Sebas s'efforce de chasser ses angoisses en se concentrant sur les épreuves imminentes du tournoi – en tant que prochain seigneur suzerain du Val, il doit au moins tenter de ne pas faire trop piètre figure en participant aux épreuves de tir à l'arc et de course à cheval, quel dommage que lord Whent ne considère pas la fauconnerie comme une discipline valable ou peut-être le sire de Harrenhal craint-il justement que la maison Arryn ne rafle les prix à chaque reprise – et sur l'entreprise délicate des relations publiques – là non plus, il ne doit pas échouer, il a une image à maintenir en tant que fils de Jon Arryn.

En passant, pour ce qui est des relations diplomatiques entre le Nord et les Terres de l'Orage, le jeune faucon se demande si cela ne vaudrait pas mieux de se contenter de l'amitié entre Robert et Ned plutôt que d'insister pour célébrer un mariage entre le jeune lord Barathéon et lady Lyanna qui semble bien plutôt vouloir commettre un meurtre quand elle lorgne du côté de son futur mari que de se conduire en épouse dévouée.

Il faut avouer que c'est difficile de lui en vouloir, avec Robert s'efforçant de lui faire du charme comme il charme les souillons et les catins, oubliant qu'une jeune dame de bonne naissance a plus d'amour-propre et de respect de soi que ça et que selon les récits de Ned concernant le Nord, une lady de cette région précise n'est pas du genre à souffrir en silence et avec un sourire résigné sur la figure.

Lord Rickard et son plus jeune fils également semblent flairer le désastre en cours de préparation, il faut les voir grimacer de manière absolument identique quand ils croient l'attention générale occupée ailleurs, mais aucun n'émet la possibilité que les fiançailles soient rompues. Bon, le jeune Benjen pourrait soulever l'idée plus tard, en privé, mais le patriarche Stark a l'air d'un homme taillé dans la pierre, et aussi ferme dans ses convictions.

Pour ce qui est de Brandon Stark, c'est difficile de déterminer son opinion en la matière. Il ne paraît pas exactement approuver la grossièreté de Robert envers sa sœur, mais lorsque les Tully arrivent, l'Héritier Stark se conduit de manière presque aussi insultante envers lady Catelyn, se bornant à la saluer d'un signe de tête avant de tourner immédiatement les talons. Même Robert serait resté pour dire deux mots, au moins à cause de la beauté de la jouvencelle – car les filles d'Hoster Tully sont charmantes, des cheveux couleur de crépuscule savamment coiffés et des yeux bleus dans lesquels on voudrait plonger et se noyer.

Lady Lysa rougit de la racine des cheveux au décolleté lorsque Sebas lui adresse une révérence polie et promet qu'il essaiera de danser avec elle, si tant est que les nombreux admirateurs qu'elle ne manquera pas d'avoir pendant le tournoi lui permettent cette opportunité. Une simple politesse, en vérité, mais vraiment le jeune faucon aimerait bien faire cela, au moins le temps d'une chanson.

En ce qui concerne Ned, c'est devant l'une des dames de compagnie de la princesse Elia que le loup taiseux demeure bouche bée. Mais comment lui en vouloir, alors qu'Ashara Dayne est grande et brune et lumineuse dans sa robe mauve et lavande, assortie à ses grands yeux rieurs qui pétillent plus brillamment que les améthystes les mieux taillées ? Après le prince Rhaegar lui-même – qui est si beau que ça trouble plus d'un homme, en tout cas Sebas se sent certainement confus et s'efforce de ne pas regarder dans la direction du prince plus que l'étiquette ne l'exige afin de ne pas empirer son désarroi – c'est la pucelle des Météores qui rayonne et étincelle entre les murs de Harrenhal, une étoile éclipsant sans aucun mal lady Alyssa Whent qui est pourtant supposée être la reine d'amour et de beauté de ce tournoi.

Le prince Rhaegar et sa femme, Harrenhal les attendait. Ce que personne ne pensait voir, c'était sa Grâce le roi – après le Défi de Sombreval, Aerys semble ne plus avoir de goût pour les déplacements hors de Port-Réal, une réaction qui se comprend très bien. Quand les invitations ont été envoyées, c'était avec le sous-entendu implicite que le prince représenterait la famille royale.

Sauf que sa Grâce en a décidé autrement, et l'anxiété de Sebas lui tord les tripes de plus belle. Subitement, les murs de la titanesque et monstrueuse forteresse paraissent prêts à s'écrouler sur le rassemblement de nobles, de chevaliers et de baladins et petites gens, de nouvelles morts sanglantes pour ce lieu maudit, une nouvelle tragédie écrite entre ces pierres qui semblent les attirer autant que les cadavres attirent les mouches.

Robert et Ned l'accuseraient sans doute de vouloir broyer du noir et gâcher les festivités, s'ils pouvaient entendre le fond de sa pensée, mais le jeune homme blond ne peut s'empêcher d'éprouver une sinistre impression de justification quand, le jour même de l'ouverture du tournoi, le roi nomme Jaime Lannister le dernier membre en date de la Garde Royale.

Le jeune lion rayonne, lui qui vient de perdre le droit d'hériter des terres et du titre de son père, et comment lord Tywin prendra-il cette nomination qui le dépouille de son précieux fils et successeur, le laissant avec un nain déformé sur les bras pour gouverner l'Ouest après sa mort ? Sebas rumine cette question, et il peut l'entendre également ricocher dans les pensées de son propre père.

Jaime Lannister – ser Jaime, dorénavant – se voit ensuite banni sans plus de ménagements à Port-Réal, sous prétexte que la Reine et le petit prince Viserys nécessitent sa vigilance, mais l'ordre sonne comme celui donné à un chien que son propriétaire cherche à tourmenter pour son bon plaisir après lui avoir limé les crocs et les griffes pour l'empêcher de causer du dégât. Imaginait-il que son futur tournerait de la sorte, quand il est arrivé à Harrenhal ?

L'atmosphère est chargée de menace, en tout cas c'est le ressenti douloureux qui démange la peau de Sebas, lui donne envie de se gratter au sang tel un lépreux ou un galeux ou un pauvre infesté de morpions et de puces sans se soucier de son sang noble et de la présence de ses pairs, alors que les autres invités font la fête sans se douter de rien.

C'est presque un soulagement lorsque Ned annonce avec un front plissé de désapprobation et de fierté mélangées que sa sœur a attaqué trois écuyers afin de défendre un banneret Stark, un jouvenceau menu aux troublants yeux verts qui donne l'impression d'être facilement renversé si on respire un peu trop fort dans sa direction et qui déclare s'appeler Howland Reed des Paludiers et du Neck.

« Venu goûter du vrai vin au lieu de la boue et des grenouilles, hein ? » interroge Robert d'une voix tonitruante, parce qu'il pense que chuchoter c'est bon pour les autres.

« Venu voir le monde, en vérité » réfute poliment le Paludier. « Quand les Sept Couronnes sont en paix, c'est le meilleur moment pour parcourir Westeros, ne pensez-vous pas ? »

La phrase sonne innocente, et pourtant… et pourtant, les mots ont l'air de dissimuler un sens caché, tout comme les yeux verts ne semblent pas exactement regarder les gens mais plutôt considérer quelqu'un qui devrait être un peu différent, juste un peu plus vieux, et Sebas ne peut retenir un frisson quand ces prunelles se tournent vers lui.

Howland Reed ne le regarde pas comme s'il devinait ses traits futurs, plutôt comme une erreur inattendue dans la réalité du monde.

Howland Reed regarde Sebas Arryn comme si ce dernier ne devrait pas être là.