Qu'est-ce que la vervue ?
C'est une question dont la réponse a été plus qu'à moitié oubliée avec le passage des ans. Même les Paludiers ne conservent que des bribes et des miettes pointant dans une direction guère précise, et c'est avec cela qu'ils s'efforcent de manier le don laissé derrière par les Enfants de la Forêt.
Parce que la vervue et la capacité à changer de peau viennent des Enfants qui n'avaient pas oublié le bruit du vent dans les feuilles, l'odeur de la pluie avant qu'elle ne tombe sur la mousse et la terre, le toucher râpeux du bois derrière son manteau d'écorce. Les Premiers Hommes ont eu besoin des Enfants pour se rappeler comment manipuler ces pouvoirs, eux qui avaient laissé derrière les arbres pour vivre dans des maisons de pierre et créer des clairières avec leurs haches de bronze.
Certains parmi les Paludiers murmurent que les Premiers Hommes ont eu besoin de prendre des maris et des épouses parmi les Enfants, tant leur lien à la forêt s'était amenuisé. Ils insistent que c'est une hypothèse très probable, surtout quand vous considérez les traits allant le plus souvent avec les dons quand vous êtes né à Griseaux.
Howland les détient, ces caractéristiques – petit gabarit, frêle y compris pour ceux vivant dans les marécages, un talent prodigieux pour la chasse et la pêche et la survie dehors, car les animaux et parfois même les plantes semblent le reconnaître, et des yeux d'un vert juste un peu trop prononcé pour être commun.
Qu'est-ce que la vervue ? Howland ne sait pas trop comment l'expliquer, alors qu'il en est affligé.
Ce – ce n'est pas exactement regarder le monde comme si le monde était transparent. Et pourtant, à l'occasion, alors que le jouvenceau se promène dans le marais, c'est l'impression qu'il a – que tout autour de lui ressemble à du verre derrière lequel se pressent d'innombrables visions, les choses vivantes et inanimées comme elles sont, comme elles pourraient être, comme elles ne seront jamais.
Ce n'est pas en permanence, heureusement. Le monde n'est pas aussi enclin à la transparence dans l'éclat aveuglant du jour, mais dans le noir, quand la lumière est faible ? Quand l'esprit est faible et vulnérable, cherchant à se blottir dans le refuge du songe ? C'est là que les frontières volent en un millier de millier d'éclats, des fragments qui engloutissent Howland sous un arc-en-ciel si coloré et envahissant qu'il veut crier et se réveiller en sursaut.
Ce n'est pas souvent qu'il a cette chance. Les songes ressemblent aux sables mouvants qui vous aspirent par les pieds et vous noient dans une boue noire puante, quand vous avez cela dans le nez, c'est difficile de se rappeler qu'il faut garder son calme afin de parvenir à flotter et nager jusqu'à sortir de la zone dangereuse.
Principalement, les rêves de Howland lui montrent la guerre.
Il ne sait pas pourquoi elle éclate, il ne sait pas de quelle façon elle se déroule, il ne sait pas comment elle va finir, il sait seulement que la guerre approche. Et parce que c'est la guerre, forcément, il y aura des morts.
Voilà pourquoi il ne réagit pas avec horreur en face de Lyanna Stark – qui exige qu'il l'appelle simplement Lyanna alors qu'elle est la fille du Stark de Winterfell, il décide de compromettre et de lui donner du Lady Lyanna, elle lui fait la moue mais il n'en démordra pas – quand celle-ci le sauve des trois malotrus méritant davantage le qualificatif de brigands que le titre d'écuyers et l'aide à se relever, lui permettant de poser les yeux sur son long visage où brillent des yeux gris comme les cendres, les cendres qui consumeront bientôt cadavre après cadavre ramassé sur le champ de bataille.
Lyanna Stark est une rose bleue qui est aussi un cadavre blême couvert d'une chemise de nuit blanche tachée par le sang coulant le long de ses jambes, une rose bleue supposée être nonchalamment consommée par un cerf splendidement arrogant et batailleur, mais qui va être cueillie ou arrachée par un dragon pour se dessécher sous un soleil implacable, mais ce n'est pas si étonnant, se surprend à penser le Paludier alors que la lady le traîne avec entrain vers les quartiers des Stark, les roses bleues sont du Nord et n'aiment pas le trop plein de chaleur.
Lady Lyanna pense que c'est la timidité qui pousse Howland à fermer les yeux quand il doit se présenter à lord Rickard Stark et à son fils aîné Brandon, mais c'est plutôt que le Paludier ne veut pas voir l'horrible marque de strangulation violacée autour du cou de l'Héritier Stark, la peau noircie et charbonneuse qui se répand sur le visage du seigneur suzerain du Nord, mais les couleurs apparaissent néanmoins derrière ses paupières closes et il évite de justesse le haut-le-corps.
Si le festin propose de la viande ce soir, Howland doute de pouvoir y toucher. En fait, il ne croit pas qu'il pourra goûter grand-chose, pas alors que le goût des cendres et du sang lui envahit la bouche.
Robert Barathéon est presque un soulagement. Comparé aux horreurs qui attendent les Stark, le jeune sire d'Accalmie va simplement bouffir et enfler au point de faire figure de morse, et pour cela Howland le prend presque en affection – il a vu des morses de loin, alors qu'il voyageait près des rivages, et ces créatures sont si absurdement grosses qu'elles en deviennent ridicules et l'ont poussé à éclater de rire en se dandinant sur les galets avec des soufflements retentissants.
Néanmoins, Robert Barathéon n'en est pas encore là, et parce que lady Lyanna le considère avec dédain et plus qu'un peu de dégoût, Howland pourrait bien décider de glisser du poil à gratter dans ses chausses si l'arrogant jeune homme vient à s'attirer les foudres de la sauveuse du Paludier. La loyauté doit être récompensée par la loyauté, après tout.
Et puis Sebas Arryn –
Sebas Arryn –
Howland ne sait pas trop quoi penser quand il se retrouve face à l'Héritier des Eyrié, le futur suzerain du Val et de ses chevaliers.
Sebas Arryn ressemble à un creux dans le monde. Non, il ressemble à de l'eau, un courant si pur et clair que les poissons et les grenouilles n'osent même pas s'y aventurer, la transparence absolue.
Howland regarde à l'endroit où se tient Sebas Arryn et il ne voit personne en face de lui. Rien de ce que le jeune nobliau deviendra ou pourrait devenir ou ne sera jamais, rien de ce qu'il aurait pu être.
Sebas Arryn est un hoquet dans la chanson du monde, et pour Howland qui perçoit cette musique depuis qu'il est né avec des oreilles pour entendre, c'est des plus déstabilisants. Comment est-il supposé réagir face à ce jouvenceau qui n'a jamais été supposé être présent ici – ne parlons pas d'Harrenhal, mais de Westeros tout entière, parce que l'existence de Sebas Arryn est une aberration.
Comment est-il possible pour quelqu'un – pour quelqu'un – qui n'aurait pas dû rejoindre le monde d'en faire néanmoins partie ? Il y a forcément eu des conséquences, la magie réclame toujours un prix, que ce soit le temps consacré à l'étude et l'entraînement, le sang ou la rationalité du pratiquant. Quel pourrait être le prix suffisant pour introduire une pareille fausse note dans la chanson de l'existence ?
Howland n'en a pas la moindre idée, et il ne pense pas que le reste des Paludiers en aura. Il ne pense même pas que les Enfants pourraient répondre à cette question, en dépit d'être restés si proches des forêts et de l'essence du monde.
Howland ne sait pas s'il veut trouver une réponse à cette question, s'il veut continuer à s'exposer à Sebas Arryn, le garçon qui est un trou dans le monde et pourtant une personne, pourtant compté au nombre des vivants.
Se rapprocher des Stark semble tellement plus reposant. Au moins Eddard est aimable – et garanti de ne pas mourir dans les deux ans prochains.
