Si l'ambiance générale olfactive de la maison était plus morne à mesure qu'Isaac y faisait attention, sa décoration était plus chaleureuse que la dernière fois qu'il était venu. A vrai dire, beaucoup de choses avaient changé, y compris l'agencement de certains meubles. Tout paraissait plus beau à Isaac, plus pratique aussi, comme si Stiles – parce que l'initiative ne pouvait venir que de lui – avait eu à cœur de simplifier l'existence de sa famille. Ce qui le frappait, c'était le bois, quasiment omniprésent, le côté épuré de l'habitation…Et plus particulièrement du salon, dont les tons étaient extrêmement doux. Zen. Voilà le mot qui vint directement à l'esprit d'Isaac lorsqu'il s'installa sur le canapé une fois sa tasse déposée sur la table basse en bois de bouleau.
Mais Isaac avait la chance d'être un loup… Et, en plus de ça, de ne pas être idiot. D'aller plus loin que ce qu'il voyait ou sentait et surtout, de se faire confiance. Alors pour lui, tous ces efforts d'harmonisation, tout cet aménagement pour rendre l'atmosphère de la maison douce et zen… Ne faisait rien de moins que mettre en valeur le chaos silencieux qui y régnait. Isaac voyait un peu ça comme un enfant dissimulant au mieux ses bêtises, à la différence que Stiles avait simplement fait tout ça dans l'espoir d'aider son mari et leur fils, le second tout aussi traumatisé que le premier, de façon différente toutefois.
Or, cette façon de faire n'avait aucun effet réel sur leur hypothétique guérison. Peut-être Stiles repoussait-il ainsi l'échéance d'une folie possible, ou d'une dépression sans lendemain pour l'un et l'autre. Mais avait-il réglé la situation pour autant ? Non, et ce n'était certainement pas de cette façon qu'il allait y arriver.
Surtout en étant seul membre de l'équipage d'un bateau d'ores et déjà en train de sombrer, des trous parsemant sa coque de tous côtés. Il fallait reconnaître à Stiles une motivation certaine et une force non négligeable : mais il semblait à Isaac que l'hyperactif se rapprochait dangereusement de ses limites. Passé ce cap, il serait peut-être trop tard pour lui venir en aide… Pour les sauver tous les trois de cette chute commune à l'air interminable.
- Tu n'as pas l'air très heureux que Peter soit passé, finit-il par oser dire lorsque Stiles se fut installé à son tour, face à lui.
L'hyperactif détourna le regard, un réflexe qu'il avait lorsque l'on abordait un sujet avec lequel il n'était pas à l'aise. Isaac s'en voulut pour l'inconfort dans lequel il le mettait, mais il savait pertinemment que c'était on ne peut plus nécessaire…
… Et que, qu'importe la réponse de Stiles, Isaac obtiendrait des réponses. Bien qu'il soit véritablement stupide d'essayer de lui mentir, même le mensonge pouvait l'éclairer sur la vérité – Isaac pouvait remercier en cela ses sens surnaturels, plus efficaces que de simples mots.
Mais puisqu'il savait que Stiles avait tout autant conscience de ce fait que lui, Isaac s'attendait à tout – il serait prêt à décoder chacun de ses mots.
Stiles soupira, choisit d'être honnête :
- J'avais prévu quelque chose… Une surprise pour Eli et Derek. Une sortie, quelque chose qu'on aurait pu faire tous les trois.
Légère pause.
- Tu me connais, lorsque je veux faire une surprise… Je n'en parle pas, j'ai besoin de garder ça pour moi, de ne laisser aucun indice jusqu'à ce que je décide d'enclencher. Je trouve ça plus… Beau. Je suis d'avis qu'une surprise doit être découverte dans son entièreté et qu'il est plus agréable de ne pas s'y attendre du tout. Alors quand il m'a dit que Peter allait passer le prendre… J'ai tout annulé, avoua Stiles, un air fatigué se peignant sur son visage aux traits un peu trop tirés.
Isaac apprécia sa franchise, mais ne perdit pas de temps :
- Tu aurais pu envoyer Peter balader, ou dire à Eli qu'il le verrait une prochaine fois.
Stiles secoua tout de suite la tête.
- Voir Peter… Je ne suis pas stupide, ça lui fait du bien. Il a besoin de son grand-oncle alors si sa présence peut le faire sourire… Je ferai toujours passer leurs sorties avant celles auxquelles je pense.
Et ça, Isaac n'en doutait pas tant il connaissait Stiles. Ce dernier avait à cœur le bonheur de son fils et n'hésitait jamais à laisser passer certaines choses, tant qu'elles lui étaient positives.
Néanmoins, vivre ainsi n'était toujours pas une solution – ni pour l'un, ni pour l'autre. Derek se retrouvait également impacté, même si la chose était différente pour lui. Il survivait, ne se rendait pas compte de tout… Et passait un temps monstrueux à dormir, ignorant par là inconsciemment le bourbier dans lequel s'enfonçait son mari. Mari qui, de son côté, polissait ses talents d'acteurs pour tromper et sa vue humaine, et son ouïe lupin – pour ainsi faire de même avec le fruit de leur amour, à savoir leur fils. Le cercle, on ne peut plus vicieux, s'épaississait à vue d'œil. La famille Hale-Stilinski n'avait plus rien, si ce n'est un équilibre des plus précaires et absolument pas sain qui ne promettait rien, si ce n'est une chute imminente. Si un seul de ses trois membres lâchait et abandonnait définitivement la partie, c'est la famille entière qui s'effondrerait. Stiles aurait beau essayer de la tenir à bout de bras, il n'y réchapperait pas non plus… Surtout s'il était celui qui posait le genou au sol avant les autres.
Isaac but une gorgée supplémentaire de son café avant de poser la tasse sur la table basse.
- Il faut que ça change, Stiles, osa-t-il finalement dire.
L'humain fronça légèrement les sourcils avant de le regarder d'un air quelque peu perplexe. Il croisa les bras sur son torse, l'air peu enclin à la discussion, mais sans se fermer complètement.
- Tu ne peux pas continuer d'agir comme tu le fais, continua le loup.
Puisque Stiles était plus ou moins plus ou moins disposé à l'écouter… Isaac devait en profiter. Il fallait qu'il saisisse l'occasion de sortir tout ce qu'il avait à dire tant que l'hyperactif lui en laissait le temps. Pour l'heure, il fronçait les sourcils, encore… Semblant ne pas réellement comprendre ce que son ami cherchait à lui dire – avant de décider s'il devait s'en offusquer ou non. C'était à ce moment-là qu'il deviendrait difficile, voire peut-être impossible de discuter avec lui.
- Je sais que tu cherches à faire au mieux… Que tu ne veux rien de plus que les aider à s'en sortir et c'est d'autant plus normal qu'il s'agit de ton fils et de ton mari, commença Isaac. Mais tu ne peux pas continuer de t'effacer… De faire perdurer cette comédie qui te bouffe.
Le regard de Stiles se voila… Aux yeux d'Isaac, il s'assombrit drastiquement. Pourtant, l'humain garda le contrôle de lui-même et n'explosa pas comme il l'aurait fait des mois, des années plus tôt. Il se contenait… L'effort prenait des airs de danger silencieux. C'était lorsque Stiles était peu bavard qu'il fallait s'inquiéter pour lui… Et c'était justement ce qu'Isaac faisait.
- Qu'est-ce que tu proposes ? Finit par demander l'hyperactif d'un ton au sarcasme marqué.
Seuls les mots manquaient. Isaac devina que son ami avait l'intention de lui lancer une pique douloureuse… Mais qu'il s'était retenu, là aussi. S'il faisait preuve d'un puissant self-control, le loup-garou savait très bien d'où celui-ci venait – ce qui ne le rassurait pas le moins du monde.
- Que tu commences par penser à toi, répondit Isaac après avoir laissé le silence englober la pièce.
- Je vais bien, rétorqua Stiles d'un ton peu avenant.
Nul besoin d'être doté de sens lupins ou de faire particulièrement attention à l'expression multiple qu'arborait le visage de Stiles pour deviner qu'il mentait… Sans réellement le vouloir. La première victime de ses mensonges n'était autre que sa personne, qui était celle qu'il cherchait à convaincre avant tout.
Pour tenir.
- Et je pense que, tu l'auras remarqué, ce n'est pas leur cas, ajouta l'humain d'un air quelque peu suffisant, comme si Isaac était idiot.
Celui-ci, au lieu de se vexer, s'installa un peu plus confortablement dans son fauteuil. Connaissant Stiles, il n'était pas étonné de sa façon de faire : agacer, énerver pour mieux éloigner. Mais Isaac ne lui ferait pas ce plaisir… Parce qu'il était son meilleur ami et qu'il en avait assez d'assister à sa déchéance sans rien faire pour l'en empêcher. Au départ, il pensait ne pas avoir à intervenir, mais force était de constater qu'il aurait dû le faire bien plus tôt.
- Je ne suis pas aveugle, rétorqua Isaac, comme je peux te faire part de la réalité des choses. Tu ne vas pas aimer et je dirais même que tu vas me détester un moment, mais j'en ai rien à faire.
Stiles était parfois si têtu que la méthode douce ne marchait pas toujours, alors…Son ami n'avait rien à perdre à tenter de le brusquer un peu, tout en prenant le ton adéquat. Face à lui, l'hyperactif sembla se tendre, mais il attendit tout en le fusillant par avance du regard. Passif-agressif.
Isaac se lança sans plus attendre :
- A l'heure actuelle, plus rien ne vous relie vraiment… Vous n'êtes plus une famille, Stiles.
