Rihan avait su que la folle entreprise de lady Lyanna tournerait au désastre dès que l'impétueuse louve avait confessé son plan, mais en face de la fille de lord Stark et de l'Héritier du Val, il ne peut pas exactement refuser de se laisser traîner dans leur sottise partagée, n'est-ce pas ? Il n'est que le misérable puîné d'une maison franchement impopulaire, il doit braver le péril sous peine de se voir précipité dans les ennuis.

Et avec un peu de chance, il obtiendra de quoi assurer son avenir dans le Sud si l'aventure ne finit pas trop désastreusement, et c'est nettement mieux que de se traîner à nouveau jusqu'au Fort-Terreur. N'importe quoi plutôt que de revenir là-bas et de faire à nouveau face à Roose.

Lady Lyanna offre une vision plus désolante qu'intimidante, hissée sur le cheval amené par le rejeton Bolton – une bonne monture, être apparenté à la famille Ryswell a ses avantages et pour toutes ses difficultés avec son frère Rihan entretient une relation froidement cordiale avec sa belle-sœur Bethany qui trouve que le minimum pour ses alliés est de leur assurer une écurie bien tenue et des chevaux parfaitement dressés – revêtue d'une armure destinée à quelqu'un d'autre malgré les efforts du nobliau blond et de Rihan pour l'ajuster, sa poigne sur la lance de tournoi incertaine et sa prise sur son bouclier serrant si fort que le bois est à deux doigts de gémir son indignation.

Elle ne peut pas gagner, elle va simplement se couvrir de ridicule et humilier sa maison devant la noblesse assemblée de Sept Couronnes. Enfin, le descendant des Rois Rouges suppose que maintes générations de Bolton observent cette farce depuis les Sept Enfers et approuvent le rôle joué par leur rejeton dans l'affaire, à défaut de pouvoir écorcher les loups on se contentera d'apprécier de les voir tomber de haut, et dans le fumier s'il vous plaît.

Seulement, lady Lyanna n'a pas menti en se vantant de ses talents de cavalière, et s'avère pourvue de réflexes suffisants pour esquiver les tentatives de la désarçonner. Rihan se sent le cœur au bord des lèvres tandis qu'il la voit renverser chacune de ses trois cibles, non sans mal, mais elle y parvient.

Comme quoi, il faut toujours se préparer à l'imprévisible. Et sa Grâce s'empresse de renforcer cette leçon, alors que la foule applaudit le mystérieux chevalier au bouclier orné d'un barral hilare, alors que trois chevaliers se voient commander de châtier leurs écuyers pour manquement à l'honneur, le roi-dragon qui semble bien davantage un mendiant privé de ses sens avec son regard fiévreux et ses ongles crochus exige que le vainqueur innommé de la lice soit saisi et son identité dévoilée, car que pourrait manigancer quelqu'un qui ne se présente pas, qui ne réclame nulle rançon si ce n'est d'agir honorablement ?

Rihan ne comprend guère le raisonnement de sa Grâce, il ne pense pas que quiconque puisse comprendre en dehors du roi lui-même, mais l'heure n'est pas à la réflexion, pas alors que la Garde royale tente d'intercepter le chevalier mystère qui se dérobe de justesse, les Ryswell font du beau travail dès qu'il s'agit d'élever des montures rapides et agiles, et la belle-sœur de Rihan ne manquera pas d'honorer sa famille par le mariage en écorchant le puîné Bolton si malheur advient au canasson.

Il ne peut pas rester dans la foule, protégé par son anonymat, tant pis si c'est une excellente stratégie pour échapper aux répercussions de la sottise de lady Lyanna parce qu'elle a emprunté son cheval et son armure, alors il court aussi vite que lui permettent ses jambes vers le bosquet où lui et le jeune lord Arryn ont aidé la louve à se préparer pour la joute.

Il ne voit pas le nobliau blond alors qu'il arrive et se plie en deux pour reprendre sa respiration, mais l'Héritier du Val ne peut probablement pas échapper discrètement à la compagnie du jeune lord Barathéon et de son propre père, et il n'est pas idiot, il ne se laissera pas apercevoir en compagnie d'une pucelle venant de commettre une sottise, pas alors qu'il pourrait ruiner sa réputation. Rihan au moins n'est pas facilement identifiable à moins de bien regarder ses yeux, les prunelles révélatrices de la lignée Bolton, on le croira aisément un palefrenier chargé des affaires de son seigneur et personne ne remarque les petites gens.

Il ignore combien de temps passe avant que son cheval ne pénètre au trot dans le bosquet, lady Lyanna cramponnée à la selle, ça ne peut pas être plus de quelques minutes mais elles lui paraissent interminables tant qu'elles durent.

« Ils sont après moi ! » souffle la louve en dégringolant à moitié de la monture, n'évitant de se casser la tête sur le sol que parce que Rihan la rattrape sans grande délicatesse. « Tourné en rond… pour les perdre… le Taureau Blanc en personne... »

Le puîné Bolton n'écoute que distraitement, concentré qu'il est sur la tâche cruciale de retirer à la fille de son suzerain sa compromettante carapace de fer et de cuir, protectrice pendant la joute mais désormais un danger. Le tremblement nerveux de ses mains n'aide aucunement, ses doigts dérapant sur les lacets et lâchant au moment où il ne faut pas, et il ne peut s'empêcher de talocher les menottes fines de lady Lyanna quand elle essaie de lui faciliter la tâche, il doit s'agir de cela, mais elle n'y connaît goutte et ne réussit qu'à lui gêner le travail.

La pucelle est en chemise, ses avant-bras et ses jambes encore couverts d'acier forgé château, quand le Prince dragon lui-même fait irruption dans le bosquet, l'Épée du Matin sur les talons, et Rihan sent son cœur s'arrêter de battre dans sa poitrine, sous la chemise imbibée de sueur froide.

Impossible de jouer les nigauds et de prétendre ne pas savoir ce qui se passe, pas alors que la terre sous leurs pieds est jonchée de morceaux d'armure, avec le bouclier peint d'un barral rieur bien visible sur l'herbe, pas alors que Rihan s'arrête en train de faire glisser la jupe en maille des hanches de lady Lyanna. Le voleur de tourtes n'est pas juste attrapé, il est attrapé les mains couvertes de miettes et la bouche encore pleine.

« Et bien, quelle surprise » déclare le prince, et sa voix provoque des frissons courant le long de la colonne vertébrale du puîné Bolton, des frissons sans rapport avec le froid mais qui pourraient être une marque de terreur, ou un rappel des qualités de Rhaegar Targaryen en tant que chanteur. « Comment donc s'appelle notre si vaillant chevalier mystère ? Si je ne m'abuse, vous êtes la fille de lord Rickard Stark. »

La rose bleue crispe la mâchoire et croise hardiment le regard indigo du futur Roi sur le Trône de Fer, visiblement furieuse et tout aussi visiblement décidée à ne pas laisser apercevoir une once de désarroi, le Nord n'a cure de la faiblesse et des lamentations.

« Je suis en effet lady Lyanna Stark » proclame-t-elle stoïquement, presque un défi, et en dépit de l'inimité entre Bolton et Stark, Rihan ne peut empêcher la bouffée d'admiration qui lui monte dans la poitrine.

Le prince ne s'offusque pas. En fait, il a l'air plutôt amusé, ce que le jouvenceau brun juge plus alarmant que des menaces et des réprimandes en bonne et due forme.

« Lady Lyanna Stark » répète-il. « J'aimerais beaucoup vous parler, madame. Loin des oreilles indiscrètes. »

A la façon dont l'Épée du Matin le reluque, Rihan ne se fait guère d'illusions sur la nature des oreilles mentionnées. Et ser Arthur Dayne jouit d'une éblouissante réputation en tant que la plus parfaite incarnation de la chevalerie, un preux jusqu'à la moelle, mais très sincèrement, entre l'idéal et la réalité il existe un sacré pas et le serment de la Garde Royale prône l'obéissance à la famille royale avant tout, pas le respect de la vie.

La main fine de lady Lyanna se pose sur son épaule et la presse gentiment, un signal donné par un chasseur qui part devant afin de jouer les appâts tandis que le camarade reste en arrière et en sécurité.

« Sauve-toi » intime-t-elle d'un ton pressant.

Il ne se le fait pas dire deux fois.