Dans un premier temps, Corrin se dit qu'il serait sage d'attendre dans la ruelle où la foule l'avait expulsée et de guetter des visages familiers.

Alors elle attendit.
Attendit.
Elle hésita à s'assoir avant de renoncer car le sol était trop sale.
Attendit.
Attendit encore.

Elle entendit une église sonner au loin, et cette fois elle en eut assez. Peut-être que les gens de la haute ignorait cet endroit, mais il devait bien y avoir des patrouilles qui circulaient ! Et sur cette idée, Corrin emprunta la ruelle descendante.

Une partie d'elle regretta bien vite ce choix. Malgré l'éclairage, l'étroitesse du passage et les fils suspendus où les draps volaient au-dessus d'elle l'inquiéta. Et le silence. Hormis ses pas qu'elle s'efforçait de rendre le plus silencieux possible, rien, absolument rien ne brisait ce silence. Corrin en eut la chaire de poule.

Et puis en tendant l'oreille, elle entendit des bruits familiers : celui des armures et des bottes. Avec soulagement, elle se hâta pour aller à leur rencontre.

Cinq soldats nohriens cheminaient dans l'allée, visiblement pressés de sortir d'ici car Corrin dut les héler pour les arrêter :

— Excusez-moi messieurs ! Excusez-moi… Je suis la princesse Corrin, et je me suis égarée… Pourriez-vous me ramener au château de Krakenburg ?

Essoufflée, elle arriva jusqu'à eux en arborant un sourire gêné mais confiant. Il n'y avait aucune raison qu'ils ne lui viennent pas en aide.

Cependant, les cinq patrouilleurs la dévisagèrent dans un silence angoissant.

Puis ils éclatèrent tous de rire, complètement hilares.

— C'est ça ! s'écria un premier avec sarcasme, Et moi je suis Ryoma, prince d'Hoshido, pour vous servir !

— Je travaille au château, et je sais très bien à quoi elle ressemble, la Corrin : une superbe jeune femme avec des gros melons comme ça ! ricana un deuxième en mimant une opulente et rebondissante poitrine. Pas une petite maigrichonne avec des oreilles pointues comme un lutin !

— Quoi ! Comment osez-vous ! Non seulement c'est de ma sœur Camilla dont vous parlez d'une si sordide façon, mais vous ne pouvez - ! s'énerva Corrin en pointant un doigt accusateur vers ce dernier.

Mais elle ne put en dire plus avant qu'une lance la menace de percer sa gorge.

— Halte-là, gamine, prévint le plus vieux d'entre tous. Parle plus doucement tu veux ? Tu as de quoi prouver ce que tu racontes ? Des armoiries, un insigne…?

— Euh, je…

Elle n'avait rien pris. Sa confiance envers Elise et ses vassaux avaient été si grandes qu'elle s'en était allée sans rien pour prouver son identité.

Il n'y avait que sa dracopierre, éventuellement… Mais la confiance qu'elle portait à ces hommes avaient été réduites à néant.

Corrin se recula, et baissa le regard.

— C'est bien ce que je pensais. Quel genre de princesse irait ainsi nues pieds en plein dans les quartiers les plus malfamée ? Allez, pauvresse qui se dissimule sous des belles étoffes ! Disparais dans le trou d'où tu es sortie, avant qu'on ne t'embarque pour vol.

Les gardes partirent sans demander leurs restes. Humiliée de ne pas avoir été reconnue, furibonde de leurs propos, blessée par les commentaires sur son physique, Corrin se jura de les faire tous renvoyer dès qu'elle serait de retour au château.

Elle se mit de côté, chassa les larmes qui coulaient de ses joues et chercha à calmer sa respiration hachée. Jamais elle n'avait été confrontée à une telle dureté. Jamais on avait tenu des propos aussi laids sur son physique. Elle n'était pas assez naïve pour ignorer ses différences physiques par rapport à ses adelphes, mais aucun n'avait commenté de façon aussi condescendante ses traits.

En plus de cette honte naissante, il y avait l'angoisse primitive de s'être perdue. Toutes les allées se ressemblaient : elle aurait été incapable de retourner sur ses pas…

L'idée de se transformer en dragon lui traversa l'esprit : avec une si grande taille, elle devrait pouvoir retrouver le château et rentrer chez elle. Mais elle avait peur, peur de créer un mouvement de panique et peur d'être trop gauche dans un tel corps. Et aussi… de tout simplement reprendre cette forme, qu'elle jugeait toujours monstrueuse, l'apeurait plus que tout.

Une fois l'esprit plus clair, Corrin estima qu'il fallait qu'elle trouve quelqu'un qui pourrait aiguiller son chemin. Même en trouvant un endroit en hauteur, la construction en galeries descendante de la capitale ne lui faciliterait pas la tâche pour se repérer. En allant dans un bar, elle devrait pouvoir trouver quelqu'un pour mieux s'orienter…

Retrouvant une bonne fois pour toute son aplomb, la princesse marcha avec détermination sur les pavés boueux de la capitale.


La pie chantante était un bar réputé pour avoir comme charmante clientèle des badauds en tout genre et souvent peu commodes. Mais quand il était là, ce groupe de brigands se tenait à peu près à carreaux : on ne plaisantait pas avec le patron. Peut-être était-il un connard, mais un salaud, sûrement pas, et ses hommes se devaient de suivre cet exemple.

L'été maintenant entamé annonçait aussi la bonne saison pour les voleurs de leur trempe : à cette douce période, les voyageurs et les marchands affluaient de partout dans la capitale. Il suffisait d'attendre la nuit tombée pour en trouver des imprudents ou trop insouciants pour les dérober, de préférence le plus discrètement possible. S'il fallait que le sang coule, ainsi soit-il, mais si l'affrontement était évitable autant s'y efforcer à le préserver.

Ça le préservait aussi de faire face à ce qu'il était devenu.

La cloche d'entrée tinta. Les yeux des attablés se tournèrent vers le nouvel arrivée - ou plutôt, la nouvelle. Même si ses vêtements paraissaient simples en apparence, l'étoffe était de trop bonne qualité et les finitions trop délicates pour appartenir à une demoiselle du peuple. Son teint, blanc et pur, trahissait également des origines nobles. Aussi voyante qu'une colombe parmi une bande de crapauds, la jeune femme sentit bien vite au vu le rougissement de ses joues qu'elle captait toute l'attention.

Il faisait mine de ne pas s'intéresser à elle, continuant d'aiguiser les pointes de ses flèches, mais il guignait de temps en temps son avancée. Elle alla jusqu'au zinc, tenta de héler par deux fois le propriétaire (d'humeur très désagréable à cause d'une livraison en retard, hélas pour elle), avant d'enfin obtenir son attention à la troisième.

— Bonjour, hm, murmura-t-elle, j'aurai besoin d'un renseignement…

— Quoi ? Parle plus fort, minette.

Elle eut un air désemparé et choqué. Certains ne purent s'empêcher d'avoir un sourire amusé. Il pensa même que le barman l'avait fait exprès.

— J'aurai besoin de renseignements, énonça-t-elle avec plus d'assurance.

— Avant, il faut consommer.

— Mais…

— Tu peux prendre la porte si ça ne te convient pas, mais je doute que tu trouveras mieux ailleurs.

La gamine soupira en grimaçant.

— Bon… Je prendrai du Chatoyant, s'il vous plaît.

— Du Chatoyant ? explosa de rire le propriétaire, Tu t'crois au château de Krakenburg ?

Des ricanements circulèrent entre les tables.

— Qu-Qu'est ce que vous avez alors ?

Ça se voyait qu'elle prenait beaucoup sur elle pour ne pas s'énerver, elle devait vraiment être désespérée pour endurer des moqueries qu'elle n'avaient pas l'habitude de recevoir.

Intéressant.

— Voilà la carte des boissons.

Il espéra pour elle qu'elle allait prendre une bière : d'expérience, la quasi-totalité des vins étaient de vraies piquettes ici.

— Je vais prendre un Souvenir, s'ii vous plait.

Mauvais choix.

Elle eut l'air surpris quand le propriétaire lui annonça qu'elle devait payer d'abord avant de consommer. Pour être franc, il ne s'agissait pas d'une coutume de province, où l'on payait après la collation. Il était donc possible qu'elle soit une petite noble en voyage à la capitale pour la saison.

Quoiqu'il en soit, la jeune femme chercha sa bourse à sa ceinture - qu'elle ne trouva évidemment pas. Ses yeux rouges se gonflèrent de larmes mais ce fut avec beaucoup de dignité qu'elle annonça, faiblement certes, qu'elle avait changé d'avis.

— Je vais prendre sa consommation, intervint-il en se levant.

Il rangea ses flèches dans son carquois et vint s'installer au zinc à côté de la jeune noble. De près, il se rendit compte qu'elle dégageait encore plus de prestance et de fraîcheur qu'il ne l'avait cru initialement. Elle n'était vraiment pas le genre de femmes à se balader dans les bas quartiers, mais plutôt les salons ou les soirées mondaines.

Son visage s'était illuminé suite à son intervention. Il commanda une bière pour lui avant de vraiment se tourner vers elle.

— Vous êtes pas du coin, vous. Vous êtes perdue ? demanda-t-il à tout hasard.

Elle rosit, gênée.

— C'est embarrassant à avouer, mais c'est effectivement le cas, admit-elle timidement.

— Ah ! fit-il faussement surpris, Je me disais bien que votre visage ne me disais rien.

On leur servit leurs boissons. Il se demanda si elle allait faire l'effort de boire la première gorgée ou si elle ne s'embêterait pas à tout recracher.

Il paria sur le second.

Elle attrapa avec élégance le verre et le porta à ses lèvres. Le liquide rouge glissa entre ses lèvres et au moment où il rentra en contact avec sa langue, la demoiselle se crispa.

Il cacha son amusement derrière sa choppe.

Après des longues secondes d'hésitation, elle finit par avaler, non sans dégoût.

Comme quoi.

— Comment vous en êtes venue à venir par ici ? Vous cherchiez quelque chose en particulier ? continua-t-il de l'interroger avec nonchalance.

Elle le zieutait avec méfiance, visiblement incertaine de si elle pouvait se confier. Dans d'autres circonstances, il lui aurait dit qu'elle avait raison d'être sur ses gardes, mais il était loin d'être dans une optique bienveillante – seulement intéressée.

Peut-être n'était-il pas un salaud, il restait un connard.

— Ah, mais où sont mes manières ? Je m'appelle Shura, sourit-il avec chaleur. Et vous ?

Il n'avait aucune raison de ne pas révéler son nom : si elle ne l'avait pas reconnu, aucune chance que son nom lui évoque quelque chose. Elle hésita encore un instant, avant de répondre enfin :

— Kamui.

Ce simple nom l'ébranla. En quelques secondes, des fragments d'une vie qu'il pensait depuis longtemps avoir laissés derrière lui ressurgir du fond de sa mémoire…

Son village en feu. L'odeur écœurante des corps brûlés (qu'il ne pourrait jamais, jamais oublier).

Le mur de la frontière hoshidienne (qu'il n'avait pas pu passer avec tant d'autres. Agglutinés tels des mouches contre la limite de roche, on les avait chassés comme des rats avec des pierres).

Son exil vers Nohr (le vent qui lui avait causé des engelures au bout de ses doigts, ses premières nuits complètement esseulé).

La faim (dont il s'estimait heureux de moins en souffrir ces dernières années).

Le vol (des larcins pour survivre, initialement. Maintenant…).

Le meurtre (un accident, mais le regard du mort le hantait, dont l'ultime râle qui le réveillait parfois la nuit, même si aujourd'hui encore il s'y contraignait par nécessité).

Kamui.

Il avait accepté ce travail pour deux raisons : parce qu'il estimait que c'était une noble cause que de secourir un enfant enlevé, et aussi parce que le commanditaire n'était nul autre que Sumeragi, Seigneur de l'Est et souverain d'Hoshido.

Le roi pour lequel il aurait dû consacrer sa vie.
L'homme qui avait abandonné Kohga suite à sa défaite éclaire face à Mokushu.

À l'époque où il avait été contacté par Yukimura, un stratège montant, Shura arborait des sentiments contradictoires envers la nation hoshidienne. La blessure de l'injustice brûlait encore dans son cœur, mais le respect qu'on lui avait inculqué dès son plus jeune âge n'avait pas été complètement effacé.

Avec une certaine arrogance et une grande naïveté, l'adolescent¹ pensait que s'il réussissait cette mission, il pourrait prouver au roi qu'il avait eu tort de les laisser de côté. Il avait presque réussi à négocier un passeport pour Hoshido – à la condition qu'il retrouve Kamui. Pour l'honneur de sa nation déchue et pour le sien (se prouver qu'il valait encore quelque chose), Shura entra dans les sphères du château en passant par les plus basses échelles.

Personne, pas même les serviteurs, ne faisait attention à un gamin qui récurait le sol. Les langues se déliaient plus aisément ainsi, et on apprenait beaucoup de choses au détour d'un couloir - et notamment des informations qui n'auraient pas dû sortir d'un huis clôt.

Shura y resta près de cinq mois - cinq mois stressants, car il savait que d'autres mercenaires s'intéressaient à sa mission et il ne fallait en aucun cas que sa couverture soit mise à jour. Cette période coïncidait avec la guerre des concubines, et les nobles si « civilisés » se regardaient en chiens de faïence une fois les politesses échangées.

Il fut ainsi une fois (mais une fois de trop) témoin d'une effusion de sang entre enfants royaux. Même s'il n'était qu'un vaurien (ou peut-être à cause de ça) il en eut l'estomac retourné ; les hurlements de la princesse Camilla en découvrant sa petite sœur morte résonnaient encore dans sa mémoire…

Finalement, il vint rendre son rapport au stratège :

— Je n'ai pas pu trouver Kamui. Il n'y en a que sept enfants qui séjournent actuellement au château Krakenburg, en comptant le prince héritier, et aucun ne correspond à la description de la princesse.

La déception était amère, mais il était certain de ses propos. Derrière ses lunettes rondes, Yukimura murmura d'une voix pesante :

— C'est tout ? Qu'en est-il des enfants cachés en province ?

— Ils sont tous à la capitale, excepté pour Corrin de Füntavenn qui est retourné sur ses terres, informa-t-il sûr de lui.

— Quel âge a l'enfant ?

— Cinq ans… Mais ça ne peut être Kamui : Corrin est un garçon.

Yukimura soupira. Il inspira dans sa pipe et une odeur de tabac monta dans l'air à son expiration. Une bouffée nostalgique embruma l'esprit de Shura : son père aussi avait fumé ce tabac…

— Alors nous allons changer de stratégie, décida brusquement le stratège. Mon garçon, sache que tu es le dernier en lice dans cette quête.

L'adolescent fut aussitôt piqué d'intérêt par la flatterie. Il aurait dû voir l'éclat sournois de celui qui saisit la naïveté et le désespoir des autres pour les tourner à son avantage.

— Puisque nous ne pouvons récupérer Kamui, nous allons leur prendre quelqu'un d'autre. Apporte-moi l'un des enfants du roi, et je réaliserai l'un de tes souhaits.

Le choc de cette demande le foudroya sur place. Shura resta un long moment silencieux.

— Quoi ? fut tout ce qu'il trouva à dire quand il retrouva la parole.

— Inutile d'aller jusqu'à aller kidnapper le prince héritier, temporisa Yukimura comme s'il ne s'agissait que d'une banale requête. N'importe lequel fera l'affaire. S'il aime tant ses enfants… Le roi Garon rendra ce qu'il nous a arraché, et tout rentrera dans l'ordre.

— Mais vous n'avez aucune certitude que Kamui ai un jour été en Nohr ! s'écria-t-il. C'est complètement injuste et infondé !

— Comme l'est l'enlèvement de Kamui, déclara-t-il d'une voix sombre. Mais, si cela te semble hors de ta portée, nous laisserons la tâche à quelqu'un d'autre.

Déchiré entre ce qu'il estimait être une question d'honneur (remplir sa mission à tout prix, servir Hoshido) et sa morale (comment pouvait-il enlever un enfant à sa famille et sa nation ? Lui plus que quiconque devrait comprendre cette douleur infernale que de perdre tous ses repères…), il resta un instant les bras ballants, ne sachant quoi décider.

Puis il s'entendit dire :

— Donnez-moi deux semaines.

— Parfait.

Presque tous les enfants étaient sous bonne garde. Le dauphin, Xander, paraissait intouchable tant les domestiques devaient avoir plusieurs années de loyauté envers la couronne pour être digne de l'approcher. La famille de la princesse Camilla avait de nombreux enfants dont certains en bas âge, mais la tempérament instable et violent de leur mère rendait l'approche difficile, voir dangereuse en fonction de ses états. Il y avait aussi le jeune Léo, tout juste âgé d'un an, mais de façon similaire bien que moins extrême que le traitement de Xander, la princesse de Cyrkensia n'autorisait que les domestiques de son propre pays. Shura n'en parlait pas un traitre mot et ne pouvait donc se faire passer pour l'un des leurs.

Mais il y avait la princesse Azura.

Une enfant de huit ans, dont la mère venait tout juste de se faire assassiner. Les serviteurs provenaient tous de Nohr, et la petite avait un mauvais penchant pour l'évasion nocturne pour chanter au clair de lune. Elle chantait très bien pour tout dire… Ses mélodies pleines de mélancolie envoûtaient facilement son auditoire. On lui avait raconté que les chants de sa mère possédaient encore plus de charme, mais la reine Arete avait quitté ce monde avant qu'il ait eu l'occasion de la rencontrer.

Le plan était simple. Shura n'avait qu'à jouer son rôle habituel, glisser un narcotique dans la tisane que cette demoiselle prenait avant d'aller se « coucher » puis passer par un passage secret dont il avait fait la découverte afin de l'amener aux hommes de Yukimura.

Quand il eut l'occasion d'approcher les préparations (ce qui ne fit pas bien difficile, car sans tuteur ou maîtresse pour veiller au grain, les serviteurs se montraient très laxistes : avec l'impopulaire raine pour mère, la pauvre enfant peinait à se faire respecter.), il fut pris d'un doute. Quelle quantité mettre ? Bien dosée, la substance était un excellent somnifère pour lutter contre les insomnies coriaces, mais une surdose s'avérerait mortelle.

Yukimura lui avait confié une fiole entière, mais il était certain qu'une si grande dose provoquerait le décès de la frêle enfant. Alors il se tenait là, les bras tremblants en fixant d'un air vitreux la fiole transparente. Peut-être… peut-être que deux cuillères à café suffiraient. Ça correspondrait à un tiers du liquide. Ça suffirait, n'est-ce pas ?

Il versa les portions dans la théière encore vide, mal à l'aise (par rapport aux risques, par rapport à sa propre conscience) avec des gestes mal assurés, avant de quitter les lieux.

Depuis le couloir qu'il frottait à la brosse, il entendit dire la petite que sa tisane avait aujourd'hui un goût plus amer que d'habitude, et sa dame de chambre la réprimander sèchement : elle avait préparé la boisson de la même façon et avec les mêmes ingrédients que la veille, l'avant-veille ainsi que tous les jours qui suivront cette soirée.

(Elle ne pouvait pas plus se fourvoyer.)

Comme à son habitude, l'enfant quitta sa chambre dès que sa femme de chambre eut le dos tourné. Les effets nécessitaient une demi-heure pour agir, alors Shura la suivit en silence dans le jardin en attendant son heure. Si la princesse descendit par la gouttière avec une aisance étonnante pour membre appartenant à une caste aussi guidée que celle des nobles, Shura préféra prendre les escaliers avec ses sceaux crasseux pour ne pas susciter trop l'attention.

Une fois au rez-de-chaussée, il les délaissa pour s'approcher lentement de la princesse. Sous la lune, ses cheveux bleus luisaient d'un éclat pâle et ses yeux brillaient d'une couleur similaire à celle de l'astre. Les mains entremêlées, elle fredonnait timidement un air qu'elle reprenait souvent ces derniers temps :

— … de droit et d'amour. La lumière se diffuse dans le ciel autour ~ L'aube délivre nos cœurs²… oh, non, ce n'est pas ça… hmhm ! se racla-t-elle la gorge.

Elle reprit son chant avec plus d'ardeur, même si sa voix ne portait pas très loin. Elle sonnait clair cependant, sûrement qu'avec assez d'entraînement elle deviendra une excellente chanteuse.

Il eut un pincement au cœur en y pensant.

Shura s'était agenouillé par derrière un buisson taillé. Le ciel lointain se voilait par moment, ce qui était plutôt à son avantage. Envahi par la mélancolie de la mélopée, il sursauta brusquement quand ce qui devait être un rat lui effleura la jambe ; la princesse s'arrêta brusquement.

— Qui - Qui est là ? interrogea-t-elle d'une voix apeurée, Montrez-vous !

Étouffant un juron, l'adolescent se rapetissa pour se rendre le plus discret possible. La petite fille avança de quelques pas, et l'un d'entre eux chancela.

Elle cligna des yeux, chassant l'éreintement qui grimpait à une vitesse vertigineuse, mais lutter était inutile.

— Au- Au secours - ! cria-t-elle faiblement en tombant à terre.

Shura surgit de sa cachette pour la rattraper avant que sa tête ne heurte le pavé. Elle frémit, mais ne put bouger davantage. Ses yeux se révulsaient, il était peu probablement qu'elle l'ait vu ou se souvienne aujourd'hui de son visage…

— Un d-docteur… ma chambre… murmura-t-elle fiévreusement.

— Tout ce que vous voulez, lui mentit-il avec une aisance qui le déconcerta lui-même. Tout va bien se passer…

Sa petite main froide et moite prit la sienne lorsqu'elle ferma les yeux.

— Merci…

Son remerciement avait été presque imperceptible : s'il ne s'était pas tenu si près, Shura n'aurait jamais pu l'entendre.

Et la culpabilité l'écrasa.

Cette pauvre gamine ne méritait pas ça. Mais il n'était pas encore trop tard. Il pouvait effectivement la ramener dans ses appartements et démissionner de sa quête après avoir prétexter un échec. Il avait encore le pouvoir de changer les choses. Peut-être même qu'après cette tentative, la princesse serait traitée avec davantage d'égard. Il aurait fait le bon choix pour sa conscience.

Mais…

Mais il voulait rentrer chez lui.

Yukimura lui avait promis de réaliser l'un de ses souhaits : à choisir, plutôt que l'argent (de l'argent souillé par le crime), il préférait qu'il l'emmène avec eux à Hoshido. De là, il pourrait vraiment refaire sa vie dans de meilleures conditions. Il pourrait amasser suffisamment d'argent, obtenir peut-être une audience pour reconstruire sa principauté déchue.

Alors, le regard fiévreux, il banda les yeux de la princesse inconsciente, la ligota au niveau des chevilles et des poignets avant de disparaitre sans laisser de trace.

La demoiselle sur le dos, il s'enfonça dans l'ouverture du tunnel qu'il avait dissimulé derrière un meuble. Autrefois, il avait dû servir à acheminer les matériaux nécessaires à la construction du château. Mal condamné, quelqu'un avec suffisamment d'observation et doté d'intentions sinistres l'utiliserait avec facilité pour réaliser des aller et venu, ni vu ni connu.

Il progressait rapidement, car il n'avait qu'une hâte : d'être rapidement débarrassé de la princesse (le poids de la culpabilité lui ployait le dos). Mais alors en route dans le tunnel qui les mènerait jusqu'aux hommes de Yukimura, l'enfant commença à remuer sur ses épaules. Shura accéléra le pas, le souffle court par l'effort et l'effroi qu'elle se réveille.

— Où… Où suis-je ?

Le sang de Shura se glaça. L'enfant commençait à paniquer et à se débattre.

(Lequel des deux avaient eu le plus peur cette nuit-là ?)

— Au secours ! Qui êtes-vous ? Où suis-je ? À moi !

— ÇA SUFFIT !

Sans ménagement, Shura la jeta à terre et plaqua le dos de son kunai contre le cou blanc de la princesse Azura.

— La ferme ! Si vous essayez encore de crier, je vous égorge ! C'est compris ?

Des larmes coulaient par derrière la bandeau noir.

— Oui… murmura-t-elle, tremblante.

— Bien.

D'un coup de lame, Shura lui détacha les chevilles.

— Puisque vous êtes réveillée, vous allez marcher devant. N'essayez pas de vous enfuir, c'est inutile.

En lui attrapant les épaules, il la remit d'un geste sec sur ses pieds. Il l'orienta dans la bonne direction, non sans la menacer avec la pointe de son arme dans le dos.

— Avancez.

Les poings liés dans le dos, elle ne pouvait pas enlever son bandeau. Trop effrayée pour désobéir, la princesse marcha à petits pas mous, s'efforçant d'étouffer ses sanglots qui ricochaient contre les parois brutes du tunnel. À un certain point, ils cessèrent et elle sembla plus attentive à son environnement. La somnolence la quittait, et ses mouvements devenaient plus assurés.

— Stop.

Shura passa devant pour l'aider à monter des escaliers. Elle se laissa guider, docile.

Ils continuèrent encore un moment, puis l'enfant lui demanda d'une voix implorante :

— Si vous souhaitez me tuer, soyez rapide s'il vous plait…

Il eut pitié de cette gamine. (Ils étaient tous les deux pathétiques à leur manière.)

— Si mon intention était vraiment de vous tuer, je ne m'embêterai pas à vous « promenez » ici. Contentez-vous de marcher : nous y sommes presque.

Pour cette fois, il n'avait pas menti. En quelques minutes, ils arrivèrent à la sortie du tunnel, et Shura livra la princesse aux Hoshidiens.

— Merci pour ton travail, félicita platement Yukimura. La princesse Azura, fille de la feu la reine Arete, c'est cela ?

Shura acquiesça. Elle était déjà hors de vue. Pourvu qu'elle soit bien traité…

— Hum, très bien. Voilà pour toi.

Le stratège lui tendit une bourse énorme, mais l'adolescent eut un mouvement de recul en secouant la tête.

— Vous m'avez dit que vous pourriez réaliser un de mes souhaits, et j'ai bien réfléchi. Je préférai avoir l'asile en Hoshido plutôt que de l'argent.

Yukimura le dévisagea froidement.

— Pour qui te prends-tu ? Tu souhaiterai qu'Hoshido accueille à bras ouvert un kidnappeur d'enfants ?

— Mais ! Vous êtes littéralement -

— Celui qui t'as proposé cette mission ? Certes, c'est vrai. Mais le roi Sumeragi ne fait que de la rétribution, et toi, tu es celui qui t'es taché les mains pour cette cause. Et il hors de question que notre glorieux pays accepte des vauriens de ton espèce.

Sur ces paroles, il lui jeta la bourse dont les pièces d'or recouvrirent le pavé.

— Tu souhaitais de l'argent à en perdre la raison, je t'offre de l'or contre la vengeance d'Hoshido. L'enlèvement de Kamui… les guerres incessantes entre Hoshido et Nohr… Il a bien des raisons qui justifie un tel acte. Mais toi, à part la cupidité, qu'as-tu pour te justifier ?

Rien. Rien du tout. Rien ne justifiait ce qu'il avait fait.

Parce qu'il n'avait rien d'autre, Shura se mit à genoux pour récupérer les pièces dispersées à terre, et Yukimura eut un « hmpf ! » méprisant avant de tourner les talons.

Les Hoshidiens eurent tôt fait de quitter la capitale.

Chancelant, le cœur brisé, Shura se rendit dans la taverne la plus proche pour se bourrer la gueule afin d'oublier qu'il n'était qu'un sombre fils de pute (il avait sali l'honneur de sa famille, de son pays, et jamais il ne pourrait se le pardonner).

Pour Kamui, cette réminiscence n'avait dû durer que quelques secondes, pour lui cela avait duré toute une vie. Une vie qu'il avait souhaité, et avait tout fait pour mettre derrière lui.

Mais il fallait croire que les fantômes existaient.