Chers tous,
Je publie ce soir la suite directe de la partie 8 de la tendre histoire de Steve et Bucky. Le document Word était trop important pour faire une seule publication, j'ai préféré le couper en deux pour faciliter la lecture.
J'espère qu'elle vous plaira, nos amis rencontrent d'autres connaissances de Bucky et passent un moment agréable (enfin, je pense...).
Comme d'habitude, merci pour vos retours concernant les coquilles ou incohérences que vous pourriez voir. Mon regard n'est pas omniscient :)
Quelques notes explicatives ci-dessous si le cœur vous en dit.
Nous nous retrouvons dans quinze jours pour la suite. D'ici là, bonne lecture :)
Bien à vous,
ChatonLakmé
Le bichon est une race de petit chien à poil court et blanc au caractère facile et enjoué. Il existe cinq types de bichon : le maltais, le bolonais, le frisé, le havanais et le bichon russe (aux poils colorés). C'est une race ancienne qu'on voit parfois représenter dans des peintures des XVIIe et XVIIIe siècles. Son espérance de vie peut aller jusqu'à vingt ans.
Times Standard est un grand quotidien, le seul à couvrir l'actualité de la côte extrême nord de la Californie. Ses locaux sont installés à Eureka. Il rend compte de l'actualité locale et internationale et possède une énorme base de petites annonces.
L'accident vasculaire cérébral (AVC ou dit plus communément « attaque cérébrale ») est la perte soudaine d'une ou plusieurs fonctions du cerveau. Il survient le plus souvent à cause d'un arrêt brutal de la circulation sanguine dans le cerveau (par le biais d'un caillot qui bouche une artère par exemple, dit AVC ischémique) ou d'un épanchement de sang intracérébral (dit AVC hémorragique). La gravité des séquelles de l'AVC (dont le décès) dépendent de la localisation et de l'étendue des zones cérébrales touchées. La récupération est très lente, de trois à six mois, et parfois, des traumatismes restent : paralysie partielle ou faiblesse d'un côté du corps (hémiplégie), tremblements, troubles de la parole, de la vision, de la mémoire…
La Lettre écarlate est un roman de l'auteur américain Nathaniel Hawthorne publié en 1850, devenu un classique de la littérature. Il raconte l'histoire de Hester Prynne, jeune femme vivant dans une communauté puritaine au milieu du XVIIe siècle.
Dans le cadre d'un chantier sur une maison ou un immeuble, il faut différencier le maître d'ouvrage (le propriétaire qui finance) du maître d'œuvre qui coordonne les différentes phases du chantier et les entreprises.
Le bombers est un blouson en nylon développé pour les pilotes de l'United States Air Force et la Navy, venu remplacer dans les années 1950 un modèle plus ancien en cuir. Par extension, il désigne aujourd'hui plus largement cette catégorie de blouson de pilote.
L'université de Californie à Berkeley (dite Berkeley) est une université publique considérée comme une des meilleures au monde. Créée en 1868 (et la plus ancienne université de Californie), elle est réputée pour son département de recherche.
L'homme de la plage
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Neuvième partie
Mi-septembre
Précédés par Sandy, les deux hommes longent l'océan en direction de Manila Dunes. Rapidement, la maison devient un point clair et un peu flou dans le paysage derrière eux. Le silence est seulement troublé par le roulement des vagues et les cris des mouettes. Bucky retrouve ce parfum de bout du monde qu'il apprécie tant à Manila. Encore quelques centaines de mètres et ils approchent des rares maisons qui, comme la sienne, sont construites sur les crêtes des dunes.
Dans cette composition, une demeure se détache comme le coup de pinceau de génie d'un peintre.
C'est une maison ancienne de style victorien au bardage ocre et aux toitures couvertes d'ardoise. Les détails de l'architecture, les embrasures richement décorées des fenêtres sont soulignées d'un trait rouge. Sa galerie aux fines colonnettes ciselées est ouverte du côté de l'océan.
Bucky la connaît depuis toujours. Ses occupants aussi.
Le brun plisse les yeux. Il n'a pas besoin d'observer longtemps le perron, une petite silhouette blanche saute soudain les quelques marches pour courir dans leur direction. Chris se raidit un peu à côté de lui. Bucky pense même le voir esquisser un geste pour se mettre devant eux. C'est trop touchant pour qu'il le taquine. Sandy se fige à son tour avant de faire fête à l'adorable petit chien bichon qui les rejoint en jappant. Ses poils sont blancs et ressemblent à du coton duveteux. Le brun pose une main sur l'avant-bras de son ami.
— « C'est Stubs, un des amoureux de Sandy. Ils jouaient déjà ensemble quand elle était encore chiot. Il est d'un gabarit impressionnant, n'est-ce pas ? »
Chris lui jette un regard noir et Bucky pouffe tendrement. Les deux chiens se reniflent avec attention. Le brun tend la main vers le bichon et ce dernier vient immédiatement sautiller contre lui ne couinant de plaisir.
— « Je suis content de te revoir Stubs. Les vacances étaient bien à Santa Rosa ? », lui demande-t-il en le grattant sous le menton. « Ton nez est encore plus blanc qu'avant mon pauvre vieux. Et ton arthrose ne semble pas s'améliorer non plus. »
Bucky jette un regard à ses pattes arrières. L'excroissance est toujours là, elle forme une boule de la taille d'une balle de golf. C'est beaucoup pour un petit chien de sa taille. Le brun sourit avec nostalgie. Seize ans, c'est un très bel âge. Il prend le bichon dans les bras et l'embrasse entre les deux yeux. Stubs se tortille d'aise contre lui avant d'aboyer vers Chris. Bucky lui donne immédiatement le petit chien à porter, obligeant son ami à lâcher le gros bâton de Sandy. Parfait, cela en fera un de moins à ramener chez eux. Chris, maladroit, hésite un peu mais le bichon ne lui laisse pas le temps de douter ou d'hésiter. Il tourne habilement entre ses bras et finit par se caler confortablement contre lui.
— « Tu peux le caresser tu sais, tu ne lui feras pas mal. Il adore ça. Il est en très bonne santé malgré son petit problème articulaire. »
Chris acquiesce timidement avant de lui gratter l'échine. Le petit chien soupire bruyamment de bien-être et enfouie son museau dans son torse.
— « Il est mignon », sourit le blond.
Bucky les observe attentivement. Sans doute mais il n'est pas certain de qui remporte la manche.
Devant lui, Sandy couine doucement et gratte le bas de son pantalon d'une patte. Le brun lève les yeux au ciel. Jamais de la vie il fera ça et la portera dans ses bras.
Du coin de l'œil, il distingue du mouvement sous la galerie. Avec Stubs lové dans les bras musclés de Chris, difficile de faire comme si de rien n'était. Le jeune homme le pousse gentiment en avant et les dirige vers la belle maison. Sandy les précède déjà. Elle court comme une flèche vers les marches du perron et les grimpe sans les attendre. Chris se penche vers lui, veillant avec mille précautions à ne pas troubler le repos du petit chien.
— « Bucky, il y a quelqu'un… On devrait la rappeler. »
— « C'est une maison où Sand' n'a que des amis. Je connais les propriétaires depuis que je suis enfant et si je les ignore, ils nous poursuivront sur la plage. Autant y aller maintenant, ils nous ont vu de toute manière. »
Le blond acquiesce lentement, un peu nerveux. Bucky le voit essayer de se recoiffer et ajuster son polo sur son torse. Il lui donne un petit coup de coude dans le flanc.
— « Ne t'inquiète pas, ils vont t'adorer. »
— « Je ne m'inquiète pas… »
Son ton est un peu tendu. Le brun se demande brièvement s'ils ont réellement vécu à ce point juste tous les deux pour que Chris puisse appréhender de rencontrer des amis. Les deux hommes se rapprochent. À présent, Bucky voit parfaitement la dame âgée en train de cajoler Sandy. Elle aussi.
— « James ! Mon lapin ! Viens ici avec ton ami ! »
Le brun rougit légèrement de gêne tandis que Chris ricane dans son dos. C'est de bonne guerre. Il monte les marches, sourit à la femme qui l'attend de toute évidence de pied ferme. Avant qu'il ne puisse dire un mot, elle remet en place le col de sa veste que le vent a dérangé et recoiffe une mèche égarée sur son front.
— « Maintenant tu es parfaitement présentable… mon lapin. »
Bucky s'étouffe à moitié d'indignation à la plaisanterie. Ses yeux verts brillent trop fort de malice pour qu'elle n'ait pas fait exprès de le taquiner devant Chris. Il renifle légèrement et dépasse son amie d'un air hautain. Le brun balaye déjà la galerie du regard, son beau mobilier ancien en rotin et son ambiance début de siècle. Il a toujours beaucoup aimé cette vieille maison, belle comme une porcelaine. Quand il avait huit ans, les ornements ciselés sur le toit le fascinaient et la coupole en forme de bulbe la faisait ressembler à un palais des Mille et une nuits. Il restait aussi souvent couché sur le parquet du salon, dans la nappe de lumière qui entrait par le grand bow-window orné de vitraux. C'était comme être plongé dans un kaléidoscope.
Il entend les marches craquer doucement derrière lui. Bucky sort de sa contemplation et sourit à Chris qui monte avec prudence, Stubs bien calé dans ses bras.
— « Je me suis demandée si tu m'avais vu depuis la plage. J'aurai gardé Sandy avec plaisir le temps que tu termines ta promenade avec ton ami. »
La vieille dame penche légèrement la tête en direction du blond qui lui sourit un peu timidement. Bucky roule des yeux et se penche vers elle pour l'embrasser doucement. Dans ses cheveux blancs qui sentent bon la rose. Comme depuis toujours.
— « Je n'aurai jamais osé faire ça, tu m'aurais couru après en dépit de ta mauvaise hanche. Bonjour Susan », se moque-t-il gentiment.
— « Méchant… Je n'aurai pas besoin de te menacer si tu venais me voir plus souvent. »
Susan lui pince les côtes, ses doigts fins toujours vifs et habiles. Bucky se tortille pour les éviter, sans succès. Son amie a toujours été très douée pour ça. Il fait à nouveau claquer un baiser sur son crâne.
— « Tu es devenu si grand pour m'embrasser comme ça mon lapin. Si grand et si beau », dit-elle tendrement en glissant une mèche sombre derrière son oreille. « Pourquoi est-ce que tu ne viens pas plus souvent nous voir ? »
— « Vous êtes très occupés, moi aussi », tente maladroitement Bucky avant de la regarder d'un air câlin. « Tu es aussi très en beauté. Jolie coupe de cheveux. Votre séjour à Santa Rosa semble vous avoir fait beaucoup de bien. »
Son amie touche d'un geste un peu coquet ses beaux cheveux argentés, coiffés en un élégant carré aux mèches souples et légèrement ondulées. Vêtue d'un pantalon droit à pinces et d'une chemise au col orné d'une discrète dentelle, de petites puces en diamant aux oreilles, la vieille dame rayonne. Elle rit joyeusement.
— « Accueillir mon deuxième petit-fils en bonne santé, aussi rose que tu l'étais à huit ans, est une grande joie tu sais. Je vais te montrer des photos. J'espère être encore ta voisine pour te voir connaître le même bonheur James mais en attendant, essuie bien tes pieds sur le paillasson. Je n'aime pas – »
— « … avoir du sable sur ta terrasse, je sais. Et je vais te répéter que c'est un combat vain parce que tu habites une maison construite sur une plage », la coupe le brun en ricanant.
Le jeune homme obéit avec une précaution exagérée, Chris s'empresse de faire sagement la même chose. Stubs ronfle doucement dans ses bras. Bucky lui sourit gentiment.
— « Viens Chris, tu vas apprendre des tas de choses très embarrassantes sur moi de la personne qui est la mieux placée pour te renseigner », dit-il en roulant les yeux d'un air de martyr.
Susan caresse gentiment le petit chien entre les deux oreilles avant de poser une main sur son avant-bras pour se hisser et embrasser le jeune homme sur les deux joues. Chris balbutie quelques mots pour se présenter et elle rit joyeusement.
— « Il vous aime beaucoup », dit-elle en crochetant son bras au sien pour l'entraîner derrière elle. « Vous avez déjà dîné mon lapin ? David et moi nous venons à peine de finir mais je peux vous mettre deux assiettes, j'ai encore trop cuisiner. »
— « Je te l'avais dit et tu n'as pas voulu m'écouter Sue », grommelle une voix rauque depuis le fond de la galerie. « Bonjour James. »
Un vieil homme se lève péniblement pour se relever et lui tendre la main. Bucky s'empresse de la serrer. Il tente de ne pas s'attarder sur sa difficulté, pas plus que sur sa peau pâle et ses yeux cernés. David ne le lui pardonnerait pas. Sa main est toujours large, ferme et chaude, il vaut mieux se concentrer là-dessus. Son salut est empreint de cette éternelle rigueur toute militaire, autant que ses cols bien repassés et le pli marqué de son pantalon. Un peu comme Chris. Le brun se demande distraitement si son colocataire pourrait être militaire. Il a une brève vision du blond en uniforme. Puis sans rien d'autre que son pantalon de treillis, ses dog tags contre son torse nu. Terrain dangereux. Très dangereux.
— « Bonjour David, bon retour à Manila », répond le brun en lui rendant sa poignée de main par-dessus la table. « Tu es toujours aussi élégant. »
— « Un jour, je t'apprendrai », lui répond le vieil homme du tac-au-tac. « Regarde-toi, tu ressembles à ces étudiants d'Arcata qui viennent boire pendant le week-end à Samoa Beach. »
— « C'est une veste vintage de marque », proteste Bucky, un peu vexé.
— « Eh bien demande à ton ami de partager sa garde-robe avec toi. Intemporel et efficace, cela a beaucoup d'allure mon garçon. »
— « Merci… », répond Chris d'une voix un peu gênée.
Les deux hommes échangent un regard amusé. C'est une suggestion divertissante compte-tenu des débuts de leur colocation. Susan le gronde faussement, tirant déjà les chaises pour les inviter à s'asseoir.
— « Installez-vous, vous allez bien rester un petit moment, n'est-ce pas ? Est-ce que vous souhaitez nous accompagner pour le dessert ? J'ai fait un cake aux fruits », leur sourit-elle avant de se tourner vers Chris. « Vous pouvez lâcher Stubs mon garçon, il peut marcher. »
Le blond s'exécute immédiatement. Le petit chien s'ébroue un instant, regarde autour de lui et trottine jusqu'à Sandy qui s'est allongée sur le parquet. Il fait de même, sa petite tête posée sur son énorme patte, et ferme doucement les yeux. Bucky tire distraitement la chaise de Chris puis s'installe à côté de lui. Tandis que Susan achève de débarrasser la table, il voit la chienne l'observer avec intérêt derrière ses paupières mi-closes. Gourmande. Il roule des yeux mais son amie rit joyeusement.
— « Elle a senti l'odeur de mon brownie. Je suis sûre que c'est pour ça qu'elle a accouru depuis la plage. Ta chienne est une chienne de goût mon lapin. »
— « Stubs est venu nous rejoindre. Tu sais que quand c'est comme ça, je fais toujours un crochet pour venir te voir », lui répond Bucky.
— « Cette fois, tu aurais pu être un peu distrait et vouloir continuer ton chemin. Tu es accompagné… Est-ce que vous êtes un ami de James ? »
Sandy n'est pas la seule à avoir l'air d'une enfant gourmande à cet instant. Il passe une main gênée sur son visage, sans oser regarder Chris. Il sait tout ce que ce simple mot pour avoir de tendancieux. C'est comme ça qu'il a présenté Camden au couple, « C'est un ami », avec un spectacle son et lumières autour du Mot. Il y a des choses que sa vieille amie n'oubliera jamais. Le brun sent le regard de son colocataire lui brûler le visage.
— « … Oui. »
— « Bien sûr que tu l'es », ricane-t-il en entendant son ton un peu hésitant. « On habite ensemble depuis trois mois Chris. »
— « … Vous habitez ensemble… »
Susan le regarde d'un air si interdit que Bucky hésite entre être vexé ou franchement gêné. Il n'est pas si associable que ça et ce n'est pas comme si Chris et lui étaient… mariés. Il se mord les joues tandis qu'à côté de lui, son ami croise lentement les jambes devant lui. Le brun esquisse un sourire. La protection est dérisoire face à la curiosité de son amie mais c'est mignon d'essayer.
— « Bucky a la gentillesse de m'héberger. »
— « Oui, bien sûr. » Son ton est tellement malicieux que le brun lui jette un regard très noir. « … James est si attentionné. »
C'est peut-être encore pire finalement. Il grogne entre ses dents serrées. Il avance gentiment son verre d'eau à David dont la main agitée de spasmes incontrôlables lui échappe. Le vieil homme le remercie d'un sourire un peu crispé. Bucky ne s'y attarde pas.
— « Je te remercie Susan mais ma mère m'a bien élevé. Je ne suis pas qu'un mec qui vit dans une maison sur une plage avec sa chienne. »
Chris lui sourit d'un air tendre. Ça décontenance un peu le brun. Trois mois et toujours cette admiration, cette affection pour lui dans son regard.
La vieille dame oublie le plat vide qu'elle s'apprêtait à ramener en cuisine, elle s'appuie sur la table et les dévisage avec intérêt.
— « Comment vous êtes vous rencontrés ? Je ne veux pas paraître impolie mais Eureka est une petite ville et votre visage m'est inconnu. »
— « Tu es surtout trop curieuse », lui rétorque son mari.
Susan élude d'un geste nonchalant.
— « Tout ce qui concerne James m'intéresse », lui rétorque-t-elle en regardant les deux hommes. « Alors ? »
— « Nous nous sommes rencontrés ici, sur la plage. … Sandy m'a trouvé pour être plus exact », sourit doucement le blond.
— « Elle vous a… Et vous habitez ensemble depuis trois mois. » Elle cligne des yeux et un large sourire vient illuminer soudain son visage. « Vous êtes l'homme de la plage ! Tu entends Dave, Chris est l'homme de la plage ! »
— « J'ai entendu ma douce », soupire doucement son mari en jetant un regard d'excuse à Bucky.
— « J'ai lu l'article dans le Time Standard et j'ai discuté avec Dotty à l'accueil de Providence. Elle m'a dit sur le ton de la confidence que c'était un très beau garçon, je suis ravie de voir qu'elle ne s'est pas trompée ! », poursuit la vieille dame avec entrain.
— « … Tu vas les faire fuir avant même d'avoir apporté le dessert si tu continues. »
— « Je ne partirai pas sans Chris », répond Bucky d'un ton bravache. « C'est son prénom maintenant, pas ce surnom stupide ou un autre que lui ont donné les infirmières de Providence. »
— « J'ai d'autres surnoms ? », s'étonne le blond.
— « Sam a eu une période pendant laquelle il a aussi été particulièrement inspiré », grommelle Bucky en roulant des yeux. « Tu as vraiment envie de les connaître ? »
— « Pas vraiment. Mon nouveau prénom me convient », rit chaudement Chris.
David boit lentement une gorgée d'eau et repose prudemment son verre. Bucky hésite à le repousser un peu loin sur la table, il le trouve très près du bord mais son vieil ami l'en interdit d'un regard. Il n'insiste pas. Il croise ses mains noueuses sur son ventre.
— « Vous étiez un John Doe, n'est-ce pas ? » Il grimace. « Quel prénom horrible. Vous avez été bien inspiré de changer. »
— « Oui, je l'aime beaucoup », ajoute Chris en jetant un regard malicieux à Bucky.
Susan le dévisage avec attention.
- « Vous avez des yeux magnifiques… Aussi beaux que ceux de James. Tu ne trouves pas mon lapin ? », dit-elle doucement.
Le brun s'affale un peu dans son large fauteuil, soudain un peu las. Ça va vraiment durer tout le temps de leur visite ? Sa vieille amie comprend car elle lui adresse un petit sourire d'excuses et reprend le plat vide.
— « Vous nous accompagnez pour le dessert, n'est-ce pas ? Je vais chercher des assiettes supplémentaires. »
— « Je vais vous aider. »
Chris se lève souplement et s'empresse de la débarrasser avant de lui emboîter le pas. Bucky les suit du regard, un peu inquiet.
— « Ne t'en fais pas, Sue va arriver à contenir sa curiosité et elle ne fera pas fuir ton ami », sourit le vieil homme. « L'arrivée de notre nouveau petit-fils la rend incroyablement heureuse et volubile. Te voir quelques jours à peine après notre retour à Eureka est juste une forme d'apothéose. »
— « Chris est un ami, David », dit doucement le brun.
— « Je sais mon grand. »
Bucky n'est pas certain de ce que son vieil ami sait réellement mais l'éclat dans ses yeux gris le fait détourner brièvement les yeux. Son regard n'a rien de moqueur. Il est juste aussi acéré que lorsque le brun était petit et qu'il pensait que peut-être, David pouvait voir à travers les murs comme un super-héros avec ses étonnantes prunelles grises. Il se racle la gorge.
— « Je ne fais qu'aider Chris. Personne n'aimerait être seul dans sa situation », se sent-il obligé d'ajouter.
— « Je sais James. … Sue m'a expliqué qu'il avait perdu la mémoire, c'est ça ? »
— « Amnésie rétrograde due à un traumatisme crânien. Même son prénom est une invention », acquiesce Bucky. « Je suis allé le voir à Providence et il n'avait que les services sociaux d'Eureka ou ceux du comté d'Humboldt vers lesquels se tourner. Je ne pouvais pas le laisser comme ça. »
— « Tu n'as pas besoin de te justifier », répond gentiment le vieil homme. « Mieux que quiconque je sais combien il est important d'être entouré. Ma mémoire n'est plus non plus ce qu'elle était même si Sue me fait travailler dur. Elle est courageuse tu sais. »
David a toujours un peu impressionné Bucky. Les deux hommes sont proches mais moins familiers que le brun ne peut l'être avec son épouse. Entre eux, pas de surnom et un vrai respect pour sa stature droite et fière d'ancien militaire. Pourtant, le brun a vraiment envie de le serrer dans ses bras à cet instant. De le serrer fort comme il pouvait le faire avec Winnifred Barnes. Le vieil homme, militaire décoré et homme d'affaires avisé, a été durement touché par un AVC il y a dix ans. Comme dans tous ce qu'il fait, il a lutté comme un forcené pour vaincre son hémiplégie et les séquelles motrices de son accident. David n'en a gardé qu'un bras un peu trop raide à son goût et des tremblements dans les mains. Bucky déglutit. Même en sachant le chemin qu'il a parcouru, c'est toujours douloureux à voir. Le vieil homme tend la main et presse gentiment son genou.
— « N'aie pas l'air aussi sombre mon grand, je vais bien. Ton ami aussi. »
Le brun opine un peu timidement. Parfois, c'est bon d'être réconforté comme un enfant.
— « Toi et Sue êtes extraordinaires », dit-il affectueusement.
— « C'est la raison pour laquelle nous nous préoccupons autant de toi. Nous t'aimons comme un fils James et cela implique pour Sue de mettre parfois son nez dans tes affaires sans te demander la permission. » Son ami rit doucement. « Nous serons très heureux quand tu nous présenteras quelqu'un mon grand, ton ami. »
— « Ce n'est pas vraiment le sujet pour le moment », rougit-il un peu.
— « D'accord. »
David s'appuie confortablement contre le dossier de son fauteuil, les mains sur son ventre. Un silence confortable envahit la galerie, à peine troublé par les voix étouffées qui parviennent depuis la maison. Le brun s'accoude à son siège et se perd dans la contemplation de l'océan. Quelle surprise de voir combien il peut sembler différent à seulement deux kilomètres de la maison.
Des rires résonnent, de plus en plus fort.
Bucky jette un regard à la porte ouverte. Susan et Chris sont en train de revenir, chargés de vaisselle et d'un grand plat à gâteau. Ils sont penchés l'un vers l'autre et discutent avec animation, comme s'ils s'étaient toujours connus. Ça n'a jamais fonctionné avec Camden. L'angoisse des rides sur son propre visage devait probablement l'empêcher de les apprécier chez les autres. … Non pas que ce soit réellement un sujet, il vient de le dire à son vieil ami.
Le blond le salue d'un sourire tandis qu'il dépose les assiettes en porcelaine sur la table.
— « Dave et moi allons bientôt fêter nos noces de diamant. J'espère que vous serez tous les deux parmi nous mon lapin », s'exclame la vieille dame.
— « Cela fait combien d'années de mariage ? », demande Chris avec intérêt.
— « Soixante ans. Nos enfants viendront nous rendre visite mais nous organiserons quelque chose d'intime et de familial. … Tu seras encore à Eureka en février ? »
— « Je suppose, mon amnésie n'évolue pas. Si je trouve un travail ici et que Bucky veut bien encore de moi, je serai très honoré d'être parmi vous », lui répond le blond.
Susan éclate d'un rire cristallin et presse ses deux mains fines sur son avant-bras. Le brun cache son sourire derrière sa paume. Son amie est très tactile avec les gens qu'elle apprécie. À ce stade, c'est un véritable coup de foudre. Bucky en est ravi.
— « Ce serait si merveilleux mon chat ! », glousse-t-elle et le brun songe que ce surnom affectueux est cette fois une véritable bénédiction. « J'ai tellement de choses embarrassantes à te raconter sur James, c'est la première fois qu'il amène quelqu'un à la maison. »
Ou pas. Le brun se renfrogne légèrement, un peu inquiet.
— « C'est un ami », lui rappelle gentiment son mari.
— « Oui, oui, un ami. James est tellement romantique tu sais. Quand il était enfant, je l'ai trouvé un jour enroulé dans mon voile de mariée en train de sourire à son reflet. Je lui ai expliqué que ce n'était pas une cape de super-héros mais un objet qui était le symbole de l'amour. Il m'a dit qu'il voudrait le même quand il sera grand. »
Chris éclate de rire. Le brun a l'impression de se consumer de gêne.
— « Ce n'est jamais arrivé Sue ! Je n'ai jamais fait ça ! », proteste-t-il vigoureusement.
— « Tu l'as fait mon lapin et j'ai une photo pour le prouver. Je dois juste la retrouver dans nos albums… »
La vieille dame commence à couper distraitement le cake. Le jeune homme lui tend immédiatement leurs deux assiettes d'un air d'enfant un peu boudeur avant de servir Chris.
— « J'aimerais bien la voir. Ce n'est pas pour me moquer de toi mais juste pour voir à quoi tu ressemblais enfant », dit doucement ce dernier.
— « Je peux sortir mes albums photos si tu veux », croasse un peu Bucky.
— « Ça me plairait. »
— « J'en ai d'autres qui sont très jolies aussi, notamment celle où tu faisais un château de sable devant la maison, seulement habillé de ton tee-shirt Superman. C'était l'année de ton emménagement à Eureka », ajoute la vieille dame l'air de rien.
Du coin de l'œil, Bucky la voit sourire doucement tandis qu'elle les observe, l'air radieux et les yeux brillant de malice. Il se retient de rouler des yeux. Ouais, des amis et rien d'autres. Rien d'autre.
Le brun est distrait par Sandy qui pousse doucement sa cuisse du bout de son museau. La chienne s'est réveillée et elle claque vigoureusement des mâchoires en direction de la table et de son assiette.
— « Tu me fais honte Sand' », grommelle Bucky, heureux de cette diversion.
Son amie s'assoit à son tour et découpe un petit morceau de gâteau du bout de sa fourchette.
— « Je peux le lui donner ? »
— « Lance-le, elle ne le manquera pas. »
Susan s'exécute et Sandy exécute un rattrapage parfait, sans une miette sur le parquet de la galerie. Cela mérite bien un autre morceau en guise de récompense. La chienne est aux anges.
— « C'est tellement adorable de la voir faire. Tu peux lui en lancer encore un autre ? Je vais la filmer pour la montrer à nos petits-enfants. Ils vont adorer la voir faire ça. »
— « Demande à Chris, c'est lui le magicien. Sand' lui obéit au doigt et à l'œil, à croire qu'il est le seul à savoir parler à sa fille », se moque gentiment le brun.
— « Vous vous disputez sur son éducation, c'est mignon. J'en conclus donc que votre colocation se passe très bien. »
— « Ma chérie, s'il te plaît… »
La vieille dame lève les yeux au ciel et entame son dessert avec appétit. Bientôt, seule une parfaite atmosphère de contentement envahie la galerie, à peine troublée par les petits gémissements de Sandy. Bucky ne lui cède rien de sa part, il voit déjà Chris la nourrir discrètement de son côté.
— « Comment avance ta traduction ? », reprend finalement David après un silence.
— « Je demande un joker pour ne pas en parler aujourd'hui », marmotte le brun en fronçant les sourcils.
— « Tu rencontres des difficultés ? »
Il ricane. Seulement avec la professeure référente sur le projet qui lui reproche elle-même d'être un homme. Rien d'insurmontable donc. Le brun sent le regard inquiet de ses vieux amis sur lui, il hausse légèrement les épaules.
— « Je ne m'entends pas avec la personne qui fait l'analyse du roman et elle ne m'apprécie pas du tout non plus. Tony est entre nous deux et il ne parvient pas à apaiser la situation. Nous avons eu une réunion de trois heures dans l'après-midi qui n'a servi à rien à part la faire camper sur ses positions », grince-t-il. « Elle souhaite que je sois remplacé. »
— « C'est absurde. Ta langue est magnifique et tes traductions toujours très justes. J'ai encore mon exemplaire de La Lettre écarlate dans la bibliothèque et je le relis avec plaisir au moins deux fois par an », proteste Susan avant de regarder Chris. « Est-ce que tu as lu Anna Karénine ? »
— « Je l'ai entamé », dit-il en se tournant vers le brun. « Tu en parles beaucoup alors j'étais un peu curieux. Je me suis dit aussi que si tu avais besoin de discuter de son travail avec moi, je pourrais t'être d'une plus grande aide en sachant ce dont il s'agit. »
Oh. Bucky hoche lentement la tête. Il l'ignorait. C'est vraiment… mignon et attentionné. Il imagine Chris lire quelques pages chaque soir dans son lit. … Le brun aimerait être allongé à côté de lui pour voir ça. Contre lui aussi. Juste un peu. Il déglutit. Susan rit doucement.
— « Pour sentir un texte, il n'y a rien de mieux que de l'entendre dans sa langue originale. James pourrait sans doute t'en lire un passage à l'occasion. »
— « Je pourrais si tu as envie d'écouter une langue très gutturale et pas très séduisante. »
Bucky se mord les joues. Mince. Ce n'est pas le sujet. Foutu Tony et ses foutues idées. Chris hausse légèrement les épaules.
— « Je t'entends parler russe parfois quand tu travailles. Je ne trouve pas que ce soit une langue rebutante, j'aime la manière dont tu fais rouler les « r ».
D'accord. Le changement de sujet devient urgent avant que Bucky ou Susan ne disent quelque chose de vraiment stupide. Il sent le danger comme Sandy un oiseau mort sur la plage. Il gigote un peu sur son fauteuil, se racle la gorge et tente d'avoir l'air aussi nonchalant que possible, comme si son ventre n'était pas en train de faire des triples sauts périlleux à le faire remonter jusque sous ses côtes. Ouais, il maîtrise.
— « Comment vont vos affaires ? », tente-t-il.
Bucky pense être relativement habile mais l'éclat de colère qu'il voit luire dans les prunelles de David le déstabilise. Pas un bon sujet non plus ? Ses mains tremblent si fort sur la table que le brun entend le cliquetis de son alliance sur le rebord de son assiette. Son épouse enroule doucement ses doigts autour des siens pour l'apaiser.
— « Les gens deviennent malhonnêtes et ça rend les choses compliquées », marmonne le vieil homme d'un air sombre. « Je souhaite faire rénover la façade de mon immeuble sur 3rd Street mais le devis que j'ai reçu ne me convient pas. Je sais que l'entrepreneur cherche à me duper. »
— « Il n'est sans doute pas le seul à avoir une société en bâtiments et travaux publics à Eureka », note doucement Bucky.
— « C'est un gros chantier qui nécessite des compétences particulières car le bâtiment est ancien. Barry Thornow est le seul à m'avoir répondu. Les autres m'ont expliqué qu'ils ne pensaient pas être qualifiés pour ces travaux. … C'est probablement la réponse la plus honnête que j'ai eue jusqu'à présent. »
David a un brusque mouvement d'humeur. Les spasmes incontrôlés de ses mains accentuent sa brutalité. Il heurte violemment son verre. Bucky se précipite pour le rattraper mais la nappe est inondée, son assiette aussi. Le vieil homme pâlit un peu et enfonce sa tête entre ses épaules, la mâchoire serrée par la honte. Le brun nettoie rapidement sans rien ajouter. Voilà, ce n'est rien. Un accident peut arriver à tout le monde. Chris a noyé par trois fois leur machine à café au début de leur colocation. Ce n'est rien. Son vieil ami soupire lourdement et crispe ses doigts noueux entre eux.
— « Marlon gérait tous ces désagréments quand il travaillait encore pour moi, c'est pour cela que je l'appréciais autant et qu'il était un aussi bon maître de chantier. Il savait se faire respecter de tous nos prestataires. Maintenant qu'il est parti à Portland et que j'assure le travail seul, j'ai l'impression que toutes les entreprises du comté tentent de me flouer. Je donne pourtant du travail depuis plus de vingt ans et je ne rechigne pas à la dépense. …Tout est différent à présent », souffle-t-il d'une voix fatiguée.
Bucky se mord les joues. Il est douloureux de voir ce vieux lion blessé dans son orgueil. Son corps mince semble vibrer d'indignation et il enfonce ses ongles dans la chair tendre de ses paumes aux contractions spasmodiques de ses doigts. La colère et la frustration le font ressembler à un étrange automate un peu désarticulé, un peu déréglé, assis dans un fauteuil trop grand pour lui. David jette un regard d'orage à ses mains noueuses qui continuent à danser la gigue sur son ventre.
— « Avant ce maudit accident, j'avais des colères que l'on entendait de l'autre bout d'Eureka et d'un regard, d'un seul regard, je parvenais à faire obéir les chefs de chantier qui traînaient un peu la patte », grince-t-il d'un air désabusé. « Maintenant… »
Bucky connaît son ami, il se doute que cette soudaine pudeur cache de petites vexations, de multiples frustrations quotidiennes et probablement quelques blessures d'orgueil. Susan lui sourit tendrement et lui ressert un petit morceau de cake qu'il entame d'un si violent coup de fourchette que les dents crissent horriblement sur la porcelaine.
— « Nous avons plus d'argent que nous ne pourrons le dépenser en plusieurs vies. Conserver autant de propriétés n'est peut-être pas utiles mon chéri. Je t'ai suggéré de vendre un ou deux immeubles que nous possédons dans le centre-ville pour te soulager mais tu ne veux pas », souffle-t-elle doucement.
— « Bien entendu que je refuse ! Ce patrimoine est tout ce que j'ai réussi à construire depuis que j'ai quitté l'armée, je veux le transmettre intact à nos enfants », proteste-t-il vigoureusement. « Et je n'ai pas à essayer de me ménager, ce sont les autres qui devraient avoir honte de leur malhonnêteté. Ce qu'il me manque, c'est de trouver un nouveau maître d'œuvre compétent. Marlon était très bien et j'aurais préféré qu'il reste à Eureka. »
Son épouse lève les yeux au plafond et Bucky esquisse un sourire discret. Il aime bien entendre David râler et rouspéter. Cela le rend moins impressionnant.
— « Il n'y a pas que ça », reprend le vieil homme d'un air sombre. « Quand les entreprises travaillent, elles font le minimum et me présentent des factures plus élevées que les devis sous prétexte qu'elles ont rencontré des complications. Bon sang, ces maisons sont dans Old Town, elles sont plus que centenaires. Bien sûr que ces chantiers sont plus compliqués ! Regarde donc ce que le couvreur m'a envoyé pour demander le paiement sur le chantier de C Street ! C'est au moins trente pour cent plus chers que le montant pour lequel je me suis engagé ! »
David tend la main vers une desserte posée non loin et s'empare d'un épais paquet de feuilles et d'enveloppes à en-tête. Il dépose le tout devant Bucky et semble le défier du regard de trouver la moindre régularité à ce fatras de factures et de devis. Le brun se gratte la mâchoire d'un air gêné. Il ne connaît pas grand-chose en travaux et en bricolage, il touche du bois tous les jours pour que sa fidèle maison sur la plage ne rencontre aucune altération. Il serait bien en peine de choisir entre deux entreprises et pour être honnête, il compte même sur son ami pour l'aiguiller si cela lui arrive un jour. Chris étale lentement la pile et commence à classer les différents documents avec soin.
— « Ce chantier sur C Street, c'est celui de la maison verte à deux étages qui a un problème de toiture, n'est-ce pas ? », demande-t-il avec intérêt.
David acquiesce d'un air raide. Il dérange le classement d'une main fébrile et lui tend un imprimé avec insistance. Le jeune homme le parcourt rapidement du regard avant de froncer les sourcils.
— « C'est le montant plus élevé qu'on vous demande ? » Le vieil homme grogne en guise de réponse. « … Il tente de vous escroquer. Je me promenais souvent dans le quartier pendant ma pause-déjeuner chez Grenadia et je suis passé plusieurs fois devant le chantier. Il n'a jamais utilisé les produits qu'il mentionne dans cette facture. »
Chris monte plusieurs lignes au vieil homme et ses yeux flambent de colère. Bucky se penche sur le document avec curiosité. Il ne lit que des noms techniques avec le logo du copyright et surtout des prix qui lui donnent la bouche un peu sèche.
— « Il a indiqué qu'il a utilisé des poutres en chêne pour refaire la charpente mais le bois que j'ai vu était du hêtre et il est beaucoup moins cher, j'en suis sûr. Les sections étaient moins larges aussi. Quant aux tuiles, elles ne viennent pas de ce fournisseur. Ce n'est pas son nom qui figurait sur les emballages, je l'ai lu un jour par curiosité. Non seulement ces interventions ne respectent pas l'histoire du bâtiment mais elles pourraient être dangereuses. Le hêtre est très sensible aux variations hygrométriques, il bouge énormément et il est moins résistant que le chêne. »
Bucky déglutit.
— « Tu arrives vraiment à identifier le bois utilisé juste en le regardant ? »
Chris acquiesce. Il sort une autre facture de la pile, la consulte et la tend à nouveau à David.
— « L'entreprise a aussi utilisé des tirants métalliques pour fixer les poutres, ils sont cachés par la corniche sculptée. C'est un mauvais choix car l'air d'Eureka est très salé, ils vont se corroder et altérer la stabilité de la structure », ajoute-t-il en fronçant les sourcils. « … C'est un procédé vraiment malhonnête. »
Bucky songe que son ami est très séduisant quand il se met en colère.
— « … Il n'a pas encore fini, il m'a fait parvenir les factures avant l'achèvement des travaux pour justifier le paiement d'un autre acompte », souffle le vieil homme.
— « Alors ne payez rien et sollicitez un expert pour qu'il constate les malfaçons du chantier. »
David hoche lentement la tête. Le brun pense maintenant que le ton de Chris, rauque d'indignation et sec, fait picoter ses reins.
Le vieil homme ramasse lentement les documents et les contemple un long moment en silence. Il semble comme avalé par son fauteuil, les mains plus agitées que jamais sur les papiers qui se froissent dans un crissement désagréable. Leur tremblement est presque douloureux à voir.
— « C'est un procédé tellement mesquin et dangereux », poursuit Chris avec fougue. « Si je m'écoutais, je viendrais avec vous pour lui dire ma façon de penser. Quand on a la chance d'avoir du travail, on ne le gâche pas en le faisant mal. »
— « … Tu pourrais être présent quand j'aurai rendez-vous avec l'expert. Tu es le seul témoin extérieur de cette affaire, on ne pourra pas te reprocher de vouloir faire du tort à l'entreprise. »
Bucky se mord les joues. Le vieil homme a l'air franchement abattu par ce qu'il vient d'apprendre. Le fait qu'il accepte qu'un tiers soit présent à ce rendez-vous est un terrible aveu de sa faiblesse, de son incapacité à se battre avec toutes ses ressources. Son épouse le comprend aussi car elle serre tendrement sa main dans la sienne. David ne lui offre qu'un sourire fatigué.
— « Je ne voudrais pas m'imposer », dit le blond d'un air gêné.
— « Est-ce que tu es certain de ce que tu as vu ? »
Chris acquiesce et reprend ses explications. Le vieil homme plisse légèrement les yeux et hoche la tête à intervalle régulier, ajoutant parfois quelques remarques.
Bucky ne comprend pas réellement ce qu'ils sont en train de se dire, pas plus que les sigles et les mots techniques que prononce son ami. Il a toutefois retenu le plus important. Entendre le blond parler d'enduit, de poutre et de tuiles est torride. Chris s'enflamme. Il appuie sa démonstration en montrant des images sur son portable et même une vidéo Youtube sur laquelle le brun aperçoit un homme en salopette se balader sur des échafaudages qui lui donnent déjà le vertige. Ses gestes sont sûrs, ses mots précis, ses intonations sans réplique. Juste… torride. Bucky n'a pas besoin de beaucoup se forcer pour l'imaginer en jean poussiéreux, râpé aux genoux, un casque de chantier sur la tête et une ceinture à outils autour de la taille. C'est même très facile. Mieux que le militaire. Seigneur, il est ridicule.
— « Est-ce que tu travailles dans le bâtiment ? Tu parles de la même manière que Marlon », lui demande Susan avec curiosité.
— « … Je ne sais pas, peut-être. En tout cas, ces factures et ce vocabulaire me sont vraiment très familiers. »
Le brun se crispe un peu. C'est une réaction involontaire à une sorte d'étrange ascenseur émotionnel. Une grande appréhension qui succède à une grande joie. Ce petit fil, ténu et encore incertain, vers le passé de son colocataire le déstabilise. Familier. Cela pourrait aussi être des situations, des lieux, des visages. Il déglutit légèrement. Inconscient de son trouble, David s'éclipse un instant et pose devant eux une pile énorme de documents. Bucky les observe d'un air distrait. Il ne trouve plus ça si amusant maintenant.
— « Mon grand, est-ce que tu peux me laisser ta place ? J'aimerais m'entretenir avec ton ami sur certains sujets si tu veux bien », lui demande son vieil ami en souriant gentiment.
Bucky acquiesce lentement. Chris le regarde partir à regret mais très rapidement, les deux hommes se remettent à discuter avec animation. Sandy vient poser sa tête sur sa cuisse et il la caresse doucement. La situation est décidément très étrange. Susan lui propose un autre morceau de cake mais il refuse d'un signe de tête, il se force même un peu pour finir son assiette. Son amie empile la vaisselle et les cuillères avant de les pousser dans sa direction.
— « Tu viens m'aider mon lapin ? »
Bucky lève les yeux au ciel au surnom et lui emboîte le pas, la précieuse vaisselle dans les mains. Il entre dans la cuisine. Susan est en train d'emballer le reste de gâteau dans un torchon.
— « Prends-le s'il te plaît. Tu n'oublieras pas de passer à la maison pour me rendre le torchon. Et avec Chris s'il te plaît. »
— « Il pourra venir te le rendre seul aussi, il vient de perdre son emploi quand je suis toujours en retard sur le mien », marmotte le brun en acceptant le cadeau.
— « Je veux vous voir tous les deux », proteste son amie en posant les assiettes sales dans l'évier. « Nous avons beaucoup parlé ensemble quand il m'a accompagné, il m'a appris pour son renvoi. Quel dommage. Il semblait être très fier de ce travail. »
— « Il l'était. »
— « Toi aussi ? »
Bucky hausse un sourcil et lui tend le plat et le couvert de service.
— « Bien entendu mais ce n'est pas très important. »
— « Ça l'est pour lui, j'en suis sûre. … Chris est un garçon charmant. Et vraiment très beau. »
Elle lui jette un regard en coin mais Bucky garde bravement les yeux baissés sur l'assiette qu'il est en train d'essuyer avec de grande précaution. Susan soupire doucement et lui tend un autre plat.
— « Vous vous entendez aussi très bien. … Je suis un peu inquiète mon lapin. Et tiens mieux cette assiette ou elle va te glisser entre les doigts. C'est le service en porcelaine de mon mariage, j'aimerais le garder entier. »
— « Si tu ne veux pas qu'il lui arrive malheur, tu ne devrais pas le sortir. En trente ans que je te connais, je ne l'ai jamais vu », grommelle le brun.
— « Tu as amené quelqu'un à la maison, j'ai pensé que c'était une bonne manière de lui faire honneur », lui répond la vieille dame d'un ton nonchalant.
— « Chris n'est pas – »
— « Je sais qu'il ne l'ait pas, je t'ai entendu en parler avec Dave mais il pourrait le devenir, n'est-ce pas ? Bon sang James, est-ce que tu réalises seulement la manière dont tu le regardes et dont tu te comportes avec lui ? Tu n'étais pas comme ça avec Camden. »
— « Tu ne l'appréciais pas, tu préférais te persuader que nous n'étions pas ensemble. »
— « Il n'était pas la bonne personne pour toi et excuse-moi d'être vieux jeu mais je pense qu'être compatible sexuellement est insuffisant pour former un couple harmonieux. »
Le brun roule des yeux. Entendre sa vieille amie parler de sexe est comme entendre Winnifred Barnes parler de sexe. On sait que ça existe mais on préfère ne pas le savoir. Impossible. Il n'ajoute pas un mot, se contente d'essuyer les assiettes avec un luxe de précaution un peu inutile. Le bruit de l'eau qui coule résonne dans la cuisine en un brouhaha doux et apaisant.
— « Vous habitez ensemble James… », reprend-elle doucement.
— « Je l'aide dans une situation difficile. Ça aussi, tu as dû m'entendre le dire à David. »
— « Je veux dire que tu sais que tout ça est temporaire, n'est-ce pas ? »
Le brun se mord les joues, les épaules raides. Il est blessé par l'insistance de sa vieille amie. Oui, il le sait mais c'est son droit de préférer ne pas y penser. Chris ne cesse de lui répéter qu'il n'a besoin, qu'il n'a envie de rien d'autre. Alors il peut bien s'autoriser à apprécier ce qu'ils ont sans chercher plus loin, non ? Les connaissances de son colocataire concernant le bâtiment ? Il a très bien pu le lire quelque part ou faire des études à ce sujet et complètement bifurquer de branche à un autre moment. Qui sait de quoi la vie est faite. Ce n'est peut-être pas son vrai métier et pas un véritable souvenir non plus. Sans doute rien de réellement important.
— « C'est… », croasse-t-il un peu.
— « Il a peut-être perdu la mémoire mais rien ne dit qu'elle n'affleure pas dans son esprit. Tu as assisté comme moi à sa conversation avec David. Il parle comme Marlon, comme un professionnel », insiste-t-elle.
Bucky pose la dernière assiette à dessert sur la pile. La porcelaine teinte un peu trop fort et il se sent coupable. Il se sent coupable mais il en veut plus encore à Susan. Il lui en veut de formuler aussi parfaitement l'appréhension qui a fleuri en lui quand il entendait Chris discourir sur le plâtre et les charpentes. Même s'il pensait que ça le rendait follement séduisant. Ce fil n'est peut-être pas grand-chose. Ou peut-être le début d'une pelote, énorme. Monstrueusement énorme qui roulerait et l'écraserait.
Il déglutit et crispe ses doigts sur le torchon humide. Le brun ne remarque pas vraiment que son amie s'est rapprochée de lui jusqu'à ce qu'elle prenne doucement ses mains dans les siennes.
— « Mon lapin, je ne veux pas te blesser », souffle-t-elle d'une voix un peu chancelante. « Tu sais que je t'aime mais je vois tellement de choses dans tes yeux quand tu le regardes, tant… d'amour déjà. Je ne veux pas que tu souffres. »
Bucky regarde ses doigts, longs et fins, enroulés autour des siens. Il les presse gentiment.
— « … C'est mon problème Sue, je suis un grand garçon. »
— « Mais – »
— « C'est mon problème. Laisse-moi être un peu lâche, juste un tout petit peu. Je suis très heureux avec lui et c'est… bien comme ça. Ça ne fait pas de mal à Chris et ça me fait du bien à moi. On peut continuer comme ça encore un moment. »
Le brun sourit d'un air un peu mélancolique. Les mains de la vieille dame montent doucement sur ses poignets, serrent ses avant-bras avant de continuer jusqu'à ses épaules. Bucky se laisse attirer dans son étreinte et enfouie son visage dans son cou. Il sent sa chaleur qui l'envahit agréablement, son parfum familier de rose, la douceur de ses cheveux qui effleurent ses joues. Il la serre un peu plus fort contre lui.
— « Je veux juste apprécier ce que nous avons, chaque nouvelle journée où je le croise le matin dans la cuisine, à peine réveillé avec son café dans la main. … Si je n'y suis pas obligé, je ne veux pas penser au reste. Pas encore. »
— « … Et si Chris a des questions ? Si quelque chose arrive ? »
— « Je l'aiderai bien sûr, je suis son ami. »
Susan hoche lentement la tête. Une dernière étreinte et elle le relâche lentement, replaçant une mèche sombre derrière son oreille. Sa vieille amie lui sourit tendrement et Bucky a l'impression d'être à nouveau le petit garçon qui se cachait sous la grande table à manger du salon et sa nappe brodée en disant que c'était une caverne magique.
— « Tu en as gros sur le coeur James. Tu y penses déjà beaucoup pensé en réalité, n'est-ce pas ? »
Bucky esquisse un rictus.
— « Ça me travaille depuis que je lui ai rendu visite dans sa chambre à Providence », ricane-t-il. « J'habite avec un homme magnifique et sans passé qui possède tout ce que j'ai toujours rêvé de trouver sans même encore le savoir. Il est parfait et ce serait tellement… foutrement facile de tomber amoureux de lui, pas vrai ? »
Il rit, sans joie. Susan presse une dernière fois ses mains entre les siennes.
— « Sois juste prudent mon grand », sourit-elle.
Bucky hoche la tête, la discussion est close. Il aide sa vieille amie à ranger la cuisine, passe un coup d'éponge sur le plan de travail.
— « Est-ce que Chris a tout ce qu'il lui faut ? », reprend-elle avec intérêt. « Il a été assez pudique sur son quotidien. Tu sais que mon fils a laissé beaucoup d'affaires ici en allant s'installer à Santa Rosa. Il ne reviendra jamais les chercher. »
— « Nous sommes déjà allés faire du shopping ensemble mais il préfère consacrer ses allocations à d'autres choses plus utiles selon lui. »
— « Et sa paye quand il travaillait chez Grenadia ? »
— « … Il prévoyait surtout de nous offrir un restaurant à la fin du mois », avoue Bucky en souriant affectueusement.
— « Je vois. » La vieille dame rit doucement. « La basse saison est clémente en Californie mais il va tout de même devoir investir dans des vêtements plus chauds. Tu ne penses pas qu'il aimerait regarder dans les cartons de Thomas ? »
— « Je te laisse essayer de le convaincre », sourit le brun avant de froncer les sourcils. « … Il ne m'en voudra pas si je t'en parle déjà. Est-ce que tu aurais un blouson à sa taille ? Celui que Sam lui a donné est trop étriqué et il en a acheté un parce qu'il était en promotion mais il le porte à peine. Il le trouve laid et moi aussi. »
— « Est-ce qu'il est frileux ? »
— « Je ne sais pas, sa peau est toujours chaude », répond-il distraitement.
Mince. Bucky enfonce sa tête entre ses épaules tandis que Susan éclate de rire. Elle lui tapote gentiment l'avant-bras mais le brun voit ses yeux verts briller.
— « Je pense avoir exactement ce qu'il lui faut. Suis-moi », lui répond-elle avec malice.
Intrigué, le jeune homme lui emboîte le pas jusqu'à une chambre d'amis du rez-de-chaussée. Une énorme armoire en acajou est posée contre un mur. Son amie ouvre la porte de la penderie et sort immédiatement un cintre pour lui montrer le vêtement, un bombers en cuir chaudement doublé.
— « Est-ce que Chris ne serait pas magnifique là-dedans ? »
— « … Sans doute. » Bucky tâte l'épaisseur de la doublure en mouton. « C'est une veste de très grande marque, je te laisse le convaincre d'accepter un cadeau pareil.
Susan rit une nouvelle fois, comme ravie du bon tour qu'elle vient de lui jouer. Elle drape le vêtement sur son bras et quitte la pièce d'un pas conquérant, le brun sur les talons. Il lui souhaite bien du courage. Chris voudra lui donner une compensation mais Bucky sait qu'il n'a pas les moyens de se l'offrir, même de seconde main. Le bombers est dans un état superbe, à peine râpé aux coudes. Dans une boutique de fripes tendances de San Francisco, son amie en tirerait au moins cinq cents dollars. Il renifle légèrement. Ce serait vraiment dommage car son ami va être très séduisant dans ce blouson. Séduisant et sexy. Avec ses boots de sécurité, son casque de chantier, sa ceinture à outils à la taille.
Bucky s'attarde un instant dans la maison par nostalgie avant de regagner la galerie. Chris a déjà le bombers sur les épaules et, l'air gêné, il tente de convaincre Susan d'accepter un règlement en plusieurs fois. C'est adorable. David observe la scène sans mot dire, un léger sourire amusé aux lèvres. Le brun se glisse à côté de lui.
— « J'ai proposé du travail à ton ami », lui dit le vieil homme. « Je lui ai demandé de me seconder sur la gestion et l'entretien de mes biens. Nous allons commencé par le chantier en cours sur l'immeuble de 3rd Street. Si je suis satisfait et que l'expert corrobore ce qu'il m'a dit à propos de l'immeuble de C Street, je lui proposerai sans doute le poste de Marlon. Après une période d'essai. »
Le brun cligne des yeux de surprise. Chris et Susan sont toujours en train de se chamailler tout en se faisant des politesses et il adore les entendre. Mais ça, il l'a très bien compris aussi. Il se penche légèrement vers son ami.
— « Tu es sûr de toi ? », lui souffle-t-il. « Chris n'a pas de diplôme, pas de référence. »
— « Marlon n'était pas non plus sorti de Berkeley quand je l'ai engagé. J'ai besoin d'une personne en laquelle j'ai confiance pour m'aider. Chris me fait exactement cette impression, c'est la seule caution dont j'ai besoin. »
— « Je lui ai dit que je n'avais pas encore de compte bancaire ou de pièce d'identité », intervient le blond tandis que la vieille dame arrange son col avec soin.
— « Ne te préoccupe pas de ça mon garçon, je vais gérer ces contraintes administratives pour toi. Je connais beaucoup de personnes à Eureka. »
— « Je ne veux pas de passe-droit », proteste Chris.
Bucky sourit stupidement. Le respect des valeurs et de la justice prennent chez son colocataire des couleurs adorables. David claque sa langue contre son palais et lève une main entre eux pour le faire taire.
— « Ce que je te propose est pour notre bénéfice mutuel. Je te rémunère pour des compétences que je n'ai pas et tu as du temps pour mûrir ton projet professionnel. Je ne te cache pas que j'espère sincèrement que nous pourrons développer une collaboration durable. Je pense que nous avons beaucoup à nous apporter l'un l'autre. »
Susan marmonne quelque chose à propos de faire reprendre la longueur des manches et de déposer le blouson au pressing. Chris tente de la convaincre que c'est inutile. Elle semble s'amuser comme une jeune fille.
— « Je te fournirai un portable et un véhicule de fonction. Je suppose que tu partages le pick-up de James et ça sera incompatible avec ton travail », reprend le vieil homme, imperturbable. « Quand tu viendras signer ton contrat, nous parlerons aussi de ta rémunération. Je pense que tu comprendras que je ne peux pas te donner le même salaire que Marlon, il avait plus d'expérience que toi, mais tu n'auras pas à te plaindre. Je peux déjà te dire que je vais te rémunérer les conseils que tu m'as donné depuis ton arrivée. »
— « C'était seulement pour vous aider », s'insurge le blond. « Vous êtes des amis de Bucky et je – »
— « Mon garçon, accepte ce que l'on t'offre quand tu le mérites. » Le ton du vieil homme est sans réplique, Bucky se souvient des rares fois où il l'a grondé quand il était enfant. « Ce n'est pas de la pitié. Tu apprendras que je suis un homme pragmatique mais aussi exigeant. Si cela ne fonctionne pas, nous pourrons tout arrêter à ta convenance mais accepte qu'on te trouve des qualités et qu'il est juste de les rémunérer. »
Bucky jette un regard entendu à Chris. Le jeune homme ouvre la bouche, la referme et passe une main gênée dans sa nuque.
— « … Est-ce que tu es d'accord avec ça ? », lui demande-t-il doucement.
Le brun se lève souplement pour le rejoindre. Il hausse un sourcil appréciateur devant son bombers et arrange machinalement les revers.
— « Je suis d'accord si tu es d'accord Chris, c'est le plus important. Si cette opportunité te plaît vraiment, alors essaye et vous pourrez faire le point ensemble dans quelques semaines. »
— « Dans quelques semaines, j'emploierai ton ami à temps plein James. »
— « Alors accepte cette offre Chris. Et pour l'amour de Dieu, prends aussi ce blouson », sourit affectueusement le brun.
Le jeune homme acquiesce timidement. David se lève et lui tend une main que Chris s'empresse de saisir. Une poignée ferme conclue leur accord. Après sa journée qui a commencé dans ce qui ressemblait à un cercle de l'enfer, Bucky a l'impression d'être au paradis.
Quelques dernières paroles et promesses de rapporter bientôt le torchon puis les deux hommes prennent congé. Sandy se laisse cajoler avant de les rejoindre, s'ébrouant de plaisir alors que l'air est devenu frais et un peu poisseux d'humidité. Ils se sont attardés et la nuit est en train d'envahir la plage.
Bucky frotte un peu frileusement ses mains l'une contre l'autre. Le roulement des vagues est apaisant, ils remontent lentement Manila Beach jusqu'à la maison. Le brun est un peu dolent et c'est Chris qui retient par réflexe la chienne tandis que celle-ci s'approche un peu trop des vagues. Bucky grogne. Hors de question de lui faire prendre un bain à cette heure-ci. Sandy tourne la tête vers le blond et gémit d'un air doux et plaintif. Chris se mord les joues.
— « Elle est mignonne quand elle joue dans les vagues », souffle-t-il en lui jetant un regard en coin.
— « Il est vingt-deux heures, je refuse de la baigner en rentrant », répond le brun d'un ton catégorique. « Si tu la lâches et qu'elle va dans l'eau, je ne préviens que je ne t'aiderai pas. Tu te débrouilleras seul quand elle inondera la salle de bain et qu'elle jouera avec toutes les serviettes en se roulant dedans. »
Chris esquisse une petite moue mais le brun voit qu'il est d'accord avec lui. Il siffle pour attirer l'attention de Sandy et l'éloigne habilement du bord en les faisant remonter plus haut encore sur la plage. Bucky baisse les yeux sur le bombers que son ami tient sur son bras et il sourit en coin. Il a hâte de le voir le porter quand il partira un matin pour son nouveau travail. Vraiment vraiment hâte.
Chris caresse distraitement la doublure de son pouce. Bucky sait qu'il doute encore. Il lui donne un petit coup d'épaule.
— « Tu n'as rien volé, tu n'as rien fait de mal. Crois-moi, s'il était à ma taille je l'aurai pris avec plaisir. »
— « Nous ne sommes pas si différents, nous pourrons le partager si tu veux. »
Bucky ricane en coin. C'est mignon mais un peu faux.
— « Garde-le plutôt quand tu feras tes tournées sur les chantiers de David. Tu seras très impressionnant dedans », le taquine-t-il gentiment.
Chris sourit doucement.
— « Je n'arrive toujours pas à y croire… Ton ami n'a aucune raison de me faire confiance et il m'offre un travail. Nous avons un peu évoqué la rémunération quand tu étais avec Susan dans la maison. Il me propose une très bonne rémunération. »
— « Je m'en doute pas. David n'est pas avare et comme il t'a dit, il paye bien les compétences qu'il n'a pas. Il est un gestionnaire de biens immobiliers tu sais, pas un entrepreneur en travaux publics. Il s'en sortait seul au début mais son patrimoine n'a cessé de croître et il a embauché Marlon pour l'aider. »
— « … C'est grâce à toi. »
— « C'est grâce à toi Chris. » Bucky roule légèrement des yeux. « Je n'y connais rien en travaux et je suis plus mauvais encore en bricolage. »
Précédé par Sandy, le brun commence à monter les marches de l'escalier menant à la terrasse. Il a bien envie de terminer leur journée en paressant dans le canapé devant une émission stupide. Chris le retient doucement par le bout de sa veste.
— « Tu sais ce que je veux dire », reprend-il.
— « Je sais mais tu te trompes, tu me prêtes plus de pouvoir que je n'en ai. Profite de ce que tu as Chris, ne donne pas de raison à David de douter de toi et accepte la belle berline de fonction et le portable dernier cri. » Il glousse. « Ne t'en fais pas, je te montrerai comment t'en servir. »
Le blond lui pince la hanche et monte à sa suite. Bucky pense qu'il va le dépasser mais arrivé sur la marche en dessous de la sienne, il s'arrête. Chris est plus grand que lui, les deux hommes sont presque à la même hauteur. Le brun l'interroge du regard mais son ami l'attire déjà contre lui pour l'enlacer.
— « Merci quand même pour tout », souffle-t-il dans son cou et c'est humide et brûlant.
Bucky se tortille légèrement contre lui et lui tapote maladroitement le dos. Émission de télévision poubelle ? Il change d'avis. Le brun se racle la gorge.
— « … Tu veux que je sorte les albums photos ? »
— « J'adorerai », s'illumine son ami. « Et tu me liras quelque chose en russe ? »
Bucky acquiesce lentement. Il n'est plus à ça prêt d'une journée qui a ressemblé à un ascenseur émotionnel de la hauteur d'un building de San Francisco.
Chris passe devant lui et fait entrer Sandy dans la maison. Le brun referme lentement la baie vitrée derrière lui, il le regarde traverser le salon en jouant avec elle pour aller déposer le bombers dans sa chambre. L'air frais et humide n'est pas entré dans la maison, celle-ci est agréablement douce et chaude. Le rire du bond résonne partout, le parquet craque sous ses pieds. Il fait nuit mais le jeune homme est beau. Solaire.
Bucky esquisse un sourire.
Il ignore ce qu'il a fait pour mériter d'être aussi heureux.
Deux semaines plus tard, David transforme sans la moindre hésitation l'activité de conseil de Chris en un poste permanent encore à l'essai.
Quand le blond le lui apprend, il ramène sa Mercedes neuve à la maison pour la première fois. Il irradie de bonheur et de fierté et Bucky sent quelque chose céder en lui, un barrage qui provoque une vague dévastatrice. Son ami le serre fort contre lui, il referme à son tour ses bras autour de sa taille. Chris babille, si près de lui que le brun a soudain la gorge un peu sèche à l'idée que, peut-être, il pourrait l'embrasser là. Maintenant. Son ami ne le fait pas, à la place il l'emmène dîner dans un excellent restaurant de Old Town.
Pendant toute la soirée, Bucky se sent sombrer lentement et il ne lutte pas.
Il ne s'offusque pas non plus quand, la nuit venue, il rêve pour la première fois de Chris et lui faisant l'amour dans son ancienne chambre d'adolescent.
Tomber amoureux de son colocataire est facile. Délicieux. Dangereux. Mais comme il l'a dit à Susan, il s'autorise à être un peu lâche.
