Mes petits chats,

Je poste aujourd'hui la quatrième partie de "L'homme de la plage".

Je me suis imposé un planning de correction qui devrait être tenable. Fini les semaines sans nombre passées sans publication, je devrais pouvoir vous proposer une nouvelle partie toutes les deux semaines, le vendredi en début de soirée. Je vais en tout cas travailler très dur pour ça :)

Je vous laisse dès à présent en compagnie de Bucky et Steve/John qui continuent à faire lentement connaissance. Et de Sandy, peut-être l'atout charme de notre trio :) J'espère que cela vous plaira.

Ci-dessous, quelques notes explicatives si vous le souhaitez. Sinon, belle lecture et à bientôt !

Bien à vous,

ChatonLakmé

PS : ShannaRya, un grand merci pour ton commentaire sur mon histoire (et toutes celles que j'ai déjà publié jusqu'à présent). Il m'a beaucoup touché :) J'espère sincèrement que tu continueras à passer du bon temps ici. D'ici là, au plaisir de te relire :)


La California State Polytechnic University (CSPU) est le nom de l'université d'État de Humboldt. Elle se trouve dans la ville d'Arcata, au nord d'Eureka et de l'autre côté d'Arcata Bay et est une des rares université polytechnique des États-Unis.

Fox Mulder et Dana Scully sont les héros de la série de science-fiction X-Files ( : Aux frontières du réel dans la version française) datant des années 1990. Leur duo est devenu phare à la télévision.

Oliver Twist est le personnage principal du roman éponyme de Charles Dickens (publié en 1838)qui racontent les mésaventures de cet orphelin dans le Londres victorien, des bas-fonds jusqu'à une vie honnête dans un foyer aimant. Il est un peu devenu l'archétype de l'orphelin malheureux.

Freshwater est une petite ville située à moins de quinze minutes en voiture d'Eureka. Rosewood est un quartier au sud-ouest d'Eureka, principalement résidentiel avec des maisons individuelles.

Le Spring Break est le nom donné à une à deux semaines de congés universitaires aux États-Unis et au Canada. Il se tient généralement au début du printemps mais les dates peuvent varier selon les universités. Dans la culture populaire, le Spring Break est devenu synonyme de relâche complète, Un moment souvent passé au bord de la mer ou à la montagne à boire avec d'autres étudiants et à faire la fête jusqu'au petit matin.

Robinson Crusoé est un roman d'aventure écrit par Daniel Defoe et publié en 1719 qui narre les aventures du marin naufragé éponyme, très librement inspiré de la vie d'Alexandre Selkirk, un marin.


L'homme de la plage

o0O0o o0O0o

Quatrième partie

o0O0o

« I feel insane / I think there's something wrong inside my brain / I can't explain / I just want to run away… »

Un coude appuyé contre la portière, Bucky ricane. Le brun est en route pour Providence. KMUD diffuse Save me de Bruno Martini et le premier couplet de la chanson est ironiquement parfait.

Bucky a beaucoup réfléchi pendant la nuit, il peut rire de ça maintenant. Un peu.

— « John ne s'enfuit pas, lui », grogne-t-il en regardant distraitement le bord de la route. « Bordel, il ne s'enfuit pas… »

Arrêté à l'angle de Myrtle Avenue et de McFarlan Street, il dodeline un peu de la tête et observe les alentours avec curiosité. Les bois lui cachent soigneusement la blancheur des villas haut de gamme ou les portails des habitations cossues à la lisière de Myrtletown, Californie.

— « Someone save, save me / Save, save me », fredonne-t-il doucement en plissant les yeux.

Non, vraiment rien. Il ne voit rien.

Assise côté de lui, Sandy se trémousse un peu sur son siège. Sa queue marque par une heureuse coordination la mesure de la chanson au rythme électro. Bucky rit. Il ne s'en lasse pas. La chienne a la tête tendue en avant. Elle regarde avec la plus grande attention la banquette arrière d'une voiture voisine sur laquelle est allongé un grand chien au poil blanc et noir. Au moindre de ses mouvements, Sandy gigote un peu plus et pousse de petits aboiements étouffés.

— « Tu fais des infidélités au berger australien de Bill et Anna ? », la taquine Bucky en la grattant gentiment derrière les oreilles. « Personnellement, je ne dirais rien mais je ne sais pas si ton nouveau coup de cœur saura garder le secret. Eureka est une petite ville tu sais. »

La berline sportive démarre soudain dans le grondement rauque de son moteur. Sandy se redresse et jappe bruyamment tandis qu'elle s'éloigne rapidement d'eux.

— « Cœur d'artichaut », ricane le brun en repartant à son tour. « Je suppose qu'il est plutôt séduisant dans son genre avec son bandana. Ça lui donne un côté mauvais garçon. … Tu es bien trop jeune pour que je te laisse fréquenter un nouvel amoureux qui ressemble à ça Sand'. »

La chienne s'appuie d'une patte contre la portière, ses griffes crisent désagréablement sur le revêtement.

Bucky fredonne toujours et pianote de son pouce sur le haut de son volant.

Il a réfléchi pendant des heures. Aujourd'hui, l'idée de se rendre à Providence pour le voir le rend étrangement euphorique. Tout va bien se passer. Il n'appréhende plus rien. Il y va pour une bonne raison et il sait que John l'attend. Encore.

Le brun entre sur le parking de l'hôpital et se gare souplement sur une place. C'est la même que celle d'hier, bien ombragée et en bout de rangée. Il y voit un heureux présage. Bucky ouvre la portière à Sandy qui saute sur le bitume et sort de son côté. Il s'étire longuement, fait craquer sa nuque un peu raide.

Un regard à sa montre lui apprend que les heures de visite viennent à peine de commencer. Il a toute l'après-midi à passer avec John si ce dernier veut bien de lui.

Satisfait, Bucky s'empresse de récupérer le sac en toile posé à l'arrière du pick-up et de passer la bandoulière à son épaule. Il jette un regard à son reflet dans la fenêtre arrière de la voiture, tire sur deux ou trois mèches du chignon noué à la diable sur sa nuque. Le brun lisse avec soin les plis imaginaires de son tee-shirt blanc et de son jean, arrange le col de sa chemise nonchalamment ouverte. Nouveau regard. Il se trouve séduisant. Ça n'a pas réellement d'importance, ça ne veut rien dire et c'est un peu ridicule mais cela le rend plus confiant.

John est beau. Même dans une horrible blouse d'hôpital.

— « Sand', je crois que nous avons rendez-vous », s'exclame-t-il en baissant les yeux sur la chienne. « Je ne sais pas s'il nous attend maintenant mais je suis sûr qu'il sera très heureux de te revoir. Ton grand ami John. »

La chienne trottine déjà devant lui comme pour lui montrer le chemin. Bucky remonte la lanière du sac sur son épaule et lui emboîte le pas. Il traverse le passage piéton devant l'entrée de Providence, contourne le bâtiment pour se retrouver dans le jardin arrière. Ses doigts se serrent un peu sur la bandoulière tandis qu'il presse inconsciemment le pas. Excité. Impatient.

Bucky sait qu'il ne devrait pas se sentir un peu comme un amoureux mais John lui a manqué. Son sourire, son rire, son regard lui ont manqué. L'impression d'être tout. Son tout. Ça l'intimide un peu moins à présent. Ça le rend heureux et modestement fier de compter autant pour quelqu'un.

Le brun longe distraitement la façade arrière de l'hôpital, toujours précédé par Sandy. Sa queue touffue bat derrière elle avec enthousiasme, elle marche la tête haute et la truffe au vent.

Une bourrasque soudaine vient déranger les mèches un peu folles de son chignon. Bucky râle et se recoiffe rapidement dans le reflet d'une fenêtre. Il perçoit vaguement un mouvement derrière elle. Le brun rougit quand une main fine et un peu creusée entrouvre la baie vitrée. La patiente, une dame âgée couronnée de cheveux blancs assise dans un fauteuil médicalisé, lui sourit d'un air malicieux. Un peu fatiguée aussi.

— « Vous êtes charmant et la personne que vous allez voir pensera la même chose que moi, ne vous inquiétez pas », le taquine-t-elle gentiment.

Bucky la remercie d'un sourire un peu gêné. L'inconnue le salue d'un petit geste de main un peu las. Le soleil rend sa peau presque translucide, le brun y distingue sans peine le réseau bleuté des veines et l'attache de son poignet, incroyablement fine et délicate. Si fragile.

Le jeune homme presse maladroitement le pas. John est différent. Il est hospitalisé mais il est solide et fort. Sa peau est dorée et chaude. Il va bien.

Devant sa fenêtre au store à moitié fermé, le brun hésite un instant avant de toquer doucement au carreau. Une ombre se déplace derrière, présence vague.

Puis une autre et une troisième.

Bucky crispe ses doigts sur la lanière de son sac, le ventre soudain un peu tordu. John n'est pas seul.

Il tente de se raisonner, il peut s'agir d'une infirmière et d'un médecin. Rien d'autre. Mais dans les faits, cela signifie qu'ils ne sont plus seuls.

Sandy saute vigoureusement en direction de la fenêtre et heurte bruyamment le verre. Elle gémit doucement, tente de l'escalader comme hier. Bucky la laisse faire malgré ses griffes qui commencent à érafler la peinture du mur et les longues traces humides qu'elle laisse sur la fenêtre. Sa belle confiance en lui commence à fondre comme neige au soleil. Devant son silence, la chienne devient plus bruyante. Le brun finit par l'attraper par le collier pour la faire descendre.

— « Arrête ça, on va finir par nous interdire de venir », siffle Bucky d'un air sombre.

— « Ce serait dommage, j'apprécie beaucoup vos visites. … Vous êtes vraiment revenu. »

Le brun relève si vite la tête que sa nuque craque et il grimace d'inconfort. De l'autre côté de la fenêtre, John lui sourit doucement et caresse gentiment Sandy. Les beaux traits de son visage sont un peu froissés. Une nuit aussi mauvaise que la sienne ? Possible. Bucky opine lentement.

— « Je vous l'avais promis », répond-il en levant le sac en toile entre eux. « Je vous ai aussi ramené quelques affaires. Ce n'est pas grand-chose mais – »

— « Je suis sûr que c'est parfait », l'interrompt gentiment le blond avant de froncer les sourcils. « Est-ce que vous voulez bien venir me voir dans la chambre ? Parler à la fenêtre est agréable mais je suis un peu fatigué. Je préférerais ne pas rester debout. »

Le brun déglutit. Le visage de John s'affaisse un peu plus tandis qu'il se frotte longuement les yeux. Un pli creuse une ombre menaçante entre ses sourcils tandis que ses lèvres pincées sont un peu blanches. Le blond va bien mais il est encore convalescent. Tout à son plaisir de le revoir, Bucky l'a un peu oublié et la culpabilité qui l'envahit a un goût amer.

— « Est-ce que c'est normal ? », lui demande-t-il prudemment. « Sam m'a un peu parlé des effets secondaires d'une commotion cérébrale. Est-ce que vous voulez que j'aille le chercher ? »

John refuse d'un petit signe de tête. Le mouvement est léger pourtant il semble vriller quelque chose dans ses tempes. Le blond grogne tandis qu'il ébouriffe ses cheveux d'une main nerveuse. C'est absurde mais Bucky a l'impression que la plaie sur son front palpite, plus rouge et boursoufflée que jamais.

— « Je vous remercie mais ce ne sera pas nécessaire. … Est-ce que vous voulez bien me rejoindre ? »

Bien sûr.

Tout ce que John désire.

S'il le pouvait, le brun passerait directement par la fenêtre pour lui faire plaisir et atténuer cette ombre sur son visage. C'est sa responsabilité aussi. Le brun acquiesce vigoureusement, attirant un sourire fatigué et presque douloureux sur le visage de John.

Il siffle Sandy qui creuse à nouveau dans les plates-bandes mais au même moment, la fenêtre s'ouvre en grand. On tire sur le store pour le relever entièrement. C'est si inattendu que Bucky cligne des yeux.

Une jeune femme se tient à côté du blond. En uniforme de la police municipale d'Eureka, sa casquette à visière solidement vissée sur son crâne. Elle est plutôt séduisante mais son regard est froid, son attitude raide. Malgré tout, le brun s'en veut de sentir la morsure de la jalousie dans son ventre.

— « Nous sommes en pleine audition, Mr. Doe. Je suis sûre que votre ami peut attendre que nous ayons fini. »

Son ton est insupportable de condescendance. Ses yeux sombres fixent avec trop d'attention Bucky pour remarquer que John est gêné d'être appelé par ce nom de famille de convention. Il ouvre la bouche pour lui répliquer quelqu'un chose d'aussi glacial que son air mais se fait couper l'herbe sous le pied.

— « Qui êtes-vous ? »

— « C'est Bucky. Il m'a trouvé sur la plage et il m'a sauvé. »

On l'a à nouveau empêché de parler mais peu importe. La fermeté de John, ses sourcils froncés par la désapprobation sont agréables à voir. Il y a toujours quelque chose de cette admiration, de cette reconnaissance qui l'a tant bouleversé le jour précédent. Il l'a aussi appelé par son surnom, comme s'ils étaient proches. Bucky a envie de rire au nez de la jeune femme. Cette dernière ouvre le calepin qu'elle tient à la main et le feuillette rapidement.

— « Monsieur James B. Barnes ? » Le brun acquiesce d'un air un peu revêche. « Puisque vous êtes là, pouvez-vous nous rejoindre ? Mon collègue et moi aimerions vous interroger ensemble. »

Le brun jette un regard en coin à Sandy. La chienne ne peut pas entrer dans l'hôpital mais il ne peut pas la laisser seule dehors ou dans le pick-up en attendant son retour car il sent que l'entretien va s'éterniser. La policière claque légèrement sa langue contre son palais d'impatience.

Bucky a vraiment envie de lui répondre quelque chose de peu poli. Elle a la sensibilité d'un bulldozer.

— « Je vais sortir une chaise dans le jardin pour qu'elle soit à hauteur de la fenêtre et avec nous le temps que vous nous rejoignez », lui propose John en souriant d'un air un peu crispé. « Je suis dans la chambre 152. S'il vous plaît. »

Il est un peu pâle et cerné. Bucky acquiesce immédiatement.

— « J'arrive immédiatement. »

— « Merci ».

Le soulagement est à la hauteur de son stress. Les traits du blond s'apaisent un peu, la ride diminue sur son front. Bucky lui sourit d'un air rassurant, flatte Sandy derrière les oreilles avec quelques paroles expliquant qu'il revient vite. La chienne se roule sur le dos, offrant son ventre doré à ses caresses et son regard velouté sous ses longs cils. Il rit.

Voyant toute son attention fixée sur John, il s'empresse de gagner l'entrée principale de Providence.

Le jeune homme parcourt les couloirs au pas de course, poursuivi par le couinement un peu ridicule de ses baskets sur le sol couvert de linoleum. Il pile brusquement devant la chambre. Numéro 152. Bucky passe une main dans ses cheveux, emmêle ses doigts dans les mèches prises dans son chignon et peste contre ça.

Il frappe poliment trois petits coups. Un couinement de semelles de l'autre côté de la porte. Il a envie d'éclater d'un rire trop nerveux pour être sincère.

La porte s'ouvre. Un autre officier de police, même casquette sur le crâne mais sourire plus avenant s'efface de l'encadrement pour le laisser entrer.

— « Je vous remercie d'accepter de vous joindre à nous. Nous ne vous dérangerons pas très longtemps. Je suis l'officier Porterfield et ma collègue est l'officier Ruiz. »

Bucky acquiesce d'un air raide.

Vue de l'intérieur, le dénuement de la chambre la rend encore plus impersonnelle. La journée est un peu couverte, sa lumière sale balaye le mobilier médical et les chaises en plastique tout juste fonctionnelles qui meublent une petite table d'appoint. L'ensemble est juste triste.

Tourné vers la fenêtre, John est assis sur son lit, les mains nouées sur ses cuisses et les yeux attentivement fixés sur Sandy qui a posé sa tête sur le rebord de la fenêtre. Quelqu'un lui a sorti une des chaises de la chambre, elle est sagement assise et contemple le blond d'un air doux.

John sourit mais il ressemble à une figure de la tristesse, le dos un peu voûté.

Quand il entre, le jeune homme se tourne vers lui. Son visage s'éclaire un peu. Bucky ignore les deux policiers dont il sent le regard peser sur lui, sur eux. Il marche vers John et, debout à côté de lui, presse gentiment son épaule.

— « Est-ce que ça va ? », lui demande-t-il doucement.

Sandy salue son retour d'un joyeux aboiement qui fait tressaillir John.

— « J'ai un peu mal à la tête », reconnaît-il en se frottant le front.

— « C'est à cause d'eux ? », reprend Bucky en jetant un regard noir à la jeune femme.

L'air bonhomme de son collègue lui donne quelques scrupules à l'accabler de ses reproches.

— « Ils font leur travail », élude John en haussant légèrement les épaules. « L'officier Porterfield dit qu'ils ne resteront pas très longtemps. »

C'est un espoir. Le brun hoche la tête d'un air peu amène. Il va s'en assurer et très soigneusement.

La jeune femme tapote du bout de son stylo contre son calepin dans un rythme sec et régulier, un peu agacé. Bucky esquisse un sourire mauvais. Ouais, il va le faire.

— « J'aimerais continuer cet entretien si vous le voulez bien », reprend-elle après un silence. « Nous en étions au récit de votre agression. Pouvez-vous me raconter à nouveau ce qu'il s'est passé ? »

À nouveau ? Bucky lui jette un regard interdit tandis qu'il sent les muscles de John se crisper légèrement sous ses doigts. Il a toujours la main posée sur son épaule. Confus, le brun s'empresse de la retirer.

— « Comme je vous l'ai dit, je ne sais pas ce qu'il m'est arrivé », répond-il d'un ton courtois où pointe une légère fatigue. « Je ne me souviens de rien. »

— « Vous avez vraiment tout oublié ? », insiste la jeune femme en s'approchant. « Pas de souvenir de votre identité ou de qui vous êtes ? Rien ? Le néant ? Il nous en faut un peu plus que ça si vous voulez que la police d'Eureka vous aide. »

— « Je pense que nous avons tous compris que c'est une affaire difficile », l'interrompt son collègue d'un ton doux mais un peu tranchant.

La jeune femme se renfrogne un peu, vexée de la remontrance. Bucky ne peut s'empêcher de sourire d'un air satisfait. Elle griffonne quelques mots dans son carnet. Le brun est surpris de ne pas entendre le papier se déchirer sous la pointe acérée de son stylo.

- « Merci Porterfield», siffle-t-elle avant de se tourner vers John. « Comment pouvez-vous être sûr d'avoir été agressé ? Peut-être que vous avez trop bu et que vous vous êtes cogné en tombant. Les plages d'Eureka sont le lieu de rendez-vous de tous les étudiants de CSPU pour décompresser. »

— « Je… », balbutie le blond, les épaules plus raides que jamais.

Bucky serre les poings.

Sa mère lui a inculqué le respect de l'uniforme mais rien ne l'oblige à faire preuve de courtoisie envers quelqu'un d'insensible et médisant. Winnifred Barnes avait un jour eu une altercation épique avec une voisine pour une histoire de poubelles déposées hors du conteneur collectif. Il avait dix ans, il se souvient encore de la colère glaciale de sa mère, de son ton si tranchant qu'il s'était recroquevillé bien malgré lui sur le siège arrière de la Chrysler.

On a le droit de ne pas être poli quand c'est injuste. D'accord. Message reçu.

Le brun serre les poings.

— « Ce que vous dites est absurde », réplique-t-il. « Sam – Le Dr. Wilson vous a prévenu pour une agression, il est médecin et il a fait les constatations à l'arrivée de John aux urgences. Il pourra vous expliquer pourquoi il a été victime d'une agression et pas d'un accident de boisson. Il n'y avait pas de voiture oubliée sur le parking de Ma-le'l Dunes et aucune bouteille sur la plage, pas plus que dans la crique. Comment John pourrait-il être responsable de ce qu'il lui est arrivé ? Il a été agressé et laissé à Humboldt Beach. »

— « Vous avez l'air très au courant… »

Bucky ouvre la bouche de surprise, soudain trop stupéfait pour l'insulter. Oh la garce. Ça non plus, il n'aime pas le faire mais là, elle va trop loin.

La jeune femme baisse à nouveau les yeux sur son carnet.

— « Vous êtes celui qui l'a trouvé, n'est-ce pas ? »

— « C'est exact », grince le brun en serrant les poings. « Je fais toujours une promenade le matin avec ma chienne sur Manila Beach. Elle l'a senti et m'a guidé jusqu'à lui. »

— « Quelle heure était-il ? »

— « Huit heures passées. Le journal du matin de KMUD venait de s'achever, nous sommes partis juste après l'horoscope. »

Son ton est assuré, son corps bien droit. Il n'a rien à cacher. Il est certain de ce qu'il dit, il s'est repassé des dizaines de fois ce moment dans son esprit depuis. Factuel, pragmatique. Pourtant, le regard méfiant de l'officier Ruiz lui tord l'estomac.

— « Vous sortez très tôt. »

— « Il y a moins de monde sur la plage, je trouve ça plus agréable. Il y a également eu beaucoup de vents les jours passés, je voulais vérifier les fondations de ma maison. »

Elle écrit dans son calepin sans le regarder. Bucky a l'impression horrible que la moindre de ses paroles est mal interprétée, qu'elle ne comprend pas.

— « Je suis repassé hier matin à Humboldt Beach et je n'ai rien vu d'étrange », ajoute-t-il et ça sonne affreusement comme une justification.

— « Peut-être que votre visite sur place a effacé les seules traces de l'agression qui pouvaient rester », lui répond la policière sans relever les yeux.

Le brun rougit de confusion.

La jeune femme plisse légèrement les yeux, parcourt ses notes avec attention avant de claquer sa langue contre son palais d'agacement.

Bucky s'en veut mais il ne peut s'empêcher d'enfoncer légèrement sa tête entre ses épaules, mal à l'aise. Il n'a rien vu mais s'il avait mal fait ? Comme faire rouler John sur le dos en pensant l'aider ou ne pas le mettre en PLS ? Il déglutit.

— « Pouvez-vous m'indiquer l'endroit exact ? », reprend-elle finalement en se rapprochant, Google Maps ouvert sur son portable. « Nous irons y faire un tour pour être sûr. Votre chienne a pu retourner des choses qui vous aurait échappé. »

— « Sandy n'a pas fait ça ! Je ne suis pas stupide, je me suis assuré qu'elle ne me suivait pas dans la crique. Il n'y avait rien », proteste-t-il avec indignation. « Je n'aurai rien fait qui puisse porter préjudice à John. »

La chienne a relevé la tête avec attention à son nom et elle se tortille sur la petite chaise en plastique. Jusqu'à présent silencieux, John rit doucement, presque timidement.

L'officier Ruiz fronce les sourcils, recommence à taper du bout de son stylo sur son carnet avant de le planter ses yeux sombres dans les siens. Bon sang, comment peut-elle avoir l'air encore plus suspicieuse qu'avant ?

— « Vous ne vous êtes rencontrés qu'il y a deux jours donc ? C'est bien cela ? » Bucky acquiesce dans un grognement tandis que le blond opine. « Vous semblez proches pourtant. Vous lui amenez même des affaires si j'en juge ce sac en toile. … C'est très attentionné de votre part. »

Le brun sent son visage chauffer durement. Le sang bat à ses tempes et résonne dans sa boite crânienne.

Il jette en regard en coin à John, le ventre douloureusement tordu. Ce dernier regarde la policière d'un air de profonde incompréhension, les mains toujours nouées sur ses genoux.

Ils y étaient. L'insinuation répugnante qui rampait dans la chambre comme un serpent aux écailles froides et humides. Et si… Peut-être… Le seul témoin, dans un lieu désert.

Bucky déglutit. Il veut passer une main sur son visage, se pincer l'arête du nez mais il n'ose pas. L'officier Ruiz le regarde. Est-ce un geste, une attitude de coupable ? Il n'a rien à se reprocher pourtant. Rien du tout.

L'atmosphère dans la pièce devant pesante. Même Sandy s'est figée. À peine gémit-elle d'un ton un peu plaintif. John cligne des yeux.

— « Depuis que je me suis réveillé ici, j'attends la visite de Bucky pour le remercier de m'avoir trouvé », dit-il doucement. « Il a pensé à amener sa chienne pour que je me sente en sécurité, parmi bien d'autres petites attentions qui font de lui un homme bien meilleur que vous ne semblez le pensez. Il m'a sauvé la vie. C'est un héros, mon héros, et sa place n'est pas sur le banc des accusés. »

Les bras croisés sur son torse, l'officier Porterfield acquiesce en silence d'un hochement de tête. Il sourit aussi de ce même air avenant qu'il avait quand il avait ouvert la porte. Bucky lui répond d'une grimace un peu tordue. Il entend encore ce bourdonnement dans sa tête.

— « Je pense que vous comprendrez que vu le peu d'éléments en notre possession, notre enquête pour déterminer ce qui vous a conduit ici va être difficile », dit-il en posant une main sur l'épaule de sa collègue. « Je n'essaye pas de nous dédouaner, je ne fais que dire une évidence. »

John acquiesce lentement. Le brun est moins enclin à la clémence. Partir du postulat que les choses sont compliquées lui semble la meilleure manière de ne pas aboutir au moindre résultat.

— « Nous allons enquêter et entrer votre photo dans le fichier des personnes disparues mais vous allez devoir être patient. Pour tout. » L'homme se gratte le front d'un air contrit. « Vous semblez être bien entouré pour l'instant, c'est une bonne chose. »

— « Il pourrait être – », proteste la jeune femme.

— « C'est une bonne chose », répète son collègue en lui coupant la parole. « Il ne faut pas rester seul. »

Un peu rouge, Bucky se mord les joues et baisse les yeux sur le lino.

C'est ce qu'il pense aussi mais John est le seul à pouvoir décider de la suite, peu importe la forme qu'elle prendra. Si ça ne tenait qu'à lui, il a déjà une idée bien arrêtée sur le sujet.

Sur le lit, le blond s'agite un peu et passe une main nerveuse dans sa nuque. Il a l'air plongé en plein conflit intérieur, si loin qu'il réagit à peine quand l'officier Porterfield le rejoint et lui tend quelques prospectus en papier, sortis de la poche pectorale de son uniforme.

— « Nous sommes aussi tenus de vous donner ces dépliants. Ils détaillent les structures sociales auxquelles vous adressez et les aides financières que vous pouvez demander dans votre situation », lui explique-t-il et John s'en empare lentement. « Sur celui-ci, il y a les coordonnées de la police d'Eureka. N'hésitez pas à appeler si vous vous souvenez de quelque chose. »

— « …Merci. »

Bucky se mord les joues. La voix de John sonne d'une manière si fragile, si défaite. Il fait un pas vers lui mais le policier tourne la tête dans sa direction. Il se fige, à un mètre de John.

— « Pouvez-vous me donner vos coordonnées ? Nous vous recontacterons prochainement pour prendre votre déposition d'une manière moins… informelle », lui dit l'homme d'un air encourageant. « Vous pourriez aussi vous souvenir de certaines choses. Nous revoir pourrait être plus productif que ça n'en a l'air. »

Le brun s'exécute de mauvaise grâce, les dents serrées. Il ignore ostensiblement l'officier Ruiz qui se dirige déjà vers la porte de la chambre, son calepin rangé dans son uniforme. Son collègue note avec soin son adresse et son numéro de téléphone, lui demande d'un regard de le corriger en cas d'erreur. Il le remercie d'un sourire.

— « Nous allons nous entretenir avec le Dr. Wilson et les ambulanciers qui sont intervenus », lui explique-t-il gentiment. « … Est-ce que nous pouvons faire quelque chose d'autre pour vous ? »

John, les yeux baissés sur les prospectus dans ses mains, se contente de hausser légèrement les épaules.

Non. Bien entendu qu'il n'y a rien d'autre à faire. À part revenir vers lui en lui annonçant avoir retrouvé ses souvenirs sous un rocher d'Humbolt Beach, bien caché avec le sourire de l'officier Ruiz.

Le blond ne réagit pas, le regard un peu voilé. Perdu. Bucky opine d'un air raide pour lui.

— « Nous allons y réfléchir », dit-il d'un air peu amène. « John doit encore rester en observation pour le moment. »

L'homme les salue d'une main portée à sa casquette et quitte la chambre en fermant doucement la porte derrière lui. Le brun s'autorise à apprécier une fraction de seconde l'attention avant de maugréer entre ses dents serrées.

Un froissement de draps, le grincement métallique du lit attire son attention. John a déposé les dépliants sur sa petite table de chevet puis l'a ouverte pour en sortir la boîte à biscuits en métal. Assis contre ses oreillers, le blond se sert avant de la tendre à Bucky.

— « Je suis désolé, je ne pensais pas que cela se passerait comme ça… », murmure-t-il d'un ton navré.

Son regard n'est plus seulement perdu. Il est inquiet et vraiment incertain. Et maintenant ? Quelle suite à… tout ça… ? Bucky sait qu'il y pense et que l'angoisse doit monter en lui. Il prend distraitement un biscuit par politesse. Il est incapable de le manger.

— « Vous n'êtes pas responsable, ils ont la délicatesse d'un bulldozer », grogne-t-il d'une voix rauque.

John rit doucement mais le cœur n'y est pas.

Bucky danse d'un pied sur l'autre. Il n'ose pas s'asseoir sur le bord du lit ni même sur une chaise. L'insinuation rampe encore dans la pièce, il ne veut pas faire quelque chose de déplacé. Ni en geste ni en parole. Après ce moment si désagréable, le brun aimerait pouvoir tutoyer John pour se rapprocher de lui, le rassurer comme un ami. Il n'ose pas non plus. Il se contente d'arranger un coin de drap complètement froissé du bout des doigts, loin, très loin du jeune homme.

— « Vous êtes vraiment retourné là-bas ? »

Bucky acquiesce.

— « Et il n'y avait rien sur… moi ? »

Signe de tête négatif. John soupire et passe une main lourde dans sa nuque.

— « Ce n'est pas une accusation vous savez », lui dit-il en lui jetant un petit regard contrit. « Je ne crois pas un seul mot de ce qu'elle a dit. C'est complètement… ridicule. »

Le brun le remercie d'un sourire un peu timide. Il s'autorise à s'approcher un peu plus du lit.

— « Je suis bien placé pour savoir que ce qui se trouve sur la plage n'y reste jamais très longtemps. Je n'étais sûr de rien mais je n'ai effectivement rien trouvé », lui explique-t-il. « Quoi qu'il se soit passé là-bas, vous n'êtes pas responsable. »

John hoche lentement la tête. Il s'appuie plus confortablement contre ses oreillers et ferme un instant les yeux, la tête légèrement renversée en arrière. Bucky se déplace jusqu'à la fenêtre pour caresser Sandy qui l'accueille avec joie. C'est plus prudent que de rester un peu hébété à contempler la ligne de sa mâchoire offerte et celle de son cou.

— « La nourriture de l'hôpital n'est pas très bonne, je n'ai pas voulu partager vos biscuits avec le Dr. Wilson », reprend le blond après un silence.

— « Pas de télé avec le câble alors ? » John hausse légèrement les épaules. « Que faites-vous pour vous occuper ? »

— « Je me promène un peu dans le jardin et les couloirs. Je réfléchis beaucoup », souffle le blond.

Il jette un regard en coin aux prospectus sur sa table de chevet.

Bucky se mord les joues. Lui aussi réfléchirait beaucoup dans une telle situation. Entre deux situations de panique. Sandy lui mordille affectueusement le bout des doigts. Il sourit, la gratte une dernière fois sous le menton puis récupère le sac en toile posé sur le lino.

— « Vous trouverez peut-être de quoi passer le temps là-dedans », lui dit-il en le déposant sur le lit. « Il y a quelques vêtements, un peu de vaisselle digne de ce nom et des livres. … Je vous ai mis l'exemplaire de mon roman préféré. Il est suffisamment divertissant pour que vous oubliiez un peu de penser. »

John rit doucement. Il tire lentement le sac à lui, hésite un instant avant d'ouvrir la tirette. Bucky retourne vers la fenêtre sans pouvoir s'en empêcher. Le regarder faire lui semble un peu impoli voire indiscret. C'est stupide parce qu'il connaît la moindre bricole qui se trouve dans le sac mais elles ne sont plus à lui maintenant, elles sont à John et Bucky détesterait qu'on l'observe faire. Le blond sort le roman du sac, il effleure la couverture cartonnée un peu écornée avant de lire le résumé sur la quatrième de couverture. Il acquiesce.

— « Ça me changera les idées entre deux lectures plus nécessaires. Merci. »

John regarde à nouveau les dépliants. Il se frotte le front du bout des doigts, les sourcils froncés. Bucky les rassemble en une petite pile soigneuse avant de les enfermer sans pitié dans le tiroir de la table de chevet d'un geste sec.

— « Vous êtes fatigué, je vais vous laisser vous reposer », dit-il en lui souriant d'un air réconfortant. « Ne vous rendez pas malade pour ça. Laissez-vous un peu de temps, vous y penserez plus tard. »

Le blond le regarde entre ses paupières légèrement plissées par son mal de tête. Bucky le voit à la manière dont la ride entre ses sourcils se creuse encore.

— « Reposez-vous. … Si vous voulez, je repasserai dans la soirée avec un repas digne de ce nom », le taquine-t-il gentiment.

John pouffe doucement.

— « Les visites seront finies. »

— « Je me ferai tout petit et je passerai par le jardin », lui rétorque le brun avec assurance. « Qu'est-ce que vous préférez ? Je connais un excellent restaurant de burgers sur 1st Street. Ils font des tartes délicieuses aussi. »

— « … Ça semble bien », souffle John en s'affalant un peu plus sur le lit. « … Qu'est-ce que je vais faire sans vous ? »

Bucky déglutit légèrement. Comment je vais faire sans vous après ? La voix du blond est fatiguée, un peu douloureuse mais surtout, elle sonne avec une fêlure qui résonne en lui.

— « Nous en parlerons ensemble quand vous vous sentirez mieux », lui répond-il doucement. « Est-ce que je dois demander de l'aspirine à une infirmière ? »

John refuse. Le brun fait descendre Sandy de la chaise en plastique et la rentre dans la chambre.

Il balaye rapidement la pièce du regard. Le blond lui sourit doucement. Bucky lui répond avant de sortir sans un bruit. Il va lui acheter la plus grosse part de tarte du Café Waterfront.

Le brun remonte rapidement le couloir vers l'accueil de l'hôpital. Une fois dans le hall, il arrache l'élastique dans ses cheveux d'un geste brutal de frustration et l'enroule autour de son poignet. Bucky prend une cannette de soda au distributeur automatique à côté des rangs de chaises d'attente puis une barre chocolatée industrielle. Dehors, il retrouve Sandy qui l'attend sagement à côté de l'entrée. Un message pianoté durement sur son portable et il se laisse finalement tomber sur un banc face au parking principal. Merde. Il arrache presque l'opercule de sa cannette et boit sans plaisir le soda trop sucré. Merde. Merde. Le jeune homme tressaute nerveusement du pied sur le sol. Sandy a senti la friandise mais devant son absence de réaction, elle pose sa tête sur ses genoux et lève sur lui son regard chocolat. Bucky lui flatte le dos. Merde. Merde. Merde.

— « Tu bois du Coca? Tu détestes ça Buck'. Une rencontre du troisième type peut-être ? »

Le jeune homme tourne la tête pour voir Sam le rejoindre. Son ami lève comiquement un de ses sourcils en regardant ses mains mais sa taquinerie ne lui arrache qu'une grimace un peu laide. Sam s'assoit à côté de lui, levant sa propre cannette de Lipton Ice Tea en guise de salut.

— « Salut Sand'. »

La chienne lui jette à peine un regard. Elle garde les yeux rivés sur Bucky, un lourd soupir dans sa poitrine. Sam fronce les sourcils.

– « L'heure est grave si ma petite chérie aux longues oreilles ne me fait pas la fête. Buck' ? »

Le brun grommelle.

— « Tu l'as dit, j'ai rencontré Mulder et Scully dans la chambre de John », grogne-t-il avant d'ébouriffer ses cheveux. « Bon sang, je déteste ce prénom. Il est tellement banal et impersonnel… »

— « John ne l'aime pas non plus mais je ne peux pas légalement lui en donner un autre », lui fait remarquer doucement son ami. « C'est ce qu'il est Buck'. »

— « Eh bien c'est très mal choisi », s'obstine le brun.

Il se souvient de la manière dont John a réagi quand la policière l'appelait par son nom de convention. Une fois, deux fois, trois fois. Sans jamais réaliser combien cela le peinait.

Bucky s'assombrit. La garce. Sam lui donne un petit coup de genou.

— « Je ne savais pas que la police d'Eureka viendrait l'interroger aujourd'hui. Ça c'est si mal passé que ça ? Il n'y a rien de très compliqué pourtant. »

— « Va dire ça à l'officier Ruiz », ricane-t-il d'un ton amer. « Par quoi veux-tu que je commence ? Par le fait qu'elle a dit à John qu'il s'était peut-être blessé seul et que c'était de sa faute ? Ou que son affaire était trop compliquée et qu'il ferait mieux de passer à autre chose ? »

C'est un peu exagéré mais le brun est vraiment en colère. Contre elle, contre son collègue, même contre Sam et ce qu'il prend pour de la nonchalance alors que John est seul et n'a rien. Pour l'amour de Dieu, il ne se possède pas lui-même et il va porter les vêtements de Bucky parce qu'il n'y a pas d'autre solution.

— « Buck'… »

— « Le meilleur c'est sans doute quand elle a dit que ma gentillesse envers lui était suspecte et qu'elle m'a presque accusé d'être mêlé à son agression. Et devant lui en plus », grogne-t-il. « Merde Sam, comment elle a pu – »

Bucky déglutit douloureusement, les doigts crispés autour de sa canette. Le papier d'emballage de la barre chocolatée crisse dans sa main, il l'ouvre brusquement et en mâche une grande bouchée. Ce n'est pas très bon, trop sucré et gras. Le chocolat colle à ses dents et à son palais. Rien ne va. Rien.

— « Je pensais que le commissariat de la 6th Street préviendrait l'hôpital de la visite de ses agents, ne serait-ce que pour ne pas surprendre John et le mettre en difficulté », reconnaît Sam en fronçant les sourcils. « Je suis désolé. »

Le brun ricane sans joie. Ouais, l'officier Ruiz a fait preuve d'une telle empathie à son égard.

— « Tu n'y es pour rien », ronchonne un peu Bucky en lui donnant un petit coup dans les côtes. « Ce n'est pas de ta faute si la police d'Eureka compte dans ses rangs une telle… » Il se mord les joues. « Cette femme est horrible. Je la déteste. »

Sam le regarde d'un air un peu interdit avant de ricaner.

— « Oh Buck'… Tu devrais bouder un peu aussi. Tu ressemblerais à l'adolescent un peu revêche que tu étais à quatorze ans et tu sais combien je suis nostalgique », s'esclaffe son ami. « C'est tellement mignon. »

— « La ferme Sam », siffle Bucky.

Il le bouscule d'une rude bourrade dans les côtes mais son ami rit toujours. Le jeune homme se rembrunit, un peu vexé.

— « Je suis sérieux. Tu n'étais pas là, tu n'as pas entendu la manière dont elle parlait et ce qu'elle disait. C'était blessant et humiliant », proteste-t-il, les dents serrées. « Je ne veux pas de médaille. Ce que j'ai fait, c'était uniquement pour lui. C'est normal de continuer à me préoccuper de sa santé, non ? Imaginer le contraire c'est — »

À côté de lui, Sam boit une longue gorgée avant d'étouffer un borborygme un peu écœurant derrière sa main. Bucky lui jette un regard outré. Son ami rit d'un air gêné.

— « Excuse-moi, les boissons pétillantes et sucrées ne me réussissent pas mais j'avais besoin de quelque chose de réconfortant », s'excuse-t-il. « Je ne voulais pas t'interrompre. »

Le brun lui marche sans ménagement sur le pied, le faisant couiner de douleur.

— « D'accord, je l'ai bien cherché », reconnaît Sam en posant sa cannette sur le sol. « Bien entendu que tu es incapable de faire ça. Ou en tout cas pas volontairement car nous connaissons tous deux ta subtile capacité à interagir avec les autres Buck'. »

Le jeune homme évite habilement le dernier coup de pied rageur et contre-attaque en lui pinçant fort le genou. Sandy jappe joyeusement, amusée par le jeu puéril des deux hommes.

Sam finit par s'appuyer contre le dossier, les bras étendus de part et d'autre.

— « Elle ne m'a pas ménagé non plus tu sais », reprend-il. « Elle a beaucoup orienté notre discussion. Ils sont venus me voir dans mon bureau pour m'interroger sur John. »

— « Qu'est-ce que tu leur as dit ? »

— « Rien de plus que ce que j'avais déjà annoncé au commissariat pour les prévenir de l'agression de John. Rien que le récit de son arrivée aux urgences et de sa prise en charge. Pour le reste, je suis tenu au secret médical », répond Sam. « C'est sans doute une maigre consolation mais l'officier Porterfield s'est excusé pour le comportement de sa collègue. Elle a suivi son mari qui vient d'être muté à Eureka mais elle rêvait d'une toute autre carrière quand ils habitaient encore à Sacramento. Très grande métropole, autres opportunités. Elle en voulait vraiment. »

Le brun joue distraitement avec les longues oreilles de Sandy qui se tortille d'aise contre lui.

— « Comment es-tu au courant de ça ? »

— « Porterfield est un homme empathique derrière sa maladresse. Figure-toi qu'il m'a demandé s'il pouvait prévenir quelqu'un pour John. Comme si le principal intéressé n'était pas amnésique… »

Bucky et Sam roulent des yeux. C'est mesquin à dire mais le brun pense sincèrement que l'affaire de John est vraiment très mal engagée.

— « C'est tellement absurde », grogne-t-il d'une voix rauque. « Combien de fois va-t-il falloir répéter que John ne peut pas les aider, physiquement ? »

— « Ou que tu n'as pas le profil d'un coupable », ajoute nonchalamment Sam. « Tu as fait forte impression à l'officier Ruiz et pour l'instant tu es leur seul témoin. Tu sais ce que disent les séries policières sur les gens arrivés les premiers sur les lieux d'un crime… »

— « Oh, la ferme Sam ! »

Son ami glousse d'amusement mais Bucky reste crispé. Il ne veut vraiment pas de médaille pour ce qu'il a fait mais il est vraiment blessé par les insinuations de la jeune femme.

Sam entoure ses épaules d'un bras et le serre légèrement contre lui.

— « Oublie tout ça Buck'. Le plus important c'est ce que les gens autour de toi pensent et ce qu'ils sont prêts à faire pour prendre ta défense comme moi ou Maria. Est-ce que John t'a donné l'impression de douter de toi ? »

— « … Non. Il a dit que j'étais son héros », avoue le brun, les oreilles un peu chaudes.

— « Alors tout va bien », sourit Sam avec gentillesse.

Bucky a envie de sourire aussi mais il se rembrunit une nouvelle fois. Ça aurait pu être le cas s'il n'y avait pas ces horribles prospectus, soigneusement enfermés dans la table de chevet de John. Si bariolés qu'ils ressemblent à des dépliants d'agences de voyage.

Il mord rageusement dans sa barre de chocolat mais son goût trop sucré l'écœure. Il la propose d'un regard à Sam qui s'empresse de la déguster avec gourmandise.

— « À quoi penses-tu ? », l'encourage son ami.

— « Ils lui ont donné des dépliants sur les centres sociaux d'Eureka et les aides auxquelles il pourrait avoir droit », explique Bucky en passant une main dans ses cheveux dénoués. « John est encore convalescent, il ne devrait pas avoir à se préoccuper de ce genre de choses. Pas maintenant. »

Sam garde le silence. Aux oreilles du brun sonne comme une menace. Il se redresse lentement et repousse lentement son bras. Son ami ne tente pas de le retenir.

— « Quoi ? »

— « C'est au contraire le bon moment pour commencer à s'en soucier », avoue Sam d'un air gêné. « Il va bientôt rencontrer l'assistante sociale de Providence pour préparer… la suite. »

Bucky déteste les euphémismes. Il juge que ce sont des précautions inutiles, trop pudiques faites pour ménager ceux qui les entendent. La suite. Notion abstraite et absconse quand on n'a rien. Le brun haït ce mot pour toutes les incertitudes terrifiantes qu'il recouvre.

— « C'est ça qui l'attend ? L'assistante sociale d'Eureka, le bureau d'action sociale du comté, les aides de l'État ? », insiste-t-il.

— « Ne te fais pas de mauvais films à la Oliver Twist Buck'. Providence travaille régulièrement avec le bureau local dans d'autres cas de figures, leurs agents sont très bien », le rassure son ami. « Ils ne sont peut-être pas confrontés très régulièrement à des gens dans la situation de John mais il n'y a pas de raison que cela se passe mal. »

Le brun le sait. Ça ne l'empêche pas de ne pas être d'accord ni de s'inquiéter démesurément.

— « Tu m'as dit que John devait rester en observation pour surveiller des complications éventuelles. Je l'ai quitté parce qu'il avait mal à la tête et qu'il était fatigué. Il vaudrait sans doute mieux que vous le gardiez encore, non ? »

Sam rit légèrement en coin. Bucky se concentre soigneusement sur les caresses de Sandy, les yeux baissés sur la chienne.

— « Ce sont les interactions sociales qui le fatiguent », lui explique son ami en cognant doucement son genou. « Je suppose que conjugué au stress de son interrogatoire avec la police, celui a pu lui donner des céphalées. John n'était pas non plus très vaillant quand tu as quitté Providence hier soir. Il était épuisé et il a dormi presque douze heures d'affilée. Ça, c'était peut-être aussi grâce à tes cookies. On dort toujours mieux le ventre bien plein. »

— « Il dit que la nourriture de l'hôpital n'est pas très bonne », se venge le brun.

— « Nous faisons ce que nous pouvons », lui rétorque Sam du tac-au-tac avant de soupirer. « Je suis désolé Buck' mais les choses vont se passer comme je viens de te le dire. John ne peut pas rester indéfiniment à Providence. Il se porte bien physiquement et ne présente aucun désordre psychique qui pourrait le conduire à un internement. S'il est accompagné par l'assistance sociale, il peut tout à fait être autonome. La vocation de l'hôpital n'est pas de suppléer à leurs fonctions… »

— « Mais – »

Sam se lève souplement, achève la barre chocolatée en une bouchée et jette leurs déchets dans une poubelle alentour. Bucky le regarde d'un air interdit. Son ami soupire doucement et passe une main gênée dans sa nuque.

— « Je lui ai déjà expliqué tout ça ce matin », reprend-il à contrecœur. « John doit rendre sa chambre dans deux jours. »

— « Tu te fous de moi ? », lui demande le brun d'une voix blanche.

— « J'ai réussi à repousser sa sortie de vingt-quatre heures auprès de mes supérieurs », proteste Sam. « J'ai fait tout ce que j'ai pu mais je peux difficilement argumenter sur le fait de continuer à garder un homme bien portant ici alors qu'il n'a pas d'assurance pour payer ses frais de santé. Ne me regarde pas comme si j'étais la pire personne de l'univers, je ne vais que t'expliquer la politique du conseil d'administration de Providence. »

Bucky repousse Sandy d'une main et se lève à son tour. Il a les poings serrés et les sourcils froncés, une attitude que son ami observe d'un air tranquille. Ça le met encore plus en colère.

— « Comment pourrait-il partir après-demain ? », reprend-il d'un ton acerbe. « John n'a rien. Je viens à peine de lui apporter des vêtements et il pourrait faire tenir toute sa nouvelle vie dans ce foutu sac en toile ! Comment est-il censé faire maintenant ? »

— « Je lui ai aussi donné quelques affaires que je ne mettais plus, ma taille est plus proche de la sienne », proteste Sam.

— « Je n'ai pas envie de rire ! »

— « … Les choses ne se passent pas toujours comme on le voudrait Buck' », répond doucement son ami.

Il ébouriffe nerveusement ses mèches sombres, enroule ses doigts et tire dessus. C'est un peu douloureux mais bon sang, il a tellement de choses en lui à cet instant. Le brun repense aux traits tirés de John, à son mal de tête qui semblait vriller ses tempes et il devrait juste… accepter ? Être raisonnable pour soutenir le système de santé des États-Unis ? C'est ridicule. C'est…

— « John n'a même pas d'argent », reprend-il d'une voix étranglée. « Comment est-il censé se loger et subvenir à ses besoins ? À cause de la proximité de la CSPU, l'immobilier a augmenté à Eureka. »

— « Il y a d'autres villes moins chères dans les environs. Tu te souviens ? Maria et moi pensions acheter à Freshwater plutôt qu'en centre-ville avant de trouver notre maison à Rosewood. »

Bucky s'étrangle.

John quittant Eureka ? Ce n'est pas… Peut-être que c'est ce que le jeune homme désire au fond de lui. Un endroit nouveau sans mauvais souvenirs. Ou pas. L'ombre dans ses prunelles revient danser devant le regard du brun. Non. Ce n'est pas ce qu'il veut. Bucky pourrait… Il pourrait…

— « Buck' ? »

Le jeune homme lève une main entre eux pour indiquer à Sam de se taire. Il doit réfléchir et vite. Il commence à marcher inconsciemment le long du trottoir, Sandy le suivant avec soin. Le brun ne voit pas son ami sourire à leur étrange pas de deux. Il réfléchit. Le foyer social d'Eureka ou un hôtel pour commencer. Éventuellement une auberge de jeunesse en attendant mieux. Un appartement minuscule quand il commencera à en avoir les moyens. Comme il sera déjà meublé parce que John ne déménage pas, le loyer sera forcément prohibitif et la location probablement de courte durée. Soumise aux aléas touristiques. Le mois de juillet vient de débuter, le marché locatif va se tendre à cause des vacanciers. Juste un sac en toile pour meubler tous ces différents espaces de vie.

Bucky se mord les joues.

Puis il y a… la maison. Sa maison. Sa chambre vide au rez-de-chaussée depuis qu'il occupe celle de sa mère à l'étage. Un grand dressing vide que John pourrait compléter en piochant dans le sien.

Le brun tire à nouveau sur ses cheveux. Fort. Sandy, la truffe au sol, lui rentre dans les jambes par inadvertance. Bucky baisse les yeux sur elle et la caresse gentiment derrière les oreilles. Sandy aime bien John. Ça pourrait…

— « Buck', je vais devoir retourner aux urgences », lui indique Sam.

Le jeune homme relève brusquement la tête sur lui. Il a réfléchi. Il a la solution.

— « Je vais l'accueillir chez moi. »

Sam, accroupi devant Sandy pour la cajoler, lui jette un regard si interdit que le brun a envie d'éclater de rire. Il enfonce ses mains dans ses poches, fronce les sourcils et réfléchit encore. C'est ça.

— « John peut venir habiter chez moi », reprend-il. « La maison est grande, il aurait son espace bien à lui. Même si je travaille à domicile, je ne suis pas contrariant et il pourrait s'écouler des heures avant qu'on ne se croise. »

— « Bucky… »

— « John serait aussi avec Sandy. J'ai lu que les animaux peuvent aider une victime après un traumatisme, ils apaisent le stress, libèrent la parole et aident la concentration. Cela pourrait lui être bénéfique et l'environnement est bien moins stressant qu'ici », poursuit Bucky à toute allure. « John ne serait pas dans un foyer et on… on s'entend plutôt bien lui et moi. »

— « Tu lui as parlé deux fois », lui rappelle son ami sans animosité.

— « Peut-être mais ça ne veut pas dire qu'on n'y arrivera pas. Ça pourrait marcher Sam et je suis sûr que ce serait mieux pour lui. Tout serait mieux que de loger dans un foyer ou un hôtel. »

— « Tu n'as jamais habité avec quelqu'un d'autre dans cette maison. Camden n'y passait que les nuits avant que vous vous sépariez et c'est probablement celui qui est resté le plus longtemps avec toi. »

Le brun se rembrunit au nom de son ancien amant. Il était amoureux de lui mais ils étaient si différents. Bucky avait pourtant essayé, un peu, mais Camden n'était pas la bonne personne pour lui. Il voulait installer un jacuzzi sur la terrasse, transformer la chambre du rez-de-chaussée en salle de sport et faire de toute la maison un lieu de fête pour ses amis qui venaient trop souvent d'Arcata pour le week-end. Le brun avait passé l'âge de vivre dans un Spring Break permanent, merci bien. Son amant était charmant, il lui disait des choses qui faisaient picoter son aine et une manière de l'embrasser qui transformait ses jambes en gelée mais non.

John est différent. Il est calme, réfléchi, un peu timide aussi. Jamais le blond ne lui proposera de tels aménagements dans sa maison, probablement parce qu'il sera trop occuper à s'excuser d'être là. Bucky devra le rassurer et l'aider à le faire se sentir à l'aise.

Le brun esquisse un sourire. C'est exactement ce qu'il veut. Ça. Et le sourire de John.

— « Je reconnais que ce n'est pas une proposition complètement insensée », admet finalement Sam avec réticence. « Je dois quand même te rappeler que rien ne t'oblige à faire ça. Même si John touche des aides de l'État, il ne pourra pas participer aux frais du quotidien. »

— « Comme si j'allais lui demander de payer un loyer… », ricane Bucky. « Je suis propriétaire et puisque je vis seul, mes propres dépenses ne sont pas excessives. On arrivera à trouver un arrangement. Ce n'est pas pour toujours de toute manière, juste une solution temporaire pour l'aider. »

Sam passe une main dans sa nuque d'un air gêné.

— « Je ne sais pas Buck'… » Son ami lui jette un regard en coin. « Puisque tu ne veux même pas l'évoquer, je vais le faire pour nous deux. John est charmant mais nous ne le connaissons pas. Aucun d'entre nous ne le connaît d'ailleurs. Et ta maison est plutôt isolée à Manila.

— « Tu exagères, je ne suis pas Robinson Crusoé sur son île », sourit le brun. « Les premières maisons de Manila ne sont pas si loin de la mienne. »

— « Peut-être mais si tu cries, personne ne pourrait t'entendre. Tu te souviens ? On jouait à ça quand je venais chez toi. L'un sur la plage et l'autre dans le salon. Ta mère détestait ça, elle trouvait notre jeu stupide. »

— « Il l'était », approuve Bucky avec nostalgie.

— « Sans doute mais ce que je veux dire c'est que je ne trouve pas ça très… prudent. Je suis obligé d'y penser Buck', tu comprends ? »

Le brun lui donne un petit coup de coude dans les côtes et son ami grogne d'inconfort. Les deux hommes se rapprochent un peu de l'entrée de Providence avant de s'arrêter à nouveau. Sam semble réellement troublé par son idée et Bucky en est touché. Avisant le col mal mis de la blouse de son ami, il l'ajuste gentiment.

— « Je peux le faire Sam, Sand' et moi on peut le faire. Elle me protège, tu le sais bien. Et même si tu ne me le dis pas, je sais aussi que tu t'inquiètes de me savoir seul à Manila », reprend doucement le brun.

— « Ne me la fais pas à l'envers et n'utilise pas Sandy pour essayer de me convaincre. Elle se roulerait aux pieds de John si elle pouvait entrer dans sa chambre », ronchonne Sam en le pointant d'un doigt accusateur. « Ça ne me plaît pas de penser à tout ça mais je dois le faire. Tu es mon meilleur ami depuis plus de quinze ans et John… Nous ne savons même pas qui il est ou ce qu'il faisait à Eureka. »

Sandy se colle contre sa jambe, tête levée vers lui. Bucky sourit doucement et la gratte longuement sur le crâne et les oreilles. La chienne se renverse un peu plus d'aise.

— « Tu es aussi le mien et c'est pour ça que tu m'as toujours fait confiance », reprend-il doucement. « Je ne peux pas arrêter de venir à Providence dans deux jours et faire comme si rien n'était arrivé. Je ne peux pas faire ça Sam. »

— « Mais habiter avec lui ? », insiste son ami. « Tu te rends compte que tu vivrais avec une autre personne chez toi ? Et que vous vous croiserez tout le temps puisque John n'a pas de travail ? »

Bucky baisse les yeux sur Sandy pour éviter le regard de son ami. Il sent sa peau chauffer un peu. Oui, il sait. Et cette idée lui plaît. Le brun a les oreilles rouges et il hausse les épaules.

— « John ne t'inspire pas confiance ? », lui demande-t-il à brûle-pourpoint.

Sam roule des yeux d'un air exaspéré et Bucky ricane en coin. S'il y a bien une chose en laquelle son ami croit autant que le pouvoir bienfaisant des bulles de son minuscule jacuzzi dans son jardin après une longue journée de travail, c'est son instinct. Le brun le sait. Sam passe vivement une main sur son crâne aux cheveux coupés très courts et râle entre ses lèvres serrées.

— « Tu es insupportable », grommelle-t-il et Bucky sait qu'ils pensent tous les deux la même chose de John. « … Avec des yeux et un sourire pareils, n'importe qui lui confierait son chien ou son bébé à garder. »

Le bipper de Sam sonne dans sa poche. Le jeune homme y jette rapidement un regard.

— « Je dois vraiment y retourner mais je veux que tu me fasses une promesse avant », dit-il en plongeant ses prunelles dans celles du brun. « Je veux que tu continues d'y réfléchir et aussi pragmatiquement que possible. Je suis sérieux Buck'. Tu es majeur, tu fais ce que tu veux et je ne peux rien t'interdire mais s'il te plaît, penses-y à tête plus reposée. »

Bucky regarde distraitement devant lui le flot des visiteurs et des patients qui entrent et sortent de Providence. Rarement une personne seule. Souvent des gens accompagnés voire franchement soutenus par des proches, des amis… des amants. Il hoche lentement la tête pour rassurer Sam. Il sait qu'y repenser ne le fera pas changer d'avis. Mais il est un bon meilleur ami alors il fait ce qu'il faut pour le rassurer.

— « … Comment ferons-nous une fois que j'aurai pris ma décision ? », lui demande-t-il doucement.

Une ombre passe dans les prunelles marron de Sam. Le jeune homme enfonce légèrement sa tête entre ses épaules d'un air vaguement contrit. Ouais, Sam est aussi son meilleur ami et il le connaît bien. Il va y réfléchir mais cela n'implique nullement de changer d'avis.

— « Est-ce qu'il y a une bonne façon de parler de tout ça à John ? », souffle-t-il.

— « Aucune », grommelle son ami d'une voix teintée d'un léger reproche. « Tu n'as qu'à lui parler comme tu le fais depuis que tu viens lui rendre visite. Une fois que tu seras sûr de toi. … Si tu reviens plus tard, les visites se terminent toujours à dix-huit heures. »

Sam presse rapidement son épaule avant de s'éclipser, les pans de sa blouse flottant derrière lui. La porte vitrée automatique se referme sur lui.

Bucky baisse les yeux sur Sandy, à moitié assise sur ses pieds et qui tache son jean en y frottant câlinement son museau. Il fixe son regard noisette, si doux et chaud. Il l'interroge. La chienne se fige, penche légèrement la tête sur le côté avant de se tortiller encore plus fort d'aise contre lui. Le brun sourit.

— « On va encore y réfléchir mais je suppose que tu es d'accord avec moi Sand' », dit-il en jouant avec son oreille droite. « Même si ça sera un grand changement de commencer à vivre à trois. »

Le jeune homme la déloge gentiment de ses pieds et rejoint lentement le pick-up sur le parking.

— « Il faudra apprendre à partager le salon, la cuisine, la terrasse et la salle de bain », poursuit-il distraitement. « Bien entendu, tu ne pourras pas entrer dans sa chambre et je devrais déplacer ton panier des siestes du matin parce qu'il gênera… mais ça à l'air bien, non ? »

Sandy jappe. Quand il lui ouvre la portière côté passager, elle saute habilement sur son siège et s'assoit confortablement, le dos bien calé contre le dossier. Bucky rit.

— « Tu devras aussi lui laisser ta place dans le pick-up », la taquine-t-il en tapotant sur son front d'un doigt.

La chienne lève la tête pour tenter d'attraper sa main et la mordiller. Bucky l'apaise d'un baiser sur son crâne.

— « Ça va changer des choses pour nous mais ce ne sera pas pour très longtemps », continue-t-il en s'appuyant contre le siège. « Nous aurons à peine le temps de nous adapter que John partira probablement mais nous l'aurons aidé. … C'est le plus important. »

Sandy renifle, comme une protestation. Le brun monte à son tour dans le pick-up et démarre.

Au feu rouge à la sortie du parking pour rejoindre Harrison Avenue, il jette un regard à sa montre. Quatre heures. Inutile de rentrer à Manila pour travailler sur sa traduction, il perdrait du temps à revenir ensuite en ville. Au lieu de mettre son clignotant à droite, Bucky le met à gauche. Il engage le vieux Ford sur la route en direction du front de mer et d'Old Town. Il y réfléchira mieux.

Le brun se gare au parking central de la vieille ville et gagne la promenade du Waterfront Trail, une balle en mousse dans la main pour Sandy. Il s'assoit sur un banc et lance le jouet à la chienne qui bondit en avant. Rapidement, il n'entend plus la circulation dense sur la double voies de Waterfront Drive, les cris des mouettes ou les promeneurs autour de lui. Il reste plonger dans ses pensées, les yeux rivés sur Sandy pour la surveiller à chaque nouveau jet de balle. La chienne ne se lasse pas. Ses oreilles flottent derrière elle quand elle court et elle fait des roulés boulés de plaisir dans l'herbe, sa balle en mousse dans la gueule.

Bucky repense à ce qu'il a dit, à la manière de le faire sa proposition à John. À sa réaction aussi. Peut-être qu'il dira oui, en lui souriant de cette manière qui tord toujours quelque chose dans son ventre. Ou il refusera, un sourire gêné aux lèvres en disant qu'il ne veut pas le déranger. À moins qu'il ne soit méfiant. Bucky emmêle ses doigts entre eux.

Foutue officier Ruiz et ses foutues insinuations.

Sandy vient poser sa tête sur sa cuisse, sa balle dégoulinant de bave dans la gueule. Le brun la lance à nouveau et essuie distraitement ses doigts sur le banc.

L'idée que John accepte ou refuse le met dans le même état de fébrilité. Mais plus que tout, il ne veut pas que le blond se sente obligé d'accepter parce qu'il penserait à lui et pas à son bien-être propre. Bucky est un grand garçon, il peut encaisser un refus et cela ne l'empêchera pas d'aller rendre visite à John dans son foyer ou ailleurs. Si tant est qu'il reste à Eureka.

Le brun ébouriffe nerveusement ses cheveux.

Il ne veut pas que John parte. Il veut le voir guérir et évoluer, observer la manière dont ses cheveux blonds repoussent et cachent ce qui sera devenu une cicatrice. Il aimerait… le voir faire tout ça chez lui. Inutile de se mentir. Un peu stupidement, Bucky songe qu'il n'a jamais eu autant envie de se disputer à propos d'un tube de dentifrice mal refermé ou d'une tasse sale abandonnée dans l'évier. Sam ronchonne toujours à propos du sens de l'ordre de Maria, de ses petites manies comme de vouloir repasser les taies d'oreiller. Pourtant, le brun trouve que ça sonne bien.