Le plus difficile consiste à expliquer la situation aux enfants : d'accord, ils ont assez de maturité pour comprendre ce qu'est la guerre, même Tim et n'est-ce pas déconcertant de voir ce bambin toujours assez petit pour faire la moitié de ses six ans ne pas ciller devant la démonstration de la brutalité humaine, mais cela ne signifie pas qu'ils intègrent pleinement les implications que le conflit entraîne.
Renly boude lorsque Bruce refuse de l'emmener comme écuyer, mais vraiment, il aurait dû s'y attendre : ser Cortney ainsi que Gordon déplorent à n'en plus finir le manque d'intérêt que le quatrième et plus jeune frère Barathéon accorde au maniement des armes, une conduite qui lui vaut des talents médiocres pour ce qui est de se défendre et c'est en situation amicale. Si le jouvenceau s'imagine que face à un pillard ivre de couper des têtes, ça suffira, il se trompe largement, et Bruce ne se gêne pas pour le lui dire.
Renly proteste, mais le seigneur d'Accalmie campe fermement sur ses positions.
« Quand je veux une tâche accomplie de manière satisfaisante, je m'entoure d'hommes en mesure d'effectuer un travail exemplaire. Pourquoi m'encombrerais-je d'un bon à rien ? »
Des paroles brutales, mais Renly a besoin de les entendre. Il remerciera son frère plus tard, même si pour l'instant il court se réfugier dans sa chambre en poussant des sanglots retentissants qui se veulent émouvants et ne parviennent pas à fendre le cœur de Bruce. Le monde ne réserve pas une miette de pitié aux quatrième fils, fussent-ils frères de rois, à moins qu'ils ne fassent preuve de compétence.
Dickon est nettement plus sérieux dans son apprentissage de l'épée, une arme qui lui conviendra bien mieux qu'un marteau de guerre vu que sa silhouette promet d'hériter la finesse de sa famille maternelle plutôt que la stature imposante de sa lignée paternelle, et en dépit d'avoir commencé nettement plus tard que beaucoup de fils nobles démontre assez de talent pour que Bruce songe à l'emmener avec lui. La guerre reste, après tout, un excellent moyen pour un bâtard de se distinguer et de récolter honneur et or.
Il ne s'en agit pas moins de la guerre dans tout son sang, et le seigneur des Terres de l'Orage hésite. Il décide de résoudre la question en demandant à son fils premier-né ce qu'il veut faire – et reçoit un franc refus, assez étonnant de la part d'un jeune garçon.
« Parmi les saltimbanques de Haly » explique Dickon devant le froncement de sourcils interrogateur de son père, « il y avait un vieux qui a fait la guerre des Rois à Neuf sous. Enfin, je dis vieux, mais il devait pas l'être tant que ça. Peut-être quarante ans, mais il avait des cheveux tout blancs, et les mains qui tremblaient. »
« Avoir les mains qui tremblent, c'est fréquent parmi ceux qui boivent à l'excès et ne le tolèrent pas bien » commente Bruce, seulement pour que le jeune garçon pince les lèvres.
« Il buvait pas. Jamais une goutte, même quand la troupe avait fait bonne recette. Mais il faisait des cauchemars, par contre, et quand il se réveillait, il tremblotait avec tout le corps et pas juste les mains. »
Dickon s'interrompit brièvement pour se mouiller les lèvres avec le bout de sa langue.
« Quand j'ai demandé à Haly, il a dit que le vieux s'était brisé à cause de la guerre, parce que la guerre lui avait tué tous ses frères et son père, et qu'il avait failli crever à cause de la maladie et parce qu'il savait pas trop bien se battre non plus. La guerre, ça vous brise. »
Et que peut répondre Bruce à cette accusation, lui qui parfois ferme les yeux seulement pour que la petite tête fracassée du prince nourrisson et le paquet de viande lacérée qui a été une petite princesse apparaissent sur l'envers de ses paupières ? La guerre est généreuse dès qu'il s'agit de constituer des souvenirs si lourds à porter que le dos courbe et geint, pour finir par céder irrévocablement.
Les yeux de Dickon ont le bleu purifié du ciel après l'orage sous sa frange réfractaire au peigne.
« Je ne veux pas devenir un homme brisé, père. Même pas si tu me demandes. »
Alors Bruce n'insiste pas davantage. De toute façon, la perspective d'éteindre la joie de son fils premier-né, de le réduire à une loque grelottante incapable de fuir ses cauchemars même en état d'éveil, suffit pour faire courir des araignées de glace le long de son échine. Plutôt mourir, et cela mille fois.
Les pères doivent protéger leurs fils, pas les détruire. C'est son unique défense pour sa conduite, la seule qu'il est prêt à soumettre à ses vassaux si ceux-ci s'étonnent de sa décision.
Ils s'étonnent mais ne demandent guère de précisions. Tout au plus Alfred et ser Cortnay lui adressent-ils des regards un peu trop pénétrants qu'il fait mine de ne pas remarquer.
Pour sa part, Tim a une question étonnante.
« Est-ce que tu va nous ramener un autre bébé ? »
L'espace d'un moment, le suzerain de l'Orage est persuadé d'avoir mal entendu, sauf que son rejeton a bel et bien formulé cette phrase complètement incongrue, sans s'étrangler ni avoir l'air de plaisanter.
« Je pars faire la guerre » lui rappelle-t-il une fois qu'il a repris ses esprits, « je ne vais pas me marier. »
Son cadet renifle. Ce devrait être impossible de charger un son de tant de dédain, surtout à cet âge-là, et pourtant.
« Tu as fait la Rébellion d'oncle Robert, et tu en as profité pour séduire ma mère » objecte-il, et Bruce ne peut empêcher une grimace de lui tirailler les commissures des lèvres, parce que c'est exactement ce qui s'est passé. « Et les deux dernières fois que tu as voyagé hors des Terres de l'Orage, tu as fini par ramener Dickon et Edric à Accalmie, alors je veux savoir si le prochain petit frère sera là dans un an ou si je devrais attendre ton mariage. »
Comment sa vie en est-elle venue à cela, son rejeton haut comme trois pommes prenant pour acquis que tôt ou tard, son père cédera à ses pulsions bestiales et fera de lui un frère aîné ? S'il s'agissait d'une farce, Bruce exigerait que l'auteur de la pièce soit fouetté pour manque de goût. Malheureusement pour sa personne, les dieux sont hors de sa portée – et trouvent des plus amusants de le tyranniser.
« Il n'y aura pas de petit frère » affirme le sire d'Accalmie, son expression entièrement granitique cachant l'océan saumâtre qui inonde son cœur. « La dernière frasque de sa grâce le roi m'a dégoûté des aventures galantes, et je ne compte pas me marier de sitôt. »
Tim ne le croit pas, c'est aussi visible que le nez au milieu de la figure.
« Ce sera comme mon père le dit, bien sûr » déclare-t-il d'un ton si parfaitement plat que le scepticisme s'en dégage en épaisses volutes. « Avec sa permission, je me rendrais au septuaire en son absence, pour que mes prières l'accompagnent. »
Bruce est pratiquement certain que son cadet ne se rend au septuaire que pour avoir l'occasion de se plaindre à des confidents qui ne le dénonceront pas, plutôt que par sincère piété. Le septon en aurait l'écume aux lèvres de l'apprendre.
Enfin, c'est toujours mieux que de refuser de reconnaître les dieux, comme Bruce et Stannis le font.
