Mes petits chats,
Voici aujourd'hui la deuxième partie de "L'homme de la plage". Trois semaines après la publication de la première partie… Je n'ai malheureusement pas réussi à faire mieux.
J'ai fais pas mal de recherches pour ce que j'y décris d'un point de vue médical. Je ne prétends pas écrite des certitudes scientifiques, disons que l'ensemble reste plausible et crédible.
Je pars dans très peu de temps en congé pour trois semaines. J'espère parvenir à publier la troisième partie dans un temps à peu près identique pour ne pas perdre le fil. Promis !
Comme d'habitude, j'accepte humblement les remarques concernant les coquilles de frappe ou d'écriture. Je fais de mon mieux mais je ne remarque sans doute pas tout. Merci pour votre aide et pour m'aider à m'améliorer :)
Je vous laisse découvrir la suite de cette (longue) histoire qui suit tranquillement son cours sans se presser. J'espère qu'elle vous plaira.
PS : j'ai essayé de couper au mieux mon récit avec la partie suivante. Pas le choix, l'ensemble aurait sinon été beaucoup trop long.
Bien à vous et belle lecture,
ChatonLakmé
Dans les pays anglo-saxons, un John Doe (Jane Doe au féminin) est une expression utilisée dans l'administration désignant une personne non identifiée car trouvée sans ses papiers d'identité. En français, elle est l'équivalent de notre « Monsieur X ».
Comme son nom l'indique, la mémoire à long terme désigne la mémoire qui permet de retenir de manière illimitée des informations sur des périodes très longues. La mémoire procédurale est une de ses composantes. Elle concerne la motricité automatique. C'est une sorte de mémoire automatique qui, même sans pratique pendant une longue durée, permet de savoir toujours faire du vélo ou conduire par exemple.
L'homme de la plage
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Deuxième partie
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Au volant de son pickup Ford et le coude sur le montant de la portière, Bucky réfléchit. Profondément. Très profondément. Le klaxon impatient du véhicule derrière lui le fait brièvement sursauter et le brun, avisant le feu de circulation passé au vert, s'engage à nouveau dans la circulation. Il quitte le Samoa Bridge et entre dans Eureka. Le jeune homme descend lentement Myrtle Avenue avant d'emprunter Harrison Avenue en direction du sud. Il observe distraitement les maisons individuelles sur le bord de la route en se mordillant un peu nerveusement les joues. Bucky finit par se mordre maladroitement la langue. Il grogne de douleur quand il voit se dessiner sur sa droite le vaisseau blanc et marron du Province Saint Joseph Hospital. Le jeune homme enfonce légèrement sa tête entre ses épaules et dépasse le pôle hospitalier d'Eureka. Lentement. Très lentement. À côté de lui, Sandy redresse la tête avec attention et regarde fixement le bâtiment. Se contorsionnant sur le siège passager, elle lui jette un regard doux et interrogateur. Le brun grommelle.
— « Non Sand'. Nous sommes venus faire des courses en ville, pas pour aller à l'hôpital », explique-t-il avec une parfaite mauvaise foi.
Comment expliquer sinon que Bucky ait presque fait le tour de la ville pour aller au WinCo Foods quand il aurait pu déjà s'y trouver ? Sandy soupire lourdement avant de se recoucher sur le siège. Ça ressemble presque à un reproche. Dès qu'il le peut, le brun tourne vers l'ouest sur Harris Street, presque aux limites d'Eureka avec la ville voisine de Cutten et s'éloigne. Il ne peut toutefois pas s'en empêcher. Le brun suit quand même du regard la silhouette massive de Providence jusqu'à la perdre de vue dans le rétroviseur central puis il accélère. Le moteur du pick-up ronronne comme un gros chat un peu enroué, son élan est un peu poussif et Sandy dresse une oreille vaguement inquiète. Bucky s'obstine et appuie encore. Il peut attribuer le serrement de son estomac à l'inquiétude quant aux grondements sourds de son véhicule plutôt qu'à son large détour jusqu'à l'hôpital sans oser s'y arrêter.
Le brun pile brusquement à un feu rouge. Sandy glisse sur le cuir un peu élimé de son siège et manque de tomber. Elle proteste en donnant de la voix.
— « Excuse-moi, je fais n'importe quoi », dit-il en pianotant des doigts sur le volant avant de soupirer. « Bon sang, conduire jusqu'à Providence… Qu'est-ce que j'espérais au juste… ? »
Sandy renifle comme un « On se le demande si tu n'as pas le courage d'aller jusqu'au parking » et le brun lui jette un regard en coin un peu ombrageux.
— « Je te signale qu'il peut être n'importe où en ce moment et je ne veux pas déranger Sam, il est toujours tellement débordé quand il est de garde… », poursuit-il. « Nous n'avons aucune raison de nous présenter à l'accueil pour demander. Après tout nous le connaissons pas ce type… »
Nouveau reniflement qui cette fois ressemble fort à un ricanement moqueur. Ou à quelque chose qui s'approcherait de « Tu mens et tu es un peu lâche ». Bucky ébouriffe ses cheveux d'une main et relance le pick-up dans la circulation au feu vert.
— « Nous aurons bien assez de temps pour prendre de ses nouvelles demain. Éventuellement… », achève-t-il mollement.
La chienne se contente de tourner la tête vers la fenêtre et d'appuyer son menton sur le montant de la portière. Le brun roule des yeux.
— « Et puis, imagine comme ce serait étrange de voir sa chambre remplie de gens venus lui rendre visite ou qui attendent de ses nouvelles dans le couloir… », reprend-il après un long silence. « Est-ce que tu l'as bien regardé Sand' ? Il y a forcément quelqu'un qui est après lui. Je ne suis pas grand-chose même s'il s'est agrippé à ma main. »
Bucky baisse les yeux sur ses doigts et les fait jouer lentement sur le volant. C'est peut-être lui qui le faisait, qui s'agrippait à ses doigts. Il se souvient qu'il a enlacé leurs mains sur la plage en attendant les secours. Et que cela a fait ricaner l'ambulancier aux taches de rousseur. Le brun caresse distraitement le cuir de son pouce. Il a encore l'impression de sentir la tiédeur de sa peau sur la sienne. Il ne peut pas oublier. Pas plus que le beau visage un peu trop pâle maculé de sang de l'inconnu.
Bucky frissonne légèrement.
C'est arrivé le matin même mais sa promenade à Humboldt Beach se perd déjà dans le lointain. Ça a un goût d'éternité et paradoxalement, le souvenir est vivace dans son esprit comme une blessure au fer rouge.
Le brun masse lourdement sa nuque du bout des doigts. Comment aurait-il pu oublier ? C'est probablement pour la même raison qu'il a conduis jusqu'à Providence sans le réaliser. Il a pensé à l'inconnu quand il faisait les cent pas dans son bureau, sa traduction complètement oubliée. Il l'avait à l'esprit quand il se préparait dans le salon à prendre le pick-up pour faire ses courses en ville. Il avait roulé à l'opposé du WinCo Foods pour ça. Par inquiétude, sans le moindre doute, mais il y a plusieurs choses qui lui tordent un peu le ventre. Bien entendu, le brun se demande comment va l'inconnu, s'il a bien été pris en charge et surtout, qu'on a nettoyé les traces de sang sur son visage parce que ce souvenir lui donne encore un peu la nausée. Il a besoin de savoir s'il va mieux parce que le fait que Bucky l'a fait rouler sur le dos en pensant bien faire n'a eu aucune incidence sur son état de santé. Bon sang, il ne se le pardonnerait jamais.
À nouveau à l'arrêt à un feu de circulation, le brun soupire lourdement et appuie son front contre son volant. Il a l'impression de sentir encore sa tête posée sur ses genoux et sa main dans la sienne. Ils ont à peine échangé quelques mots mais ce qu'il s'est passé dans les récifs d'Humboldt Beach a été très fort. Pour lui en tout cas. Peut-être que l'inconnu l'a déjà un peu oublié parce qu'il est bien entouré à présent. Peut-être. Le jeune homme songe distraitement à sa veste de jogging que les ambulanciers ont pris avec eux tandis qu'ils sanglaient le blessé sur la civière. Il pourrait se présenter à Providence pour tenter de la récupérer, l'air de rien. Il resterait sagement à l'accueil en attendant qu'on l'informe. Ça serait sans doute acceptable.
Bucky esquisse un rictus tandis qu'il remonte Harris Street en direction de l'océan. Dire qu'il a presque fui la compagnie de Aaron et Charlie ce matin pour être seul. Il n'a jamais autant pensé à une autre personne depuis le début de la journée.
Le brun entre sur le parking du WinCo Foods et se gare souplement sous les branches d'un arbre qui ombrent agréablement le bitume brûlant. La journée a été très chaude. Il coupe le moteur et retire lentement la clé de contact. Sandy tend la tête avec intérêt en direction des portes vitrées du magasin puis vers lui, son regard marron plein de questions.
— « Il faut qu'il aille bien. C'est important qu'il aille bien… », reprend le brun en la caressant gentiment. « … J'aimerais bien m'en assurer, juste le revoir pour être sûr et ensuite, on reprendrait notre vie d'avant. Pas plus, tu vois ? »
La chienne gémit doucement et rampe sur le siège pour poser sa tête sur sa cuisse. Bucky déglutit un peu.
— « Je sais que tu t'inquiètes aussi mais il a forcément quelqu'un pour veiller sur lui maintenant donc ça ira. » Sandy renifle contre lui et il sourit. « Tu n'es pas d'accord avec moi ? C'est un peu toi qui nous as embarqué dans cette histoire Sand'. »
C'est un peu grâce à toi.
Bucky se mord les joues. Il détache sa ceinture de sécurité et immédiatement, Sandy s'assoit sur le siège passager avec intérêt.
— « Tu sais que tu ne peux pas venir avec moi, les chiens ne sont pas autorisés », lui rappelle-t-il en se penchant vers elle pour entrouvrir la fenêtre de sa portière. « Ne t'en fais pas, j'ai la liste et je n'oublierai pas tes horribles croquettes à la dinde. »
Sandy plonge sa tête dans son cou pour l'y rouler d'un air câlin. Par jeu, elle se tortille d'aise contre lui et le brun rit quand elle claque vigoureusement les mâchoires. Oui, il sait. Il n'oubliera pas.
Le brun verrouille les portières du pick-up et va chercher un caddie d'un air de martyr.
Il a foule aux caisses et un flot continu de clients entre et sort du magasin accompagnés par le tremblement métallique de leurs chariots. Cela ressemble à une musique un peu sinistre à ses oreilles. Elle parvient à couvrir jusqu'à la musique pop à la mode que crachotent les haut-parleurs, entrecoupée de tonitruantes annonces promotionnelles. Le brouhaha continu monte sous le plafond et résonne entre les rayons qui s'étirent à l'infini dans le supermarché. Bucky agrippe son caddie à deux mains et s'y engouffre d'un pas pressé. Les yeux rivés sur sa liste de courses, il fait probablement ses achats les plus rapides du mois, serpentant entre les familles et les acheteurs solitaires qui semblent pris de réflexions abyssales devant deux barils de lessive ou deux paquets de biscuits. Le brun veut rentrer au plus vite. Il veut retrouver sa maison, sa terrasse sur la plage vide. Vide en tout cas jusqu'à ce matin et qu'il le trouve. Le brun mâchonne ses joues. Il est toujours un peu sombre quand il entre dans les rayons de l'animalerie, les sourcils froncés d'un air peu amène. Mince alors, il va vraiment penser à l'inconnu toute la journée ?
Avec la force de l'habitude, Bucky s'arrête devant les aliments pour chien. Il cherche, cherche assidûment mais ne peut que constater qu'il n'y a pas la marque de croquettes de Sandy. Seulement des étagères métalliques vides et une petite affichette imprimée indiquant un défaut de livraison. Le brun étouffe un juron.
— « C'est une blague… »
Abandonnant son caddie, il va et vient dans le rayon, comme pour attendre un peu stupidement une épiphanie mais aucun employé du WinCo Foods ne vient le sauver. Pas de palettes en retard, pas de mise en rayon. Juste le néant des étagères qui semble le narguer. Bucky s'accroupit sur le sol et tire deux lourds sacs de croquettes de deux marques équivalentes pour les comparer. Les muscles de ses cuisses tirent désagréablement, il a mal à dos à force de se pencher. Bucky est vraiment ronchon. Il est sur le point de se demander s'il pourrait réellement s'asseoir dans l'allée et s'appuyer contre les étagères pour être plus à son aise quand son portable sonne. Plongé dans l'étude des lignes du tableau nutritionnel, il se tortille un peu pour récupérer l'appareil dans sa poche et décroche sans regarder l'appelant.
— « Oui ? », grogne-t-il dans le combiné.
Un silence lui répond, suivi d'un rire frais et léger qui le fait sourire sans pouvoir s'en empêcher. Il connaît ce rire, il l'accompagne depuis vingt ans et le fait toujours se sentir mieux. Le brun jette un regard aux gros sacs à ses pieds, hésite puis se redresse d'un coup de reins. Les croquettes sont strictement identiques de toute manière, il choisira le paquet orange de la marque Nature's Variety avec la photo d'un cocker. Il aime bien les cockers.
— « Je te dérange peut-être Buck'… Tu dois être entouré de tous tes amis en train de boire un verre sur ta terrasse, c'est ça ? »
Nouveau rire malicieux. Le brun roule des yeux et s'accoude à son caddie.
— « La ferme Sam », lui répond-il en souriant. « Tout va bien ? Tu m'appelles rarement quand tu es de garde. »
Bucky gratte distraitement la peinture un peu écaillée de son caddie, les sourcils légèrement froncés. C'est effectivement trop peu courant pour que cela ne l'intrigue et ne commence à l'inquiéter. Il n'ose creuser l'idée un peu plus folle qui vient de surgir dans son esprit. Sam a dû voir l'inconnu, peut-être même est-il celui qui l'a pris en charge. Son ami viendrait le tenir au courant de son état de santé.
— « Buck'… Tu ne crois pas que j'ai une meilleure raison de t'appeler aujourd'hui que le fait de te raconter qu'il n'y avait plus de frites à la cantine ce midi ? », chantonne presque Sam avec malice.
Ah. Donc l'idée un peu folle. Peut-être. À moins que son ami ne souhaite lui raconter une histoire drôle que l'infirmier Oliver vient de lui apprendre. Cet homme est un puits sans fond de calembours, de jeux de mots et de plaisanteries, souvent épicées. Ça pourrait aussi être ça. Le brun sait que Sam note parfois dans un carnet celles qu'il juge les meilleures pour les replacer au moment opportun.
— « … Et tu as survécu sans frites ? », demande-t-il un peu mollement. « Tu – »
Soudain, le bruyant jingle des promotions du WinCo Foods retentit dans le magasin, avalant les dernières notes de Firework de Katty Perry. C'est une histoire de promotion exceptionnelle sur les biscuits Oreo avec deux paquets offerts pour deux gratuits. Bucky se contente de grogner. Il trouve seulement le son trop fort.
— « Tu es au WinCo ? », l'interroge Sam avec curiosité. « C'est le pire moment de la journée pour faire tes courses… »
— « Je sais, j'ai été un peu occupé aujourd'hui », grince le brun.
Il couvre le haut-parleur de son portable pour étouffer un peu la voix criarde du responsable des animations du supermarché, sans réel succès. Bucky le visualise bien à l'entrée du WinCo avec son micro, son costume un peu démodé à cravate un peu trop large mais toujours rasé de près. Le brun tend l'oreille en entendant son ami marmonner dans le combiné.
— « Sam ? »
— « Oui, je suis là. Puisque tu es là-bas, tu peux me prendre les deux paquets avec les deux offerts s'il te plaît ? Je te rembourserai la prochaine fois qu'on se verra », lui demande Sam avec gourmandise. « Maria ne veut pas en acheter, elle dit que j'en mange trop. »
— « C'est absolument vrai », rit le brun en abandonnant son caddie pour rejoindre le rayon concerné. « … Tu appelais pour quoi Sam ? »
— « Tu les as ? »
Bucky joue un peu des coudes autour de la gondole en carton pour récupérer les biscuits et acquiesce dans un grognement.
— « Oui. Ça va te coûter plus que le prix de la promotion Sam. Quelqu'un m'a marché sur le pied, je suis sûr qu'il m'a cassé un orteil », ronchonne-t-il.
— « Oh Buck'… », s'esclaffe son ami.
— « C'était un talon très pointu ! »
— « Eh bien, viens aux urgences et je m'occuperai de t'éviter l'amputation », ricane Sam. « Ça te fera une bonne excuse pour venir rôder autour de Providence. Je suis persuadé d'avoir vu ton pick-up sur Buhne Street. »
— « Impossible, je suis passé sur Harrison Avenue avant de tourner sur Harris Street », ahane distraitement le brun en soulevant le sac de croquettes bleu à la photo du cocker pour le mettre dans son caddie.
Bucky le lâche brusquement et son poids fait rebondir les nombreux paquets d'Oreo au fond du chariot. Il se fige. Oh… Mince. Sam rit bruyamment à son oreille. Le jeune homme esquisse un sourire un peu gêné. Son ami le connaît trop bien.
— « Je… Ce n'était pas volontaire. … J'y pense juste beaucoup depuis ce matin », explique-t-il maladroitement sans oser parler de lui.
— « Je sais Buck', je te connais. C'est pour ça que je t'appelle.»
Le jeune homme inspire brusquement. Son souffle doit résonner bruyamment dans le combiné mais peu importe.
— « Respire mon pote, ça va. » Bucky entend son ami sourire gentiment. « Tu fais le misanthrope mais j'étais sûr que tu te sentirais concerné. »
Le brun renifle légèrement. Il aime sa tranquillité, rien à voir. Sam rit une nouvelle fois. Bucky remarque une grosse écaille de peinture sur le caddie et il la fait sauter d'un coup d'ongle. Le morceau en entraîne un autre, plus petit, et le jeune homme songe plus prudent de garder sa main dans sa poche pour éviter de continuer à détériorer le matériel du WinCo Foods. Il se mord les joues.
— « … Bien sûr que je me sens concerné, je l'ai trouvé à Humboldt », lui répond-il doucement. « J'ai tenu sa main et je lui ai raconté des choses stupides pour le maintenir éveillé jusqu'à l'arrivée de l'ambulance. … Je me soucie de lui. »
— « Je suis au courant », acquiesce Sam. « Toute l'équipe des urgences est au courant. Josh est très bavard pendant sa pause cigarette, il a adoré raconter comment Sandy est venue les chercher sur la plage et les conduire jusqu'à vous, presque enlacés l'un à l'autre… »
— « Ce mec est un con », rougit un peu Bucky.
Il songe une nouvelle fois à envoyer un courrier de réclamation à Providence pour se plaindre de la qualité de leurs ambulanciers. Une lettre bien sentie comme il l'a déjà fait pour son fournisseur internet. On lui avait offert un bouquet de chaînes cinéma pendant un an après ça. Bucky hausse un sourcil. Ça pourrait marcher.
Le brun soupire et passe une main dans ses cheveux.
— « Je pensais venir aux urgences et demander de ses nouvelles », avoue-t-il sans évoquer sa veste de jogging parce que ce serait ridicule. « Ou peut-être appeler même si on ne m'aurait peut-être rien dit parce que je ne suis pas de sa famille. … Il a sans doute des gens avec lui maintenant. »
— « Tu regardes trop de séries télé Buck' », le taquine Sam. « Avec ce que Josh a raconté, tu peux être sûr qu'aucune infirmière ne t'aurait interdit quoi que ce soit. Elles auraient même été très heureuses de voir que tu continuais à t'inquiéter pour lui. »
Le jeune homme tique un instant. Quelque chose dans la voix de Sam sonne différemment. Son meilleur ami le connaît trop bien mais la réciproque est aussi vraie. Il se redresse contre son caddie. Une écaille de peinture agrippe le bout de la manche de son polo mais Bucky l'ignore.
— « Tu as pu prévenir quelqu'un, n'est-ce pas ? », lui demande-t-il rapidement. « Et il va bien. »
Sam soupire doucement dans le combiné mais c'est comme une tempête dans sa poitrine.
Il n'a pas mis le blond en PLS, il l'a déplacé alors qu'il n'aurait pas dû. Il…
— « Sam ? », croasse-t-il un peu.
— « Je l'ai pris en charge à son arrivée. On a recousu sa plaie à la tête et on lui a fait passer un scanner qui n'a pas révélé de fracture de la boîte crânienne. … Il n'a pas repris conscience depuis. »
Le ton de son ami est prudent, presque précautionneux et Bucky déteste ça. Il se raidit.
— « Il… » Le brun se racle la gorge. « Il est aux urgences depuis plus de dix heures. Et il y avait beaucoup de sang. Est-ce que – »
— « Une plaie à la tête est toujours impressionnante mais ça ne veut pas forcément dire que c'est grave », le coupe doucement Sam.
— « Mais ça pourrait l'être. »
— « J'attends que son état se soit stabilisé pour lui faire passer une IRM. Il a un petit hématome sous-dural qui devrait bien se résorber mais il faut attendre son réveil pour voir la suite. Nous ne connaîtrons les effets des séquelles neurologiques qu'à ce moment-là. »
Le brun déglutit fortement et ferme les yeux.
Il l'a bougé sur le sable, il ne l'a pas mis en PLS. Il a peut-être…
— « Est-ce que ça pourrait être de ma faute ? Tout ça ? », lui demande-t-il d'une voix blanche. « Tu sais que je l'ai déplacé sur la plage, n'est-ce pas ? Je l'ai mis sur le dos pour l'aider à respirer… »
— « Marc m'a raconté », acquiesce son ami et le brun note distraitement le nom du chef d'équipe à l'air renfrogné. « Ça n'a pas d'incidence Buck'. Le traumatisme est lié au coup qu'il a reçu à la tête, pas à ce que tu as fait pour l'aider. … Tu sais que j'ai cassé deux côtes au premier patient auquel j'ai dû faire un massage cardiaque ? Je l'ai pourtant sauvé. »
Bucky exhale un rire un peu étranglé. Le ton nonchalant de son ami cache bien le souvenir qu'il garde de cette intervention auprès d'un accidenté de la route. Lui se souvient surtout que Sam avait les mains qui tremblaient à la fin de sa garde et qu'il était resté très silencieux.
— « Si tu doutes toujours, rappelle-toi que je suis le brillant médecin qui a fait de longues études dans une université de seconde catégorie », le gronde gentiment son ami et le brun sourit.
L'écaille de peinture tire les fils de son polo. Bucky la fait sauter d'un coup d'ongle avec sa voisine. Et la suivante.
— « Est-ce que tu sais comment il s'appelle ? », reprend-il après une courte hésitation.
Sam claque sa langue contre son palais de frustration. Pour lui qui pratique le langage non verbal de son meilleur, c'est un non tonitruant.
— « Il n'avait pas de portefeuille et il n'est pas resté lucide assez longtemps pour que je puisse le lui demander. Je n'ai pas insisté. Je vais attendre son réveil pour prévenir la police. Pas besoin d'être un génie pour comprendre qu'on l'a agressé », l'informe Sam d'une voix sombre.
Soudain, le brun reconnaît le couinement familier du cuir du fauteuil de son ami dans son bureau et une discussion un peu étouffée. Il attend patiemment.
— « Je suis désolé Buck', je dois y retourner. Ma pause est finie depuis cinq minutes et on est venue me chercher. … Je n'étais même pas officiellement en pause d'ailleurs, je voulais juste t'appeler pour te tenir au courant. Patecky va me tuer… », balbutie Sam à toute vitesse.
Bucky rit joyeusement.
— « Merci de l'avoir fait Sam. »
— « Je t'en prie. Garde un œil sur ton portable, je te tiendrai informer s'il y a le moindre changement. Salut ! »
Le brun a à peine le temps de répondre, Sam a déjà raccroché. Bucky glisse son portable dans la poche de son jean et contemple le paquet de croquettes d'un air de profonde réflexion puis finit par soupirer. Il faut bien faire un choix. Le brun arrange un peu le contenu de son caddie car le sac menace de tomber et d'écraser les paquets de biscuits.
Le jeune homme achève rapidement ses courses et tente de ne pas courir jusqu'aux caisses. Dans la file d'attente, il jette un coup d'œil à son portable. Dix-huit heures et demie. Les actifs d'Eureka sont en train de sortir du travail et ils semblent tous avoir décidé de se donner rendez-vous au WinCo Foods. Seigneur…
Son caddie devant lui, le brun sourit en voyant Sandy lui faire fête à son retour à la voiture, la chienne se trémoussant sur le siège passager. Elle gémit doucement en passant le bout de son museau à travers l'interstice de la fenêtre. Bucky la gratte gentiment sous le menton. Il l'entend encore couiner de joie et d'excitation tandis qu'il dépose les sacs de courses à l'arrière du pick-up puis japper quand il ouvre la portière pour se glisser derrière le volant. La chienne lui grimpe immédiatement sur les genoux pour quémander des caresses. Il évite habilement un coup de langue sur le visage.
— « Rentrons chez nous », lui dit-il doucement en la réinstallant à côté de lui.
Bucky met le contact, hésite puis pose son portable sur le tableau de bord, juste devant lui.
Sur la route du retour, il le regarde attentivement à chaque arrêt à un feu rouge, les doigts serrés sur le volant. Quand le brun s'engage sur le Samoa Bridge, il entrouvre un peu plus la fenêtre du côté de Sandy pour lui permettre de mettre la tête dehors, la gueule ouverte. C'est leur petit rituel. D'habitude, Bucky répond toujours d'un petit signe quand des automobilistes de l'autre voie le klaxonnent joyeusement ou le saluent en montrant sa chienne. Cette fois, il les remarque à peine. Il ne cesse de repenser à sa discussion avec Sam, les yeux rivés sur son portable car son ami pourrait appeler à n'importe quel moment. Un SUV devant lui freine brusquement et Bucky fait de même, rattrapant de justesse l'appareil avant qu'il ne tombe du tableau du bord.
— « Bordel non », grogne-t-il. « Pas avant de savoir comment il va. »
Sandy jappe de mécontentement car, à devoir choisir entre son portable et la chienne, Bucky n'a pas pu la rattraper. Celle-ci s'est écrasée contre le tableau de bord et, un peu étourdie, elle donne de la voix au conducteur devant eux. En langage chien, cela doit ressembler à une bordée de jurons. Le brun ricane et l'apaise d'une caresse.
Une fois à Manila, l'attente reprend.
Interminable.
Bucky pensait avoir l'esprit un peu plus tranquille mais il range ses courses et reprend sa traduction pendant une heure dans un état un peu second. Le brun reste pendu à l'appel de Sam. Pour en savoir plus sur sa santé. Pour en apprendre plus sur lui. Il veut savoir. Il a tellement de questions. Mais jusqu'au coucher du soleil, l'appareil reste désespérément silencieux. Le jeune homme jette un regard à l'horloge du four et pince les lèvres. Sam a terminé sa garde aux urgences, il est rentré chez lui. Bucky ne saura rien de plus aujourd'hui quand bien même les questions bourdonnent dans son crâne. Merde.
C'est finalement quand il est en train de manger par frustration un paquet entier de crackers au fromage sur la terrasse que l'écran de son portable s'allume. Le brun entend la petite sonnerie de notification d'un message reçu et se jette presque sur son appareil. Le paquet de biscuits entamé tombe sur le sol, Sandy se précipite dessus et avale gloutonnement les biscuits. Bucky laisse faire. Il lit et relit déjà avidement le message de Sam.
De Sam. Reçu à 22h48.
Je suis rentré à la maison mais les urgences viennent de me prévenir. Il a repris conscience et il a demandé après toi. Bonne soirée Buck'.
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Debout devant l'îlot central de sa cuisine, Bucky pianote un peu nerveusement des doigts sur le plan de travail en granit, encore marbré de farine et de grains de sucre. Le jeune homme sent sous sa paume un reste un peu visqueux de blanc d'œuf et il grimace légèrement de dégoût. Esquissant un geste pour essuyer sa main souillée sur son jean, le brun se retint de justesse. Il attrape un torchon et nettoie soigneusement sa main, les yeux baissés sur son pantalon. C'est un beau denim à la toile brute, bien coupé et sans trou, qu'il a enfilé un peu plus tôt dans sa chambre. Sans traces de pattes de chien ni bave non plus, Bucky tient à ce qu'il le reste. Le jeune homme repose le torchon et jette un coup d'oeil à son reflet dans la vitre du four. Pas de petits bouts de pâte ou de tache de chocolat non plus sur son tee-shirt ou ses baskets blanches. Très propres. Presque un peu apprêtées. C'est bien. Il tire machinalement sur l'ourlet pour l'arranger un peu puis, satisfait, il cale ses reins contre le plan de travail et reprend sa contemplation.
Les bras croisés sur son torse, le brun surveille attentivement la cuisson de la dernière fournée de cookies. Une odeur délicieuse de beurre et de chocolat a envahi la cuisine et la forme des petits biscuits est parfaite. C'est bien aussi. C'est bien mais Bucky passe une main dans ses cheveux avant de soupirer doucement. Il se frotte la nuque d'un air gêné. C'est bien mais c'est peut-être une très mauvaise idée après tout. Une inspiration subite et une envie dont il devrait se méfier. Il est un homme raisonnable, en temps normal. Si le besoin lui a semblé presque viscéral un peu plus tôt, cela ne l'empêche pas de considérer à nouveau la situation et ce qu'il s'apprête à faire.
Raisonnable.
Viscéral.
Bucky baisse les yeux sur son tee-shirt et son jean. Ouais. Il s'est quand même habillé exprès pour l'occasion et a même sorti de sa penderie des vêtements qui le mettent en valeur. Le brun voit déjà le sourire malicieux de Sam quand il se présentera bientôt à Providence, baskets tendance aux pieds, chemise nonchalamment ouverte sur son tee-shirt de marque. Jean à la coupe très avantageuse pour ses jambes et ses fesses. Bucky se mord les joues. Sam ne va pas sourire, il va rire. Probablement beaucoup.
La sonnerie du minuteur résonne dans la cuisine et le sort de ses pensées. Allongée à côté de la baie vitrée ouverte sur la terrasse, Sandy lève la tête avec intérêt puis trottine vers lui avant de se frotter contre sa cuisse. Le brun sourit et retire de la place de cuisson le petit cookie sans chocolat qu'il a fait pour elle. Il le casse soigneusement en petits morceaux pour faciliter son refroidissement et le pose sur le rebord du plan de travail.
— « Pas tout de suite », lui indique-t-il en la grattant affectueusement derrière les oreilles. « Il est encore trop chaud, attend quelques minutes. »
Sandy renifle et s'assoit à côté de lui, la tête levée en direction de sa friandise. Bucky rit. Il sait qu'elle ne cillera pas jusqu'à ce qu'il lui donne son biscuit.
Le brun observe la plaque de cuisson et se mord les joues. Et maintenant ? Les cookies sont cuits et il a acheté une boîte en métal au WinCo Foods dans la matinée. Il a fait la route depuis Manila exprès parce que, eh bien un cadeau ne peut pas être offert dans un vieux contenant resté longtemps oublié au fond d'un placard chez soi. Winnifred Barnes n'aurait pas cautionné ça. Bucky pianote du bout des doigts sur le granit. Oui.
Et maintenant ?
De Sam. Reçu à 15h16.
Il peut recevoir de la visite. L'accueil est ouvert de treize heures à dix-sept heures. Bonne journée Buck' !
Ouais. Juste quelques mots reçus après le déjeuner et le brun avait sorti le livre de cuisine familial de sa mère pour faire des cookies. Mais il n'y a pas que celui-ci, c'est aussi le message d'hier qui lui a fait renversé son paquet de crackers au fromage.
De Sam. Reçu à 22h48.
Je suis rentré à la maison mais les urgences viennent de me prévenir. Il a repris conscience et il a demandé après toi. Bonne soirée Buck'.
Le jeune homme mâchonne ses joues. Si l'inconnu a parlé de lui, il peut donc raisonnablement penser qu'il a le droit d'aller lui rendre visite. Et avec un présent car selon Winnifred Barnes, on ne se présente jamais les mains vides. Question de politesse. Il est aussi relativement sensé de s'être habillé correctement car Providence est un hôpital et qu'il ne peut y aller en baskets éculées et jean taché comme un étudiant fauché et distrait.
Bucky agite un peu la plaque de cuisson, soulève les biscuits et les retourne. Celui de Sandy est tiède à présent, il le lui donne en petits morceaux. La chienne se tortille de plaisir et le brun esquisse un sourire. Au moins, ses biscuits sont bons. À l'air libre, la croûte dessus va terminer de sécher et cela les rendant encore meilleurs. Il ouvre la boîte en métal, met une feuille de papier absorbant au fond et dépose avec soin les gâteaux à l'intérieur. L'effet d'ensemble n'est pas désagréable à regarder, il la referme avec soin.
Il a demandé après toi.
Bucky doit se rattacher à ça et se persuader que sa visite sera bien vue. Voire appréciée. Idéalement, un peu égoïstement aussi, il aimerait que la chambre de l'inconnu soit vide à son arrivée. Le brun a envie de retrouver avec lui cette… chose très forte qui les a liés un instant dans les récifs d'Humboldt Beach et qui a tout rendu si spécial. Sandy le bouscule tandis qu'elle couine doucement en direction de la boîte en métal.
— « Non, pas de chocolat pour toi », la gronde-t-il gentiment en la caressant. « Mais tu m'accompagnes à Providence. Nous verrons si tu peux aller le voir avec moi. »
La chienne jappe vigoureusement et Bucky sourit affectueusement. Il enfile rapidement sa chemise, arrange le col puis s'empare de ses clés et de son cadeau. Dernier regard à son reflet dans la vitre du four. Oui, il est bien. Ça va aller.
Le brun conduit son pick-up d'une traite jusqu'à Providence et se gare sur le parking ouvert sur Dolbeer Street. Il contemple un instant la silhouette en blanc et marron de l'hôpital et essuie ses paumes un peu moites sur son jean.
— « Prépare ton plus beau sourire Sand', c'est le moment d'être charmante et de montrer que tu es très bien élevée », dit-il en la regardant d'un air entendu.
Sandy se tortille sur le siège passager, avide de sortir et le jeune homme se penche pour lui ouvrir. Elle semble ravie. Il hésite à accrocher une laisse à son collier mais, après un petit tour sur le parking la truffe au sol, la chienne vient se placer sagement à ses côtés. Bucky la flatte sur le cou puis traverse les places de stationnement pour gagner l'accueil de l'hôpital, la laisse quand même enroulée au fond de sa poche. Sam lui a dit que l'inconnu n'était plus aux urgences, il avait été transporté le matin même en médecine générale. Le jeune homme remonte le petit chemin en gravillons qui serpente dans le gazon un peu sec jusqu'aux portes vitrées du grand hall d'entrée. Une jeune femme rousse en robe bleue, une cigarette aux doigts, lui adresse un sourire charmant et rit en voyant Sandy trottiner adorablement derrière lui.
— « Je suis désolée mais votre petite-amie va devoir attendre dehors », lui dit-elle en tapotant sa cigarette au-dessus du cendrier fixé au sol. « Les chiens sont interdits à l'hôpital. »
Elle désigne d'un signe de tête la pancarte scotchée sur la porte automatique. Bucky fronce les sourcils de contrariété. Il s'en doutait pourtant. Sandy gémit doucement et enfouie son museau dans sa paume avant de lécher le bout de ses doigts.
— « Je peux rester sur elle si vous voulez, le temps que vous alliez rendre visite à la personne que vous venez voir », s'empresse-t-elle d'ajouter avec gentillesse.
La proposition est attentionnée mais moins que le regard enflammé qu'elle lui jette sous ses longs cils gainés de mascara. Le brun se raidit un peu et serre sa boîte à biscuits contre son torse.
— « Vous n'êtes pas en visite ? », lui demande-t-il poliment.
— « Si mais je fais une pause, l'odeur des médicaments et de l'antiseptique me rend malade. Et je suis toujours prête à rendre service à un beau garçon », lui répondit la rousse d'un ton cavalier. « Je suis sûre que votre copine à poils et moi nous allons très bien nous entendre. Si votre petite-amie est d'accord pour partager… Vous êtes très bien habillé, elle a beaucoup de chance. »
Bucky écarquille les yeux de surprise. La jeune femme a jeté son mégot dans le cendrier et elle tend la main pour caresser Sandy, sans lui en demander l'autorisation ni en présentant ses doigts à sentir à la chienne en guise de carte de visite. Tout ce qui ne se fait pas entre un propriétaire d'animal et un passant. Et c'est à elle qu'il confierait Sandy ? Nouveau regard en coin et la rousse se penche exagérément en avant. Son décolleté est trop ajusté. Bucky inspire et lève les yeux au ciel pour ne pas voir sa poitrine partiellement dévoilée. Seigneur.
— « S'il vous plaît, dites-moi que vous ne venez pas voir votre copine dans cet hôpital et que vous êtes célibataire… », achève-t-elle d'un ton caressant.
Le brun se mord les joues. Elle insiste pour caresser Sandy qui se dérobe et se jette dans ses jambes. Le jeune homme l'apaise gentiment et, avisant la main courante en métal, il crochète le mousqueton de la laisse au collier de Sandy avant de l'y enrouler. Sans un regard pour la rousse dont il sent le regard lui brûler le visage.
— « Je vous remercie mais ce ne sera pas nécessaire », lui répond-il d'un ton un peu froid. « Ma chienne peut très bien se garder toute seule et j'ai juste besoin d'un renseignement à l'accueil. Je suis attendu. »
Accroupi, il embrasse rudement Sandy sur le front et la chienne gigote d'aise sous lui.
— « Sois gentille et bien élevée Sand', je reviens te chercher dès que j'ai le numéro de sa chambre », lui souffle-t-il.
La chienne lèche gentiment le bout de ses doigts et s'allonge immédiatement dans une nappe d'ombre. Le jeune homme sourit. Il a bien fait de venir avec elle.
— « Vous êtes sûr que vous voulez la laisser seule ? », reprend la rousse. « Il y a beaucoup de passage par ici et les gens sont vraiment étranges parfois… »
— « Oui, de toute évidence. » Bucky esquisse un rictus en la voyant allumer une nouvelle cigarette. « Vous seriez très aimable d'aller fumer un peu plus loin. Elle déteste l'odeur du tabac, ça la rend nerveuse. »
Sandy renâcle bruyamment à côté d'eux, un grondement grave dans sa poitrine, et la jeune femme sursaute de surprise.
Le brun s'engouffre déjà dans le hall d'accueil de Providence. Il marche d'un pas sûr jusqu'au comptoir et prépare déjà son plus beau sourire.
— « Bonjour », salue-t-il poliment une femme au chignon un peu sévère.
Elle lève les yeux de son écran et lui adresse un sourire avenant.
— « Que puis-je faire pour vous ? Est-ce que vous avez rendez-vous avec un de nos médecins ou – » L'infirmière pouffe doucement en remarquant sa boîte à biscuits. « De toute évidence, vous êtes en parfaite santé et venez rendre visite à un de nos patients, n'est-ce pas ? »
— « En effet », acquiesce-t-il. « J'ai besoin d'un numéro de chambre. »
— « Vous ne le connaissez pas ? » Elle fronce légèrement les sourcils. « Est-ce que vous êtes attendu ? »
— « … Oui. » Bucky se sent un peu moins assuré. « On m'a dit qu'il avait demandé après moi. »
— « Pouvez-vous me donner le nom du patient s'il vous plaît ? »
Ah. L'infirmière darde sur lui ses yeux clairs mais son regard est prudent. Le brun se mordille les joues. Il l'ignore, Sam ne lui a rien écrit à ce sujet dans ses messages et il n'a pas non plus songé à demander. Juste à faire des cookies. Le jeune homme se sent soudain un peu ridicule avec son cadeau. Il hésite à lui dire qu'il vient voir l'inconnu trouvé à Humboldt Beach mais quelque chose le retient. Ça ne la regarde pas, c'est juste entre eux. Et Sandy qui est la véritable héroïne de toute cette folle histoire.
— « Monsieur ? », l'interpelle l'infirmière. « Quel patient venez-vous voir ? »
Bucky déglutit.
— « Je… »
— « Buck' ! »
Le jeune homme cherche un instant autour de lui. Il soupire de soulagement en voyant Sam émerger d'un couloir et marcher vivement vers lui. Son ami lui donne une accolade que Bucky lui rend avec enthousiasme. »
— « Tu arrives à point nommé, j'allais prendre ma pause ! », s'exclame-t-il avec un grand sourire. « Je suis sûr que ta… visite peut attendre. »
Son ami le regarde d'un air malicieux tandis qu'il détaille attentivement sa mise. Bucky grommelle et lui donne un coup d'épaule pour le faire taire. Sam s'esclaffe. Il passe familièrement un bras autour de son cou tandis qu'il se débat mollement.
— « Docteur Wilson », l'appelle l'infirmière. « Ce monsieur est de votre connaissance ? Il dit venir voir un patient… »
Son ton est un peu méfiant et réservé. Bucky lui jette un regard noir tandis que Sam éclate de rire.
— « C'est mon meilleur ami Abby ! », lui répond-il avec une telle fierté que le brun trouve presque ça gênant. « Il est tout à fait charmant une fois qu'on le fait le fait sortir de sa coquille. »
Le brun lui donne un coup de coude dans les côtes mais Sam rit plus fort. L'infirmière les regarde chahuter sans que cela n'adoucisse le pli un peu soucieux sur son front.
— « Je sais pour qui il vient, je le guiderai », la rassure finalement Sam en lui adressant un sourire éclatant.
— « Merci Docteur Wilson. Vous devriez vous dépêcher, votre pause n'est que de quelques minutes », lui rappelle-t-elle gentiment.
Elle salue Bucky d'un air plus avenant avant de baisser à nouveau les yeux sur l'écran de son ordinateur. Sam vérifie l'heure à sa montre au bracelet un peu éculé et attrape vivement le brun par le bras pour le traîner derrière lui. Les deux hommes sortent du hall. En les voyant, Sandy se redresse immédiatement, sa queue touffue battant l'air de joie.
— « Et tu as amené Sand' avec toi ! », s'extasie bruyamment Sam en se jetant presque à genoux devant elle. « Salut ma belle ! »
Le jeune homme roule des yeux. Bon sang, les effusions de joie de son ami peuvent vraiment être gênantes quand il voit la chienne. Celle-ci, trop heureuse de le revoir, se tortille d'aise sous les grandes mains qui savent si bien la flatter, plus grandes que celles de son maître mais si douces avec elle. Le brun entend un gloussement dans son dos. Il se retourne et croise le regard de la jeune femme qui fume toujours. Elle lui sourit mais le brun l'ignore et s'empresse de détacher Sandy de la main courante puis de retirer la laisse de son collier. La chienne s'ébroue puissamment, ravie de sa liberté retrouvée et leur emboîte le pas, la truffe en l'air, tandis que Sam leur fait contourner Providence. Plus loin sur Dolbeer Street, ils traversent le parking secondaire pour gagner le couvert des arbres d'un des grands espaces verts du quartier de Greenside Park. Les deux amis se laissent tomber sur un banc à l'ombre. Bucky s'assoit un peu plus prudemment et veille à ne pas tacher son jean. Sam semble heureusement un peu trop fatigué pour remarquer sa délicatesse.
— « Nous ne sommes pas trop loin des urgences si on t'appelle ? », dit-il en posant soigneusement la boîte de biscuits sur ses genoux.
Son ami masse sa nuque d'une main un peu lasse, les sourcils froncés.
— « Tu t'inquiètes pour moi ? Tu es trop adorable Buck' », le taquine-t-il en lui faisant un clin d'œil.
Le brun a envie de lui donner un coup de pied dans le tibia mais quelque chose dans la voix de son ami le retient. Sam a les épaules un peu basses et son ton n'est pas aussi malicieux qu'il pourrait l'être. Loin de l'éclairage néon du hall de l'hôpital, Bucky remarque aussi ses yeux un peu cernés.
— « Dure journée ? », lui demande-t-il gentiment.
— « Cette nuit surtout », avoue Sam en faisant craquer ses cervicales. « On a reçu les victimes d'un accident de la route, des gamins de l'université d'Arcata qui avaient trop bu. Ils ont heurté une glissière de sécurité sur la 101. … C'était moche. »
Le brun se mord les joues. Il hésite et se gratte la nuque.
— « Je suis désolé », dit-il maladroitement et il entend que cela sonne un peu stupide et surfait.
Son ami sourit d'un air un peu fatigué et lui donne un petit coup d'épaule.
— « Tu es toujours aussi mauvais à ça, n'est-ce pas ? », pouffe Sam en s'appuyant contre lui. « Trouver les mots qu'il faut. »
— « C'est une qualité de Winnifred Barnes dont je n'ai pas vraiment hérité », marmonne-t-il en haussant légèrement les épaules. « Tu te souviens ? C'est maman qui t'a réconforté quand ta première copine sérieuse au lycée t'a quitté. Tu pleurais toutes les larmes de ton corps sur mon épaule… »
— « Ouais… Souvenir impérissable de jeunesse », marmotte Sam en rougissant un peu. « Tu me gavais de biscuits au chocolat pour me consoler et tu fronçais les sourcils comme si c'était la mission de ta vie. C'était à la fois très maladroit et assez adorable. »
Son ami rit et Bucky le rejoint volontiers. À un moment, Sam n'arrivait plus à sangloter et à mâcher en même temps, il s'était presque étouffé et avait recraché des miettes partout sur lui. Le brun sourit. Oui, souvenir impérissable de jeunesse.
— « Tu es resté dormir à la maison et deux jours plus tard, tu sortais avec Suzanna Johnson», renchérit-il d'un ton malicieux. « Je savais que le chocolat te ferait le plus grand bien… Tu es un homme assez simple Sam. »
L'hilarité de son ami reprend de plus belle et Sandy jappe joyeusement entre eux, heureuse de participer à la conversation. Sam lui sourit tendrement et enfouie ses doigts dans sa fourrure dorée.
— « Tu es un gentil qui s'ignore Buck' et c'est exactement la raison pour laquelle tu vas me donner un des biscuits faits maison qui sont dans ta jolie boîte en métal », ricane le jeune homme en lui jetant un regard en coin.
Le brun roule des yeux mais obtempère de bonne grâce. Sam a parlé d'un biscuit, c'est acceptable. Il lui présente la boîte ouverte.
— « Des cookies… », murmura-t-il d'un ton presque respectueux. « Aux pépites de chocolat noir ? »
— « Chocolat noir, lait ou blanc », le corrige Bucky.
Parce qu'il ne sait pas ce que l'inconnu préfère.
— « Bon sang, je t'aime mon pote. C'est exactement ce dont j'avais besoin », souffle Sam en s'emparant d'un biscuit particulièrement dodu.
Le jeune homme referme la boîte avec soin et fait semblant d'ignorer les petits morceaux de biscuits que son ami partage avec Sandy, très intéressée parce qu'il tient à la main. Sam mange avec de petits bruits de contentement qui excitent la chienne et la font tourner sur elle-même d'envie.
Bucky ferme les yeux et se renverse confortablement contre le dossier du banc, les mains croisées sur son ventre.
Un silence agréable s'installe entre eux et il ne songe pas à le briser. Le brun sait que Sam en a probablement gros sur le cœur et qu'il a besoin de temps. Même s'il ne sait jamais quoi dire, il peut écouter et son meilleur ami en a parfaitement conscience. Sam lui parlera s'il en a envie. Il grimace légèrement quand il entend son ami se lécher les doigts dans un petit bruit un peu humide et écœurant. Sam exhale un lourd soupir de plaisir et en sentant le banc trembler légèrement sous lui, Bucky sait qu'il s'est installé de la même manière que lui. C'est bien. Ils ont le temps.
— « Je ne t'attendais pas aujourd'hui », reprend doucement son ami en picorant les miettes tombées sur sa blouse.
Le brun rouvre brusquement les yeux et se redresse. Il sent sa nuque craquer désagréablement.
— « … C'est toi qui m'as donné les horaires de l'accueil », souffle-t-il d'un air interdit. « Tu m'as dit qu'il avait demandé après moi. Ne fais pas comme si tu ne savais pas pourquoi j'étais à Providence. »
— « Je veux dire que je ne pensais pas que tu présenterais ici moins de trois heures après mon message », ricane Sam en roulant des yeux. « Tu es bien habillé, bien peigné avec des biscuits fait maison. Tu as même mis les nouvelles baskets qu'on a achetés ensemble et tu t'es parfumé… »
Le jeune homme sent ses oreilles chauffer et il se mord vivement les joues.
— « C'est de la simple politesse », grommelle-t-il. « Faire une visite en étant habillé correctement est une marque de respect, tout comme le fait de ne pas se présenter les mains vides. »
— « C'est un conseil de ta mère que tu appliques bien mieux que dans ta manière de réconforter quelqu'un », pouffe Sam d'un ton taquin.
Son ami jette un regard gourmand à la boîte à biscuits et Bucky la lui tend une nouvelle fois. Sam s'empare habilement de deux cookies, les plus gros et les plus garnis en pépites de chocolat. Bien entendu.
— « Quel enfant tu fais parfois… », dit-il d'un ton faussement exaspéré.
— « Tu en ferais autant si tu quittais parfois ton petit bonheur tranquille à Manila et que te frottait un peu au vrai monde Buck' », lui rétorque son ami en claquant sa langue contre son palais.
— « C'est ce que je fais à chaque fois que je viens te voir et cela me rappelle combien les gens peuvent être épuisants », lui réplique le brun du tac-au-tac.
Sam ricane et les deux hommes chahutent un peu sur le banc.
— « … Je suis heureux de t'avoir croisé à l'accueil », reprit Bucky en se recoiffant distraitement. « Je ne savais pas quoi dire à l'infirmière. Je ne connais pas le nom de cet homme et je ne voulais pas dire que c'était l'homme d'Humboldt Beach ».
— « Abby ne t'aurait pas répondu si tu avais fait ça. Eureka est une petite ville, un des journalistes du North Coast Journal s'est déjà présenté à l'accueil pour avoir des informations », avoue son ami.
Bucky s'assombrit. Le NCJ est un journal du comté d'Humboldt au contenu plutôt anecdotique. Le brun ne l'utilise même pas pour allumer ses barbecues aux beaux jours, ce qui est fréquent, ou pour protéger le sol quand il bricole, plus rarement. L'envie folle de protéger l'inconnu qui flamboie soudain en lui lui tord le ventre. C'est comme une nouvelle mission, un peu différente de soigner les chagrins d'amour de Sam mais au moins aussi importante. Le brun se sent investi. Son ami s'étire longuement, grogne de contentement et masse sa nuque du bout des doigts.
— « Je suis heureux de t'avoir trouvé avant que tu ne présentes devant sa chambre », reprend lentement Sam. « J'ai des choses à te dire. »
— « Tu as écrit qu'il allait bien », réplique immédiatement Bucky.
Son ton vaguement accusateur, un peu blessant aussi, cache mal son inquiétude. Son ami acquiesce mais trop prudemment à son goût. Le brun se raidit.
— « Je t'ai écrit qu'il s'était réveillé », le corrige doucement Sam.
Bucky a envie de le frapper. Il tape nerveusement du pied sur le sol et manque d'écraser la patte de Sandy qui s'est couchée devant lui dans l'herbe.
— « Ne joue pas avec les mots », grogne-t-il en jetant un regard noir à son ami. « Tu – »
— « Il va bien et c'est… vrai dans l'ensemble », reprend Sam en se penchant en avant, les coudes sur les genoux et les mains liées. « L'IRM n'a pas révélé de lésions et ses réflexes sont bons. L'hématome sous-dural commence déjà à se résorber ce qui est assez remarquable. Son métabolisme est excellent, ses constantes aussi mais il est… J'aurai dû t'appeler avant. »
Le brun déglutit. Seigneur, quoi ?!
— « Il est quoi Sam ? », siffle-t-il d'un ton peu amène. « Et donne-moi son prénom pour l'amour du ciel, c'est ridicule de continuer à parler de lui à la troisième personne. »
Sam claque sa langue contre son palais d'agacement et passe vivement la main dans ses cheveux courts. Bucky entend distraitement le scrch scrch scrch de ses doigts sur son cuir chevelu
— « Je ne peux pas te le donner », grogne-t-il légèrement.
— « Pourquoi m'as-tu tenu informé alors ? », proteste vigoureusement le brun.
— « Je ne peux pas te le donner parce que je ne l'ai pas », poursuit Sam en ignorant sa diatribe. « Ou en tout cas, je n'ai pas rien de plus que les surnoms ridicules que les infirmières lui donnent depuis son réveil et qui parlent presque de lui comme du prince échoué sur la plage de La Petite Sirène. Tu sais, après qu'elle l'a sauvé du naufrage de son bateau. »
Bucky lui jette un regard parfaitement interdit.
— « … De quoi est-ce que tu parles ? », lui demande-t-il d'un ton incrédule. « Je sais que tu as eu une journée difficile mais je n'ai pas très envie de rire. Tu es insupportable quand tu t'y mets… »
En voyant Sam tendre la main vers la boîte à biscuits, le brun s'empresse de la refermer devant lui d'un geste sec. Bon sang, quoi encore ?!
Son ami lève les mains entre eux en signe d'apaisement puis se lève souplement du banc. Toujours assis, Bucky le regarde sans comprendre. Sam ne peut pas le laisser comme ça, avec toutes ces interrogations et achever sa garde comme si de rien n'était. Il ne peut pas. Le brun ouvre la bouche mais les traits un peu affaissés de son ami lui font ravaler ses mots.
— « Il se porte très bien physiquement », reprend Sam. « Les points de suture sont beaux, il gardera à peine une cicatrice et même s'il a deux côtes cassées, c'est un moindre mal comparé à la manière dont on s'est acharné sur lui. Ses jointures sont très écorchées aussi, il s'est bien défendu. »
Oh, c'est tellement stupide la manière dont Bucky se sent fier à cet instant. Il esquisse un sourire discret, les yeux baissés sur Sandy qui le regarde avec douceur. Le brun hoche imperceptiblement. Oui, il est fier de lui.
— « Je t'ai dit que nous devions attendre son réveil pour constater d'éventuelles lésions neurologiques. La destruction des liaisons dans le cerveau n'est pas visible en imagerie médicale par exemple », lui explique son ami en continuant d'aller et venir devant lui, les mains dans les poches de sa blouse. « C'est là qu'il y a un problème. Je ne peux pas te donner son nom parce qu'il ne s'en souvient plus Buck'. »
— « … Je ne comprends pas », souffle le brun en le regardant fouler l'herbe au pied.
Sam a un sourire d'une infinie douceur mais lui cligne légèrement les yeux.
— « L'amnésie fait partie des séquelles possibles après un trauma crânien. Il se souvient des choses du quotidien, le nom de notre président ou le calcul mental, mais il n'a plus de souvenirs de son identité. Pas de nom donc », répète prudemment son ami.
Bucky déglutit.
— « Mais si ses examens sont bons et que l'hématome se résorbe bien, ça pourrait lui revenir, non ? », tente-t-il lentement.
— « Le cerveau est un organe remarquable, dans 95 % des cas il parvient à se réparer seul. En cas de commotion cérébrale, l'amnésie post-traumatique dure en général vingt-quatre heures », acquiesce son ami. « Mais cela peut aussi prendre plusieurs semaines, des mois ou des années. Dans certains cas très rares, les patients ne retrouvent jamais la mémoire. »
Le brun se mord les joues et passe une main nerveuse dans ses cheveux. Merde alors. Mais James Buchanan Barnes est un homme un peu obstiné alors il tente encore. Il doit le faire.
— « Je ne suis pas médecin mais le choc ne semble pas avoir été très violent », essaye-t-il en plongeant son regard dans celui de Sam.
— « Ce qui importe n'est pas la force du coup mais le laps de temps qui s'écoule entre les moments où le cerveau heurte la boîte crânienne en avant et en arrière sous l'effet du choc. Plus il est court, plus la récupération sera lente. » Sam mime le mouvement avec son poing serré dans sa paume et c'est un peu effrayant. « Son amnésie est rétrograde, il a oublié ce qu'il s'est passé avant son agression. Mais il se souvient de toi. »
La boutade est maladroite. Bucky ne la relève pas. Il lisse distraitement son jean sur ses cuisses avant de prendre la tête de Sandy à deux mains pour la cajoler. La chienne s'est relevée et appuie son menton sur son genou en un geste de réconfort.
— « Alors il n'a pas de nom ni de souvenirs de sa vie », répète lentement le brun.
— « Aux yeux de la loi, c'est un John Doe », ajoute Sam et Bucky grimace car le nom de convention est affreux. « Il a la complète maîtrise de sa mémoire à long terme et de sa mémoire procédurale. Il peut donc parfaitement agir et vivre en société. Les lacunes ne touchent que sa vie personnelle. »
— « … Que sa vie personnelle » Le brun passe sa main dans sa nuque et la serre fort. « Ne plus se souvenir de la personne qu'il est n'est pas ce que j'appellerai une lacune. Je… Je serai mort de trouille si j'étais à sa place. »
— « Il l'était au début », avoue son ami et ses épaules s'effondrent un peu plus. « Il était complètement désorienté et il voulait quitter l'hôpital même s'il ne savait pas où aller. … Il te cherchait beaucoup aussi puisqu'il se souvenait de toi. »
Sam lui jette un regard en coin et Bucky inspire brusquement. Bordel.
— « Qu'est-ce que tu lui as dit ? », croasse-t-il désagréablement.
— « Que tu étais l'homme qui l'avait trouvé et qui avait prévenu les secours. Et aussi que tu étais resté tout le temps avec lui aussi à lui parler. Quand je lui ai dit que tu habitais à côté, ça l'a soulagé et il s'est un peu calmé. » Son ami fronce les sourcils. « Il sait que vous ne vous connaissez pas et je n'ai pas voulu t'en parler pour que tu te sentes obligé de faire quoi que ce soit. Tu n'es pas responsable de lui Buck' », achève Sam en le regardant dans les yeux.
Le brun ne répond pas. Tous deux savent que c'est un vœu pieu et qu'il est déjà trop impliqué dans cette histoire. Il regarde Sandy avec attention, note distraitement la forme un peu étrange d'une de ses moustaches, tordue par la position de sa tête quand elle somnolait à leurs pieds. Cela le fait sourire. Un peu. Ne plus avoir de souvenirs de sa vie ? C'est une angoisse dont la seule idée le rend fébrile et nauséeux.
— « Et maintenant ? », reprend lentement Bucky.
Sam tire sur un fil de sa blouse et lui jette un regard un peu gêné.
— « Nous allons le garder en observation pendant encore un à deux jours pour détecter d'autres séquelles éventuelles », dit-il.
Le brun a l'impression que son ami ne lui dit pas tout mais il ne veut pas réellement en entendre plus pour l'instant. C'est suffisant.
Il reprend la boîte à biscuits sur ses genoux et noue ses mains autour.
Est-ce réellement une bonne idée d'aller se présenter à… John ? Les deux hommes ne sont rien l'un pour l'autre et sans souvenirs, il pourrait être influençable et se méprendre. Bucky grogne et passe une main dans ses cheveux. Tout est si compliqué tout à coup, bien plus que ses appréhensions passées où il craignait seulement de déranger ou de tomber en pleine scène de retrouvailles familiales. Les choses se passent maintenant à un tout autre niveau. Sa jambe tressaute nerveusement et il sursaute presque quand Sam pose doucement sa main sur son genou pour l'apaiser.
— « Quoi que tu décides de faire, tu auras raison », lui dit-il gentiment. « C'est une situation difficile, il est normal de vouloir te préserver aussi. »
Bucky hausse un sourcil. Il ne sait pas si son ami le connaît si parfaitement qu'il peut dire exactement ce qu'il a besoin d'entendre ou s'il ne s'agit que d'un concours de circonstances. Le brun se redresse, étrangement certain de ce qu'il doit faire à présent. De quoi pourrait-il bien vouloir se préserver ? Ce n'est pas lui qui se retrouve seul dans un endroit inconnu, sans même sa propre vie à ruminer dans une chambre d'hôpital. S'il n'a pas de nom, il n'a donc pas de proches à ses côtés et c'est peut-être pire que tout. Jamais personne ne devrait être seul pour affronter une épreuve. Alors Bucky se relève lentement du banc. Il époussette son jean avec soin, ajuste machinalement le col de son tee-shirt et appelle Sandy qui se place immédiatement dans ses jambes.
— « Où est sa chambre ? », s'entend-il demander calmement à Sam.
Son ami esquisse un sourire.
— « Dans l'aile sud au rez-de-chaussée côté jardin. Chambre 152 », lui répond-il en désignant la façade arrière de l'hôpital. « C'est la cinquième fenêtre à gauche en partant de l'arbre que tu vois là-bas. »
Bucky hoche lentement la tête, les sourcils froncés. Chambre 152, la cinquième fenêtre au rez-de-chaussée juste en face d'eux, à gauche de l'arbre. D'accord. Sandy ne peut pas entrer dans Providence, ils vont se contenter de traverser la pelouse pour aller toquer directement au verre.
À côté de lui, Sam s'étire dans un grognement de satisfaction.
— « Ma pause est finie, je dois reprendre ma garde », dit-il en massant son épaule droite. « Je suppose que tu y vas seul ? »
Le brun acquiesce une nouvelle fois. Ce serait un peu mortifiant que Sam assiste à leur… rencontre, peu importe la manière dont elle se passe. Lui-même se sent très nerveux et la boîte en métal pèse lourd dans ses mains. La manière dont Sam sourit alors qu'ils s'éloignent d'un même pas de leur banc n'est pas fait pour le rassurer.
— « Quoi ? », finit-il par grogner alors qu'ils approchent du parking secondaire de Providence.
— « Ce n'est pas grand-chose, seulement un détail mais je me dis que tu devrais peut-être être au courant car ça m'a un peu surpris la première fois », reprend Sam en haussant les épaules. « À son réveil, John cherchait un peu ses mots et dans la panique, il ne parvenait pas à parler correctement de toi. Il a fini par dire qu'il se souvenait d'un homme aux yeux couleur de myosotis. Est-ce que tu sais ce qu'est un myosotis Buck' ? »
Oh Seigneur, le regard de Sam à cet instant. Il ressemble à un chat venant de trouver une assiette de crème. Ou à Sandy quand elle parvient à voler un petit quelque chose sur la table de la terrasse pendant un apéritif. Le brun jette un regard luisant à son ami qui se rengorge légèrement.
— « Tu ne le sais pas, n'est-ce pas ? Moi non plus alors je suis allé voir sur internet pendant ma pause. C'est une petite fleur aux pétales bleus et au pistil jaune. Vraiment charmante. Je suis sûr que tu ignorais que tu avais les yeux couleur de myosotis », chantonne Sam en roucoulant.
C'était attendu, ou à peu près, mais Bucky rougit quand même violemment. Le sang bat à ses tempes et il bouscule rudement son ami de l'épaule en passant devant lui pour s'éloigner vers l'aile sud. Derrière lui, Sam couine de douleur mais le son est infime, noyé dans un bruyant éclat de rire.
— « Enfoiré », grommelle le brun en enfonçant la tête entre ses épaules.
— « Tu me tiens au courant de la suite Buck' ? », s'exclame vivement Sam.
Le jeune homme se mord les joues pour ne pas faire un geste vulgaire dans sa direction parce que Winnifred Barnes l'a bien élevé mais bon sang ce qu'il en a envie. Il se contente de garder un silence un peu obstiné. Sa mère ne lui a jamais interdit de bouder.
— « Je saurai tout de toute manière, John est mon patient ! », poursuit son ami sans se démonter. « Tu devrais te dépêcher, il ne reste qu'une petite heure avant la fin des visites. »
Mince. Le brun presse un peu le pas. Même si c'est un peu le cas, il ne veut pas donner à Sam l'impression qu'il court pour se dépêcher. Après tout, son ami rit toujours tandis qu'il traverse le parking pour regagner l'entrée de l'hôpital.
