Le ciel s'était mis à gronder ce soir-là. Sous la pluie et l'orage, la ville se vidait progressivement de ses habitants, craignant l'humidité. Seulement, dans l'obscurité trois silhouettes demeuraient encore. Elles ne fuyaient pas le mauvais temps, non. Le trio semblait immobilisé par les gouttes qui s'écrasaient en cascade sur le sol.
Cependant, les apparences étaient bien différentes de la réalité. Ce n'était pas l'eau qui les clouait sur place, mais la frayeur. La mort flottait dans l'air et alors qu'une simple dispute entre père et fille avait éclaté, un massacre s'était offert à eux.
Au milieu d'une petite rue, encadrée par les titans de béton du centre-ville, un corps gisant faisait l'objet de toute l'attention. L'assassin était encore sur les lieux, penché sur le cadavre, fouillant dans ses poches, et dès lors que ses yeux quittèrent ses recherches, il laissa des billes carmins glisser jusqu'au duo qui venait le déranger. Pourtant, le sang qui se joignait aux flaques et glissait jusque sous leurs pieds paraissait être le seul rouge important à leurs yeux.
Dans l'horreur de l'instant, le mutisme emprisonnait contre leur gré les vivants. Mais, le meurtrier brisa le silence de ses mots, troublé :
« Vous êtes qui vous ? »
Comme s'il s'attendait à trouver quelqu'un d'autre à la place des apeurés, le bourreau parut perplexe. Mais il ne lui fallut que quelques secondes pour reconnaître l'odeur familière propre à son espèce. Un scénario se dessina sans nul doute dans son esprit car alors, son anxiété s'évapora.
« Oh, je vois. »
Qu'avait-il compris ? Sana n'eut pas le temps de se le demander qu'il s'était déjà subitement redressé et fonçait dans sa direction en hurlant :
« Hé ! Le laisse pas faire ! Arrête-le ! »
Un éclair. Une fraction de seconde et la terreur en fut décuplée. Un second corps tomba lourdement dans un grondement sourd en adéquation avec le tonnerre. Plongé par la chute dans l'eau, un téléphone dictait en boucle: " 119 ! Quelle est votre urgence ? " que l'assaillant s'empressa de faire taire, à grands coups de talons agacés.
Alors qu'il s'acharnait sur l'appareil, la brune, sous le choc, se laissa tomber à la renverse. Assise sur l'asphalte détrempé, elle assimilait, déconnectée de la réalité.
« Fujio... laissa-t-elle échapper dans un murmure monocorde. »
Il venait de l'abattre. Sous ses yeux, il venait de l'abattre. En un claquement de doigt, il lui avait ôté la vie. Si soudainement, si brutalement. Rien ne l'y avait préparé. Personne n'avait rien vu venir. Et tout ça pour quoi ? Parce qu'il avait voulu appeler à l'aide ? Qu'il avait eu peur ?
Le regard de la jeune fille se perdait alors entre l'ama de chair qu'était devenu son père et l'hémoglobine dégoulinant de l'arme du meurtrier. Une armure, l'habillant de son omoplate à son avant-bras, passant du jaune au vert et se terminant en pointe, voilà avec quoi il venait de l'exécuter. Un kagune blindé.
Son cœur semblait se décrocher un peu plus de sa poitrine à chaque battement. Ses poumons, eux, partaient en lambeau. Des fourmis grouillaient le long de ses membres et son esprit, lui, s'était enfui. Plus rien ne le traversait. Le vide avait pris le dessus. La secousse des événements l'avait comme éteint, mis sur off. Pas de larmes, pas de cris, un robot dont les yeux marins se baladaient ça et là sans comprendre, exorbités.
« Heureusement que j'étais là, soupira le criminel une fois le mobile détruit. C'est pas passé loin… Tu devrais être plus réactive gamine. Si ta proie avait réussi à s'enfuir, elle nous aurait attiré à tous les deux de très gros ennuis. »
Immobile. Non réactive aux mots qui lui avaient été adressés, la jeune fille ne semblait plus présente. En réalité, ses pupilles s'étaient décidées à regarder sans voir quoi que ce soit et ses oreilles, à entendre sans écouter un traître mot. Son cerveau recevait pourtant bien les images, les sons, mais comme un nouveau né dont les souvenirs s'effacent aussi vite qu'ils se crééent, il se trouvait incapable de les enregistrer.
« Eh ! Tu m'écoutes ou quoi ? l'interrogea-t-il en se rapprochant dangereusement.»
Comme pour la réveiller de cette transe étrange dans laquelle elle s'était plongée, il fit, dans son action, claquer ses doigts devant son regard perdu. Ce geste dénué de violence eut pourtant l'effet d'une décharge. L'âme qu'il venait de perturber d'un simple mouvement effectua alors un bond en arrière, le repoussant du même temps. Et lorsque ses iris délaissèrent la surprise, il constata avec stupeur que l'océan avait laissé place à l'écarlate.
Seulement, contrairement à son propre regard devenu entièrement rubis, celui de son interlocutrice en avait laissé une partie garder sa teinte d'origine. Tout d'abord abasourdi par cette découverte incongrue, le meurtrier se mit par la suite à rire à gorge déployée.
« Une borgne ! Gloussait-il alors que son interlocutrice restait toujours muette. Il fallait que la seule jeune fille correspondant à la description qu'il m'a donnée et dont je me méfie pas soit une borgne ! Le destin a un drôle de sens de l'humour ! »
Il semblait heureux. Dans sa voix, l'on pressentait aisément le soulagement d'un poids retiré. Comme s'il avait enfin trouvé une chose qu'il cherchait depuis bien longtemps sans qu'il ne s'y attende.
« C'est toi, Juni ? »
Une appellation prononcée avec une pointe de doute au milieu de cette assurance nouvelle. Une appellation qui, malgré sa sonorité méconnue, fit plonger la concernée dans un état la menant tout droit à l'inconscience. Mais avant de s'échapper dans le néant, elle eut le temps de se sentir se redresser, comme si son corps se tenait prêt à en découdre sans qu'elle ne le lui ait demandé. Seulement le black-out était plus puissant qu'un quelconque désir de vengeance et il fût fort à parier que dès lors que ses yeux se fermèrent, elle s'effondra sous la pluie aux côtés de ceux qui avaient déjà perdu la vie .
Quelle pathétique fin elle offrait ainsi à sa personne. Incapable de se défendre. Incapable de défendre qui que ce soit. La voilà qui allait connaître la mort dans la faiblesse et la lâcheté. Plutôt que le conflit, son âme avait finalement choisi, comme à son habitude, la fuite. Au lieu de se battre, son esprit avait préféré s'éteindre à la vue des premières gouttes de sang. Dans l'au-delà, peut-être que son père lui pardonnera de n'avoir rien fait. En attendant, elle s'enfonçait de plus en plus profondément dans l'obscurité, loin du danger, prête à ne plus jamais retrouver la lumière.
Lorsque ses yeux s'ouvrirent à nouveau sur le monde, Sana resta longtemps agard, plantée au milieu de la ruelle qu'elle avait quitté quelques minutes plus tôt. Les événements passés se troublaient peu à peu dans sa mémoire, comme l'hémoglobine se diluant sur l'asphalte et son black-out ne lui parut un instant pas si obscure. Mais alors qu'elle s'efforçait de remettre en place ses défectueux songes, la douleur la ramena au présent, la forçant à laisser définitivement tomber les souvenirs qu'elle tenait du bout des doigts.
Ses côtes la faisaient souffrir. Comme si quelque chose était venu les briser durant son sommeil, elle les savait déjà en train de se souder sans qu'elle ne comprenne comment elles s'étaient retrouvées dans cet état. L'assassin en était sûrement la cause, mais alors une question se posait. Pourquoi laisser la brune en vie alors qu'elle s'était retrouvée sans défense ? Pourquoi lui infliger ces sévices si son but n'était pas de la neutraliser ? Elle aurait dû mourir et rejoindre ses parents à présent si loin.
Elle aurait voulu mourir. C'est en réalisant la brutale solitude qu'elle subirait à partir de maintenant chaque jour, que la jeune fille laissa son regard marin la guider jusqu'à son défunt père. S'agenouillant à ses côtés, elle s'apprêtait à venir clore ses paupières, les mains tremblantes, lorsqu'un mouvement attira son attention. Captant du coin de l'œil un léger affaissement au niveau de sa poitrine, Sana sentit subitement l'espoir gonfler en elle.
Il était en vie ! En vie ! Il respirait ! Comment avait-elle pu un instant croire en sa mort ? Évidemment qu'il n'était pas parti. Son décès avait été si soudain, si brutal qu'elle n'avait même pas vraiment vu le coup partir. Bien sages ceux qui disaient qu'ils ne croyaient que ce qu'ils voyaient. L'assaillant l'avait laissé en vie, elle, alors pourquoi ne l'aurait-il pas fait pour Fujio ?
Empreinte à un désir d'optimisme camouflant tous les signes qui pourraient aisément la ramener à la cruelle réalité, la brunette ne réfléchit pas très longtemps avant d'agir. Elle avait de quoi le soigner. Elle savait quoi faire. Déployant son kagune, elle laissa la tresse de son tentacule se défaire en une myriade de filaments tous semblables à des brins de soie délicats. Venant se loger au cœur de la plaie de leur patient improvisé, ils entamèrent une danse chirurgicale. Malheureusement, la brune ne sachant trop ce qu'elle faisait entama une cicatrisation bancale et aussitôt que le transfert de ses cellules eut débuté, elle sentit ses forces la quitter bien plus vite que d'ordinaire.
Depuis qu'elle avait appris à sortir son kagune, la jeune borgne avait très vite remarqué la particularité de son appendice. Très rares étaient les capacités de soins des ghouls, bien que leur incroyable régénération, elle, était bien connue de tous. Peu possédait la faculté de transmettre leur propre pouvoir de guérison à autrui. Ainsi, en adéquation avec son esprit, Sana se retrouvait dans l'incapacité de blesser sans guérir.
Mais ne s'étant entraînée que sur ses congénères, il était difficile pour elle de comprendre les mécanismes du corps humain. Peut-être allait-il rejeter les cellules bienfaitrices qui étaient pourtant là pour réparer les tissus endommagés ? Après tout, ils ne faisaient même pas partie de la même espèce, alors cette hypothèse se valait bien. Pourtant, elle se devait de tenter le coup, pour lui. Personne n'était là pour l'aider. Personne.
Cependant, la jeunette n'eut guère le temps de faire face aux résultats de son action désespérée, que des voix s'élevèrent au loin. Au coin de la rue, des ombres menaçantes se dessinaient, accourant en sa direction sans bonnes intentions apparentes. Pas le temps de comprendre qui elles étaient, que des projectiles la heurtèrent de plein fouet. Prise au dépourvu, la voilà s'écartant à toute vitesse de la trajectoire des prochaines balles, délaissant contre son gré le patient qu'elle croyait pouvoir soigner de la mort. Les nouveaux assaillants ne lui laissèrent guère le temps de retourner auprès de ce dernier car, les voilà qui arrivaient sur les lieux, à quelques pas de celle qu'ils pensaient être la meurtrière. Prenant le poul de chacune des victimes, deux individus prirent place en formation défensive. L'ennemi, ce n'était pas eux, c'était elle.
Il ne fallut pas longtemps à la brune pour comprendre qui se trouvaient face à elle. Longs manteaux gris et mallettes renfermant des armes abominables, il ne fallait pas être un génie pour deviner que ces hommes appartenaient au CCG.
Le Centre de Contrôle des Ghouls. Sans doute alerté par l'appel passé par Fujio quelques minutes plus tôt, une équipe avait été dépêchée sur place. Mais alors que la manœuvre avait pour but de mettre hors d'état de nuire le véritable coupable, ils s'en prenaient à une des victimes sans se poser la moindre question. Après tout, une ghoul restait une ghoul non ? Qu'elle ait tué ou non, elle ne serait jamais la bienvenue dans une ville contrôlée par les colombes.
Alors, dans l'obscurité, résolue à quitter son tuteur pour le laisser entre les mains protectrices de l'adversaire, la brunette enfonça sa capuche jusque sur son front. Tentant, peut-être trop tard, de camoufler son visage, elle laissa disparaître son kagune avant de prendre la fuite. Même s'ils ne la considèreraient jamais comme un être égal à l'être humain, même s'ils ne la regarderaient sans doute jamais sans peur, elle leur faisait confiance. Confiance pour prendre soin de son père, pour le soigner mieux que ce qu'elle n'aurait pu le faire. Confiance pour le sauver car, s'ils éradiquaient les ghouls, ils ne laissaient pas les Hommes mourir, n'est-ce pas ?
Mais alors qu'elle battait en retraite avant même d'avoir engagé un quelconque combat, elle entendit l'un des deux comparses se lancer à sa poursuite.
Le pas s'accéléra. D'un trot, ils passèrent au galop et la course fut lancée. Rejoignant un escalier de secours, la fugitive crut trouver une échappatoire en passant par les toits, mais en vain. L'inspecteur semblait insemmable. Passant d'immeuble en immeuble, le froid leur fouettant le visage, la brune se laissa tomber dans les bras de la panique. Que faire pour lui échapper ? Elle n'était pas bien rapide, ni même très endurante, et c'est en partie pour cela que son adversaire ne semblait avoir de peine à la suivre. Ses poumons se consumaient déjà alors que leur cavale sur les hauteurs venait à peine de débuter. Sous la pluie glaçante, ses sinus la brûlaient, au point de tenter des apnées. Elle ralentissait peu à peu, son corps, qui avait donné une part de son énergie à un cadavre inanimé, en subissait déjà les conséquences. Elle sentait la jubilation de la colombe à ses trousses grandir au fur et à mesure que son pas se fatiguait. Qu'il devait être heureux de voir sa proie s'offrir aussi facilement à lui.
Au bout de quelques minutes, la fugitive finit enfin par s'arrêter. Si elle continuait ainsi, elle allait se faire attraper sans qu'elle n'ait eu le temps de tenter quoi que ce soit, et plus jamais elle n'aurait l'occasion de revoir celui qu'elle avait laissé gésir sur le sol. Mais si son but était d'échapper à son poursuivant, il était évident que se stopper n'était pas la première idée qui aurait dû lui passer par l'esprit, et pourtant. Immobile, postée sur le rebord de la toiture, la jeune fille resta attentive à sa future porte de sortie qui arriverait d'un instant à l'autre, essoufflée.
Derrière elle, l'homme qui marchait dans ses pas fît halt à quelques mètres avant de prendre la parole :
« Déjà fatiguée ? interrogea-t-il prêt à en découdre. C'est tout ce dont tu es capable ? »
Aucune réponse. La concernée ne lui prêtait plus aucune attention, il fallait qu'elle se concentre, son timing devait être parfait. Peu importe s'il se décidait à lui foncer dessus, il ne fallait pas qu'elle se détourne de son objectif car, si elle ne sautait pas à temps, tout serait perdu.
Encore quelques secondes. Presque... presque... maintenant ! Bondissant de son perchoir sous les yeux surpris de l'agent incrédule, la brune serra les dents, espérant ne pas s'être trompée. Elle avait aperçu au loin, un train arrivant à toute allure. Puisque par un miracle inespéré, leur course les avait conduit tout droit vers les chemins de fer, elle ne pouvait pas laisser passer l'occasion de littéralement se ruer sur cette issue.
Atterrissant lourdement sur la tôle, la cascadeuse peina à se rattraper tant la pluie avait rendu la matière peu adhésive. Grimaçant sous le choc de son corps contre le wagon, elle prit quelques instants avant de se remettre. Elle avait réussi ! C'était un geste improbable et elle n'en était pas morte. Mais le sourire de contentement qui se peignait peu à peu sur son visage s'effaça presque aussitôt dès lors que son œil fut jeté par-dessus son épaule.
Au loin, celui qui n'était devenu qu'une silhouette la toisait alors qu'une seconde ombre venait prendre place à ses côtés. Cette dernière, comme pour briser l'échange de regard entre eux, se mit à saluer de grands gestes de la main pleins de candeur. Un au revoir puéril qui, elle l'espérait, serait un adieu.
