Si Rihan Bolton a choisi de suivre le mouvement général au sein de la noblesse et de participer au tournoi de Harrenhal, c'est d'abord et avant tout pour s'échapper de Fort-Terreur.

Ce n'est pas exactement un secret que les Bolton sont loin de se vouer un amour frénétique, même quand ils partagent une mère unique. Dans le cas de Rihan, sa relation avec Roose est encore plus aggravée par la malchance ayant conduite le demi-frère plus jeune à émerger du ventre d'une lady Fer-née. On peut étriper les seiches tant qu'on le désire, mais on ne les épouse pas, c'est une indélébile faute de goût qui vous colle à la peau telle la puanteur du marché aux poissons.

Pour sa part, Rihan estime que lord Bolton est décidément responsable de la faute, mais le bougre juge drôle d'encourager ses rejetons à ne pas se supporter. Du moment que cela n'aille pas trop loin, et laisse la lignée Bolton soudainement privée d'héritiers car l'un est mort et que l'autre a été expédié au Mur pour fratricide.

Néanmoins, avant d'en arriver au fratricide, il peut se produire beaucoup de choses assez désagréables et c'est bien pour cela que Rihan a la ferme intention d'utiliser le tournoi de Harrenhal afin d'être remarqué par un quelconque seigneurillon du Sud qui voudra bien l'accepter à son service, et une épée lige se doit de demeurer auprès de son maître plutôt que de rester caché dans les jupons de sa famille, n'est-ce pas ?

Si ça ne marche pas, il a réussi à épargner une poignée de cerfs d'argents, les pièces cousues dans ses fonds de culotte pour dissuader la curiosité des valets aux doigts trop lestes. Il peut bien se débrouiller sur les routes pendant trois à cinq mois sans crever de faim, le printemps s'annonce à l'horizon et le Sud est réputé plus clément par la météo et les coupe-jarrets de toute façon, la vie dans ces terres si agréable que les indigènes ne savent rien de la vraie brutalité nécessaire pour survivre coûte que coûte, quand c'est ronger le cuir de vos bottes pour ne pas commencer à se grignoter les poignets jusqu'aux tendons.

Le cadet Bolton s'est déplacé à Harrenhal, suivant la piste des Stark, dans l'objectif d'attirer l'attention d'un noble assez bien loti pour lui offrir une place dans sa maisonnée. Tant qu'il a un toit au-dessus de la tête et du ragoût dans son bol, Rihan ne se lamentera pas sur son sort.

Toutefois, il ne s'attendait pas à ce que l'Héritier du Val d'Arryn en personne – et flanqué de lady Lyanna, la seule fille de lord Stark, voyez-vous un peu cela – décide de lui tomber dessus en privé, pendant qu'il bouchonne son cheval au lieu de permettre à un des palefreniers locaux de s'en charger parce que l'animal est l'unique cadeau que lord Bolton lui a jamais offert, il va en prendre soin personnellement, pas d'autre alternative.

« Lord Arryn and lady Lyanna » salue-t-il de sa voix la plus contrôlée tandis que sa carotide pulse frénétiquement le long de sa gorge et de son bras gauche. « Un bien grand honneur pour un vassal si insignifiant que moi. »

Lady Lyanna pince les lèvres dans une moue boudeuse et renfrognée.

« Je n'irais nullement accuser un fils des Bolton d'insignifiance » proclame-t-elle, son timbre lourd des échos suspicieux du passé, imprégné du poids des rumeurs enfantées par moult ancêtres Bolton amateurs d'aiguiser leurs couteaux non point sur les animaux qu'ils chassaient ou même les sauvageons, mais leurs propres paysans.

Rihan a l'habitude des rumeurs et des regards méfiants. Son visage demeure impavide, lisse et froid à la manière des pierres dans les champs après une nuit sous les étoiles indifférentes.

« Vous seriez bien la première à m'accuser d'être tel, madame » commente-il nonchalamment. « Je suis le puîné, que nul ne l'oublie, et quiconque a des yeux pour voir ne manquera pas de remarquer que je ne brille certainement pas ni par le charme, ni par la taille. »

En vérité, Rihan ne possède de remarquable que les prunelles typiques d'un Bolton, ce bleu si clair qu'il en tourne à l'incolore, le ciel en hiver lors des très grands froids quand l'immense horizon se résume à un blanc lourd et étouffant. Retirez ce détail, et il n'est qu'un jouvenceau aux longs cheveux bruns trop raides pour supporter longtemps un lacet, assurément pas hideux à donner des cauchemars aux bambins mais que personne n'accusera jamais non plus d'être séduisant, que ce soit dans le style de franche ardeur virile de Brandon Stark ou dans l'évanescente beauté surnaturelle de Rhaegar Targaryen.

Une étincelle vacille dans le regard bleu du jeune lord Arryn – un bleu très différent du bleu incolore des prunelles Bolton, un ciel d'été où les oiseaux dansent parmi des lambeaux de nuages replets.

« C'est précisément votre insignifiance physique qui nous amène » confesse-t-il. « Cela, et le statut qu'a votre famille de vassal Stark. »

« Hé » siffle lady Lyanna alors qu'elle fait passer son poids d'un pied à l'autre, indicateur de gêne, de possible remords ?

Son comparse refuse de se laisser attendrir.

« Son père est au service du vôtre, ce qui signifie qu'il est à votre service. Vos propres mots, madame, entendus dans votre bouche et pas une autre. »

La jeune louve rougit furieusement et Rihan sent une pointe d'intérêt lui grattouiller le poumon.

Alors comme cela, la précieuse fille de lord Stark, suzerain du Nord, s'adresse à un rejeton Bolton, un potentiel dépravé qui taille ses bottes dans du cuir humain et lit à la lueur des chandelles faites de suif de criminel ? Et pour qu'elle agisse de la sorte, et de manière si détournée, loin de l'attention générale, c'est qu'elle mijote vraisemblablement un coup fourré qui lui vaudrait le ridicule des Sept Couronnes entières si l'affaire éclatait au grand jour, mais qui promet trop selon elle pour qu'elle y renonce aisément. Il gagerait jusqu'à sa dernière piécette de cuivre là-dessus.

Le coin de ses lèvres frémit et se retrousse.

« Ne convient-il pas de convenir d'une rémunération avant de passer à la besogne, mon jeune seigneur ? » déclare-t-il.

« Hé ! Tu es un banneret de mon père » se plaint lady Lyanna, visiblement outrée à l'idée d'un vassal hésitant à satisfaire son caprice sans simagrées, mais vraiment elle aurait dû s'adresser à un Omble ou un Mormont dans ce cas plutôt qu'au descendant des Rois Rouges qui n'ont accepté la domination Stark que de mauvaise grâce.

« Il va de soi que la rémunération se doit de rester dans la limite du raisonnable » rétorque aimablement le nobliau blond du Sud, pas encore un suzerain mais même en sa capacité d'héritier, il doit disposer d'une ample latitude en ce qui concerne ses arrangements personnels, n'est-ce pas ?

« Un misérable puîné n'espère pas grand-chose, une fois jeté à la porte par son frère aîné » répond Rihan. « Simplement rencontrer un jeune seigneur compréhensif à la recherche d'une épée lige, ou peut-être d'un écrivain privé pour rédiger ses lettres si cela correspond davantage à vos besoins ? »

« Qui s'encombrerait d'un écrivain privé quand je peux solliciter un mestre ? » interroge le jeune lord Arryn.

« Un mestre au service de votre père, ne vous en déplaise, messire. Sans vouloir présumer de votre relation avec l'auteur de vos jours, souhaitez-vous le tenir au courant de chacune de vos activités ? »

Ciel d'été et ciel d'hiver se considèrent et s'examinent, une paire de loups dans le sous-bois montrant les dents et se reniflant le poil alors qu'ils méditent sur la conduite à adopter. Pendant ce temps, celle qui a pour emblème la louve grimace de se voir ignorée, et aussi un peu d'irritation alors qu'elle voit un jouvenceau qui devrait être sien chercher à s'échapper de l'emprise de sa lignée.

« Je crois » finit par décréter le nobliau blond, « que nous avons beaucoup à discuter. »

Le sourire de Rihan s'élargit.