Sebas ne sait pas s'il aime les tournois tant que ça. Parce que, d'accord, c'est l'occasion de manger plus de gâteaux qu'à l'ordinaire, de rencontrer des gens et de visiter des endroits qu'il ne connaissait pas du tout avant, mais de l'autre côté, son papa et Ned qu'il considère pratiquement comme son frère ne sont pas du tout contents d'être là, l'atmosphère entre lord Tywin et le roi ressemble à du feu grégeois juste avant l'explosion, et voir des gens se taper dessus n'est plus très drôle après le quatrième mort.

Alors, il est mitigé. Un peu beaucoup.

Il regrette un peu que lord Tywin garde son monstre de fils cadet calfeutré à Castral Roc, parce qu'il voudrait bien voir un monstre avec des griffes de lion et des yeux dépareillés et des cornes de diablotin, ça en ferait une belle gargouille ! Mais il doit se contenter de descriptions qui varient selon la personne qui raconte, et c'est rudement frustrant de ne pas avoir les détails exactement corrects.

Il regrette beaucoup que les Targaryen n'aient plus de dragons du tout. N'aurait-ce pas été quelque chose, de contempler les grandes bêtes éclipser le soleil de leurs ailes ? D'imaginer recevoir l'insigne honneur de monter derrière le prince pour faire trois fois le tour du château ? Sebas ne peut s'empêcher de jalouser Ronnel Arryn depuis qu'il a appris comment la reine Visenya lui a permis de monter sur Vhagar après avoir soumis les Eyrié. Qu'importe si son surnom de Roi qui Vola est devenu dérisoire quand il a été poussé de la Porte de la Lune, son ancêtre a chevauché un dragon et personne ne lui prendra jamais cette gloire.

Sebas rêve beaucoup de dragons. Il s'abstient de mentionner cela à son père, ou à lady Rowena, ou à qui ce soit, en vérité. Personne ne comprendrait sa nostalgie de créatures éradiquées de ce monde.

Maman aurait pu comprendre, elle qui le bordait toujours avec des contes plus merveilleux les uns que les autres, qui lui racontait comment ses ancêtres Royce avaient pratiqué la magie. Mais maman est partie depuis longtemps à présent, et les dragons et la magie depuis plus longtemps encore.

Quoique, peut-être pas tant que ça pour la magie. Il a entendu des serviteurs raconter qu'une sorcière se cachait dans la forêt, et que toute personne assez courageuse pour oser la visiter recevrait une malédiction, ou peut-être une prédiction de malheur, le marmiton n'a pas été des plus clairs sur la question.

Toujours est-il que Sebas a faussé compagnie à l'entourage Arryn pour visiter cette mystérieuse sorcière. Bon, il pourrait ne s'agir que d'une vieille bique désireuse de finir ses jours en paix, ou d'une vieille folle cherchant à effrayer suffisamment les crédules pour grappiller quelques sous de cuivre ou d'argent, mais le garçonnet blond n'en veut pas moins s'assurer de ses propres yeux.

Il ignore le chemin, et il reste perdu et indécis pendant dix bonnes minutes avant de voir une lumière bouger entre les arbres : trois filles avec une lanterne, et l'une d'elles… l'une d'elles a de longs cheveux jaunes, une robe rouge et or, et pourquoi Cersei Lannister se promènerait-elle dans le bois ?

Apparemment pour la même raison que Sebas, vu que le trio de filles le mène à une tente solitaire et rentre plus ou moins hardiment à l'intérieur. Et il sait que ce n'est pas honorable d'écouter aux portes, mais il est vraiment trop curieux, et ce n'est pas comme si le tissu étouffe si bien que ça les paroles échangées à l'intérieur des parois de la tente.

« Quand épouserais-je le prince ? »

« Jamais. Tu épouseras le roi. »

Vu la mine de sa Grâce, c'est sans doute préférable d'attendre qu'il meure pour inciter Rhaegar à se marier. Et le prince est très joli, presque une poupée à force d'avoir les traits délicats. Sebas a passé l'âge des poupées et pourtant le visage de Rhaegar lui donne envie de s'y remettre.

« Mais je serais bien reine ? » insiste Cersei.

« Reine tu seras… jusqu'à ce qu'en vienne une autre, plus jeune et plus belle, pour te jeter à bas et prendre tout ce qui t'es cher » croasse la sorcière, et Sebas frissonne malgré lui.

Maman lui a raconté une histoire, une fois, sur une princesse blanche comme la neige, rouge comme le sang, noire comme l'aile d'un corbeau, obligé de s'enfuir de chez elle parce que sa mère la détestait, et c'était à cause…

Ma reine, vous fûtes belle autrefois, mais désormais votre fille est plus belle, et cela dix fois.

« Si elle essaie, mon frère la tuera » proclame la petite lionne, avec toute l'assurance que Sebas utiliserait pour affirmer que Ned l'empêcherait de dégringoler des remparts s'il se penchait trop. « Aurons-nous des enfants, le roi et moi ? »

« Oh ouais, lui seize et toi trois. D'or seront leurs couronnes et d'or leurs suaires. Et lorsque tes larmes t'auront noyée, les mains du valonqar se resserreront autour de ta gorge blanche et te feront exhaler ton dernier souffle de vie. »

Au moins deux choses dans cette prédiction laissent Sebas perplexe, fronçant les sourcils alors qu'il essaie de décrypter l'énigme. Rhaegar ne paraît pas du genre à engendrer des bâtards, mais peut-être que Cersei va mourir et qu'il va se remarier après ? Et qu'est-ce que c'est, un valonqar ?

Ça le tracasse tellement qu'il manque ne pas entendre la question de la fille brune à la robe jaune venue avec Cersei.

« Est-ce que j'épouserai Jaime ? »

« Jaime, non, ni aucun homme. Les vers auront ta virginité. Ta mort est présente ici, cette nuit, petiote. Ne sens-tu pas son haleine ? Elle est tout près. »

Cersei doit tenir à son amie, vu qu'elle injurie la sorcière, et puis il y a un bruit d'éclaboussure et un piaulement de douleur, et les filles se sauvent en courant de la tente, poursuivies par une kyrielle d'imprécations vengeresses. Elles vont si vite qu'elles disparaissent bientôt sous le couvert des arbres.

Sebas rabat à son tour le pan de la tente. La sorcière est recroquevillée par terre, les mains sur les yeux. Elle a vraiment l'air dégoûtante, courtaude et trapue, des verrues sur les doigts, puant si fort que ça donne envie de s'enfuir.

Sebas a toujours un mouchoir dans sa poche, son père insiste là-dessus autant que sur le devoir qu'a un homme de protéger les femmes peu importe leur naissance ou leur beauté. Il s'avance – non sans appréhension – et tamponne maladroitement ce qu'il peut de doigts et de front mouillés. La sorcière finit par lui prendre le carré de tissu pour s'essuyer les yeux toute seule, ce qui est un soulagement comme ça lui permet de reculer.

Lorsqu'elle relève la tête, il voit ses yeux jaunâtres, injectés de sang et rougis d'irritation.

« En voilà un jeune seigneur bien poli » fait-elle, lui adressant un sourire édenté.

« Je suis Sebas Arryn » se présente-il, parce que c'est la chose polie à faire.

Le sourire sans dents s'élargit encore plus, c'est à vomir.

« Vraiment ? Tu sais que j'ai rencontré ta maman, avant que tu ne viennes au monde. »

Il… ne s'attendait pas à ça, mais… il peut le voir. Si une sorcière existait, et que maman avait eu l'occasion de la rencontrer, elle l'aurait fait.

« Elle voulait un petit garçon » se remémore la sorcière, « mais elle ne pouvait pas, alors elle a demandé mon aide. Je lui ai dit qu'il y aurait un prix à payer. Elle l'a payé. »

Si elle s'attendait à le choquer, elle a mal choisi sa pique. Sebas sait déjà que c'est de sa faute si maman est morte. La sorcière ne fait que confirmer.

« Laisse-moi deviner. Tu veux… que je te dise l'avenir, à toi aussi. »

« Non merci » décline le garçonnet en s'efforçant de ne pas laisser trembler sa voix. « Je vous ai entendu tout à l'heure, et ça ne m'intéresse pas. »

Le rire de la sorcière grince aussi affreusement que la charnière rouillée d'un vieux puits.

« Si jeune et déjà si prudent, si intelligent ! Sauve-toi donc, petiot, si tu ne veux pas que ton papa se demande où tu es passé. Il risquerait de croire que tu as fini dans mon chaudron. »

Sebas ne se le fait pas dire deux fois.