Eddard a huit ans lorsque son père le fait appeler dans son solar et lui annonce qu'il va partir pour le Val, car Lord Arryn a écrit au Nord afin de demander un pupille. Comme il s'agit d'un seigneur suzerain, c'est naturel que la maison suzeraine du Nord réponde en fournissant le pupille lui-même, et puisque Brandon est l'héritier et que Benjen est trop petit, c'est à Eddard d'y aller.

Eddard n'a aucune envie de partir, mais si Père le lui demande, il n'a pas vraiment le choix. Alors il accepte, en dépit de ses paumes suantes et de son cœur battant la chamade.

Brandon et Lyanna le vivent comme une trahison, mais si Brandon s'efforce de faire bonne mine et colle à son cadet jusqu'au départ de celui-ci, Lyanna boude et lui adresse mille insultes et malédictions.

« Tu va fondre en-dessous du Neck ! » lui crie-t-elle. « La chaleur te rendra malade et tu va mourir et je ne vais même pas pleurer pour toi ! »

Vu qu'elle sanglote incontrôlablement pendant qu'elle dit cela, Eddard ne lui en veut pas et la laisse avoir son dessert au dîner et au souper en guise de consolation.

N'ayant que deux ans, presque trois, Benjen ne comprend pas avant le tout dernier moment que Dada va s'en aller de la famille, alors que Rickard Stark fait solennellement ses adieux à son fils cadet, lequel quitte Winterfell accompagné des vagissements de son petit frère, dont les hurlements déchirants feraient honneur à leur blason. Eddard ne l'imite pas, mais les sanglots ne lui en piquent pas moins furieusement les paupières et la gorge.

Afin de prendre le bateau pour Goéville, il passe d'abord par Blancport où les Manderly le reçoivent en grande pompe – pensez donc, un Stark en visite, ça n'arrive pas tous les jours. Lord Wyman n'a succédé que depuis peu à son père – celui-ci décédé d'un abus de boisson et de nourriture, à en croire le mestre et la domesticité – mais son regard brille d'intelligence, contrastant avec son attitude bonhomme et son large ventre qui tend son pourpoint et donne l'impression que les boutons vont sauter un de ces jours.

Blancport compte des septuaires, et est animée par des foules de gens aussi bien Westerosiens qu'Essosiens mais tous marchands et négociants désireux d'acheter et de vendre. La ville sent la mer et gronde constamment, une rumeur de cris et une cacophonie de couleurs et une cohue de parfums qui rend Eddard presque anxieux. Winterfell n'était pas comme cela.

Est-ce que le Sud entier ressemble à Blancport ? Non, ce doit être pire – Blancport est encore une ville du Nord, malgré les Sept et les visiteurs étrangers. Est-ce qu'Eddard pourra seulement survivre dans des conditions pareilles ? Rien que tenter d'imaginer le futur qui l'attend le rend malade – mais d'un autre côté, le roulis du bateau n'aide probablement pas les choses, et le garçon passe presque l'intégralité du voyage sur le pont à vomir autant qu'il peut, sous le regard amusé et compatissant des matelots.

Et puis c'est l'arrivée à Goéville, et Eddard reçoit son premier aperçu du Val. Il fait nettement plus chaud que dans le Nord, presque désagréablement, et il se mêle aux embruns de la mer une odeur terreuse, quasi verte et bien différente de la fraîcheur piquante de la neige.

Quand il faut prendre la route pour cheminer à travers les Montagnes de la Lune en esquivant les lynx et les clans pillards et voraces, le garçon se sent un peu plus en confiance – remplacez les lynx par des loups et les clans par des sauvageons, et il se croirait presque à la maison. C'est pendant le trajet qu'il assiste à sa première bataille – plutôt une escarmouche, comme les brigands responsables sont promptement vaincus et tués.

Ce ne sont pas les premiers morts qu'il voit, son père l'ayant fait assister à une exécution un mois auparavant, mais ce sont les premiers morts qu'il juge absurdes. Ça s'est passé si vite, alors que le bandit décapité par Glace savait ce qui allait se produire et avait pu faire sa paix avec son sort. Mais comment se réconcilier avec sa mort quand vous ne savez même pas si elle va s'abattre sur vous ?

Cette réflexion l'absorbe tant que la vue des Eyrié le laisse indifférent. Ce qui le secoue, c'est d'avoir à prendre le monte-charge – et s'il croyait ne pas souffrir du vertige avant, il est vite dépouillé de cette illusion. Grimper sur les toits et les arbres, ce n'est pas du tout la même chose que la perspective de faire une chute de plusieurs centaines de pieds à flanc de montagne. Il aurait bien vomi, en fait, si le périple en bateau n'avait pas monopolisé sa capacité à le faire au point qu'il pense en être incapable pour la moitié de l'année à venir.

Si c'est ainsi que démarre son séjour dans le Sud, que sera la suite ? Une fois revenu à Winterfell, Eddard ne s'aventurera plus jamais en-dessous du Neck. Il ira jusqu'à Moat Cailin et pas plus loin, c'est Lyanna qui sera contente.

Il présente une si lamentable figure une fois hissé tout là-haut que l'intendant chargé de le réceptionner est contraint de l'envoyer se rafraîchir la figure avant de pouvoir introduire à Lord Arryn son nouveau pupille, et le garçon sent déjà sa nuque chauffer : qu'est-ce que ce lord suzerain doit penser du Nord, vu la piètre défense qu'en fait Eddard ?

Les présentations sont effectuées dans la salle d'audience du seigneur du Val. Celui-ci lui rappelle étonnamment son père avec son maintien grave, mais là où Rickard Stark a des cheveux bruns et des yeux sombres incrustés dans son long visage, Lord Jon a des traits acérés, des cheveux couleur de paille et un regard bleu d'une bienveillance inattendue.

Eddard se calme un peu. Il devrait pouvoir encore faire bonne impression.

« Lord Arryn » articule-il aussi distinctement qu'il peut, ce n'est pas le moment de bafouiller, « je suis honoré d'avoir été accepté sous votre toit. »

Lord Arryn sourit. Ce n'est pas franchement beau vu qu'il a plusieurs dents de travers, mais c'est sincère.

« Et je suis honoré de te recevoir » déclare-t-il. « Voici mon épouse Rowena, n'hésite pas à t'adresser à elle si tu as un problème. Et voici Robert Barathéon, mon autre pupille et écuyer, et mon fils Sebas. Ils ont neuf et presque sept ans, vous devriez bien vous entendre. »

Lady Arryn est aussi blonde que son mari avec des yeux aussi bleus et l'air poli et impassible d'une statue de marbre. Eddard doute qu'il ira jamais la voir de son plein gré : il y a quelque chose de distant chez la Dame des Eyrié. Pas cruel, pas mesquin, mais… désintéressé. Oh, elle aiderait, mais pas par gentillesse ni même par devoir. C'est difficile à expliquer, mais en tout cas, ça ne donne pas envie d'aller la voir.

Robert Barathéon a une tignasse noire et drue, le genre capable de casser les dents du peigne qu'on s'aviserait de promener dedans, et une expression assez butée renforcée par un regard d'un bleu qui fait presque mal, la couleur du ciel quand la tempête s'apprête à éclater sans prévenir. Il est grand, aussi, et Eddard lui aurait sans mal donné deux ou trois ans de plus que Brandon.

Au moins Sebas Arryn fait son âge. Il ressemble un peu à la poupée de Benjen – un air un peu fragile, un peu maladif, comme s'il avait été souffrant il n'y a pas si longtemps. Tout comme ses parents, il a des cheveux très blonds, et son regard bleu – aussi expressif que celui de son père – pétille d'une curiosité franche dirigée vers Eddard, au point que l'autre garçon est sûr que l'héritier du Val ne demande qu'à le bombarder de questions.

Personne ne semble ouvertement contrarié ou offensé par sa simple présence ou existence, alors Eddard va considérer ça comme une victoire.