Journal des reviewers

Lilinnea: C'est cool si tout va bien alors :) J'imagine que qu'il est difficile de tomber sur un autre ace alors trouver un non-ace qui accepte à 100% cette différence ne doit pas être une sinécure non plus. Après, tout dépend du degré d'ace que l'on est. Dans le cas d'Ysée qui est 100% bloquée, c'est encore plus compliqué je pense.
Il est vrai que pour Reis, le suspense n'était pas ouf pour ne pas dire un secret de polichinelle. Mais au moins, c'est fait.

AnyaKristen : OK, pas de souci, je comprends bien :) Si tu trouves toujours ton compte, ça me fait plaisir.

Ne serait-il pas temps de s'élever un peu?


CHAPITRE 18 - BRISER LES MURS

De longues secondes s'égrenèrent, figées et chargées. Reis était là, planté au milieu du salon à essayer de comprendre ce qui venait de se passer.

Quand il réalisa enfin qu'il était seul, il alla vers la baie vitrée pour voir la voiture d'Ysée remonter la rue et disparaître au détour d'un virage. Partie. Elle était partie.

L'androïde se rendit aussitôt dans le bureau de Nell. Il s'était passé quelque chose là-bas. En entrant dans la pièce, la lumière blafarde de l'écran d'ordinateur encore allumé attira tout de suite son attention. Il s'assit, se pencha et parcourut le mail sur lequel Ysée s'était arrêtée. Ses yeux s'écarquillèrent en réalisant à son tour.

Un androïde de soutien traumatique. Il était une sorte d'homologue du modèle KL900 existant aux États-Unis ; un cheval de Troie avant d'introduire des androïdes personnels.

Reis demeura interdit et immobile. Toutes les zones d'ombre qui l'affectaient depuis sa mise en route s'éclairaient enfin. Ces profils verrouillés, ce profil 0 sans aucune information réelle... et cette commande permanente de prendre soin d'Ysée.

Il se redressa tout à coup comme si un courant électrique l'avait traversé et son regard tomba sur les différentes fonctions décrites par Nell. Non. Non, il ignorait tout de ça. Il n'avait jamais été question de ça. Ni de traiter les troubles asociaux d'Ysée et encore moins ses blocages sexuels ! Tout ce qu'il voulait, c'était la voir en paix, la voir sourire !

Mais... est-ce que cette finalité passait forcément par apaiser ses traumas ou ses blessures ?

Il était programmé pour ça. Pour accompagner un patient en souffrance et l'aider à aller mieux. Tout ce qu'il avait fait depuis le début n'était donc que le fruit de son programme, même mal configuré ?

Cette simple pensée jetait un brouillard en lui, comme un retour d'erreur suite à la non-exécution d'un script. Non. Il n'avait jamais vu Ysée comme une patiente.

Et pourtant, il se souvenait bien de ces messages subliminaux qui ne l'avaient jamais quitté. Garder un œil sur elle pour l'observer, pour la comprendre, pour... remplir sa fonction ?

« Non ! »

Reis bondit du fauteuil avant de se figer presque aussi vite, la main crispée sur sa tempe qui clignotait de rouge à toute allure. Ysée n'était pas sa fonction ! Certes, il avait cherché à percer son mystère en grande partie pour espérer lui venir en aide mais les choses allaient bien plus loin que ça. Il ne voulait pas se contenter des facettes blessées de la jeune femme pour la scruter comme une bactérie sous un microscope. Elle n'était pas un trauma vivant à corriger. Elle avait bien d'autres visages qu'il voulait découvrir parce qu'elle valait la peine d'être connue. D'être enfin vue.

Il l'avait vue. Il avait regardé au-delà de ses piques de hérisson, de son blindage renforcé et de ses miradors. Il avait vu cette Ysée fragile qui retenait la meilleure partie d'elle-même par peur d'être moquée ou blessée. Celle qu'elle lui avait accordée et qui lui avait fait quelque chose.

Oui, Reis en était certain. Tous ces étranges phénomènes qu'il ne savait s'expliquer provenaient tous d'Ysée. Elle l'avait changé d'une façon ou d'une autre.

Et elle... elle pensait qu'il ne faisait que répondre à son programme, qu'il l'avait manipulée simplement pour les petites affaires de CyberLife ? Ysée venait d'être trahie alors qu'elle venait de se mettre le plus à nu devant lui. J'ai confiance en toi, lui avait-elle dit. Elle lui avait confié sa plus grande faiblesse, elle avait déposé son essence meurtrie à ses pieds, tout ça pour être réduite ensuite au rang de cobaye. De test.

Reis se rua hors du bureau, mu par une injonction invisible qui ne provenait de nulle part. Il ne pouvait pas la laisser croire qu'il s'était servi d'elle. Il ne voulait pas qu'elle ait mal à cause de lui.

Ses pas le firent piler tout à coup à deux mètres de la porte d'entrée. Son palais mental figea l'image de son environnement tandis que l'écho de la voix d'Ysée claquait comme un fouet.

« Et ne t'avise pas de me suivre, c'est un ordre ! »

La bulle protectrice qui avait préservé Ulysse se retrouvait à présent sur cette porte devant lui pour l'empêcher de poursuivre.

Il était un androïde. Une machine. Une machine programmée pour obéir aux ordres qui lui étaient donnés tant qu'ils n'entraient pas en contradiction avec les lois fondamentales de la robotique. Or, Ysée n'était pas en danger de mort, rien ne l'autorisait à outrepasser son instruction.

Reis pinça les lèvres. Non. Elle n'était pas en danger de mort mais savoir qu'elle était en souffrance lui était aussi impossible à supporter que de l'imaginer prête à sauter d'un pont.

Une incroyable poussée monta en lui du plus profond de ce qui constituait sa conscience. C'était une puissance inconnue de ses scripts comportementaux mais dont les échos lui rappelèrent cette force entrevue face à Ulysse et cette interdiction de répliquer. Il se sentait fort. Déterminé.

Il pouvait le faire. Il pouvait aller au-delà de ce qu'il devait faire. Il pouvait faire ce qui était vraiment juste. Faire ce qu'il voulait.

Quoi que fût cette énergie qui avait la fulgurance d'un geyser, Reis se focalisa dessus pour la rassembler et la jeter de toutes ses forces pour briser cette protection autour de la porte. Il irait rejoindre Ysée pour lui dire qu'elle se trompait. Il la retrouverait et l'extirperait de son désarroi. Pas parce que telle était sa fonction. Mais parce qu'il tenait à elle. Pour ce qu'elle était.

L'éruption retomba tout à coup alors que la protection invisible venait d'éclater comme une pluie de verre. Sans comprendre, Reis vacilla sous un bref étourdissement qui lui légua une sensation de vide. Paradoxalement, ce vide ne lui laissait aucune impression de manque. Bien au contraire, c'était comme s'il venait d'accéder à un nouveau module de son programme auquel il n'avait pas eu accès jusqu'ici. Cette sensation était à la fois déstabilisante et grisante.

Une fois qu'il se remit des effets désinhibiteurs de cet étrange phénomène, l'androïde se hâta de quitter la maison.


La route baignée dans la lumière rose doré du soir défilait tout autour d'elle mais Ysée ne la voyait pas. Son cerveau avait enclenché le mode automatique pour s'enfuir de la réalité. Les yeux perdus dans le vague, la jeune femme se contentait de juste recueillir les données essentielles lui permettant d'éviter un accident de voiture.

Soudain, elle craqua et un sanglot dévoisé fendit le silence de l'habitacle. Elle resserra sa poigne autour du volant pour ne pas se relâcher complètement alors que les larmes commençaient à inonder sa vue.

« Shit... Quelle conne... » gémit-elle.

Quel scénario de k-drama ou autre comédie romantique guimauve pouvait faire encore plus pathétique que ce qu'elle était en train de vivre ? Elle qui avait fait une croix définitive sur les sentiments et qui prenait grand soin à se rendre la plus invisible possible, voilà qu'elle avait fait le transfert le plus stupide et triste possible : elle était attirée par un androïde. Une machine. Un programme à visage humain qui ne réagissait que par logique et mimétisme. Son inconscient était tellement désespéré à l'idée de la solitude éternelle qu'il s'était accroché à la première ébauche de gentillesse rencontrée. Elle était pire qu'une adolescente de treize ans sans recul.

Ysée donna un coup sur son volant dans un élan de colère révulsée. Comment avait-elle pu tomber aussi bas ? Comment avait-elle pu croire ne serait-ce qu'un instant que Reis s'intéressait vraiment à elle ? Il n'avait aucune notion d'attirance !

Elle renifla alors qu'une nouvelle vague de honte venait inonder ses yeux. Le pire, c'était qu'en dépit de son magnifique cerveau très factuel et très analytique qui savait que Reis était un androïde, elle y avait cru. Son sourire comme si elle était quelqu'un à part, son regard attentif et sans jugement, ce baiser même dévié, sa façon de l'avoir pris dans ses bras pour la réconforter... Autant de marques d'humanité qui n'étaient que le fruit du brillant travail de sa sœur aînée.

Ses joues se colorèrent tout à coup de colère. Nell. À quoi pensait-elle quand elle lui avait suggéré de mettre Reis en route ? Ysée ne chercha même pas à esquisser la moindre ébauche de réponse. Si elle n'était pas en train de conduire, elle se serait déjà emparé de son téléphone pour appeler son aînée et l'agonir d'injures.

Nell, Reis, ce qui venait de se passer en l'espace de quelques heures... tout cela était bien trop à gérer d'un seul coup pour elle. Ysée se força à respirer profondément pour se reprendre et s'assurer de ne pas finir bêtement dans un fossé.

La jeune femme reporta son attention sur sa route, l'esprit vide. Elle pouvait le faire. Depuis presque toujours, elle était parvenue à mettre son environnement de côté pour rester dans son coin, dans cette solitude rassurante qui lui évitait les désillusions. Elle saurait faire de même pour ça. Il lui fallait juste un peu de temps pour reconstituer sa résilience et tout repartirait comme avant.

Tel fut le mantra qu'Ysée se répéta en boucle jusqu'à retrouver son quartier, celui qu'elle occupait depuis la fin de ses études et son départ du nid familial. Les lieux étaient bien moins coquets que le quartier résidentiel luxueux de Nell mais il avait le mérite d'être assez au calme et de ne pas être mal fréquenté. Rien que pour le petit parc qui se trouvait au pied de son modeste immeuble de trois étages, son petit appartement avec mezzanine sous les toits valait tous les lofts ultra-modernes de la ville.

Ysée passa le portique qui fermait sa résidence et alla se garer à sa place attitrée. Elle serra le frein à main, coupa le moteur... et laissa sa tête retomber sur le volant, les dents serrées.

En vérité, elle avait mal. Bien plus mal que son cœur atrophié n'était censé ressentir. Elle avait fermé son cœur à tout, elle avait fait une croix sur les sentiments et tout projet d'amour alors... pourquoi était-elle aussi touchée ? Pourquoi ce poison au goût de trahison ?

Entre deux pensées torturées, l'ouïe d'Ysée s'accrocha à la musique qui s'échappait encore des écouteurs qu'elle avait vissés dans ses oreilles pour se couper de tout. C'était son groupe préféré. Une de ses chansons favorites de surcroît.

La jeune femme redressa lentement la tête et laissa les paroles s'infuser en elle. Elle avait toujours trouvé une grande source de réconfort dans la musique. C'était dans des instants comme celui-ci qu'elle se permettait de mettre un peu son cerveau en veille et laisser ses émotions se réveiller un peu. Elle ressentait en silence et se disait qu'elle était encore un peu vivante malgré tout.

Elle cilla. Une lueur venait d'éclairer son psyché assombri. N'était-ce pas ce qu'avait fait Reis depuis qu'elle l'avait mis en route ? La ramener un peu à la vie ? Elle le lui avait même dit elle-même : personne autour d'elle n'avait eu accès à autant de ses visages. Reis était parvenu à l'approcher de façon assez naturelle et bienveillante pour qu'elle s'ouvre à lui et elle avait apprécié cela. Ne plus chercher à s'adapter pour rester dans le moule de la normalité, être elle-même entre son humour un peu bancal et ses failles sans être jugée... C'était une bouffée d'oxygène dont elle n'avait pas eu conscience.

Une nouvelle brûlure lui monta aux yeux quand les paroles de la chanson s'intriquèrent en elle avec autant de précision que de force. Même si Reis n'avait fait qu'agir parce qu'il était programmé dans ce but, les faits étaient là : elle se sentait mieux à ses côtés. Et son cerveau névrosé avait tout gâché pour lui faire croire l'inverse. Ce qu'elle avait jeté à la figure de Reis avant de partir, après ce qu'il avait fait pour elle...

Ni une ni deux, Ysée se recala dans son siège, remit le contact et... se figea.

Là, dans la lueur dorée mourante du soleil qui se fanait vers la pénombre du soir, elle voyait dans le reflet de son rétroviseur intérieur Reis qui longeait le grillage fermant sa résidence. Il scrutait avec attention les voitures garées et très vite, il s'arrêta sur celle qu'il recherchait. Le cœur d'Ysée manqua un battement.

La jeune femme coupa encore une fois le moteur et sortit de sa voiture, son regard hébété dans celui de l'androïde qui la rejoignait en passant sous la barrière du portique. Un millier de choses fusèrent en elle. Des questions, des pensées éparses, des émotions confuses, des échos colériques qui avaient claqué dans le salon de Nell.

« Comment tu m'as retrouvée ? Comment as-tu su où j'habite ? finit-elle par lâcher.

_ Ton téléphone. J'ai tracké sa puce GPS et j'ai pris un taxi. »

Elle s'ébroua avec nervosité, agacée par sa propre stupidité. N'importe quoi. Ce n'était pas là le plus important.

« Q-Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle d'une voix tremblante à laquelle elle fut incapable d'injecter de la colère. Je t'avais dit de ne pas me suivre. »

Reis marqua un silence. Telle était la question à laquelle lui-même peinait à trouver une réponse. Depuis qu'il avait quitté la maison, toutes ses requêtes partaient dans tous les sens sans aucune logique ni message clair.

« Je... Je... »

Ysée écarquilla les yeux, abasourdie. Voilà bien la première fois qu'elle voyait Reis avec un visage si perdu et... qui balbutiait ? Que lui arrivait-il pour avoir ainsi perdu la fluidité parfaite de ses programmes ?

Cette figure désemparée fit miroir à son propre trouble qu'elle percevait avec la clarté de la lumière. Elle-même ne comprenait pas tout à fait ce qui l'avait poussée à vouloir faire demi-tour pour rentrer chez Nell.

Tous deux se dévisagèrent ainsi, l'incompréhension au fond des yeux et les mots rares.

L'air du soir était chargé par la lourdeur de l'été que seule une brise d'air pouvait apaiser. S'agissait-il vraiment de la pression atmosphérique annonciatrice d'un potentiel orage ou plutôt de celle qui s'exerçait à l'intérieur des deux êtres qui s'observaient ?

Tout en Reis le poussait à devoir répondre à la question qui lui était posée, mais aucune des paroles qui lui venaient n'avait de sens. Ce qui impliquait ses interactions avec Ysée avait de moins en moins de sens. Un brouillage invisible et muet à ses modules de vision et d'audition parasitait tout son être et il se sentait perdu. Il était comme un acteur qui se retrouvait tout à coup sur scène sans son texte. Ne lui restait alors que l'improvisation.

L'improvisation. Un terme si absurde pour un androïde.

Et pourtant, ce fut ce que fit Reis. Il se laissa porter par ce qui lui venait. Sans programme. Sans codage. Juste... ce qui tournait en boucle dans sa tête.

« Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça, Ysée. Te laisser croire que tout ce que j'ai pu vivre avec toi n'était que le fruit de ma conception, c'est... Non, je ne peux pas l'accepter. »

Elle entrouvrit d'abord la bouche d'étonnement avant de se renfrogner, les bras croisés sur sa poitrine.

« Tu es un androïde de soutien traumatique et j'étais ta... patiente, assena-t-elle, les dents serrés. Tu n'as fait que me sonder pour...

_ Pour que tu sois bien, répliqua Reis avec véhémence. Pour que tu retrouves un vrai sourire. »

Ysée pinça les lèvres, les yeux fuyants.

« Oui, c'est vrai qu'au début, je répondais aux injonctions de mon programme, poursuivit l'androïde. Tu étais un être en souffrance que je devais aider. Mais derrière ma fonction, j'ai vu qu'il y avait plus que cette âme blessée en toi. Tu es sensible, intelligente, drôle... »

Il la vit froncer du nez à ces compliments. Ces compliments qu'elle rejetait pour ne pas se laisser atteindre. Parce qu'il était plus sécurisant pour elle de rester dans l'ombre. Il savait qu'elle peinait à les accepter et pourtant, c'était ce qu'il pensait sincèrement.

« Au fur et à mesure du temps passé avec toi, tu m'as emmené plus loin que ce que je suis destiné à faire. Plus que panser tes plaies émotionnelles, je voulais continuer de te découvrir, avoua-t-il, la voix de plus en plus assurée et galvanisée.

_ Félicitations, tu as découvert mon plus grand secret, grinça la jeune femme avec acidité. Satisf...

_ C'est toi que je cherchais, Ysée. Qui tu étais vraiment. Tu n'es pas ma patiente. Tu es... »

Le blanc qui éteignit sa phrase fit relever les yeux de son interlocutrice qui peinait à conserver son ressentiment de plus en plus mis à mal par l'accélération de son cœur. Ce qu'elle entendait était de la démence. Reis s'exprimait comme s'il... ressentait par lui-même ? C'était impossible. Impossible et fou.

Pas assez fou cependant pour empêcher sa question de fuir de ses lèvres. Son cœur allait lâcher.

« Quoi ? Que suis-je ? »

L'androïde se retrouva une nouvelle fois dans cet espace vaste à l'intérieur de lui-même. Il ne parvenait pas à associer un terme exact pour décrire ce que cette jeune femme représentait à ses yeux. Il était un robot, il n'avait aucun point de comparaison avec quelque chose d'aussi... personnel.

Non, il n'avait pas de mot. Mais il n'était pas sans paroles.

« Tout ce que je sais, c'est que même si demain, tu n'avais plus besoin de moi, j'aimerais rester à tes côtés. Je ne veux pas être réinitialisé. Je ne veux pas être assigné à quelqu'un d'autre. »

J'aimerais. Je ne veux pas. Autant de tournures de phrases qui sonnaient si inhabituelles sortant de la bouche d'un androïde, sans compter cette sincérité désarmante qui les accompagnait. Ysée en était complètement retournée.

« Tu... »

Elle le dévisageait, incapable de parler alors que son esprit débordait. Ses yeux étaient inondés de paroles sans mot. Ce n'était pas une surprise venant d'elle qui peinait à s'exprimer mais cette absence de réaction doublée à cette figure troublée ne faisait qu'alimenter l'insécurité de Reis. Il ignorait si ce qu'il disait transmettait le message voulu.

L'androïde chercha comment reprendre le dialogue alors qu'il se sentait tout à coup bien vide. Malgré la kyrielle de mots auxquels il avait accès, rien ne parvenait à concrétiser ce qui se passait en lui.

« Ysée, dis quelque chose... »

La jeune femme ouvrit la bouche par réflexe sans savoir quoi répondre. Parler n'était déjà pas son fort mais après tout ça, c'était encore plus déstabilisant. Reis n'était plus le même et son aura ne revêtait plus la même couleur. C'était à un tel point qu'Ysée en avait perdu toute trace de rancune envers lui.

Elle cilla quand au milieu de sa confusion, l'écho de la musique de ses écouteurs parvint à se faufiler entre deux pensées. Un vague sourire se peignit alors sur son visage à l'arrivée de ce joker bienvenu.

Reis regarda l'humaine l'approcher pour lui glisser une de ses oreillettes à l'oreille. Il reconnut dès les premières notes la voix du soliste du groupe préféré d'Ysée.

Les paroles de la chanson se diffusèrent dans ses canaux auditifs et le traducteur automatique se chargea du reste.

Heart still beating, but it's not working
It's like a hundred thousand voices that just can't sing
I reached out tryna love but I feel nothing
Oh, my heart is numb

But with you
I feel again
Yeah, with you
I can feel again

I'm feeling better
Ever since you know me
I was a lonely soul
But that's the old me

Ses yeux se centrèrent dans ceux de la jeune femme qui le dévisageait avec un mélange de curiosité et de fascination. Plus vibrant encore que le sens des paroles de cette chanson, c'était cette émotion brute dirigée vers lui qui le capturait tout entier.

« Que t'arrive-t-il, Reis ? finit-elle par lui demander sans avoir trouvé de réponse par elle-même. Tu sembles... différent. »

Le sourire maladroit qu'il lui rendit confirma que lui-même en avait bien conscience sans pour autant comprendre.

« Je l'ignore. Je voulais juste ne pas perdre ce que j'avais tissé avec toi ni que tu sois triste à cause de moi. »

Ysée se sentit rosir en une seconde. Ce qu'il avait tissé avec elle ? Voyait-il donc vraiment quelque chose qui les liait ? Reis était donc sincère quand il déclarait qu'elle n'était pas...

Elle perdit le fil quand elle réalisa tout à coup que l'androïde se penchait vers elle et ses joues se mirent à pétiller furieusement. Ses paupières se scellèrent d'elles-mêmes, échaudées par cette chaleur qui montait à son visage alors que les lèvres de Reis effleuraient les siennes. Elles étaient douces, les mêmes que celles d'un humain. Un humain... qui semblait autant perdu qu'elle.


Je vous arrête de suite : oui, Reis est officiellement déviant mais non, ils ne sont pas casés pour autant. C'est beaucoup trop tôt. Là, ils sortent chacun d'un épisode traumatique, on ne peut pas dire qu'ils sont très en face de leurs pompes, surtout Reis.

C'est d'ailleurs quelque chose qui m'a un peu gênée dans DBH: les androïdes vivent vachement bien leur basculement déviant. Limite, ça cligne un peu des yeux de surprise et après... «OK. Anyway

Je trouve que ça manquait un peu de fragilité et d'instabilité et c'est une chose que j'ai tenu à corriger dans cette fic. La découverte de la déviance (et des émotions) ne sera pas un long fleuve tranquille pour Reis ni Ysée et bien des erreurs seront faites de la part de l'un et de l'autre.