Au cours de ses études, Sebas a entendu à l'occasion le nom Bolton, principalement dans le cadre des luttes de cette famille contre les Stark. Généralement, les histoires tendent à verser un peu trop de sang et de tripes et à piétiner joyeusement la décence humaine pour que l'écouteur se sente à l'aise, même s'il s'agit d'un chevalier aguerri ayant vu sa part d'horreurs sur le champ de bataille.
De fait, l'Héritier du Val se doit de confesser un brin de surprise lorsque lady Lyanna s'en va guillerette solliciter l'aide d'un descendant de ces Rois Rouges qui n'ont pas hésité à écorcher nombre de ses ancêtres.
Sa surprise ne fait que croître en face de Rihan Bolton, car le jouvenceau n'a pas exactement la mine d'un fou furieux avide d'écorcher quiconque le regarde de travers. Non, sa mine est… quelconque sonne juste un peu méprisant, et pourtant Sebas ne parvient pas à trouver un meilleur terme. Rihan Bolton pourrait être un simple éleveur de chèvres ou un de ces assistants de marchants qui écrivent dans les livres de comptes et se chargent de l'inventaire, du moment qu'il retire la broche en forme d'homme écorché accrochée sans grande précaution sur son pourpoint, à croire qu'il s'est réveillé à la va-vite et ne s'est remémoré qu'au dernier moment l'absence de l'indispensable accessoire héraldique.
Si son visage ne passionne guère l'imagination, ce qu'il avoue de ses antécédents familiaux alors que Sebas le questionne pour évaluer quelle créature exactement il va rattacher à son service s'avère déjà plus coloré. Suite à la perte de sa première épouse dans des circonstances sur lesquelles Rihan Bolton refuse de s'étaler et qui poussent lady Lyanna à froncer le nez avec une expression résignée, lord Bolton a eu la lubie de chercher à se remarier dans les Îles de Fer, probablement car aucune lady bien-née élevée dans le Nord ne souhaitait s'aventurer entre les murs de Fort-Terreur suite à la mésaventure de la précédente dame des lieux, et a fini par trouver son bonheur avec une fille de la lignée Botley, qui n'est pas franchement populaire non plus au sein de son propre peuple et quand les Fer-nés vous regardent de travers, cela en dit nettement long.
Nanti d'un si désastreux pedigree, peut-être n'est-il point si étonnant que le jouvenceau s'en soit allé chercher fortune dans une autre partie des Sept Couronnes, et cela sans que son père ni son frère aîné ne s'efforcent de le retenir. Aussi, Rihan Bolton n'est qu'un cadet de la lignée, la branche principale vouée à se perpétrer par son jeune neveu à peine sorti des langes, et le Nord ne trouve guère d'utilité aux bouches superflues.
À cela, lady Lyanna objecte qu'il n'est jamais possible d'avoir une famille trop large, poussant Sebas à s'étrangler un tantinet alors que l'exemple des Frey lui vient à l'esprit. Si jamais famille a mérité de se faire élaguer, c'est indiscutablement la marmaille de Walder Frey.
Le rire mal dissimulé doit contrarier la louve, puisqu'elle s'empresse de ramener la conversation sur son escapade prévue, coupant court aux négociations entre le futur suzerain des Eyrie et son potentiel vassal, et Sebas se demande vaguement comment sont instruises les filles du Nord pour n'avoir aucune hésitation à couper les hommes en pleine discussion. Il n'est pas furieux devant l'impolitesse, mais après une enfance passée dans le berceau de la chevalerie et de l'étiquette, il en éprouve une certaine gêne.
En tous les cas, l'impétueuse rose bleue dévoile ses épines en expliquant au fils du banneret de son père ses intentions d'infliger une bonne déculottée à plusieurs chevaliers, en dépit de n'avoir aucune expérience de la joute, simplement pour venger l'honneur d'un petit paludier insignifiant. Une paire d'yeux quasi blancs à force de pâleur s'écarquille de stupeur alors que Rihan Bolton évalue l'audace de l'entreprise.
« Soyons bien clairs, madame » déclare de but en blanc le rejeton des Rois Rouges, « lorsque votre heaume vous sera arraché et votre nom proclamé aux quatre coins de Harrenhal, je m'empresserais de clamer que vous avez volé mon cheval et mon armure. Oh, Dieux, vous allez emprunter mon armure et pousser la noblesse des Sept Couronnes à me croire en faute pour vos péchés. »
Voyant son possible complice paniquer, sans doute car il s'imagine victime de la colère royale qui a prouvé en grande fanfare le peu d'égards qu'elle avait pour la loyauté ou les titres en dépouillant sa Main de son héritier le tout premier jour du tournoi, lady Lyanna s'empresse de jurer qu'elle se fera passer pour un chevalier mystère, sans identifiant notable pour l'affilier à une maison ou une autre, Rihan Bolton ne risquera donc pas d'être traîné dans les cachots pour assouvir le caprice de sa Grâce.
Le jouvenceau brun finit par capituler, louchant sur la fille de son suzerain et demandant d'un air pincé si elle sait comment enfiler une armure sans que celle-ci ne dégringole par terre dès que son porteur éternue. Évidemment, la donzelle ne sait pas, son éducation a négligé les arts complexes de la guerre, et les menus détails traînant derrière pour rendre ces arts applicables et plus performants dans la vie réelle.
« Et bien, permettez-nous de vous servir d'écuyers, madame » offre galamment Sebas, en bon chevalier du Val élevé pour porter secours aux pucelles, peu importe la nature de l'aide. « Ou le terme chambrières vous plaît-il davantage ? »
Le Bolton renifle.
« Si la lady enfile mon armure, peut-être devrais-je endosser son jupon et m'asseoir dans la haute loge afin de frémir au spectacle de cette violence » commente-il. « Voilà qui vous fournirait un excellent alibi, ne songez-vous point, madame ? »
La louve ne peut retenir un sourire amusé tirant sur la commissure de ses lèvres.
« Franchement, quand je considère le peu d'attention que me prêtent mon père et mes frères, je me surprends à penser que cela pourrait avoir un succès fou. Mais cela te contraindrait à subir la compagnie de mon soi-disant promis, et tout Bolton que tu sois, en dépit de l'hostilité entre nos familles, je ne te hais pas au point de t'infliger pareille corvée. »
« Très miséricordieux de votre part » s'incline le jouvenceau brun. « Hélas pour mes ambitions de conclure un prestigieux mariage, le futur n'est qu'un goujat. »
« Et indéniablement amateur de femmes » pointe l'Héritier des Eyrié. « Je crois bien qu'en la matière, mon pauvre garçon, vous soyez malheureusement dépourvu d'une paire d'arguments assez frappants, et affublé d'un troisième détail pour le moins rédhibitoire. »
« Vous rebuterais-je également, mon jeune seigneur ? Je vous promets que vous ne remarquerez en rien mes arguments, absents ou présents, si seulement vous m'acceptez à votre service. »
Sebas ne sait trop comment rétorquer à cette pique verbale. D'un côté, le Bolton le taquine très visiblement, mais de l'autre cela sonne un peu trop comme les tentatives maladroites ou nonchalantes des pages ou écuyers de conter fleurette à leurs belles, ou d'aguicher une prostituée. Connaissant la réputation des Bolton, il se pourrait très bien que leur descendant ait hérité d'une certaine tendance à horrifier autrui mais opté pour la manifester de manière plus discrète et moins ouvertement brutale.
Le jouvenceau blond soupire.
« Commençons d'abord par survivre à notre plan, ensuite nous pourrons en revenir à votre intégration dans ma maisonnée, et les devoirs que cela impliquera. »
Les yeux pâles brillent tels la neige tombant d'un ciel plombé.
« En ce cas, j'attends avec impatience les fruits portés par l'audace de lady Lyanna. »
