Note: La nouvelle est étiquetée "Family". Il ne s'agit cependant pas là de liens du sang, mais des liens presque paternels que ressentent les trois Maîtres envers leur jeune élève Paul Atréides – qui en retour les considère sans doute aussi comme les trois facettes d'une figure paternelle de substitution, en l'absence trop fréquente de son propre père.
Usual disclaimer: Le Cycle de Dune demeure l'œuvre maîtresse de Mr. Frank Herbert.
.
.
Les longues galeries de pierre de Castel Caladan résonnaient bruyamment du pas vif et martial des bottes des deux hommes. À force d'avancer ainsi presque épaule contre épaule, ils parvinrent enfin aux deux battants de chêne ancien de la porte de la salle d'armes ducale. Gurney Halleck, le Maître de bataille de la Maison Atréides, adressa un salut réglementaire aux deux soldats qui montaient la garde dans cette section du couloir. Duncan Idaho, qui ajoutait à sa fonction de Maître d'armes la réputation de l'un des meilleurs duellistes de tout l'Imperium, se contenta quant à lui d'un bref signe du menton.
Depuis plusieurs semaines maintenant, une réelle tension était palpable parmi tous les occupants de Castel Caladan. Le transfert prochainement planifié de toute la cour du Duc Leto Atréides vers son nouveau fief d'Arrakis y était très certainement pour quelque chose. Il était d'ailleurs prévu que Duncan Idaho y parte en éclaireur dès le lendemain, afin d'y prendre contact avec les tribus Fremen, le peuple indigène de ce monde des sables... Le cadeau de l'Empereur Padishah laissait beaucoup de monde perplexe, pas seulement chez les Atréides, mais aussi dans toutes les Grandes Maisons du Landsraad: Arrakis était l'une des planètes les plus riches, mais également les plus inhospitalières de tout l'Imperium, et Sa Majesté venait d'ôter le contrôle de ce semi-fief à la Maison Harkonnen, rivale ancestrale des Atréides, pour le remettre entre les nobles mains du Duc Leto. Pour l'heure, beaucoup ne voyaient encore que les problèmes ardus qu'allait soulever l'exploitation de cette boule de sable, qui semblait avoir été conçue pour tenter de tuer quiconque y posait le pied. Mais bien d'autres y voyaient aussi le présage trouble d'un piège mortel tendu par les Harkonnen, ou même par l'Empereur. Ou pire encore: par ces deux factions conjurées! L'idée d'une telle alliance faisait reculer l'imagination, tant par son caractère théoriquement improbable, que par le danger mortel qu'elle représenterait pour la Maison Atréides...
Ce n'est qu'une fois le lourd portail de la salle d'armes refermé de manière à étouffer le moindre son, que Gurney Halleck et Duncan Idaho commencèrent à échanger des propos sur un ton d'emblée fort véhément. La tension qui s'était lue sur leurs visages crispés, tout au long de leur trajet dans les couloirs du château, semblait effectivement avoir grand besoin d'être enfin mise à nue:
-–- Sérieusement, commença Duncan d'une voix agacée, je ne comprends toujours pas pourquoi tu as tenu à ce qu'on vienne encore s'affronter ici, alors que je devrais être en train de finir de boucler mes affaires pour Arrakis...
-–- Justement, tenta d'expliquer Gurney, avec une patience qui lui coûtait visiblement beaucoup d'efforts. Tu connais comme moi ce vieux dicton: «Il existe trois sortes d'hommes dans l'Imperium: les vivants; les morts; et ceux qui partent pour Arrakis!» Alors qui sait? c'est peut-être la dernière fois que j'aurai l'occasion de me mesurer à toi en duel amical, avant que les Fremen n'accrochent ta peau à l'entrée d'un de leurs sietch!
-–- Les Fremen ne font pas ce genre de choses, démentit Duncan en hochant la tête. Les Harkonnen, sans doute oui, mais pas les Fremen. Eux, ils vident juste ton corps de toute son eau, et ce qu'ils font du reste... Eh bien en fait, je ne veux pas le savoir: c'est le sort des vaincus, et je n'ai rien d'un vaincu!
Les deux hommes se rapprochèrent chacun de son côté du grand établi de bois qui faisait office de présentoir d'armes blanches. On trouvait là tout un vaste choix d'épées, de rapières, de kindjals, dagues, poignards et lancettes – plus quelques épées lourdes, haches, fléaux d'armes, et autres armes d'hast anciennes, toutes impropres à porter un coup pénétrant sur un opposant muni d'un bouclier individuel, et donc conservées là uniquement pour leur aspect didactique. Duncan Idaho soupesa l'équilibre de deux kindjals avant d'en choisir un, et compléta ce choix par une dague tenue à main gauche. Suivant les règles du duel amical, Gurney Halleck opta pour une panoplie d'armes strictement identique.
Tandis qu'ils faisaient leur choix, Duncan demanda à son adversaire – avec l'intention évidente d'éprouver sa patience et de le pousser à la faute:
-–- Combien de fois a-t-on croisé le fer dans cette salle, toi et moi, Gurney? Hein, combien de fois? Vingt-cinq? Trente?
-–- Trente-quatre fois très exactement, établit Gurney d'un ton bourru.
-–- Trente-quatre fois, d'accord, admit Duncan. Et sur ces trente-quatre affrontements, combien de fois au total m'as-tu battu?
-–- Trois fois seulement, concéda Gurney avec un dépit évident.
-–- En fait non, corrigea Duncan, seulement deux fois. La troisième fois ne compte pas: je t'ai laissé gagner! Tu me faisais vraiment trop pitié...
-–- Attends un peu ... Quoi?! hoqueta Gurney, cueilli à froid par la surprise.
L'homme outragé planta violemment ses deux lames dans le bois du pauvre présentoir d'armes, avec un hurlement rageur. La colère qui plissait ses traits ingrats, lorsqu'il se retourna vers Duncan, les rendait plus disgracieux encore:
-–- Et tu me balances ça au visage, comme ça, maintenant?! Est-ce que tu te rends seulement compte à quel point c'est humiliant?!
-–- Là, je me rends surtout compte à quel point c'est amusant! gloussa le Maître d'armes. Bon alors, prêt à te faire aplatir une trente-deuxième...? Pardon, une trente-troisième fois, petit homme?
-–- Maître Halleck, Maître Idaho... Me permettriez-vous de me joindre à vous? En tant que simple spectateur, bien sûr, cela va sans dire.
Les deux bretteurs se retournèrent ensemble, en direction de cette voix qui venait de s'élever de manière si inattendue. L'homme qui se tenait là, à moins de dix mètres d'eux, était vêtu de manière à la fois simple et élégante – pas assez toutefois pour masquer l'embonpoint qui allait de pair avec son grand âge, et avec sa fonction essentiellement sédentaire. Thufir Hawat était en effet le Maître des assassins de la Maison Atréides, ce qui signifie qu'il y combinait les fonctions de chef de la sécurité et du renseignement. Ses lèvres couleur rubis trahissaient également sa qualité de conseiller Mentat personnel du Duc Leto. Hawat était parvenu à rejoindre cette salle d'armes hermétiquement close, tout simplement en empruntant l'un de ces nombreux passages dérobés dont le vieux Castel Caladan était truffé. Rien d'anormal à cela, après tout: il était naturellement du devoir d'un bon Maître assassin de connaître et d'avoir personnellement parcouru jusqu'au dernier d'entre eux.
-–- Voyez-vous ça! s'exclama joyeusement Gurney. Notre Mentat-assassin en personne, qui nous honore de sa visite!
Duncan sourit, et désigna de la pointe de sa lame un emplacement à l'écart de l'aire de combat, qui donnait la meilleure vue sur l'affrontement qui allait débuter:
-–- N'écoute pas ce triste sire, Thufir: ta présence est toujours la bienvenue. Prends place. Nous deviserons tout en combattant: cela représentera un handicap supplémentaire intéressant.
C'était là l'une des différences marquantes entre les deux rudes hommes d'armes et le vieux Mentat: alors que Thufir Hawat les vouvoyait en toutes circonstances, et ne les désignait jamais que par leur rang de Maître, Duncan Idaho et Gurney Halleck se montraient quant à eux toujours beaucoup plus familiers avec leur ainé lorsqu'ils étaient en privé. Les deux hommes éprouvaient davantage de respect protocolaire pour leur Siridar – que Gurney n'appelait jamais autrement que "Monseigneur Duc", même en son absence – que pour le Maître des assassins lorsqu'il était présent. Mais après tout, ils étaient habitués à travailler ensemble de très près depuis bien des années, et se connaissaient par cœur tous les trois.
Thufir Hawat était lui aussi était censé partir très prochainement pour le nouveau fief des Atréides, avec ses meilleurs spécialistes du contre-espionnage, afin d'y sécuriser le palais de la capitale planétaire Arrakeen où devait venir s'installer le Duc Leto et sa famille. Le Mentat anticipait ce transfert vers l'ancien fief des Harkonnen avec encore davantage d'appréhension que n'importe quel autre membre de l'entourage des Atréides, du fait de sa qualité d'"ordinateur humain". En effet, un grand nombre des données qu'il avait assimilées ne se recoupaient pas, voire se contredisaient même, plusieurs variables semblaient susceptibles d'évoluer dans des fourchettes théoriquement impossibles, de nombreux paramètres n'avaient tout bonnement aucun sens... Le trouble profond du Mentat-assassin avait été clairement visible au cours de plusieurs des réunions stratégiques présidées par le Duc. Il était donc compréhensible qu'il ait envie de se changer un peu les idées, en assistant à l'affrontement de deux duellistes de très haut niveau.
Gurney Halleck et Duncan Idaho ôtèrent d'abord leurs tuniques d'uniforme, et se mirent torse nu avant de venir se placer face à face sur l'aire de combat. Ils activèrent ensuite simultanément leurs boucliers individuels, et une légère aura trouble enveloppa leurs silhouettes durant un bref instant. Les deux hommes se saluèrent enfin rituellement, en élevant leur kindjal au niveau de leur front, puis se mirent aussitôt en garde. Mais alors même que le duel allait juste débuter, Duncan se tourna vers son unique spectateur, et l'apostropha sans plus de façon:
-–- Hé dis donc, Thufir, tu nous as déjà observés au combat à plusieurs reprises, l'un comme l'autre. En bon Mentat, tu nous a forcément analysés, mémorisés... "mentatisés"! Tu sais donc tout de nos équilibres, de nos styles, de nos attaques privilégiées, de notre façon de nous déplacer, d'anticiper ou de réagir... Alors tu dois bien avoir une petite idée de la tournure que va prendre cet affrontement-ci?
-–- Pas assez pour parier mes solaris personnels, esquiva Hawat, si c'est là ce que vous suggérez, Maître Idaho.
-–- Mais tout de même, insista Gurney, tu conçois sans doute déjà qui va l'emporter?
Les yeux du Mentat se révulsèrent durant une courte transe, tandis qu'il recoupait et interconnectait une somme astronomique de variables et de données mémorisées. Puis il affirma d'une voix parfaitement neutre:
-–- Désolé, Maître Halleck. Mais compte tenu du choix d'attaque que vous envisagez au vu de votre posture actuelle, vos chances de succès ne sont que de 37,4%.
-–- Merci Thufir, soupira Gurney avec lassitude. Tu m'es vraiment d'un grand soutien...
Influencé cependant par l'estimation du Mentat, Gurney Halleck entreprit de modifier sa stratégie, et sa posture. Sa dague courte maintenant placée devant lui en prise inversée dans sa main gauche, en position d'interception, et son kindjal à main droite positionné vers l'arrière en position d'attente, suggéraient qu'il venait d'opter pour un refus d'initiative et une préparation à une riposte fulgurante. Thufir Hawat géra ces nouveaux paramètres avec son degré d'expertise habituel:
-–- Vos chances de succès viennent de remonter à 44,1%, Maître Halleck.
-–- Merci Thufir, soupira à son tour Duncan avec agacement. Tu m'es vraiment d'un grand soutien...
Les deux combattants aux torses exposés s'élancèrent enfin l'un vers l'autre, Gurney Halleck retenant encore pour l'heure soigneusement ses coups. Il contra de sa dague l'attaque basse de Duncan, qui en retour para sans difficulté la riposte haute prévisible de son adversaire. Le combat se poursuivit ainsi sur le même rythme, enchaînant frappes, parades et esquives, et alternant sauts, pirouettes, et manœuvres de contournement. Le bouclier personnel de l'un ou l'autre des duellistes luisait de temps à autre, lorsque son opposant parvenait à porter une frappe trop vive, ou trop peu précise pour parvenir à pénétrer ce champ d'énergie. Les deux hommes s'équilibraient brillamment, et à ce stade, il était encore difficile de prédire qui l'emporterait. Si l'affrontement devait s'installer sur la durée, toutefois, il favoriserait sans doute une fois encore Duncan Idaho, réputé être plus endurant, ainsi que l'avait prévu le Mentat-assassin.
Tout en observant l'évolution du combat, et en recalculant instantanément les chances de victoire de chaque duelliste, Thufir Hawat tira d'une poche de sa tunique une étrange sorte de gros œuf émaillé, que les deux autres Maîtres ne se souvenaient pas avoir jamais vu entre ses doigts épais. Le Mentat porta à sa bouche l'objet insolite, qui s'avéra être un instrument de musique dont il commença à jouer: les sons qu'il en tirait étaient assez simples en eux-mêmes, mais composaient à la longue une musique lancinante et étrangement fascinante.
Gurney venait de rompre le contact, et s'autorisait quelques secondes de répit pour reprendre son souffle. Il se tourna brièvement vers le Mentat pour lui exprimer sa surprise et son admiration:
-–- C'est un ocarina? J'ignorais que tu avais des talents de musicien, Thufir!
Hawat s'interrompit dans sa mélopée, pour répondre sur un ton d'une condescendance presque imperceptible. Entretemps, les duellistes avaient quant à eux déjà repris leur affrontement avec une vigueur renouvelée.
-–- Maître Halleck, pensiez-vous réellement être le seul instrumentiste de toute la Cour Atréides? J'admets que ma maîtrise de l'ocarina est très loin d'égaler votre expertise de la balisette. Mais elle me permet à l'occasion de sortir la tête de mes projections et de mes modèles mathématiques, et de me recentrer sur l'instant présent. Enfin, en partie, tout au moins. Car après tout, la musique n'est rien de plus qu'un agencement rythmique à structure mathématique. Si l'on veut l'interpréter dans les détails, les notes aiguës sont celles qui atteignent et élèvent l'âme, tandis que les notes basses sont celles qui font remonter à la surface les souvenirs les plus émouvants, et qui poussent à l'introspection. Le tout est de savoir les alterner en toute mesure.
-–- C'est vrai, ça?! s'étonna Gurney, tandis qu'il reculait précipitamment de trois pas pour esquiver un enchaînement meurtrier de son rival. Je n'avais jamais vraiment réfléchi à ce genre de choses...
-–- En fait, non, démentit Hawat d'une voix tout à fait neutre. Je viens juste de l'inventer. C'était une simple expérience: je voulais vérifier dans quelle mesure un homme aussi avisé que vous pouvait se laisser abuser par la prétendue autorité intellectuelle du premier Mentat venu...
Gurney relâcha sa garde, visiblement troublé, avant d'éclater brusquement d'un rire franc et libérateur:
-–- Hah! Je crois bien que c'est la première fois que je vois un Mentat blagueur! Dire que j'ai toujours eu un tel spécimen juste là, sous mon nez, et que je ne m'en étais jamais rendu compte!
Face à lui, Duncan Idaho n'eut aucun scrupule à tirer parti de cet infime moment d'inattention pour se fendre en flèche, son kindjal lancé droit vers l'avant avec la vivacité de l'éclair. Avant même que son adversaire ait pu réagir, la lame du Maître d'armes était parvenue jusqu'au seuil de son bouclier, avait brusquement vrillé et ralenti juste ce qu'il fallait pour en pénétrer l'écran protecteur, et s'était arrêtée tout contre l'aine du malheureux Gurney. Celui-ci en demeura un instant figé de stupeur, tandis que Duncan se relevait en le taquinant d'une voix inhabituellement doucereuse:
-–- Sois un peu à ce que tu fais, vilain petit bonhomme, ou je t'assure que tu n'en verras plus jamais d'autres!
Gurney Halleck lui renvoya un regard furieux, avant de reculer se remettre en garde pour un nouvel assaut. La composition rythmée que jouait à présent l'ocarina de Thufir Hawat suggérait une gradation supplémentaire dans le caractère épique de l'affrontement entre les deux bretteurs experts. Comme aiguillonnés par cette musique vive et haletante, les deux hommes s'élancèrent bientôt à nouveau l'un contre l'autre, et les boucliers qui les enveloppaient ne tardèrent pas à luire des nombreux impacts de frappes non-pénétrantes.
Maintenant conscient de l'effet que sa musique avait sur l'agressivité des combattants, le rusé Mentat ralentit peu à peu le rythme de sa composition, et en adoucit également les notes, en lissant les plus perçantes. Comme il s'y était attendu, le duel diminua tout aussi progressivement en âpreté. Thufir Hawat obtint ainsi un public plus réceptif, lorsque vint le moment de poser les questions qui lui tenaient à cœur bien avant qu'il gagnât la salle d'armes – la véritable raison de sa présence en ce lieu.
Le Mentat finit par interrompre son accompagnement musical, ce qui ne causa cependant qu'une pause très brève dans un combat désormais moins acharné. Puis, tout en replaçant son ocarina dans sa poche, il demanda d'une voix à peine marquée par une très légère hésitation:
-–- Maître Idaho, Maître Halleck, puisque nous sommes en privé, j'aimerais vous poser quelques questions personnelles. Quelques questions qui n'engagent que nous trois... Je vous donne ma parole que cette salle n'est équipée d'aucun dispositif espion, et que ce qui y sera débattu entre nous demeurera entre nous...
Les duellistes continuaient à échanger frappes et ripostes, sans donner aucun signe de vouloir suspendre ou même ralentir le combat en cours. Mais leur silence était pour Thufir une invitation implicite à développer son idée. Les trois serviteurs dévoués de la Maison Atréides se vouaient en effet entre eux une confiance absolue et un respect authentique, en dépit de la familiarité dont les deux hommes d'armes pouvaient occasionnellement faire preuve à l'égard du Mentat. Et lorsque celui-ci leur affirmait que le contenu leurs échanges privés ne quitterait pas cette salle, tous deux étaient persuadés de sa sincérité. La fonction de Maître des assassins exige en général une solide maîtrise des talents de subterfuge et de duplicité; mais ses amis intimes connaissaient assez la haute droiture morale de Thufir Hawat, pour s'estimer préservés de la moindre duperie de sa part.
Le Mentat poursuivit donc d'une voix lente et posée:
-–- ...De but en blanc, estimés Maîtres: au sein du cercle intérieur de la Cour des Atréides – la famille ducale, vous, moi, les autres proches conseillers –, quelle personne considérez-vous la plus indigne de confiance, la plus susceptible de déloyauté, la plus dangereuse pour l'avenir même de la Maison?
Aucun des deux hommes ne répondit tout d'abord, focalisés qu'ils étaient l'un comme l'autre sur leur propre souffle, leur équilibre, leurs ouvertures, et leur stratégie d'action à moyen terme. Mais ce fut finalement Duncan qui fut le premier à admettre à mi-voix:
-–- La sorcière...
-–- La maudite sorcière Bene Gesserit! confirma Gurney, tout en portant un coup avec trop de colère pour qu'il puisse être précis.
-–- Dame Jessica, concubine de Monseigneur Duc, confirma à son tour Thufir Hawat. Ou comme vous l'appelez en des termes bien moins formalistes: "la maudite sorcière Bene Gesserit".
Duncan para une frappe circulaire de son adversaire, et sa riposte ne manqua que d'un cheveu de pénétrer le bouclier de Gurney. Tout en replaçant sa garde, le duelliste virtuose demanda encore:
-–- Dis-moi, vieux malin, tu savais déjà ce qu'on allait répondre, pas vrai? Alors pourquoi ne pas avoir répondu le premier?
-–- La probabilité d'obtenir cette réponse n'était en fait que de 96,5%, nuança le Mentat. Je n'étais donc pas absolument certain de vos choix. En revanche, il existe beaucoup plus de variables quant aux fondements de ce rejet. Aussi, pourriez-vous développer les raisons de votre suspicion, et de votre hostilité à l'encontre de Dame Jessica?
Une fois encore, Duncan Idaho répondit le premier. Le Maître d'armes se retint visiblement de cracher au sol, un geste obscène auquel l'éthique et la bienséance interdisent à tout duelliste digne de ce nom de se livrer à l'intérieur d'une salle d'escrime:
-–- Je la tiens pour un foutu agent de ces maudits Harkonnen, pas moins! Un agent caché juste sous nos yeux, intouchable par la grâce de notre Duc, mais capable de causer des dégâts incommensurables au cœur même de la Maison Atréides!
-–- Quant à moi, renchérit Gurney Halleck, je la tiens juste pour ce qu'elle est: une de ces misérables sorcières Bene Gesserit, ce qui est déjà suffisamment nocif en soi! Une fichue manipulatrice d'hommes, façonnée pour servir les desseins obscurs de son Ordre impie!
-–- Je comprends vos doutes, Maîtres, nuança enfin Thufir Hawat. Toutefois, d'un point de vue tout à fait objectif, il n'existe pas assez d'éléments probants pour asseoir l'une ou l'autre de ces accusations. Mais une chose est néanmoins certaine: nombre des actes, des paroles, et des attitudes insolites de Dame Jessica suggèrent qu'elle suit ses propres objectifs, et que ce ne sont pas ceux de la Maison Atréides. Cependant, ces objectifs s'opposent-ils réellement? Cela, même moi, je ne suis pas encore parvenu à le déterminer.
Le vieux Mentat nota que les coups que se portaient les duellistes étaient à présent chargés de fureur, de bien trop de fureur pour être d'une quelconque efficacité. Il décida donc d'aborder un sujet moins passionnel, et qui l'intéressait en fait bien davantage que le simple préambule par lequel il avait ouvert les débats:
-–- Estimés Maîtres, notre serment de loyauté nous engage tous les trois envers la Maison Atréides, envers sa stabilité et sa pérennité, plus encore qu'envers la seule personne de notre Duc Leto. Aussi vous poserai-je la question que voici – toujours en toute confidentialité, bien sûr, et en toute confiance entre nous: en dehors de notre Sire Duc, et peut-être même de préférence à lui, qui au sein de notre Cour seriez-vous prêt à suivre, à qui pourriez-vous sans remords dévouer votre vie, si c'était le salut même de la Maison Atréides qui était en jeu?...» Thufir Hawat précisa également sans émotion particulière, comme par pure forme rhétorique: «...Vous pouvez bien sûr désigner l'un d'entre nous ici présents, même si mes projections m'indiquent qu'un tel choix n'a virtuellement aucune chance d'être retenu.
À nouveau, les deux combattants demeurèrent d'abord longuement silencieux, concentrés sur leur seul affrontement. Mais c'est Gurney qui répondit cette fois le premier, d'une brève et unique syllabe, qui en disait cependant assez long pour qu'il fût inutile de rien y ajouter:
-–- Paul...
Duncan sourit à pleines dents tandis qu'il faisait tournoyer son kindjal autour de son poignet, en une figure aussi virtuose que menaçante. Et c'est d'un ton joyeux qu'il lança à son tour:
-–- Pareil pour moi: le p'tit Paul!
Thufir Hawat opina du chef avant de livrer la même réponse, sur une forme toutefois bien plus protocolaire:
-–- Le Jeune Maître Paul, na-Duc et garant de la continuité de la lignée des Atréides. Il est également mon choix de cœur...
-–- J'ignorais que les Mentats avaient un cœur, releva Duncan de manière désobligeante, tandis qu'il déjouait aisément un nouvel assaut de son adversaire.
-–- Maître Idaho, soupira Hawat, on pourrait remplir trois vaisseaux long-courriers de la Guilde Spatiale avec la somme de tout ce que vous ignorez...» Le Mentat laissa passer une seconde de silence, avant de poursuivre: «...Pour en revenir à notre choix commun, la probabilité d'obtenir cette réponse-ci n'était cette fois que de 31,6%. Notre loyauté envers Monseigneur Duc devrait logiquement l'emporter sur toute autre forme d'attachement. Il est d'autant plus inattendu que nous soyons pourtant tous trois tombés d'accord sur ce point.
Le silence pesant qui menaçait de s'installer après la révélation surprenante du Mentat fut finalement rompu par Gurney Halleck, qui abaissait alors ses armes pour tenter de réguler sa respiration haletante:
-–- Vous savez, il m'est déjà arrivé de réfléchir à ce que je ferais, si... si Monseigneur Duc, son fils, et sa concubine se trouvaient brusquement menacés, que j'étais présent, mais que je ne pouvais sauver la vie que d'un seul d'entre eux, et que je devais faire ce choix en moins d'une seconde. Et invariablement... Eh bien ce n'est jamais notre Sire Duc que je me vois préserver! En même temps, je crois qu'il ne me pardonnerait jamais de l'avoir sauvé, si c'est en ayant laissé mourir son fils unique...
Figé à ce moment en posture défensive, Duncan Idaho dodelina de la tête, avant d'admettre comme à regret:
-–- Honnêtement, je crois que je ne ferais pas un autre choix, dans ce genre de circonstances... Lorsqu'il faut réagir à l'instinct, ce n'est pas le cerveau qui réfléchit, ce sont les tripes qui commandent! Et moi, je sais où les miennes me guideraient...
-–- «Tel je suis, tel je reste!» ironisa Gurney, qui récitait là en fait la devise de son seigneur le Duc Leto.
Thufir Hawat jugea approprié de sembler d'abord nuancer la validité du choix des deux hommes; mais ce ne fut que pour mieux y souscrire par la suite:
-–- À l'heure actuelle, le choix le plus logique serait pourtant de privilégier la survie de Monseigneur Duc, de préférence à celle de son héritier. Le Duc Leto est encore assez jeune pour avoir d'autres enfants viables, si le jeune Paul venait à disparaître. À l'inverse, si c'est notre Sire Duc qui devait décéder maintenant, la succession à la tête de la Maison Atréides d'un garçon encore mineur, issu d'une simple concubine, pourrait ne pas être entérinée par le pouvoir impérial. Et cependant, je crois que je n'éprouverais pas l'impression de trahir mon engagement envers le sang des Atréides, si je préservais en priorité l'avenir de notre Jeune Maître Paul, fût-ce au prix même de la vie de Monseigneur Duc – alors même que celle-ci m'est infiniment plus précieuse que la mienne!
Au fur et à mesure de ces confessions mutuelles, Duncan Idaho et Gurney Halleck avaient commencé à réfléchir de plus en plus profondément à ce qu'impliquait tout ce qui venait d'être échangé, à la fois en termes de déloyauté apparente, et paradoxalement aussi de dévouement absolu. Dans le même temps, le combat amical entre les deux hommes aux torses luisants de sueur s'était mis à décliner en intensité, jusqu'à s'éteindre tout à fait, comme si toute velléité de victoire avait déserté leurs cœurs. L'un comme l'autre demeuraient immobiles, apparemment perdus dans leurs pensées, comme incapables de décider de leur prochain mouvement. Peut-être la fatigue, et le besoin de récupérer un peu, jouaient-ils aussi un rôle dans cet étrange accès d'atonie... Toujours est-il que ce fut Thufir Hawat qui reprit la parole le premier, sur un ton songeur:
-–- Paul me rappelle un peu le jeune na-Duc Leto, au même âge; avec moins de passion, mais déjà plus de maturité. Et il possède en outre les qualités de cœur qui faisaient défaut à son grand-père, et que celui-ci a impitoyablement étouffées chez son propre fils. Il a l'étoffe d'un futur grand Siridar.
-–- Hah! s'amusa Duncan. J'oublie toujours que tu servais déjà la Maison Atréides avant même que l'Empereur Shaddam IV ne monte sur le trône, vieille relique!
-–- Je servais déjà la Maison Atréides bien avant que vos propres parents ne viennent au monde, Maître Idaho, répliqua le Mentat sur un ton pincé. J'apprécierais donc un peu plus de respect et un peu moins de familiarité de votre part.
Le Maître d'armes sourit en réponse à la remontrance de son vénérable ainé... Un sourire qui s'effaça instantanément, lorsqu'il n'esquiva que de justesse le coup de dague de Gurney qui tenta de l'inciser entre les côtes! Le combat venait de reprendre vie...
-–- Pour en revenir au Jeune Maître Paul, reprit Thufir Hawat, je m'honore de lui enseigner depuis des années les subtilités de l'histoire et de la politique de l'Imperium. De son côté, notre Maître de bataille ici présent l'instruit dans l'art de la stratégie et de la tactique militaires. Et je crois pouvoir dire que nous sommes tous deux sidérés par l'ampleur de ses progrès. N'est-il pas vrai, Maître Halleck? Le garçon sait voir au-delà de la surface des choses, deviner au-delà de nos enseignements, très au-delà même, à un point qui pourrait passer pour stupéfiant!
-–- Inquiétant, peut-être même? suggéra Gurney, en accord avec l'avis du Maître des assassins sur les capacités de leur jeune disciple.
-–- "Inquiétant" est une notion qui relève de l'émotion, Maître Halleck, corrigea Hawat. Les Mentats perçoivent l'émotion, contrairement à une croyance commune; mais ils l'analysent et la recodifient presque aussitôt en données plus strictement objectives. "Stupéfiant", par comparaison, recouvre mieux l'écart immense qui existe entre ce qu'on peut observer chez Paul, et ce qu'on pourrait être en droit d'attendre de tout autre jeune noble-né de son âge.
-–- Vous croyez qu'il tient ça de sa sorcière de mère? demanda Duncan tandis qu'il exécutait un moulinet dissuasif de son kindjal.
-–- Il n'existe pas assez de données objectives pour l'affirmer, répondit d'abord prudemment le vieux Mentat. Mais d'un point de vue personnel et subjectif... je dirais que oui. Ce qui est certain en revanche, c'est que Paul fait montre de toutes les qualités d'un véritable Mentat en devenir, ce qui de mémoire d'archives est encore inédit au sein de la lignée des Atréides! Et vous-même, Maître Idaho, que pensez-vous des progrès de votre jeune élève dans le combat au bouclier?
-–- Le gamin manque encore de confiance en lui, admit le Maître d'armes sur un ton réservé, tout en sautant nerveusement d'un pied sur l'autre. Et je suis un peu inquiet en essayant de deviner ce qui se passera, le jour où il devra ôter la vie pour la première fois. Mais une chose est certaine: il gagne en souplesse et en initiative, à vue d'œil! Et il ne tente déjà plus de s'opposer à ma force brute, mais a appris à la contrer en la détournant. C'est déjà un dangereux adversaire...
-–- Ça, je confirme! haleta Gurney en tentant une attaque croisée de ses deux lames. Je l'ai un peu titillé dans cette même salle d'armes, pas plus tard que ce matin – pour le préparer au départ de son petit Maître d'armes chéri, et pour commencer à l'habituer à ma poigne autrement plus rugueuse. Il a l'air d'une petite pousse fragile, comme ça au premier abord, mais il devient redoutable dès lors qu'on sait le pousser dans ses retranchements. Il est même presque parvenu à m'envoyer au sol!
-–- Ça, ça n'a rien d'un exploit, nabot! persifla Duncan Idaho alors qu'il se remettait en garde après leur dernière passe d'armes.
Gurney gronda sourdement, tout en reculant pour prendre de l'élan en vue d'une nouvelle approche. Quelques coups furent encore échangés en vain, avant que Gurney ne se remette à grogner:
-–- Au fait, nous n'avons pas parlé du Docteur Yueh, tout à l'heure... Après la sorcière Bene Gesserit, je crois bien que c'est l'individu qui m'inspire le moins confiance au sein du cercle intime de la Cour. Je n'ai jamais apprécié cet espèce de vilain corbeau dans ses grandes robes noires, avec ses manières compassées, son air indéchiffrable, et ses sentences mystérieuses... Et puis surtout, je lui trouve des attitudes de plus en plus étranges et suspectes, ces derniers temps. Il peut bien tenter de les dissimuler, ça ne prend pas avec moi!
-–- Je comprends vos soupçons, Maître Halleck, concéda Thufir Hawat. À moi non plus, certains des comportements insolites du Docteur Yueh ne m'ont pas échappé. Mais il demeure toutefois une variable intangible, un axiome mathématique pour ainsi dire: le Conditionnement impérial des médecins de l'École Suk les rend totalement imperméables à l'idée même de déloyauté, et à toute tentative de subornation, d'intimidation, ou de séduction... Mais rassurez-vous, je garde cependant un œil sur lui, assura le Mentat-assassin.
-–- «Garde tes amis proches de toi, et tes ennemis plus proches encore!» déclama Gurney, chez qui les citations appropriées constituaient une seconde nature.
-–- Hey, dites pas de mal du Doc! protesta Duncan. Moi, je l'aime bien... Il m'a même sauvé la vie, une fois! ajouta le Maître d'armes en dessinant sur sa cuisse gauche, à l'aide de la pointe de sa dague, la trace d'une cicatrice qui y aurait à coup sûr sectionné son artère fémorale.
Gurney Halleck entrevit instantanément l'occasion de prendre sa revanche sur la dernière touche de son rival, et profita de cette ouverture dans la garde de celui-ci pour passer à l'attaque. Sa dague s'élança tout d'abord vers l'avant pour neutraliser le kindjal de Duncan, puis son propre bras droit s'abattit sur le bras gauche de son adversaire, avant que celui-ci ait pu le remonter en position défensive. Les champs d'énergie opposés des deux boucliers se repoussèrent dans un éclair lumineux, déviant la dague de Duncan vers le bas où elle perdait toute utilité, mais propulsant par rebond le bras armé de Gurney vers le haut, avec tout juste assez d'inertie pour que la lame de son kindjal puisse traverser lentement le bouclier de son adversaire, et vienne se poser en douceur sous l'aisselle gauche du Maître d'armes pris au dépourvu. Ce fut alors au tour de Gurney de railler son opposant déconfit:
-–- Évite de négliger tes défenses, mon grand, ou je t'assure que tu auras encore besoin des services du bon Docteur!
Duncan demeura un moment interdit, stupéfait de s'être aussi facilement laissé surprendre. Mais le coup était régulier: c'était à lui de ne pas disperser son attention en plein combat! Vaguement humilié, il éteignit son bouclier, et déclara en abaissant ses armes:
-–- On arrête là pour aujourd'hui. On en restera sur ta dernière victoire, Gurney: tu l'as bien méritée...
-–- Est-ce encore là un cadeau de ta fameuse pitié? se hérissa d'abord le Maître de bataille sans déposer les armes. Si c'est le cas, je n'en veux pas!
-–- Non, soupira Duncan. C'est la juste punition pour mon manque d'attention. En combat réel, le châtiment aurait été autrement plus définitif!
-–- En combat réel, tu ne te serais pas laissé distraire par les bavardages d'un Mentat musicien, releva Gurney en désactivant à son tour son propre bouclier.
-–- Navré d'avoir été la cause de votre chute, Maître Idaho, s'excusa Thufir Hawat.
Le ton du Maître des assassins démentait cependant ses paroles, tant il ne suggérait aucun degré de remords. Pour un Mentat, l'excellence dans l'art de l'escrime est une bonne chose, en cela qu'elle renforce de manière quantifiable la puissance de la Maison qu'elle sert. En revanche, l'orgueil et la vanité personnels des duellistes sont des données parasites, qui peuvent parfois même coûter cher en matière d'efficacité. Il est hélas impossible de ne pas prendre en compte ce genre de variables malvenues, mais pour autant, les Mentats préféreraient tout de même que ces stupides machines de guerre sur pied que sont les Maîtres d'armes sachent faire preuve du même détachement glacial qu'eux-mêmes...
-–- Il n'y a rien à regretter, affirma Duncan comme s'il cherchait à s'en convaincre lui-même. C'était un très beau coup, Gurney, et c'est bien tout ce qu'il y a en dire...
Les deux adversaires réunirent leurs lames à main gauche afin de pouvoir se serrer la main droite, puis ils rejoignirent ensemble la grande table de la salle d'armes pour y redéposer kindjals et dagues. Ils entreprirent ensuite d'éponger leurs torses détrempés à l'aide des serviettes disposées sous le présentoir, de manière à pouvoir renfiler leur haut d'uniforme.
Thufir Hawat se rapprocha lui aussi de la table, à pas lents, de manière à venir se placer entre les deux guerriers. Une fois parvenu là, le Mentat ne sembla hésiter qu'un bref instant avant de s'adresser à ses deux compagnons, en les dévisageant tour à tour – d'une voix d'abord calme et posée, mais qui commença bientôt à s'enrichir d'une emphase et d'une passion croissantes que ne lui connaissaient ni Duncan ni Gurney:
-–- Estimés Maîtres, j'ignore encore ce qui nous attend sur Arrakis. J'ignore si nous y serons à la hauteur des attentes de Sa Majesté Impériale, tout comme j'ignore la nature profonde du piège qui nous a sans doute été tendu sur ce monde de mort... Mais je sais une chose: il est de notre devoir, à tous les trois, de tout mettre en œuvre pour que le jeune na-Duc Paul survive et atteigne l'âge d'homme – afin que même si par malheur la Maison Atréides devait s'effondrer, engloutie par les sables d'Arrakis et les intrigues des Harkonnen, le Faucon de Caladan puisse renaître un jour de ses cendres et s'élever de nouveau, plus glorieux que jamais...!
Pris d'une inspiration subite, le vieil homme plaça sa main droite au-dessus du kindjal victorieux que Gurney venait de reposer sur le présentoir de la salle d'armes, et poursuivit avec la même emphase:
-–- ...Jurons donc de consacrer nos talents respectifs, nos efforts, et au besoin nos propres existences, à la survie et à l'avènement futur de notre jeune na-Duc: l'avenir, et peut-être même l'apogée ultime de la lignée des Atréides! Pour Paul, malgré toutes les ruses des Harkonnen!
Sans avoir pris le temps de la réflexion, Duncan Idaho plaqua spontanément sa large paume sur le dos de la main du Mentat, et jura à son tour:
-–- Pour Paul, malgré l'Empereur Lui-même s'il le faut!
Gurney Halleck joignit enfin sa main à celle de ses deux compagnons, en ajoutant d'une voix ferme:
-–- Pour Paul, en dépit de sa propre mère si on doit en arriver là... Atréides!
-–- Atréides! clama également Duncan Idaho.
-–- Atréides, conclut Thufir Hawat – avec moins de passion, mais tout autant de foi.
Au bout d'un moment, les trois mains se désunirent, et les trois hommes se séparèrent sans avoir échangé un mot de plus. Gurney Halleck et Duncan Idaho rajustèrent leurs strictes tuniques avant de se diriger vers la grande porte de chêne de la salle d'escrime, tandis que Thufir Hawat cheminait déjà vers l'accès dérobé qui lui avait permis de gagner ce lieu en secret. Et le kindjal de Gurney demeura seul là où il avait été posé, au milieu de la table de la salle d'armes de Castel Caladan, unique témoin de ce pacte informel passé entre trois des hommes les plus influents de la puissante Maison Atréides...
.
_FIN_
