Le septuaire d'Accalmie n'est éclairé que par la maigre lueur des cierges, étant bâti dans la portion du château dépourvue de fenêtres, de fissures, du moindre interstice capable de laisser le vent s'insinuer entre les pierres et les emporter plus près du ciel, seulement pour les rejeter brutalement au sol et risquer de tuer un homme ou un animal d'un coup à la tête – un malheur qui n'est pas si rare au sein des Terres de l'Orage, où les bourrasques et les tempêtes s'en donnent à cœur-joie.

Les reflets dorés des chandelles confèrent une allure étrange aux statues des Sept qui y demeurent les trois quarts du temps endormies dans les ténèbres. Le Père et la Mère paraissent plus sévères et intransigeants que bienveillants et miséricordieux, le sourire de la Jouvencelle se teinte d'une note sinistrement espiègle au lieu d'incarner la pure innocence, jusqu'à l'Aïeule dont la mine semble désapprobatrice autant qu'exaspérée de ne pouvoir allumer sa lanterne. En vérité, seul l'Etranger ne détonne pas, emmailloté dans ses longues robes de pierre finement sculptées, les ombres de son capuchon dissimulant toute trace de son visage.

C'est devant ce septième visage de la divinité que se tient Bruce à présent, observant pensivement Jason allumer une bougie pour la placer avec des mains hésitantes, probablement car le garçon qui a grandi dans un simple village paysan digère encore le choc de se trouver entre les murs d'une forteresse et d'être apparenté aux constructeurs de l'endroit, aux pieds passés à la feuille d'or de la Mère. Cela afin de remplir la promesse faite à Shaera, que son tout premier acte en tant que nouveau résident d'Accalmie serait de lui adresser une prière dans le septuaire où tant de Barathéons ont reçu onctions et bénédictions pour leur naissance, pour leurs noces, pour leur départ à la guerre, pour leurs funérailles enfin, tant de Barathéons qui seraient probablement davantage qu'un tantinet scandalisés qu'un simple bâtard né de leur semence honore la sorcière des bois l'ayant engendré dans son ventre en ce lieu réservé pour le strict usage des gens bien nés.

Très franchement, Bruce n'a cure de la possible opinion de ses aïeux. Ne sont-ils point morts, après tout, l'un après l'autre, une file de cadavres s'étirant au cours des siècles, des décennies, pour aboutir à lui, l'actuel suzerain de l'Orage et maître d'Accalmie, celui qui a le dernier mot sur qui il invite dans quelle partie de la forteresse ? Ce n'est pas comme si les défunts allaient s'extirper de leur sépulcre afin de s'indigner ouvertement et verbalement de sa conduite – la dernière fois que les morts ont marché hors de la tombe, c'était au cours de la Longue Nuit et celle-ci s'est achevée depuis si longtemps que les os des vainqueurs ne sont plus que poussière.

Et ce n'est pas comme si Bruce visite fréquemment le septuaire. Pas après le naufrage qui a coûté la vie à ses parents sous ses yeux et ceux de ses frères. Pas après la Rébellion de Robert qui a vu son frère coiffé d'une couronne pour l'insoutenable prix d'une femme frêle et de ses deux poupons massacrés dans le sang et la douleur. Pas après le soulèvement mal prémédité de Balon Greyjoy dont les souvenirs puent encore leur fraîcheur dans les tréfonds de son esprit.

Bruce Barathéon se passe très bien des dieux, merci beaucoup. Mais il comprend combien à part est son cas, et le cas de Stannis. Le restant de Westeros préfère encore maudire la divinité que de l'ignorer entièrement, quiconque ose avancer la possibilité de l'inexistence d'une volonté suprême derrière le monde et sa création, la possibilité d'une vie où l'humanité ne peut blâmer que le hasard pour son infortune plutôt que les démons et leurs infernaux seigneurs, risque de se faire lapider et jeter dans la fosse commune une fois réduit à un pitoyable monceau de viande gémissante et tremblotante.

Alors il se tait sur le sujet des dieux et se borne à ne jamais visiter leurs lieux de culte. S'il doit absolument se traîner dans l'un d'eux, il ne profère pas une syllabe et s'abstient de regarder dans la direction des septons et des septas, de crainte d'encourager muettement l'un de ces dévots à lui prêcher les bienfaits de la croyance aveugle.

Une croyance aveugle, c'est un trait de caractère qui vaut à son détenteur de se retrouver dépouillé jusqu'à son dernier lambeau de linge sur la peau, ou de se retrouver pourvu d'un sourire rouge dégoulinant sur la gorge et oublié dans une flaque de boue quelconque. Bien nés ou roturiers, les gens n'hésitent pas à exploiter sans pitié la naïveté de leurs semblables si ça peut leur rapporter gros, ou juste pour se divertir dans le cas des esprits les plus tordus – et Bruce est le fils d'un précédent seigneur suzerain, il doit étendre sa protection non seulement à sa maisonnée mais à l'ensemble d'un fief tellement plus large que l'ensemble de ses vassaux répertoriés avant ce dernier conflit, il faudra refaire un compte des têtes d'ailleurs, se rafraîchir la mémoire pour ce qui est du nombre de graves blessés, de nouveaux visages succédant à un père ou un oncle abattu par une hache ou une flèche, de domaines incertains de leur futur à présent que leur lord ne semble plus assez bien portant pour remplir ses fonctions de protecteur et de gouverneur.

Bruce est le fils d'un précédent seigneur suzerain, et il n'a pas reçu l'éducation pour devenir le successeur de son père tant que celui-ci était en vie même s'il aimait observer son géniteur effectuer ses tâches administratives et financières, mais il lui a fallu apprendre vite une fois chargé d'Accalmie, la forteresse dont il n'a jamais pensé hériter un jour puisqu'il faudrait que Robert et Stannis périssent sans héritier de leur corps pour lui dégager le chemin. Il lui a fallu apprendre vite une fois Robert marié à la cruelle, l'ambitieuse Cersei Lannister, qui ne voyait qu'ennemis devant elle quand le regard de la lionne ne pouvait se poser sur aucune trace de rouge et or Lannister.

Une croyance aveugle, c'est un luxe réservé aux septons et aux septas qui n'ont pas réussi à se dépouiller entièrement du souvenir de leur enfance, quand leur mère ou leur père veillait sur le foyer, mettait du pain et de l'eau dans le gobelet et dans l'écuelle, mettait du bois dans la cheminée, présence toute-puissante et rassurante qui permettait le bon fonctionnement de la journée présente, de la journée d'hier et de la journée du lendemain. C'est parce qu'un enfant connaît la sécurité et l'amour d'un parent qu'il peut se représenter le visage de la divinité.

La plupart des enfants, ceux qui survivent à la maladie et aux accidents et à la faim et à la guerre et tant d'autres catastrophes, se retrouve à grandir, inexorablement, et réalise que les parents ne sont pas tout-puissants, que leur protection a des limites et des contraintes, que leur amour n'est pas constant mais capable de flux et de reflux. Ce n'est pas un hasard pour bon nombre d'hommes et de femmes de remettre en question les dieux et de maudire leurs plans impossibles à percer, impossible à comprendre.

Bruce a été un enfant, autrefois. Il a cessé d'en être un après la perte de ses parents, ce qui n'est pas une coïncidence.

Debout en silence devant la statue de l'Etranger, il regarde prier Jason, ce fils à peine trouvé qui demeure un enfant, assez pour prier aux pieds de la Mère pour la femme dont il voit le visage quand il doit associer une personne avec ce titre.

Bruce espère que Jason restera un enfant encore un peu. Jusqu'à ce qu'il lui devienne trop difficile de se rappeler la voix de Shaera, tout comme la voix de Cassana Barathéon s'est effacée du souvenir de Bruce.