5- Coup de soleil (esclave de la guérison / coup de chaleur / si ma douleur s'étend aussi loin)
Carlos fut soulagé quand deux hommes passèrent parmi les gradins pour distribuer de l'eau et des sandwichs. Il avait mal à la tête à force de rester ainsi immobile sous le soleil d'automne, mais il savait aussi qu'il commençait à être déshydraté. Sa blessure lui avait fait perdre beaucoup de sang et sa position assise, le manque d'eau tout comme sa fatigue, empiraient son état. L'insalubrité du lieu lui faisait craindre une infection de sa jambe. Personne n'avait pu bouger depuis des heures, les personnes qui ne pouvaient plus se retenir d'uriner faisaient sur eux, quand ce n'était pas pire.
Sa faim et sa soif lui permirent de passer au-dessus des odeurs. Il dévora le sandwich, au poulet, en deux bouchées, mais fut raisonnable sur l'eau, n'en prenant que deux gorgées et et gardant chacune un long moment dans sa bouche. Dans sa partie des gradins, tous mangèrent sans difficulté, mais quelques hauts-le-cœur furent entendus dans d'autres sections et les odeurs empirèrent.
Tous les spots du stade s'allumèrent lorsque la nuit tomba et une partie des gradins fut vidée d'un tiers de ses occupants. Une cinquantaine d'hommes et de femmes furent amenés au milieu du stade sous bonne garde. Il devait y avoir au moins un homme armé pour un prisonnier. A l'uniforme que certains portaient , Carlos réalisa que ces hommes et ces femmes étaient des collègues à lui, des policiers ou des militaires. Une boule se forma dans son estomac.
Les gardes forcèrent leurs prisonniers à se mettre en ligne, dos à eux. Un fusil pour une cible. Une voix retentit dans les hauts-parleurs du stade.
"Pour l'intégrité de notre pays !
- Gloire au leader !" Répondirent tous les hommes armés.
Les fusils tirèrent, une balle, tous en même temps, et les corps tombèrent.
Des cris retentirent, mais personne ne bougea, la menace était claire, la démonstration efficace. Carlos se retint de réagir, s'il n'avait pas menti, il serait peut-être déjà mort. Son métier ne devait être révélé à aucun prix. Il connaissait peu de monde à New York, il avait peu de risque qu'une de ces personnes se retrouve enfermée avec lui, mais rien n'était sûr.
Après les exécutions, les gradins commencèrent à être vidés, section par section. Quand ce fut le tour de celle des agriculteurs, Adam offrit son épaule à Carlos pour qu'il s'y appuie. L'initiative ne fut pas rabrouée par les gardes et le texan l'accepta avec soulagement.
Carlos se demanda s'ils allaient eux aussi se faire tirer dans le dos au milieu du stade, mais au lieu de se diriger vers la pelouse, ils furent conduits à travers les couloirs jusqu'aux vestiaires. La trentaine d'hommes et les trois femmes qui constituaient son groupe furent enfermés dans l'un d'eux, équipé de toilettes et de douches. La lumière était blanche, forte et une fenêtre avait été découpée dans la porte. Adam aida le blessé à s'asseoir à même le sol et s'installa à ses côtés. Il l'aida à changer son pansement en déchirant un autre bout de sa chemise. Le silence s'installa malgré le nombre qu'ils étaient. Ils découvrirent vite qu'ils n'y avait pas d'eau dans les douches, ni aux éviers. Seules les toilettes fonctionnaient, mais elles furent vite immondes. Les soupiraux de la pièce furent ouverts, mais ce ne fut pas suffisant pour disperser les odeurs pestilentielles qui parfumèrent la pièce peu de temps après leur arrivée. Carlos passa aux toilettes avec une grimace de dégoût, priant pour que les bactéries n'attaquent pas sa jambe, puis s'allongea aux côtés d'Adam.
Les prisonniers finirent par s'endormir, terrassés de fatigue, à même le sol, sans aucun confort, les soupiraux ouverts et le froid de cette première nuit de novembre entrant dans la pièce. Personne ne dormit bien, chacun fut réveillé par ses cauchemars ou ceux des autres. Carlos ne ferma presque pas l'œil de la nuit, à cause de la douleur dans sa jambe et de ses inquiétudes.
