au bout du rouleau?
Plus que le ton sincèrement inquiet de Potter, c'est son prénom dans sa bouche qui le fait frémir. La colère et l'amertume retombent comme un soufflé, vaines et dérisoires, et Draco se passe une main lasse sur le visage. Potter est à deux pas, avec ses grands yeux verts qui le détaillent comme s'il se sentait concerné, avec son air attentif et soucieux, avec cette attitude prévenante, bienveillante… Puis il est à un pas, avec ses pieds nus, ses cuisses musclées et ses bras tout aussi musclés que soulignent les manches serrées de son tee-shirt… Puis il est contre lui, le serrant entre ses bras puissants, avec ses cheveux qui chatouillent sa joue et son nez.
– C'est rien. Je suis juste un peu fatigué…
Et Potter lui fait une sorte de câlin, un peu étrange, presque déplacé, et Draco hésite entre répugnance et abandon. Il n'a pas l'habitude d'être touché ainsi, aussi intimement – si une étreinte amicale peut être qualifiée d'intime – par d'autres personnes qu'Olivier ou un de ses amants passés. Il n'est tactile ni avec ses collègues, ni avec ses amis, ni même avec sa mère… et l'idée le fait presque grimacer.
Dans cette étreinte à laquelle il cède presque malgré lui, il se sent gauche, maladroit, les bras ballants, sans savoir quoi faire ni où poser ses mains. Il a pourtant déjà touché Potter, bien des fois, pour des gestes médicaux; il a même tenu son sexe dans sa main un jour, mais cette étreinte est tellement plus intime, tellement plus personnelle… Il finit par poser les mains sur les hanches de Potter, incertain et étrangement gêné.
Mais le corps chaud de Potter reste contre son torse, ses bras autour de ses épaules et de son dos, fort et solide. Comme une évidence. Et Potter sent bon; son odeur, sa fermeté, sont presque rassurantes, et là, tout de suite, cette étreinte lui fait un bien fou. Dans un sursaut instinctif, Draco glisse même son visage dans son cou, à la recherche de ce parfum et de cette douceur surprenante, assailli par une émotion qui le dépasse.
– C'est juste la fatigue, répète-t-il d'une voix qui sonne bien trop tremblante à ses propres oreilles.
Il respire profondément pour s'imprégner de cette odeur masculine – ou plus sûrement pour chasser les picotements dans ses yeux et dans son nez. Il se gorge de sa chaleur, de la fermeté de ses muscles et de la confiance qu'il dégage. De l'impression de sécurité qu'il dégage, peut-être, et c'est un sentiment bouleversant.
C'est improbable de se sentir aussi troublé, aussi vulnérable, simplement parce que Potter lui a demandé pourquoi il était dans cet état d'agacement et de fatigue, mais il met pourtant de longues secondes à se reprendre.
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Potter le serre une dernière fois dans ses bras, caressant son dos et son épaule dans un geste de réconfort, puis il se recule légèrement pour le considérer à nouveau. Il y a cette lueur de tendresse dans son regard qui le désarme un peu plus et Draco peine à esquisser un sourire. La chaleur de Potter lui manque déjà. Et le monde paraît tout de suite plus froid et menaçant quand il ne ressent plus sa force autour de lui.
Il se racle un peu la gorge, déglutit péniblement et s'oblige à parler pour rompre cette hésitation entre eux:
– Alors? Pourquoi tu as demandé à ce que je vienne te voir?
Mais Potter sourit avec douceur, avec tendresse, et il secoue légèrement la tête comme pour signifier qu'il ne va pas s'en sortir si facilement.
– Qu'est-ce qui se passe pour que tu sois si fatigué, d'un coup? Tu as l'air d'un roc inébranlable, ici… Les infirmières disent que tu portes le service sur tes épaules.
Draco sourit piteusement, un ricanement amer coincé au fond de sa gorge. Aussi improbable que ce soit, le «câlin» de Potter lui a fait du bien, mais son émotion est encore là, juste sous la surface, à fleur de peau.
– Peut-être que c'est un peu usant, au bout d'un moment…, grince-t-il. La garde de la nuit dernière a été assez éprouvante, je n'ai pas beaucoup dormi et je suis encore de garde ce soir. Et la direction me bassine avec des paperasses inutiles qui me prennent un temps fou au détriment des patients.
Potter hoche la tête comme s'il savait, comme s'il avait abondamment discuté avec les infirmières au sujet des urgences de la nuit. Et c'est sans doute le cas.
– De la paperasse pour quoi?
– On est en décembre, grogne Draco avec un geste vague pour chasser l'absurdité de ces démarches. Il faut que je fasse le bilan de l'activité du service pour l'année qui vient de s'écouler, que je justifie de mes dépenses, que je demande des budgets pour l'année prochaine en fonction des projets de service…
Potter hausse un sourcil avec une grimace dubitative.
– Pourquoi c'est toi qui dois te charger de ça?
– Parce que je suis le patron? maugrée Draco en haussant les épaules. Ça fait partie de mon boulot, même si je préférerais largement passer mon temps à soigner des patients. J'ai fait médecine pour sauver des gens, pas pour remplir des dossiers de demande de subventions.
Pendant une minute ou deux, il pérore sans même s'en apercevoir, râlant sur la lourdeur des démarches administratives, sur l'immobilisme des décisionnaires et la lenteur du système. Les mots coulent de façon fluide, loin de son émotion précédente, parce que là-dedans, rien n'est menaçant pour lui. Il parle simplement de son travail, de son quotidien, sans toucher du doigt à de quelconques sentiments, ni à ses propres fragilités dans cet univers. Il exprime juste le fond de son mécontentement.
Mais la conversation devient plus sensible à nouveau quand Potter l'interrompt en riant:
– Eh bien, pars avec moi! Je t'assure que là où je vais, les médecins sont aussi rares et précieux qu'un bon lit bien chaud, et on ne s'embarrasse certainement pas de paperasse inutile! C'est rude mais au moins tu serais plus qu'utile!
Quelque chose frissonne loin au fond de lui et l'espace d'un instant, Draco s'imagine là-bas – du moins, dans ce qu'il arrive à se représenter de la vie de Potter. Un champ de bataille, des sortilèges qui fusent, des corps blessés, gémissants, ensanglantés, des vies sacrifiées et des hommes qui se meurent. Il pourrait faire ça; après tout, il a une double spécialité de médecine d'urgence et de catastrophe. Il saurait trier les patients, parer aux urgences vitales, être efficace dans des conditions éprouvantes, – garder un œil sur Potter –… il devine combien sa présence pourrait être salutaire. Inespérée.
Et dans le même temps, il sait qu'il ne pourra pas. Sa vie est ici: son boulot, ses infirmières, son appartement, sa mère… Ce service qui représente des années de travail, ses épiceries préférées, les dîners au restaurant gastronomique, une fois par mois, les habitudes qu'il affectionne… Loin après, il pense à Olivier, sans vraiment savoir quoi en conclure.
Il secoue la tête puis détourne le regard vers la fenêtre et la grisaille extérieure: une espèce de brouillard, terne et humide, qui ne veut pas se lever depuis ce matin…
– Je suppose que c'est parce que tu vas repartir que tu voulais me voir?
Potter acquiesce avec un petit sourire désolé.
– Je dors de moins en moins, explique-t-il. Une nuit de dix heures et à peine une petite sieste dans la journée… Et avec un peu de caféine ou une potion d'amphétamines, je suis sûr que je suis apte à retourner sur le terrain.
– C'est une drogue, Potter! fait Draco en le fusillant des yeux.
Les sourcils froncés, le regard dur, il s'éloigne vers la fenêtre.
– Je sais bien… Ce serait juste un petit coup de boost pour les premiers jours. Je ne veux mettre aucun de mes hommes en danger…
Draco hausse les épaules; son regard tente de percer la brume pour deviner les structures des bâtiments alentour ou les silhouettes qui se pressent dans le crachin glacé pour entrer dans l'hôpital. Ce que fait Potter ne le concerne plus. S'il décide de partir, il le fait en toute connaissance de cause.
Brusquement, leur étreinte lui paraît bien loin. Tellement anachronique par rapport à la dureté qu'il ressent à cet instant. Il se demande même comment il a pu l'apprécier ou se montrer si vulnérable entre les bras de Potter. Un moment d'égarement incompréhensible. La fatigue, sans doute… Là, il ne ressent que le froid qui transpire de la fenêtre, qui vient le glacer jusqu'aux os, et un sentiment de solitude immense.
– Quand? laisse-t-il échapper malgré tout.
– Dans quelques heures… Ce soir, ou dans la nuit, répond Potter.
Son souffle est presque un soupir qui vient former une auréole de buée sur la vitre; Draco ferme les yeux un instant et étire sa nuque d'un côté puis de l'autre, jusqu'à l'entendre craquer. Dans quelques heures… Oubliés, les chocolats partagés à même la boîte, les cafés de chez Hummingbird et les conversations tranquilles. Potter repart se battre.
Dans son dos, Draco l'entend remuer dans la chambre, fouiller dans le paquetage posé au pied de son lit et qu'un type du Département des Mystères a dû lui amener un peu plus tôt. Il achève de s'habiller, sans doute. Draco soupire à nouveau et il se sent soudain vide. Et pourtant, une garde de nuit l'attend, des patients à prendre en charge, des urgences peut-être, et bientôt un lit disponible pour pouvoir hospitaliser quelqu'un d'autre dans la chambre de Potter.
– Je voulais… J'aimerais bien que tu donnes ça à Emily de ma part…
Draco se retourne brusquement pour tomber sur l'image étrange de Potter avec un doudou entre les mains. Ça ressemble à un lapin, un peu plat, avec de grandes oreilles; un petit pantin tout mou, doux et tendre, légèrement duveteux et brillant d'une couleur beige nacrée qui chatoie malgré la faible luminosité.
– C'est de la soie de fée. Elles m'en ont offert un grand morceau de tissu, un jour, en remerciement…, explique Potter avant d'éluder le sujet d'un geste évasif. Un de mes gars était tailleur, dans le civil. Je lui ai demandé d'en faire une petite peluche, pour le bébé d'Emily. Il paraît que le tissu a des vertus apaisantes et relaxantes, que ça aide à s'endormir… Je me suis dit que ça pourrait lui être utile.
Ébahi, Draco fixe le lapin en tissu qui pend mollement dans la main à trois doigts de Potter. Il n'a jamais vu de soie de fée, il ignorait même qu'on pouvait encore en trouver, et encore davantage qu'il existait toujours des fées et qu'elles puissent être suffisamment reconnaissantes pour offrir un présent d'une telle valeur.
Potter, lui, n'a pas l'air conscient de cette valeur, ni même de la rareté de ce tissu. C'est juste… un petit cadeau pour une infirmière avec qui il s'est bien entendu; une presque inconnue dont il ne sait quasiment rien, qu'il a vu trois fois dans sa vie mais qui vient d'avoir un bébé… Une générosité tellement désintéressée, tellement gryffondorienne, que Draco en ressent presque un soupçon de jalousie.
– T'as l'air fasciné! glousse Potter. Je t'en ferai faire un si tu trouves ça si mignon!
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Cette nuit-là, Potter finit par disparaître, avec ses yeux verts, son sourire complice et son tee-shirt noir qui moule son torse d'un peu trop près. Pris par les urgences et les patients qui se dégradent, Draco n'a même pas eu le temps de le revoir. De toute façon, ils se sont déjà dit adieu.
Et puis cette fois, il ne cherche même pas à tergiverser: il laisse le dossier de Potter posé bien en évidence sur le comptoir du poste de soins des infirmières… Il y a des choses contre lesquelles il ne sert à rien de se battre.
Et au petit matin, le dossier a disparu.
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A samedi prochain
La vieille aux chats
