Le poids du sacrifice

Buck fut réveillé en sursaut par des voix élevées venant de l'autre côté de la maison.

Ses yeux s'ouvrirent brusquement, la douleur irradiait instantanément de son bassin et de ses côtes.

La confusion le submergea.

Que se passait-il ?

Pourquoi Eddie criait-ils et après qui ?

Il tourna la tête et vit Christopher toujours contre lui regardant la porte fermée, les yeux pleins d'inquiétude.

– Chris, que… qu'est-ce qui se passe ? demanda Buck, sa voix rauque et faible.

Christopher se mordilla la lèvre, évitant son regard, trouvant un point plus intéressant sur le drap.

– Abuelo et abuela viennent d'arriver et… Ils t'ont vu dans le lit. Je crois que Abuelo n'est pas content. C'est pour ça qu'il se dispute avec papa.

Buck sentit une vague de culpabilité l'envahir.

C'était à cause de lui. Il était le problème. Il fallait qu'il fasse quelque chose pour arranger les choses. Il devait leur expliquer que cela n'avait rien à voir avec ce qu'ils pensaient.

Il savait que Eddie avait eu une éducation très catholique, même s'il avait admis en riant un soir avoir séché le catéchisme dès qu'il le pouvait. Il comprenait pourquoi il n'avait jamais pu faire son coming-out.

Il avait été jugé et scruté toute sa vie.

Il lui avait raconté cette anecdote qu'il tenait de son cousin. Eddie avait à peine dix ans à l'époque quand on lui avait raconté qu'un jeune adolescent de la classe de son cousin avait été surpris en train d'embrasser un garçon. L'adolescent aurait été placé en établissement spécialisé où il aurait été lobotomisé.

Buck avait certifié à son meilleur ami que cette histoire n'était certainement qu'une légende urbaine destinée à faire peur aux enfants mais Eddie avait été marqué et c'était certainement pour ça qu'il s'était fait autant du mal durant toutes ces années.

Mais Eddie était en thérapie maintenant, il sortait enfin de sa coquille et il refusait qu'on lui fasse faire plusieurs pas en arrière. Déjà, l'agression dont il avait été victime avait eu un impact négatif sur lui.

Il refusait que tout ce travail soit réduit à néant.

– Ok, Chris, aide-moi à me lever, dit Buck en grimaçant.

– Non, Buck. Tu es blessé. Papa a dit que tu ne dois pas bouger, répondit Christopher, secouant la tête.

Buck serra les dents, tentant de se redresser malgré la douleur intense.

Chaque mouvement envoyait des éclairs de souffrance dans tout son corps. Les côtes meurtries le brûlaient à chaque respiration, et son bras fracturé, immobilisé dans une attelle, était une source constante d'agonie sourde. Ses jambes, affaiblies par le manque d'exercice et les contusions profondes, tremblaient sous l'effort. La plaie à la tête, bien que cicatrisée, pulsait douloureusement à chaque battement de cœur, un rappel incessant de l'agression brutale qu'il avait subie.

Il savait qu'il devait y arriver.

Les voix en colère qui se faisaient entendre depuis le salon lui donnaient la force de combattre la douleur. Eddie avait déjà tant fait pour lui, le soutenir et le soigner jour après jour, et maintenant il était en train de se disputer avec ses parents à cause de lui.

Buck ne pouvait pas rester allongé et laisser Eddie affronter cela seul.

– Chris, je dois... je dois parler à ton abuelo, murmura Buck, sa voix tremblante.

Christopher resta immobile, les larmes aux yeux.

Mais Buck, déterminé, se redressa lentement, la douleur montant de son bassin comme une marée implacable. Il sentit la nausée monter dans son œsophage, mais il serra les dents et continua.

Chaque mouvement semblait tirer sur ses blessures, lui arrachant des grognements de douleur qu'il tentait de réprimer. Sa main valide agrippa les draps avec force, cherchant un appui alors qu'il luttait pour se redresser. Ses muscles protestaient, la sueur perlait sur son front, mais il refusait d'abandonner.

Il parvint enfin à se mettre assis, le souffle court, le visage crispé alors que son bassin fracturé protestait violement, la nausée au bord des lèvres. Il ferma les yeux un instant, rassemblant son courage. La douleur était écrasante, une vague incessante qui menaçait de le submerger, mais il se répétait intérieurement qu'il devait tenir bon.

Lentement, précautionneusement, Buck posa ses pieds sur le sol froid.

Chaque centimètre gagné serait une torture, mais il ignora les signaux de détresse de son corps. Il se concentra sur les voix venant du salon, sur l'image d'Eddie face à son père, sur la nécessité d'apaiser cette situation.

Alors qu'il était presque debout, ses jambes cédèrent sous lui.

Ses muscles affaiblis et ses articulations meurtries ne purent supporter son poids bien longtemps. Il s'écroula sur le sol avec un bruit sourd, ses genoux heurtant durement le parquet. La douleur éclata dans son corps comme un feu d'artifice d'agonie, irradiant de ses blessures et se propageant jusqu'à chaque extrémité.

Son souffle fut arraché de ses poumons dans un gémissement involontaire.

La collision réveilla des douleurs sourdes et lancinantes dans ses côtes contusionnées, intensifiant l'angoisse de chaque respiration. Son bras fracturé, protégé par une attelle, pulsa de douleur alors qu'il essayait instinctivement d'amortir sa chute. La tête lui tournait, le laissant désorienté et à moitié conscient de ce qui se passait autour de lui.

– Papa ! À l'aide ! Vite ! cria Christopher, sa voix perçant la maison.

Il tenta de rassembler ses pensées, de reprendre le contrôle de son corps maltraité.

Chaque mouvement, aussi minime soit-il, envoyait de nouvelles vagues de douleur à travers lui. Il serra les dents, ses mâchoires se crispant alors qu'il luttait pour ne pas sombrer dans l'inconscience. Ses mains tremblantes cherchaient un point d'appui sur le sol, essayant de trouver la force de se relever.

Des larmes de douleur brouillaient sa vision, mais il refusait d'abandonner.

Il savait qu'il devait se relever, qu'il ne pouvait pas laisser Eddie gérer cette situation seul. Il tenta de se redresser, s'appuyant sur ses poignets malgré la protestation aiguë de ses muscles et de ses os. La pièce tournoyait autour de lui, chaque battement de son cœur résonnant comme un coup de marteau dans son crâne.

Le silence qui suivit sa chute était assourdissant.

La porte s'ouvrit brusquement et il put sentir les regards de tout le monde sur lui, chacun retenant son souffle, choqué par ce qu'ils voyaient.

Eddie se précipita vers lui, son visage un mélange de peur et de détermination.

– Buck, ne bouge pas, murmura Eddie, sa voix, tremblant légèrement alors qu'il s'agenouillait à ses côtés. Ça va aller, je suis là.

La main réconfortante d'Eddie sur son épaule lui apporta un peu de réconfort au milieu de cette mer de douleur.

Buck ferma les yeux un instant, se concentrant sur la sensation de la main d'Eddie, essayant d'ignorer l'agonie qui pulsait à travers son corps. Il savait qu'il devait rester fort, ne serait-ce que pour montrer à Eddie qu'il pouvait supporter cela.

– Oh Dios, souffla la mère d'Eddie. Ramon aide-le à recoucher ce pauvre garçon !

Avec l'aide de son père, Eddie le redressa doucement et ils le réinstallèrent dans le lit. La douleur ne s'était pas estompée, mais il parvenait à la tolérer, à la transformer en une source de détermination.

– Je... Je vais bien, réussit-il à dire entre deux respirations laborieuses, ses yeux rencontrant ceux d'Eddie. Juste... besoin d'un moment.

Eddie hocha la tête, son regard empli de compassion et de respect pour l'effort monumental que Buck avait déployé. La dispute semblait oubliée, remplacée par une compréhension silencieuse de la souffrance de Buck. La présence apaisante d'Eddie à ses côtés lui donnait la force de continuer à se battre, un jour à la fois.

– Tu m'expliques comment tu t'es retrouvé parterre ? murmura Eddie, la voix teintée d'inquiétude et de frustration.

– Je... je voulais... arranger les choses..., balbutia Buck, le souffle court, la douleur le submergeant.

– Tu n'as rien à arranger. Tu dois te préoccuper uniquement de ta guérison, dit Eddie en vérifiant l'état de ses blessures.

Buck entendit les respirations des parents d'Eddie s'arrêter quelques secondes, certainement sous le choc de le voir dans un tel état.

– On va t'attendre dans le salon, proposa sa mère en faisant sortir son père.

– Je suis désolé..., commença Buck, mais Eddie le coupa fermement.

– Tu n'as aucune raison de l'être. Tu dois te reposer. Laisse-moi m'occuper de tout ça, ordonna-t-il, ses yeux reflétant une détermination farouche.

Buck se sentit impuissant, la douleur et la culpabilité se mélangeant en un tourbillon d'émotions. Il ne pouvait pas simplement rester là pendant qu'Eddie faisait face à tout cela seul.

Mais son corps le trahissait, chaque mouvement étant une torture.

Buck, toujours allongé, sentit une vague de honte et de culpabilité l'envahir. Il ne voulait pas être un fardeau pour Eddie. Il voulait aider, mais son corps le trahissait.

– Je veux seulement t'aider, tenta-t-il.

– C'est à mon tour de t'aider, contrecarra Eddie.

– Eddie... je peux rentrer, murmura-t-il faiblement.

Eddie se tourna vers lui, les yeux remplis de compassion et de détermination.

– Non, tu ne vas pas rentrer, rit-il. Tu vas rester ici et te reposer. Je m'occupe de tout, d'accord ? dit-il doucement.

Buck hocha faiblement la tête, sentant les larmes brûler ses yeux.

Il était épuisé, la douleur le rendant à moitié conscient. Il ferma les yeux serrant Christopher entre ses bras. L'enfant tremblait encore de la frayeur qu'il lui avait faite. Il allait rester ici et quand il irait mieux, il aurait une conversation avec les parents d'Eddie.

Il ne put s'empêcher de sourire quand les lèvres d'Eddie effleurèrent son front.