Considérant les liens d'affection unissant les trois maisons suzeraines de Stark, Barathéon et Arryn, il est un tantinet inévitable que la lubie extrêmement publique du prince Rhaegar provoque un tollé dans l'intimité relative des appartements accordés au seigneur des Eyrié.
L'indignation émane principalement, et très bruyamment, de Robert qui hulule sa furie du fond de ses poumons surdimensionnés, adaptés à son immense stature, presque aussi assourdissante que le tonnerre lorsqu'il s'abat juste à côté de vous, si près que le simple fracas de l'impact suffit à vous renverser cul par dessus tête et à vous faire perdre conscience. Et il y a de quoi s'indigner, en vérité, quand un autre homme, peu importe le rang princier, s'intéresse d'un peu trop à ce qui ne regarde que vous.
Robert s'indigne vocalement, suffisamment pour compenser l'absence de Ned qui s'est absenté pour rejoindre son père et sa fratrie dans leurs propres quartiers et qui à cette heure doit s'efforcer de réconforter sa sœur pour avoir été ainsi traînée à l'attention du public, et de manière désespérément peu flatteuse. Car les Sept Couronnes n'accordent guère de charité envers les femmes qui attirent l'œil des hommes, tant pis si elles portent des robes si modestes qu'on ne discerne de leur peau que celle du visage et que l'homme ayant succombé à leur charme est un cavaleur notoire en bonne passe de crever de la vérole.
Et pourtant, dans un recoin de ses pensées affolées qui s'interrogent sur les conséquences qui découleront de ce désastreux, catastrophique tournoi imprégné par la malédiction d'Harrenhal malgré l'absence de morts, Sebas ne peut s'empêcher de songer que cela aurait pu tourner encore plus aigrement, si lady Lyanna avait été saisie encore revêtue de son armure de chevalier mystère et amenée devant le Roi pour que son identité soit exposée à tous les regards.
Peut-être s'agit-il de la raison derrière la conduite effarante du prince dragon ? Cherchait-il à montrer à l'impétueuse louve quelle punition elle aurait pu subir, le jugement des masses, mais d'une manière plus discrète, plus respectueuse envers le sexe de la lady ? Une fille de bonne naissance se doit d'être admirée, en vérité, se doit d'être honorée par la bravoure martiale d'un chevalier aussi preux qu'adroit – en lui offrant la couronne de roses bleues, Rhaegar a-t-il silencieusement intimé à la fille de lord Stark de ne plus tenter de s'attribuer le privilège masculin du port d'armes et plutôt de se résigner à sa condition de femme, bientôt épouse, probablement mère dans deux ans à peine ?
Vu le scandale qui enfle entre les murs de la forteresse, Sebas ne s'étonnera guère si le suzerain du Nord insiste pour avancer les noces de sa fille avec Robert, bien que lady Lyanna fusse encore jeune pour cela, et encore dans le besoin d'instruction regardant ses devoirs de maîtresse de la maisonnée d'un grand seigneur. Désormais qu'elle a poussé un prince, un membre de la famille royale, à perdre toute trace de bon sens de manière aussi franche, lady Lyanna encourt le risque de voir sa chasteté remise en question dans chaque taverne, dans chaque tripot, à chaque port mal famé. Même si elle ne revoit jamais plus le prince et passe le restant de sa vie entourée de septas et loin du moindre mâle dépourvu d'un lien de parenté avec elle, la louve pourra être évoquée avec dérision par un moralisateur prêchant sur l'incapacité inhérente des femmes à demeurer pure, leur tendance innée à induire au péché de luxure et à la débauche, elle pourra être insultée par un équipage de matelots frustrés par un long séjour en mer et enclins à fantasmer sur une beauté venue des grands froids, elle pourra être traitée avec suspicion par les bannerets qui devraient n'offrir que respect envers la dame de leur suzerain car elle a été convoitée par un autre que son mari, et qui dirait non à un prince, surtout un aussi impossiblement séduisant que Rhaegar ?
Lady Lyanna ne voulait que défendre un petit paludier, et voilà ce que lui a coûté son désir de justice et de bienveillance. L'Héritier des Eyrié a conscience depuis la mort de sa mère et de sa petite sœur n'ayant jamais respiré que le monde est cruel, mais il n'apprécie pas exactement de se voir rappeler ce fait dans de pareilles circonstances. Où donc trouver la main du Père dans cette histoire ? Peut-être y discerne-t-il une trace de la Mère, puisque lady Lyanna s'est vu épargner les foudres délirantes et paranoïaques de sa Grâce, mais ce n'est rien de plus qu'une trace. La Mère n'est-elle pas miséricordieuse ? Sûrement elle pardonnerait dans son intégralité l'impulsivité passionnée et bien intentionnée d'une pucelle encore peu consciente de la brutalité des Sept Couronnes, elle ne lui infligerait pas une humiliation publique.
Sebas aimerait prier dans le septuaire, ou dans le bois sacré, il ignore lequel est le plus proche dans son état d'agitation, et considérant ledit état il ne se sent pas trop exigeant sur la provenance du réconfort divin qu'il implore, Nouveau ou ancien fera l'affaire du moment qu'il peut le trouver mais il en doute fort. Il a contribué à la folie qui a éclaté le dernier jour du tournoi, en effet, il n'a pas dissuadé la sœur de son ami de sa fougueuse entreprise, et voyez ce qui en a résulté.
Il devrait confesser son péché, mais sa langue pèse si lourd dans sa bouche, pire que du plomb fondu, et l'envie de répandre des pleurs lui pique les yeux avec virulence quand il croise le regard exténué de son père, ce père qui s'inquiète depuis longtemps déjà de l'instabilité du trône et vient d'assister à un évènement fragilisant plus encore la paix chétive entre les royaumes toujours impatients d'en découdre.
S'il ne peut même pas admettre sa faute à l'auteur de ses jours, Sebas est encore moins capable de battre sa coulpe dans l'intimité d'un confessionnal. L'histoire est trop grosse pour demeurer cachée par un tiers, et les scrupules s'étouffent aisément grâce à l'éclat de l'or ou le prestige d'un poste en dehors d'une forteresse tombant en ruines et titubant sous le poids accablant d'une rumeur de malédiction. Le nobliau blond a été élevé dans la lumière des Sept, mais il est conscient que la perfection n'appartient qu'à la divinité, le matériau humain est faillible depuis sa création et ne cessera de l'être que lorsque descendra sur Westeros un éternel été.
Il est donc condamné au silence, condamné à mariner dans sa faute, seul avec sa conscience qui persiste à lui murmurer à l'oreille, à rôder à la lisière de ses pensées, un jugement en attente car il continue de respirer, n'est pas encore enseveli et prêt à recevoir la décision du Père une fois emporté dans les bras de l'Etranger. Condamné à observer les conséquences de ses actes, ou plutôt à les entendre vu que les mugissements enragés de Robert n'ont guère mine de vouloir s'apaiser.
D'accord, le jeune lord des Terres de l'Orage paraissait assez enthousiaste à la perspective de s'unir à la sœur de Ned, mais il ne lui a pour ainsi dire pratiquement pas adressé la parole, si l'on excepte les présentations initiales. Cela semble un peu beaucoup, surtout pour un fougueux jeune mâle qui se concentre majoritairement sur les appâts physiques des femmes.
Peut-être Robert cache-t-il un brin de romantisme au fond ? Cependant, le concept résonne d'une manière étrange, plus fausse et incongrue que véritablement plausible, alors Sebas garde ses réserves sur le sujet.
